Part 3
--Elle a, entre autres chapeaux, une toque de loutre où un oiseau de paradis mordille un bouquet de cerises?
--Oui.
--Elle a, entre autres robes, une robe de drap bleu-hongrois, qui colle bien et la serre avec une étroitesse jalouse?
--Oui.
--Eh bien! votre Lucienne, je l'ai vue ce matin, il y a deux heures, au milieu d'un embarras de voitures, dans un fiacre aux stores mi-baissés, où un jeune homme très jeune, de longs cheveux très blonds, lui parlait tout près de l'oreille en lui tenant les mains!
L'homme extraordinaire éclata de rire.
--C'est impossible, dit-il.
--Je l'ai vue!
--Non.
--Avec ses yeux d'azur ingénu!
--Non.
--Avec ses cheveux un peu roux, qui frisent!
--Non.
--Avec sa toque qui donne à un oiseau des cerises à manger!
--Non.
--Avec son corsage bleu-hongrois qui la caresse étroitement!
--Non.
--Je l'ai vue! vous dis-je; et, toute rougissante, elle effleurait d'un baiser les cheveux d'or pâle de celui qu'elle vous préfère.
--Non, non, mille fois non!
Puis il ajouta:
--Mais, quand même vous n'auriez pas été abusé par une ressemblance, cela n'infirmerait en aucune façon ma théorie, qui est absolue. Trahi, soit,--la trahison est toujours possible,--mais non pas trompé! puisque, dans un instant, à peine rentré chez moi, je vais être averti de la faute de Lucienne,--si elle en a commis une,--par un indice fort curieux, je vous assure, et qui a de quoi suffire à un jaloux perspicace.
--Averti? Comment?
--Grâce à une petite précaution que je prends tous les matins, depuis trois ans.
--Une précaution?
--Utile. Pour si pressée que soit une femme de se rendre à un rendez-vous, elle n'y court pas, j'imagine, avec les mules de satin rose où elle met, au saut du lit, ses pieds nus? Or, sous le talon de l'une des bottines que Lucienne a coutume de chausser pour les visites mondaines ou pour les promenades, je colle, dès mon lever, au moyen d'un pain à cacheter blanc,--à l'insu de tout le monde!--un seul cheveu noir, un de mes propres cheveux. Impossible de faire quelques pas dans ces bottines sans que le cheveu, par le frottement des marches de l'escalier ou du pavé des rues, ne soit arraché, ne disparaisse! Il me suffit donc, quand je rentre, de jeter un coup d'œil au talon révélateur, pour savoir si Lucienne est sortie ou n'a pas bougé de la maison.
--Vague preuve! interrompis-je. Une femme peut sortir, sans que, pour cela...
--Je n'admets pas qu'une femme sorte, à mon insu, innocemment!
--Soit! et votre précaution, je l'avoue, est assez ingénieuse. Mais êtes-vous bien sûr que Lucienne ne s'est pas aperçue du piège que vous lui tendez?
--Absolument sûr! Maintenant, voulez-vous me faire la grâce de m'accompagner chez moi? Nous vérifierons ensemble si le cheveu est encore ou n'est plus sous le talon de la bottine.
Quand je fus arrivé chez l'homme extraordinaire, il m'introduisit et me laissa dans un salon où Lucienne était assise près d'une fenêtre. Elle me salua timidement, d'un mouvement de tête, et baissa vite les yeux. Grande, pâle, l'air si modeste,--cousant avec activité,--on eût dit, tant elle semblait innocente et affairée, d'une sorte d'ange, qui serait une bonne ménagère.
C'était bien elle, sans doute, que j'avais vue dans le fiacre; mais, devant tant de pudeur et de simplicité, j'hésitais presque à la reconnaître; il semblait impossible que ces longues mains à la blancheur froide eussent frémi sous d'ardentes étreintes, que des baisers coupables eussent déshonoré ces pures lèvres, un peu pâles.
Mon hôte m'appela d'une chambre voisine, où je me hâtai de le rejoindre.
Il vint à moi, radieux.
Il avait entre les doigts de la main gauche et me montrait de la main droite, triomphalement, un talon de bottine, où un seul cheveu était collé par un pain à cacheter blanc, intact!
J'étais vaincu, je m'inclinai.
Et, bien qu'il m'eût quelque peu irrité, tout à l'heure, je ne jugeai pas à propos de faire remarquer à l'homme extraordinaire que le cheveu fixé au talon de la bottine par un pain à cacheter intact était un très long cheveu blond.
LES CIGARETTES
I
--Eh bien, demanda Lila Biscuit en entrant, comme midi sonnait à la pendule de Saxe, dans la chambre de Colette Hoguet, qu'est-il advenu? Es-tu ravie, es-tu désappointée? L'amoureux d'hier s'est-il montré digne de ta confiance, ou bien en es-tu déjà au regret de lui avoir été miséricordieuse?
--Vois toi-même, dit Colette Hoguet, en découvrant, dans un demi-bâillement, joli comme un sourire, toutes ses fraîches dents aiguës.
Lila baissa la tête vers la table de nuit, où les bouts de deux cigarettes roses s'alignaient sur le marbre parmi les fines cendres éparses.
--Quoi! dit-elle, deux cigarettes seulement?
--Et encore, soupira Colette, je pense que je me suis un peu trop hâtée de fumer la seconde.
--Ho! voilà qui est tout à fait médiocre. A quelles apparences pourra-t-on se fier désormais?
Mais ceci paraîtrait incompréhensible si je ne vous révélais sans retard une manie, plus ingénieuse qu'ingénue, à laquelle Colette Hoguet se montre singulièrement attachée.
Chaque fois qu'elle est pleinement satisfaite d'un baiser qu'elle a permis, pleinement satisfaite ou à peu près,--ayant des indulgences, sachant faire la part des inévitables désaccords,--elle allume et fume une cigarette; le vide laissé par l'exhalaison du soupir suprême est tout de suite rempli par un papelito; et, le lendemain, elle estime, au nombre des bouts de papier rose exactement rangés, la valeur tendre et ferme du compagnon nocturne.
II
Car Colette Hoguet est une personne redoutable. Fraîche et saine, poupée un peu, puisqu'il le faut, mais femme surtout, elle n'entend pas qu'on aille au paradis par quatre chemins, n'en veut connaître qu'un, qu'elle juge le meilleur parce qu'il est le plus direct, et déplore, acharnée à la simplicité de la bonne voie, la tricherie des sentiers. Il y a dans cette Parisienne quelque chose d'une naïve et rude paysanne. Elle a horreur des subterfuges, des restrictions. Franchement assoiffée, elle ne saurait s'accommoder du goutte-à-goutte. Elle a des soudainetés de tendresse, pareilles à des prises de possession, qui bafouent les flirtations méthodiques; les seuls agenouillements qu'elle tolère sont ceux qui se relèvent très vite jusqu'à joindre les lèvres aux lèvres; son lit prend les chaises longues en pitié. D'autres amoureuses se divertissent des commencements prolongés, aucun achèvement ne dût-il les suivre, se plaisent aux attentes déçues, approuvent que l'homme se féminise jusqu'à l'inégalité et au contretemps dans le plaisir. Vous pouvez triompher auprès de celles-là, frêles amants, chez qui la ruse supplée à la vigueur fléchie! Si vous n'êtes point, dans leur raffiné enfer, le Styx qui les embrasse neuf fois, vous savez y avoir des souplesses de Proserpine qui leur suffisent; il s'établit une inavouée correspondance entre leur dédain de la joie véritable et votre incapacité de la donner; leur désir, dans sa perversion, s'amuse d'être toujours trompé. Mais craignez d'affronter, ô pusillanimes jeunes hommes, l'amour de Colette Hoguet, ou celui de ses semblables! Il est comme un marchand loyal qui, en échange de marchandises non frelatées, exige d'être payé comptant; l'équivalent de ce qu'il offre, il veut le recevoir, ne faisant jamais crédit; et c'est Colette qui, un matin, après trois heures d'illusoires caresses, tandis que, pareil à un débiteur insolvable qui s'acharne à retourner ses poches, l'amant s'attardait encore en d'adroites pâmoisons,--s'écria, pleine de mépris: «Eh bien! monsieur, j'attends!»
III
--De sorte, reprit Lila Biscuit, que cette nouvelle expérience n'a pas été plus satisfaisante que les autres?
--Hélas! dit Colette Hoguet en considérant les deux bouts roses des cigarettes fumées.
Il y eut un silence.
--A ta place, je me laisserais aimer par un de ces poètes qui célèbrent avec tant d'éperdus transports le redoublement des étreintes. Il en est parmi eux qui ne sont point d'une laideur repoussante; et, sans nul doute, l'amour qu'ils expriment si ardemment, ils doivent fort bien le faire.
--Hum! répondit Colette. Je me laissai prendre, une fois, au piège des tendres poèmes; et je crus au baiser de ces lèvres qui chantent. Mignonne! c'est à peine si cette nuit-là j'ai brûlé quelques brins de féresli, et l'amour des poètes n'est pas même de la fumée.
--Peut-être avais-tu mal choisi?
--Cinq pieds six pouces! Un cuirassier qui rimait des ballades! Juge des autres, Lila. Et, après cette épreuve, j'ai tenté beaucoup d'épreuves, espérant toujours. N'était-il point d'homme, enfin, parmi tant d'hommes? Ah! chérie, sous les rideaux de l'alcôve, les gens de sport rêvent à leurs écuries, les comédiens récitent leurs rôles et manquent de mémoire, les banquiers font à minuit des promesses protestées avant le jour, et les valets eux-mêmes,--ressource suprême des mondaines affolées,--ont l'air d'avoir peur de défaire les lits qu'ils referont demain. Des serines qu'on aurait mises en cage avec d'autres serines, c'est nous, et si je n'aimais le doux enchantement du tabac qui se consume dans le papier de riz, j'aurais bien vite perdu l'habitude de fumer des cigarettes.
Lila Biscuit songea, autant que peut songer une linotte.
--Faudra-t-il donc renoncer à la légitime espérance d'être aimée? dit-elle d'un air très sérieux.
--Non! s'écria Colette.
Elle sauta du lit, appela sa femme de chambre, se fit habiller, ordonna de remplir les malles; et, le soir même, elle partait, sans avoir révélé à personne, pas même à Lila Biscuit, le but de son soudain voyage.
IV
Lila Biscuit se chagrina fort de l'absence de son amie. Pensez à une perruche qui aurait la coutume de jacasser sur le même perchoir avec une autre perruche et serait obligée, brusquement, de bavarder toute seule. La pauvre abandonnée n'avait plus goût à rien; même il lui arrivait de se trouver laide dans le miroir où Colette ne se mirait plus. Elle prit une grande résolution, elle se mit à chercher la voyageuse, à travers le monde. Où elle alla d'abord, d'après quels indices elle dirigeait sa poursuite, il est inutile de le dire. Ce qui est certain, c'est qu'un matin de printemps elle se trouva dans une vallée d'Auvergne devant la petite maison couverte de chaume,--une chaumière vraiment,--où Colette Hoguet s'était réfugiée.
Comme Lila Biscuit allait frapper à la porte, un paysan sortit de la maison, un jeune homme, mais un paysan, trapu, joufflu, bourru, avec de grosses mains hors des manches du sarrau.
Elle comprit tout, et se sentit très courroucée! Ce fut avec des paroles de reproche amer qu'elle entra dans la chambre où son amie sommeillait encore, tous ses cheveux défaits sur l'oreiller de toile rude.
Quoi? véritablement? voilà ce qu'avait fait Colette? Elle avait quitté Paris, et Lila Biscuit, pour s'enfuir dans cette solitude, et elle préférait, qui? un rustre, à tant d'aimables amoureux? Sans doute, sans doute, il y avait beaucoup à dire sur la tendresse des Parisiens et sur la vigueur de leurs sentiments. Mais, du moins, ils avaient d'agréables élégances, fleuraient la verveine ou le white-rose comme une femme qui sort du bain; et c'était une honte de se laisser baiser le bout des doigts par un gros et grossier campagnard qui apporte dans l'alcôve des rudesses de labour et des odeurs d'étable.
Colette souriait, ne répondait pas.
--D'ailleurs, ajouta Lila Biscuit avec une colère grandissante, il me semble que tu n'as guère gagné au change.
Colette souriait toujours.
--Il n'y a pas un bout de cigarette sur ta table de nuit!
--Ah! dit enfin Colette en ouvrant toute grande sa bouche où luisaient les dents heureuses, c'est que je n'ai pas eu le temps d'en fumer une seule!
LA BOTTE DE PAILLE
--Ludovic! on a fermé la porte!
La porte, très épaisse, en bois de hêtre, était fermée en effet; facétie ou inadvertance, quelqu'un avait dû pousser, du dehors, le gros verrou.
Quant à expliquer par quelle suite de circonstances Ludovic et madame de Belvélize se trouvaient, la nuit finissante, dans le grenier à fourrage, au lieu d'être honnêtement endormis, elle, châtelaine, lui, invité, dans leurs chambres du château, c'est à quoi que ne me hasarderai sous aucun prétexte; j'ose espérer que votre curiosité ne l'exigera pas de ma discrétion. Ce qu'on peut dire, c'est que la porte close les mettait dans le plus grand embarras du monde; vous n'auriez pas manqué d'être fort attendri si vous aviez vu la façon désespérée dont madame de Belvélize tordait ses jolis bras nus hors des dentelles du peignoir.
--Je suis perdue! Aucun moyen de rentrer au château. On nous surprendra. M. de Belvélize saura tout. Ah! Ludovic, voilà où m'ont menée mes complaisances pour vous!
Ludovic, pendant ce temps, essayait de ne point perdre la tête.
--Si l'on appelait? La ferme n'est pas loin.
--Plus loin que le château. Mon mari, qui a le sommeil très léger, s'éveillerait avant tout le monde. Pensez-vous, d'ailleurs, que je puisse tolérer la pensée d'être vue, seule avec vous, dans ce grenier, par des paysans qui concevraient peut-être les plus étranges soupçons?
--J'ai une idée!
--Dites vite, par pitié.
--La porte est fermée, mais il nous reste une issue.
--Cette fenêtre?
--Cette lucarne.
--Il faudrait une échelle. Je n'oserai jamais sauter de si haut. Est-ce que nous avons une échelle?
--Nous avons mieux que cela. Voyez-vous cette poulie avec sa corde?
--Oui. Je ne comprends pas.
--J'enroule la corde autour de votre taille, je la tiens par l'autre bout, je la laisse glisser très doucement dans la rainure de la poulie, et vous atteignez le sol, sans aucun danger. Pour moi, je prendrai patience jusqu'à ce qu'on vienne ouvrir, et j'imaginerai bien quelque façon d'expliquer ma présence dans le grenier.
--Ludovic! je braverais les plus grands périls pour sortir d'ici; mais le jour se lève et les croisées du château sont en face de cette ouverture; qui sait si l'un des invités, ne dormant point, ou un domestique, ou M. de Belvélize lui-même, ne m'apercevrait pas, en peignoir blanc, suspendue à la corde? Il est inutile, je pense, de vous faire remarquer qu'une telle attitude, à pareille heure,--et même à n'importe quelle heure,--serait capable d'inspirer un légitime étonnement. On pouvait s'esquiver par la porte et par l'escalier tournant qui donne sur le verger, mais la lucarne, en face du château, ne saurait nous servir.
--Elle nous servira pourtant. Je vais vous envelopper de chaume; vous êtes si mignonne, ma chère âme, que cela ne sera pas malaisé; je lierai le tout, comme on lie les gerbes, et celui qui guetterait derrière une vitre, s'imaginerait, dans le demi-jour, voir une botte de paille, descendant du grenier. Une fois à terre, derrière ce buisson qui se trouve là fort à propos, vous sortirez de votre gaine dorée et vous rentrerez au château.
--Voilà qui me semble très ingénieux, et très praticable. N'est-il point à redouter que quelque brin m'égratigne la joue ou me chatouille cruellement la peau des bras, que j'ai si sensible, vous ne l'ignorez pas? N'importe, il faut savoir se résigner aux plus dures extrémités, quand les circonstances l'exigent. Allons, Ludovic, habillez-moi de chaume, j'y consens.
Petite comme elle était, et fluette, la jeune femme ne tarda pas à être une gerbée tout à fait vraisemblable; il eût fallu, même en plein jour, regarder de près pour entrevoir un peu de blancheur parmi les tiges sèches; en haut, l'or fin des cheveux rebroussés avait l'air d'une touffe d'épis. Soutenue par la corde que Ludovic, incliné en arrière afin de n'être pas aperçu du dehors, laissait glisser très lentement, madame de Belvélize descendit à travers l'air, sans secousses; dans quelques secondes, elle toucherait le sol; mais, tout à coup, la corde devint très légère aux mains de Ludovic stupéfait, et, tendant le cou, il vit avec épouvante un paysan qui emportait sur son dos dans le crépuscule une botte de paille, remuante et criante!
Si éperdu que fût l'effroi de Ludovic, celui de madame de Belvélize l'était bien plus encore. Qui donc l'avait saisie brusquement? Qui donc la tenait sur ses épaules entre deux mains cramponnées? Quelqu'un de la ferme sans doute: en levant le front au moment où des bras l'avaient prise, elle avait vu un bonnet de paysan sur une jeune face vermeille aux joues. Mais que lui voulait cet homme? Pourquoi l'enlevait-il? Où allait-elle, sur ce dos? La conduite la plus sage eût été de se nommer, d'offrir de l'argent au ravisseur pour qu'il déposât son fardeau et gardât le silence sur toute cette aventure; madame de Belvélize n'était pas en état de se résoudre à quoi que ce fût; elle se taisait à présent, plus, se recroquevillant se faisant aussi petite que possible; et elle s'attendait à quelque chose de plus terrible encore, qui allait lui arriver, certainement.
Cependant l'homme avait ralenti sa course; il se parlait à lui-même, tout en marchant.
--Ah! ah! je le savais bien, moi, qu'il venait des voleurs la nuit, dans le grenier. Des malins! qui choisissent pour nous piller le moment où tout le monde dort. Mais je les ai pris sur le fait, cette fois, et il n'y aura pas à dire que j'ai la berlue. J'ai une preuve, derrière la tête. Je m'en vais aller au château, je réveillerai le maître et je lui montrerai cette botte de paille, qui n'est pas descendue toute seule, bien sûr.
Madame de Belvélize éprouva une petite satisfaction et une grande terreur. Le paysan ne savait rien! C'était du fourrage,--pas autre chose,--qu'il croyait avoir sur le dos! Peut-être aurait-elle dû trouver étrange qu'il n'eût pas entendu tout à l'heure le cri qu'elle avait poussé, et qu'un poids invraisemblable ne l'eût pas averti de sa méprise; elle était trop effarée pour prendre garde à ces menues circonstances; elle admit sans difficulté,--se connaissant très légère,--qu'on ne la trouvât pas plus lourde que quelques brins de chaume. Mais, en même temps, comme elle frissonna! C'était au château qu'on la portait: et elle s'imaginait la mine qu'aurait M. de Belvélize, pas tout à fait réveillé, à la voir sortir en peignoir blanc d'une botte de paille!
Elle n'hésita plus. Elle comprit qu'elle devait se révéler, s'accommoder avec le paysan qui ne serait pas incorruptible; et, déjà, elle levait la tête, cherchant des paroles, lorsqu'il se remit à converser avec lui-même.
--Pourtant, voyons, il s'agit de raisonner. Au fond, est-ce que j'ai un grand intérêt à prouver qu'il vient des larrons, près de la ferme, et à les faire prendre? Je n'en serai pas plus riche, et j'aurai nui à de pauvres diables qui sont peut-être de braves gens. Il y a de braves gens dans tous les métiers. Je ferais sagement de ne pas m'occuper de cette affaire-là. D'autant plus que je pourrais bien garder pour moi ce que je les ai empêchés de voler. Ce n'est pas une botte comme les autres, non (le parleur eut un petit ricanement qui aurait dû donner à penser à madame de Belvélize!), elle est lourde, pas trop, il en sort un odeur joliment bonne à respirer. Il faut que ce soit de la paille d'une qualité très fine. Justement le matelas de mon lit est dur comme les pierres; si je le remplaçais par cette botte? J'ai idée que j'aurais de l'agrément à faire un somme là-dessus. Mais, avec tout ça, le temps passe, et je ne me décide point. Porterai-je la chose au château, ou sur mon lit? Tiens, j'ai envie de jouer à pile ou face.
Aucune parole ne saurait exprimer le juste effroi de madame de Belvélize.
--Monsieur! s'écria-t-elle, tout l'argent que vous voudrez, je vous le donnerai, si vous me laissez partir, si vous me promettez de garder le silence sur ce qui est arrivé cette nuit.
Ce qu'il y eut d'étonnant, c'est que le paysan ne parut pas le moins du monde étonné d'entendre parler son fardeau.
--Pour ce qui est de me taire, je ne demande pas mieux, dit-il, la tête tournée, en montrant dans sa bouche rouge un beau rire de dents saines; mais, vous laisser partir seule, je m'en garderai bien, voyez-vous.
--Comment! quand je vous offre....?
--Quand vous m'offririez cent fois plus de louis d'or qu'il n'y a de brins dans toute la bottelée!
Et, le cou presque renversé, il regardait de tout près, avec des yeux étrangement brillants, la jolie tête rose et blonde émergeant d'entre le chaume. Madame de Belvélize, qui était une personne d'expérience, vit bien dans ces yeux-là,--fort beaux pour des yeux de paysan,--qu'il serait impossible de faire entendre raison à l'obstiné.
--Seulement, reprit-il, je ne suis pas homme à refuser un bon avis. J'hésitais tout à l'heure, vous pouvez me tirer d'embarras. Hein? qu'en pensez-vous? Faut-il porter la botte de paille chez M. de Belvélize, ou bien sur mon...
--N'achevez pas!
--Oh! comme il vous plaira. Vous me comprenez, ça suffit. Allons, dites, que me conseillez-vous?
--Hélas! soupira-t-elle, puisque vous êtes impitoyable, puisque aucune promesse, puisque aucune prière ne saurait vous toucher...
Oui, oui, très beaux vraiment, ces yeux qui la regardaient, toujours plus allumés.
--..... je vous conseille...
Et que les dents étaient blanches dans la fraîche et jeune bouche!
--..... je vous conseille...
--De porter la botte au château?
--Oh! non, pas au château! dit-elle en se cachant très vite, toute rougissante, dans l'or cassé de la gerbée.
LES BRAS NUS DE LA SERVANTE