Part 10
Vous étiez parfaite, ô Lucienne! Grande, svelte, et si doucement grave dans votre longue robe dont la traîne,--quand vous descendiez, rarement, de votre coupé,--avait l'air de mépriser le pavé de la rue, vous apparaissiez, la bouche jamais ouverte, les yeux à demi voilés sous la réserve des cils qui se baissent, comme l'Aristocratie elle-même, presque déesse, femme à peine. Tous les charmes qui ne sont ni des consentements ni des promesses, avec tous les parfums qui ne sont pas des odeurs, émanaient de vous, hautaine. Vous aviez, le soir, une manière de vous accouder sur le velours de votre loge, à l'Opéra, qui dédaignait tous les hommes, chanteurs ou spectateurs, ne prenait garde qu'aux vagues et pures tendresses des musiques; et lorsque vous étiez agenouillée, le matin, à l'église, il y avait dans votre attitude à la fois humble et fière un je ne sais quoi qui faisait remarquer à Dieu que c'était vous qui étiez là, et lui ordonnait de vous exaucer. Hélas! vous si haute, si lointaine, je vous aimais, moi, pauvre homme. Quand vous sortiez, avant midi, de noir vêtue, sous le voile, pour vos œuvres de charité, je vous suivais, inconnu, courant après votre voiture, heureux d'arriver à temps pour vous voir traverser le trottoir, devant quelque humble maison où vous alliez porter des consolations et donner, de votre main gantée, de l'or. Je rêvais d'être vieux et misérable, et couché sur un grabat, et mourant, car peut-être vous seriez entrée dans ma mansarde; et avec quel ineffable délice j'aurais baisé, pas trop près de vos doigts, la chère monnaie de l'aumône! Au bois, cet homme qui, au risque d'être écrasé, se jetait à travers les voitures pour se rapprocher de la vôtre; sous les portes cochères des hôtels, cet homme qui se mêlait à la foule galonnée des domestiques pour vous regarder descendre les marches de moquette, dans les lumières, entre les plantes rares, c'était moi! Et je ne me plaignais point d'être à jamais éloigné de vous. Je savais que vous étiez, en même temps que la plus grande et la plus belle, la plus pure; que, même admis dans votre monde, dans votre intimité, je n'aurais pu concevoir aucune espérance; que la sévérité de votre sourire éteignait les désirs dans tous les cœurs, arrêtait les aveux sur toutes les lèvres. J'acceptais la mélancolie d'être pour vous quelqu'un qui n'existe pas. Vous étiez la divinité, j'étais le dévot. Est-ce que Dieu connaît tous ses fidèles? Le bonheur de vous adorer me consolait de la tristesse de ne pas vous le dire. Et ce bonheur dura pendant trois ans, jusqu'au jour où j'appris que votre mari vous intentait un procès en séparation de corps parce que, un soir, comme il revenait de la chasse, il vous avait surprise aux bras de son palefrenier, dans le grenier au-dessus de l'écurie.
Résolu, cette fois, je mis mes lèvres à la coupe! Mais je ne bus pas une goutte de l'eau morne et douce qui retomba, comme des larmes dans le fleuve, entre les roseaux...
Alors celle qui m'avait guidé vers le Léthé revint et s'écria:
--Quoi! tu ne veux pas de l'oubli, toi qui souffres?
--Cruelle consolatrice, lui répondis-je, il n'est pas de fatal ou d'abject amour dont le souvenir soit aussi affreux que le désespoir de n'avoir pas aimé! Et si tu connais un fleuve dont l'eau bénie et maudite ravive, exaspère la mémoire, conduis-moi sur ses bords afin que je m'enivre d'angoisses et de délices!
TABLE
_Jamais l'étourdie Erato qui me dicte ces contes_ I
Le parfum volé 1
Le raccommodeur de cruches 13
La sonnette 27
Inconvénient de la perfection 41
Le cheveu 55
Les cigarettes 67
La botte de paille 79
Les bras nus de la servante 93
Les trois bonnes fortunes 105
Le revolver de Rosette 121
L'un n'empêche pas l'autre 133
Le troisième oreiller 145
La preuve 155
Le rêve de Lila 167
M. et madame Jacquelin 183
La voix de jadis 197
Le Clavecin 209
Le seul amant 221
Les raisons de Colette 233
Le martyre de Valentin 245
La vision 257
Le soir du retour 273
Sur les bords du Léthé 289
_Fin de la Table_
CORBEIL.--TYPOGRAPHIE B. RENAUDET