Chapter 4 of 10 · 3852 words · ~19 min read

Part 4

«Je ne me charge pas d'expliquer ce mystère! dit Valentin. Qui donc serait assez fou d'ailleurs,--étant donné que les âmes modernes souffrent si cruellement de connaître le pourquoi de tant de choses,--qui serait assez fou pour vouloir, en admettant qu'il le pourrait, donner la raison vraie des quelques phénomènes matériels ou psychiques qui nous permettent encore par leur apparente incompréhensibilité de croire à l'extra-humain, à l'hyperphysique, et qui sont les derniers prétextes du Rêve et de la Foi? Conservons précieusement, tristes clairvoyants que nous sommes, le peu qu'il nous reste de cécité; évitons d'introduire la brutalité du réel dans les pénombres au delà desquelles nous imaginons des lumières surnaturelles ou de surnaturelles ténèbres. Si je tenais l'imbécile qui a soulevé le premier le triple voile d'Isis, soyez sûrs que je lui ferais un mauvais parti. Ah! le sacrilège et le sot! il a été bien avancé, pour avoir vu le dessous des vagues transparences, pour avoir tâté la doublure des chimères! N'espérez donc pas que je chercherai la cause du fait qui m'a plongé dans un légitime étonnement. Mais ce fait s'est offert à mes yeux, patent, incontestable; sans doute il s'était déjà produit, et se reproduira, en d'autres cas, avec des différences circonstancielles, pareil à lui-même cependant; et l'on en peut induire cette loi--tout en se gardant de recherches au bout desquelles nous guette certainement la déception de quelque fatalité banale,--que la pensée se transmet d'un être humain à un être humain sans le secours de la parole, du regard ni du geste; qu'elle ne perd rien, dans cette mystérieuse transmission, de sa tendance naturelle à l'accomplissement. Oui, le désir né chez une personne, s'il est suffisamment intense, deviendra le désir d'une autre personne qui d'elle-même eût été incapable de le concevoir; et, pour que cette intrusion d'une âme dans une âme se réalise, il n'est pas nécessaire que le désireur en ait le vouloir précis; il suffit,--combien ceci dépasse les troublantes expériences magnétiques--il suffit de la seule force d'envoûtement du désir lui-même. L'esprit recule, plein d'horreur, devant les conséquences possibles de cette effroyable loi. Point de cœur innocent où ne puissent éclore les plus honteux appétits par le seul fait d'une proximité dangereuse dont rien ne l'avertit! C'est comme une damnation sans tentation. On peut devenir le complice d'un criminel qui n'a pas songé à vous prendre pour complice: il passait près de vous, voilà tout, en pensant à son crime, et de son dessein, qu'il cachait, vous avez fait votre dessein; vous êtes l'innocent voleur des mauvaises pensées d'autrui. Une infâme convoitise de prostitution peut troubler la plus chaste des vierges parce qu'une fille, de l'autre côté des fenêtres closes, va et vient anxieuse d'un réverbère à l'autre; et le plus honnête convive, assis à la table d'un empoisonneur, en face de la future victime, guettera le moment de verser le poison dans un verre, et, qui sait? le versera peut-être! Vous haussez les épaules, vous me jugez fou? écoutez. Il va sans dire que rien n'est imaginaire dans l'histoire que vous allez entendre; elle ne vaudrait pas d'être inventée; et c'est à sa vérité seule qu'elle doit d'être étrange,--et terrible.

Marié depuis un mois, j'adorais ma jeune femme, parce qu'elle était frêle et pâle avec des cheveux d'or léger qui lui mettaient sur le front, sur les paupières, sur le cou, des caresses tremblantes de soleil, mais je l'adorais bien plus encore à cause de sa candeur d'enfant et de la petite rose blanche, presque pas éclose, qui était son âme. Vraiment il fallait croire que son ange gardien naguère avait soin de lui boucher d'un bout d'aile l'oreille ou les yeux, chaque fois qu'une phrase un peu hardie échappait à quelqu'un, ou chaque fois que survenait un mot un peu moins ingénu que les autres dans les naïves lignes du livre qu'elle lisait; car, de tout ce qui est mal ici-bas, elle n'avait rien appris. Si les pâquerettes avaient une voix, elles parleraient comme elle parlait; j'entends les plus ingénues pâquerettes, celles qui ne savent pas pourquoi on les effeuille. Femme, elle avait gardé, si troublée encore de l'hymen, tout l'effarouchement des vierges; timidement consentante à mes ivresses, s'étonnant de ma joie. Ce qui lui aurait plu surtout,--bien qu'elle m'aimât, à sa manière,--ç'eût été que mon baiser, le soir, sur son front, à la porte de la chambre conjugale, n'eût pas été suivi d'autres baisers plus doux, plus effrayants; pendant qu'assis près d'elle devant le miroir, je défaisais ses cheveux, elle détournait la tête pour ne point voir dans la glace la rougeur qu'elle sentait lui monter aux joues. Elle avait honte même de sa pudeur. Moi, retenant mon souffle trop brûlant, osant à peine dire: «je vous aime,» tant j'avais peur qu'à ces mots il lui vînt des ailes et qu'elle s'envolât, m'éloignant parfois de crainte qu'elle ne devinât déjà dans mon approche une menace d'étreinte, je l'entourais de paroles qui rassurent, de caresses qui touchent à peine, d'attentes résignées; et, las des coupables amours de jadis, ce m'était comme une eau pure après le poivre des alcools frelatés, de la serrer enfin dans mes bras, toute svelte, les seins un peu froids, frissonnante, prête à fuir; son amour me rassérénait, ainsi qu'une fraîcheur.

Or, une fois, nous déjeunions sous un arbre devant la petite maison des champs où s'abritait notre bonheur. Je ne m'inquiétais guère des plats que nous présentait une grosse paysanne aux cheveux roux, ébouriffés, sorte de fille d'auberge que nous avions prise à notre service. Je contemplai ma femme, extasié. Vêtue de mousseline neigeuse parmi des vols de papillons, sa tête dorée riant dans le soleil, on eût dit que les papillons blancs étaient un peu de sa robe, envolée, et que les rayons étaient ses cheveux épars; j'admirais surtout ses yeux, où pas un mauvais songe n'avait laissé son ombre, ses yeux plus purs, plus transparents que l'azur des petits lacs où se mire le bleu du matin! Je tendais mes mains vers ses petites mains frêles..... Le bras nu de la servante qui changeait les assiettes,--un bras lourd, gras, ferme, où la peau rougissait par places,--passa près de mes lèvres les touchant presque, et je me sentis une chaleur aux joues, aux paupières, aux tempes! Cette chair, près de ma bouche, avec sa plénitude résistante et son odeur de viande saine, m'avait affamé, tout à coup; j'avais aux dents ce besoin de mordre des boulimies exaspérées. Que m'arrivait-il donc? Étais-je fou? Notre servante, avec ses bras nus, je l'avais vue vingt fois, cent fois, sans y prendre garde; belle fille? pas même; la face hâlée sous une tignasse de crins roux, le cou gros et court, des seins énormes remuant dans une chemise de toile écrue. Et une abjecte convoitise m'empoignait à cette heure, sans raison? Quoi! bête brute, je pensais à cette fille, près de cet ange? Plein de honte, je fermai les yeux, pour ne pas voir,--pour ne pas avoir vu; puis, les rouvrant, je saisis les mains de ma chère femme, je me mis à lui parler, très vite, disant que je l'aimais comme un fou, que jamais elle n'avait été aussi jolie que ce matin; et je la considérais de tout près, de plus près encore, par un instinct de laver mes regards dans ses yeux. Elle me répondait en son doux langage enfantin; ses petites mains fraîches étaient douces à la fièvre de mes doigts. Eh bien! non, je mens, je ne sentais pas cette fraîcheur, je n'entendais pas ces paroles, je ne voyais pas ces yeux. Malgré moi, le cœur débordant du mépris de moi-même, je songeais à la servante allant et venant derrière moi, à elle seule. Je ne la regardais pas, certes! Pour rien au monde je ne l'aurais regardée! Mais j'avais sous les paupières, toujours, la vision de ses bras nus, et, maintenant, de sa face hâlée sous la rousseur des crins, de son large cou, de ses seins énormes ballottant dans la toile. C'était stupide, et c'était infâme. N'importe, je la voulais! Oui, cette fille. Il me semblait que je râlerais de joie, si, me penchant en arrière, je heurtais le rebondissement de sa gorge. Des hallucinations me venaient: une lutte corps à corps, elle et moi, dans la paille d'une étable, non loin de la vache qui meugle, sous les poutres du toit où pendent des toiles d'araignées; une poursuite à travers des blés foulés, et notre chute sur des tas d'épis cassés, et la rage de ma morsure à ses bras, et mes mains pleines de sa gorge. Ma femme ne pouvait s'apercevoir de rien, tant je redoublais d'aimables paroles, tant j'avais, maître de moi en apparence, l'air souriant d'un mari charmé, les menus soins aussi d'un hôte empressé qui offre à boire, demande si l'on veut reprendre d'un plat. Mais le désir, le brutal et imbécile désir s'exacerbait en moi avec une violence éperdue, et enfin il devint si furieux, si irrésistible... que ma femme,--ma pure et douce femme,--se leva brusquement, se jeta vers la servante, à mains pleines lui saisit les bras et lui mordit de baisers la gorge, comme je l'eusse fait! comme je l'eusse fait! Puis elle recula dans un cri d'épouvante, après _mon_ désir accompli; et accouru près d'elle, aussi effrayé qu'elle-même, je vis dans ses chers yeux, plus purs que l'azur du matin, l'étonnement hagard des somnambules réveillées.»

LES TROIS BONNES FORTUNES

D'un geste vif, avec un air qui se décide, madame de Spérande ferma son éventail; il s'envola de sa joue, dans le vent des feuilles repliées, une vague nuée de veloutine, qui monta, monta, redescendit, et s'arrêta, légère, éparpillée, aux frisons bruns, tout près des yeux.

--Soit! dit la jolie flirteuse aux trois rivaux qui l'adorent infiniment; je consens à me départir de ma barbarie accoutumée. Mais entendez bien ceci: chacun de vous me contera, sans trop mentir, l'une de ses aventures d'amour; et, puisque l'eau va aux fleuves, et les millions aux millionnaires, et le bonheur aux heureux, celui des trois à qui est échue, autrefois ou naguère, la plus précieuse, la plus rare, la plus parfaite bonne fortune, obtiendra de baiser, en présence des deux autres, l'ongle rose et cruel de mon petit doigt déganté!

Voici comment parla le plus vieux amoureux:

«Je plains très sincèrement les hommes qui ne gardent pas, dans quelque tendre recoin du cœur, le souvenir d'avoir joué, tout jeunes, avec de jeunes demoiselles, aux jeux innocents, le soir, dans le jardin étroit d'une petite maison de province! Car ils n'ont pas connu l'exquise puérilité des amourettes à la fois naïves et sournoises, des consentements qui ne savent à quoi ils consentent, des refus qui ne savent ce qu'ils refusent, des petites douleurs qui pleurent, des petites bouderies qui rient; car ils ignorent le plaisir aigu, et comme tranchant, qui cingle les nerfs, d'entendre des noms de jeunes filles criés dans de brusques envolées de joie par d'autres jeunes filles, et le charme de miauler «miaou» devant une porte à demi fermée quand la chatte, derrière le battant, est un ange, et le tremblant délice de baiser, entre les barreaux d'une chaise, parmi les regards qui se moquent ou qui envient, toute la rougissante pudeur des vierges sur la joue d'une enfant qui veut bien!

Une fois, nous convînmes d'un jeu nouveau; il s'agirait de trouver une rose que Lucienne--Lucienne, ma préférée!--aurait cachée sur elle, dans sa robe ou dans ses cheveux.

--C'est fait! me cria-t-on.

Eh bien, je ne découvrais point la rose. Vraiment, je fouillai--oh! avec quel désir, d'abord, de ne pas trouver trop vite!--les poches longues de la jupe, où, dans les plis du mouchoir, se heurtaient un dé et un étui à aiguilles; vainement j'osai, du bout du doigt, écarter un peu le col étroit de toile empesée, qui avait mis une ligne vermeille dans la blancheur du cou; vainement je soulevai, du souffle autant que de la main, les pâles bandeaux blonds et doux pour voir si la petite fleur n'était pas cachée dans la petite oreille: je ne découvris pas la rose! je frappais du pied, je me mordais les lèvres. J'étais à la fois plein d'humiliation et de désespoir; car ils se moquaient de moi, les autres; et le prix de la trouvaille eût été un baiser de Lucienne!

Furieux d'avoir dû «donner ma langue au chat», je me retirai au fond du jardin, allant et venant, maussade, sous la charmille toute traversée de lune.

Mais Lucienne s'esquiva et s'en vint me rejoindre.

--C'est que vous avez mal cherché, dit-elle en ouvrant sa divine bouche rouge, où la fleur s'épanouissait comme dans une autre fleur à peine plus grande.

Et elle ne me défendit pas de cueillir avec les lèvres, entre la neige de ses dents, la délicieuse rose tout humide d'une ineffable rosée!»

--La bonne fortune est jolie et fraîche comme un bouquet de campanules des champs. Mais qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, dit madame de Spérande.

Le second amoureux raconta cette histoire:

«Tandis que du fond d'une baignoire, derrière la claque retentissante, je voyais, le soir de la première, les personnages créés par ma fantaisie vivre et se mouvoir dans la réelle chimère de la scène; tandis que mes vers,--ces vers écrits dans la fièvre des nuits heureuses!--sonnaient leurs triomphales rimes parmi le grand silence qui approuve ou la furie des applaudissements, je ne songeais pas à mon œuvre, non, ni au succès, ni à la gloire! Toutes mes pensées, tous mes sens, toutes mes forces vitales, convergeaient vers l'extraordinaire et magnifique comédienne, par qui mon drame devenait la vie, par qui ma parole devenait un chant! Aux répétitions elle ne m'avait guère satisfait; même, nous nous étions, parfois, assez vivement querellés; c'est à peine si j'avais vu qu'elle était séduisante, et si belle! Mais là, dans la chaude apothéose du théâtre, traînant sa robe de brocart d'or avec un bruit sonore de longues périodes, riant des rires rouges qui veulent des baisers, levant de beaux bras nus qui imposent la caresse, grande, grasse, blanche avec des rougeurs de sang soudain sous la neige vivante des épaules et de la gorge, elle était bien, dans la splendeur des criminelles amours, la formidable courtisane italienne des temps anciens, telle que je l'avais pensée, la femelle héroïque des cardinaux et des papes! Je l'aimais, moi aussi, comme le héros de mon œuvre, je l'aimais, je l'aimais! Par-dessus tous les fronts, à travers toutes les haleines, la lumière de sa beauté, au fond de la loge obscure, m'inondait, m'éblouissant, et je m'enivrais, malgré la distance, de violentes senteurs de chair, comme un homme qui fourrerait et roulerait sa tête dans un bouquet de femmes! Quand la toile tomba, je m'enfuis. Je me souciais bien d'entendre les acclamations glorieuses dont mon nom fut salué! Et je ne montai pas sur le théâtre. Si j'étais entré dans le foyer, si j'avais vu, de près, l'admirable comédienne qui avait réalisé mon rêve de poète, l'adorable femme qui me l'avait fait oublier, je me serais élancé vers elle, je l'aurais embrassée, enlevée, emportée! Fou, je craignais d'être ridicule, et absurde. Je courus à travers les rues, sans savoir où j'allais. L'enlacement dont elle avait étreint, pendant qu'il rendait l'âme, le jeune homme amoureux de la pièce, je l'avais autour du corps, comme une ceinture vivante et acharnée, dont rien désormais ne me délivrerait. Il y avait des étoiles au ciel? non, ses yeux! et la furie des passions qui avaient jailli de ses prunelles, qui s'étaient projetées, éperdues, dans l'emportement de ses gestes, qui avaient délicieusement râlé dans sa mourante voix, me poursuivait, me talonnait, me rejoignait, me saisissait avec des rudesses de mains qui vous empoignent aux épaules. Enfin je rentrai chez moi, tout plein et tout enveloppé d'elle. Je remarquai avec surprise que la porte de mon appartement était ouverte; et, à peine avais-je franchi le seuil, que je la vis, elle, là, m'attendant dans son royal costume de courtisane romaine, et que, dans un écartement lumineux de brocart d'or, elle me mit autour du cou l'impérieuse caresse de ses brûlants bras nus!»

--Voilà une belle aventure! dit madame de Spérande; puisque vous avez eu la rare fortune de posséder, dans une femme, l'incarnation de votre rêve. Je ne vous cache pas que vous avez quelque chance de gagner le prix convenu.

Le dernier des rivaux fit ce conte:

«Dès que je fus assis dans le wagon, je demeurai sous le charme. A côté d'un homme gras et doux, tranquille,--son mari évidemment,--une jeune femme en noir lisait, avec une attention qui pense à autre chose, le roman d'une revue. Une bourgeoise, certes, car aucun raffinement ne singularisait la modestie de sa toilette; les gants des deux longues mains,--des gants de Suède, gris,--n'avaient que deux ou trois boutons; la voilette, ni trop ni trop peu baissée, laissait voir deux fines lèvres, à peine roses, qui ne s'entr'ouvraient pas, sévères. Mais tout le ciel,--le ciel tel qu'il nous apparaît à seize ans, bleu pâle, où passent des volées d'anges,--était visible, adorablement, derrière la dentelle, dans ses yeux. Je sentis soudainement que j'étais en présence de celle que j'avais toujours espérée sans la rencontrer jamais, de celle que, rencontrée enfin, j'aimerais éternellement. Et, quelque chose d'analogue à ce que j'éprouvais, elle l'éprouva. Ne me croyez point, j'y consens! moquez-vous, moquez-vous! Je vous dis que, nos regards s'étant croisés, il y eut sous ses paupières un éveil pareil à celui que produit l'entrée d'un flambeau dans la pénombre d'une chambre; et, sans qu'elle se fût détournée un instant, sans qu'elle eût essayé de lutter contre un charme trop fort, la tendre résignation d'un sourire qui ne quitta plus ses lèvres enfin entr'ouvertes m'avoua qu'elle acceptait sa destinée. Quand son mari, à la dernière station, descendit pour demander à quelle heure le train arriverait à Bruxelles, je pris les deux mains de la jeune femme; elle ne les retira point! et, simplement, presque à voix haute, elle me dit, sans que j'eusse parlé: «Je serai demain matin, à dix heures, à l'église de Sainte-Gudule.» Je ne lui répondis même pas. Elle savait tout ce que j'aurais pu répondre. Oh! qu'elle fut douce, la dernière heure du voyage, pendant que, l'homme gras et doux s'étant endormi, nous nous regardions, vaincus, extasiés, les yeux dans les yeux! Qu'elle fut délicieuse aussi, la nuit qui précéda l'instant où je devais la revoir à l'église. Ma vie recommençait. Rien de ce qui avait existé n'existait. Le souvenir même était aboli. J'aimais pour la première fois; je bâtissais les féeries de mille songes. Cette femme, si pareille à mon suprême idéal, que le destin compatissant m'offrait, je l'emporterais loin, très loin, charmé, et nous connaîtrions, sur les bords de quelque fleuve, dans une maisonnette où grimpent des fleurs et des oiseaux, la solitude parfaite du silencieux amour! Bien avant l'heure indiquée, je l'attendais à l'église. Qu'elle ne vînt pas, c'était la seule idée que je ne pouvais pas avoir. Est-ce qu'elle ne s'était pas promise dans le premier regard? Est-ce qu'elle ne s'était pas livrée dans la première parole? j'avais sur les lèvres le baiser qu'elle ne m'avait pas donné. Cependant elle ne venait point! Vainement je regardais une à une les femmes qui entraient dans l'église; elle ne venait pas, elle ne venait pas! Quand, de retour à l'hôtel, je m'informai des voyageurs qui, la veille, étaient arrivés en même temps que moi, j'appris que le mari, par un caprice, ou par quelque jalousie, avait voulu repartir dès le matin; et depuis, hélas, je ne l'ai pas revue, je ne l'ai jamais revue!»

Les deux rivaux du dernier conteur éclatèrent de rire.

--La plaisante bonne fortune, en vérité! C'est une assez piètre aventure d'amour qu'un rendez-vous où l'amoureuse ne vient pas.

Mais madame de Spérande d'un geste leur imposa silence.

--Vous avez été heureux, certes, vous qui avez baisé, entre des dents de neige, la fleur des enfantines amours, et vous qui avez embrassé votre suprême chimère; mais il a été plus heureux encore, celui qui, ayant pendant une heure éperdument aimé, n'a pas connu cette irrémédiable tristesse: la réalisation de son rêve!

Et ce fut au troisième conteur que madame de Spérande, entre deux valses, accorda la rare et chère gloire de baiser, en présence des deux rivaux vaincus, l'ongle rose et cruel de son petit doigt déganté.

LE REVOLVER DE ROSETTE

I

Rosette Mirliton s'est levée de grand matin. Songez donc, il est dix heures à peine! Rosette, c'est le nom fleuri que son miroir lui a conseillé; Mirliton, c'est le nom gamin qu'elle a rapporté, l'an dernier, de la fête à Saint-Cloud. Petite, serrée dans son dolman de drap gris, elle s'en va le long des maisons, rapide, trottant menu, comme une souris qui se dépêche. Une matinée d'été mouillé rit et pleure autour d'elle; le soleil lame d'or et brode d'or la mousseline éparse de la brume. Des charretées de grosses fraises rouges et de cerises luisantes, de fraîches roses par touffes et de coquelicots que le vent fripe, promènent dans la grisaille lumineuse de la rue des coins de vergers et de champs. Mademoiselle Mirliton marche toujours plus vite. Des gouttes de pluie ont mis une rosée de diamant sur les fleurs noires de sa voilette.

Où s'en va-t-elle ainsi, à pied, le bout verni de la bottine sali d'un petit feston de boue? A sa répétition? non pas, LA PRINCESSE CHARMANTE, cette féerie où elle remplit le rôle et le maillot de la troisième crevette,--le maillot beaucoup mieux que le rôle--fait le maximum tous les soirs, et l'on n'a pas encore lu la grande pièce géographique de MM. Jules Verne, d'Ennery et Paul Ferrier. A un rendez-vous? pas le moins du monde; ne la prenez pas pour une de ces petites bourgeoises qui consacrent à de sournois et rapides adultères l'heure hypocrite du marché; Rosette n'aime pas avant le soir: son cœur, et le reste, s'allume aux bougies. Peut-être s'est-elle levée, gourmande, pour aller acheter elle-même le fromage laiteux qui fond dans son enveloppe d'osier et où l'on écrase parmi du sucre en farine la fraise des bois qui saigne,--déjeuner blanc et rose de chatte ou de Parisienne? non, elle n'accorde pas un regard aux boutiques des crémiers. Peut-être a-t-elle cédé aux exigences de quelque couturier hautain qui prétend que ses clientes viennent essayer dès l'aube, et à jeun, le corsage étroit, bien adapté, qui colle comme l'enveloppe verte d'une fleur pas éclose? non, si elle allait chez le couturier, elle prendrait garde, avec un air de dédain, aux élégances banales des robes toutes faites qui encombrent les étalages des magasins de nouveautés déjà ouverts. Elle va droit son chemin, affairée, avec décision. Sur le boulevard, elle s'arrête, entre dans la boutique d'un armurier, choisit un revolver--tout petit, mignon, la crosse incrustée de nacre, le canon luisant comme un nez de chat qui n'aurait qu'une narine,--le fait charger devant elle, le fourre dans sa poche, sort de la boutique, et monte dans une voiture en criant au cocher: «Au bois de Boulogne, très vite!»

II

Car elle veut mourir.

Mourir comme mademoiselle Damain à Vienne, comme mademoiselle Gabrielle Roux à Athènes!