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Part 1

EUGÈNE MONTFORT

LE CHALET DANS LA MONTAGNE

--VOYAGES VRAIS ET IMAGINAIRES--

DEUXIÈME MILLE

PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1905 Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

Sylvie ou les émois passionnés, poème en prose. Chair, poème en prose. Exposé du naturisme (épuisé). Essai sur l’amour. La beauté moderne, essai. Les marges, Gazette littéraire (chez Floury). Les cœurs malades, roman.

PROCHAINEMENT

La Turque, roman. Le fruit défendu, roman. La maîtresse américaine--Liette et sa mère--Poupoun--La femme nue, nouvelles. Types.

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--10411

L’auteur avait projeté de réunir dans un livre seulement des impressions de voyage personnelles. Altérant ce premier dessein, il joint à ses notes deux nouvelles, pour la raison que, dans ces nouvelles, il a enchevêtré une intrigue imaginée et des sensations de voyageur réelles.

L’anecdote inventée ajoutée à l’impression vécue n’enlève rien à celle-ci de son bouquet particulier. Et il ne semble point que le lecteur puisse se plaindre de trouver un peu de fiction avec de la réalité. L’art uni à la nature ne fut-il point toujours aimable? Une couronne de roses sur le front d’un marbre dans un parc, au bal une jolie fille et sa parure, quels menus spectacles sont plus savoureux?...

Pour le boudoir.

LE CHALET DANS LA MONTAGNE

AU PROFOND ET DOULOUREUX

JEAN MORÉAS

hommage de fervente amitié.

LE CHALET DANS LA MONTAGNE

I

Nous avions quitté La Grave vers cinq heures. Onze kilomètres seulement nous séparaient du col du Lautaret, mais, avec la côte continuelle de cette route de montagne, les chevaux ne pouvaient aller qu’au pas, et nous arriverions tout juste avant la nuit. La route longe un précipice au fond duquel la Romanche roule ses eaux bouillonnantes; de l’autre côté du torrent, c’est le glacier de la Meije vous écrasant de son énormité, majestueux, et dont les surfaces de neige éternelle supportent le ciel.

Je me trouvais dans une voiture publique, un de ces cars alpins qui font tout le Dauphiné et qui rendent de si grands services. On était en été. Les autres voyageurs se déplaçaient comme moi par plaisir; nous échangions nos réflexions, tous tombaient d’accord pour s’émerveiller de cette route qui, partant de Vizille, s’élève au Galibier, à 2.658 mètres d’altitude, par un long ruban de douze lieues à travers les plus beaux glaciers du Pelvoux... J’allais me reposer deux jours à l’hospice du Lautaret, puis je redescendrais par la Maurienne à Saint-Michel où je prendrais le train pour Modane; à Modane, j’avais rendez-vous avec un ami pour entrer ensemble en Italie et y voyager. Avoir vingt ans et être en voyage, quel bonheur! Aussi j’étais certainement le plus enthousiaste des passagers.

Nous roulions, lentement... A un certain endroit la Romanche nous abandonna pour se perdre dans une gorge ouverte tout à coup dans la montagne: nous traversions un plateau formé de mamelons dont le maigre gazon était parsemé de fleurs sans parfum, aux formes farouches, aux couleurs indécises, qui ne viennent que sur les sommets... Puis ce fut une courte pente. Un clocher apparut, et l’on dépassa un village misérable...

Cependant le ciel s’était couvert de nuages, et, malgré la proximité des neiges, l’air étouffait. Des brumes s’effilochaient, traînant sur la montagne; par places, elles cachaient tout, puis là-haut, là-haut, elles se trouaient et l’on apercevait un pic; on ne s’expliquait pas qu’il appartînt à la terre.

Aucune maison; nul passant; le pays désert comme au bout du monde. On ne voyait rien d’humain, mais seulement des roches, de l’herbe jaune, de la glace et des nuées. On n’entendait que le bruit des cascades dans un silence lourd et inquiétant. Les nerfs étaient tendus par l’expectative de l’orage.

Il éclata! Les chevaux abordaient les lacets de la côte au bout de laquelle s’élève l’hospice. Tout à coup, des trombes d’eau furent précipitées du ciel déchiré, une rafale passa, soulevant et arrachant nos bâches; trempés en un clin d’œil, nous courbâmes le dos, terrifiés. Les chevaux s’étaient arrêtés, ils hennissaient, la crinière flottante, et cambraient leurs jarrets pour résister à la tempête. Puis, sur l’insistance du cocher, ils se remirent en marche, traînant une voiture gémissante et qui tanguait comme une barque... Quand nous arrivâmes, il faisait nuit. Un coup de vent nous porta jusque devant l’hospice et nous débarquâmes au bruit du tonnerre.

Sous une sorte de hangar, encombré de malles et de valises, des gens se pressaient dans le noir. Au fond l’on voyait des lumières. Cela semblait vaguement un quai de chemin de fer; c’était un brouhaha et un remuement d’ombres qui se penchaient vers les arrivants.

Je passai sous ce hangar et je me précipitai au bureau pour me faire donner un lit, ce qui fut laborieux, car l’hospice était plein. J’obtins cependant, dans un vaste chalet en sapin où l’on me conduisit, une belle chambre, mais elle se trouvait sous le toit; il y pleuvait, et l’on avait cloué la fenêtre parce qu’elle fermait mal; néanmoins je m’estimai heureux, car tels de mes compagnons de voiture n’étaient pas encore logés et je les entendais dans les couloirs du chalet, discuter avec l’hôtelier. Un peu ahuri par cette étape et par cette arrivée, tout mouillé, je me mis en devoir de me changer pour descendre à la table d’hôte.

... En bas, je tombai en plein désordre. L’affluence inattendue des voyageurs affolait les maîtres et le personnel. Les salles à manger étaient combles, et tout le monde n’avait pu se placer. Il allait falloir servir un second dîner.

Où me fourrer pour l’attendre?--je regagnai le grand chalet d’où je venais. Il comptait deux étages; n’ayant rien à faire dans ma chambre, je m’arrêtai au premier. Dans le couloir qui était large, on avait placé en face de l’escalier une table et un fauteuil d’osier. Je m’enveloppai de mon plaid, et, ma casquette de voyage enfoncée sur les yeux, m’assis. Une lampe à pétrole accrochée au mur éclairait à peine, perdant sa petite lumière dans ce boyau profond.

J’entendis bientôt un pas léger. On montait. Une femme, que dans cette presque obscurité je devinai souple et gracieuse, parut: elle eut un mouvement de surprise en voyant tout à coup dans le fauteuil ma silhouette informe et inattendue; puis elle passa et entra dans la première chambre;--elle ressortit peu après et redescendit... Je songeai en souriant à l’étrange aspect que j’avais dû lui présenter, tassé, masse immobile et sombre, dans cette galerie déserte; je me flattais d’avoir au moins frappé l’esprit de l’inconnue...

Mais le premier dîner devait sans doute tirer à sa fin, je retournai à l’hôtel... Je m’installai à une table que pour la circonstance, à cause de la presse, on avait dressée dans une petite pièce assez sale qui ordinairement servait de débarras, à en juger par l’imposante famille de petits bancs, tous les petits bancs de la maison, et l’armée de bouteilles vides qu’on découvrait dans un coin. Un maître d’hôtel au plastron couvert de taches faisait circuler précipitamment le saumon sauce verte, les poulardes et le filet, et je subissais d’une oreille distraite les récits prévus de mes voisins.

Le repas terminé, j’allai fumer un cigare sous le hangar de l’arrivée, où l’on servait le café. J’étais surpris de trouver une telle foule au milieu d’un désert. Ce va et vient, cette vie, cette animation, tout à coup, en plein col du Lautaret, dans la grande montagne, dans un endroit de plus de deux lieues distant de toute habitation, offrait quelque chose de paradoxal que je savourais philosophiquement. Le plastron maculé versait le café. J’avais sous les yeux le plus singulier mélange d’individus qui se puisse rencontrer; tout était venu camper dans cet hospice: des gens en smokings et vernis comme dans un hôtel d’Aix, à côté d’intrépides marcheurs en vestes à ceinture, bas épais, souliers ferrés, et de calicots en flanelle comme à la mer, des clubmen, des boutiquiers en vacances, de jeunes Anglais, des Allemands à lunettes, deux curés...

Des groupes s’étaient formés, on bavardait. A côté de moi, trois messieurs et deux dames parlaient de la dernière pièce de Capus. Un peu plus loin, un homme à gros souliers expliquait comment on devait aborder le Mont-Blanc. Ailleurs, un personnage, la boutonnière fleurie d’une rosette verte, disait qu’on pourrait bien faire un écarté, et les deux curés s’entretenaient de M. Combes.

Ce que j’avais pris tout d’abord pour un hangar était une terrasse couverte placée devant la maison et protégée par deux ailes dont l’une abritait le salon, l’autre la salle à manger. Je compris la disposition de tout cela le lendemain au jour. Devant la terrasse passait la route; deux grands chalets s’élevaient en face, et, à droite, des remises; entre ces diverses constructions, la route élargie formait comme une place: elle arrivait de droite en montant, passait, puis filait en redescendant à gauche. L’hospice-hôtel était donc bâti sur une éminence... A l’origine, il n’existait qu’une maison ici, on y hospitalisait les voyageurs. Puis ces derniers étaient devenus si nombreux que l’unique maison s’était augmentée des deux chalets et l’hospice du col du Lautaret transformé en hôtel.

* * * * *

Maintenant il faisait beau, des étoiles, mais c’était une nuit sans lune. Sur la place, des ombres allaient et venaient; quand elles se montraient devant nous, elles s’éclairaient un peu, puis elles replongeaient dans le noir.

J’avais bu mon café, les conversations continuaient à manquer de surprise, je quittai mon fauteuil et me dirigeai vers le vestibule où je voyais de la lumière et du mouvement. Là se trouvait un placard où étaient disposées toutes les lettres des voyageurs; on l’entourait, chacun regardait s’il n’y avait rien pour lui. Je revis mon inconnue de tout à l’heure. Elle était charmante, comme je l’avais devinée dans la pénombre, élancée et gracieuse; devant la glace, elle arrangeait sur ses cheveux un léger fichu de mousseline rose; une robe de ville de tulle noir faisait valoir la souplesse de sa taille. Je me demandai si elle était seule. Autour d’elle personne ne paraissait la connaître, mais je remarquai près de la porte quelqu’un qui ne la perdait pas de l’œil: un gentleman à culottes courtes, à beaux mollets, grand, face insolente de bel homme professionnel, un peu mûr cependant et la peau détendue.

Avant de me coucher, je me décidai à aller comme les autres faire les cent pas devant l’hôtel, ce qui paraissait être ici l’habituelle et l’hygiénique distraction d’après dîner. On ne soupçonnait pas le voisinage des montagnes, tout était obscur; mais en s’éloignant un peu de la terrasse, on entrait dans un grand silence et dans une paix profonde. J’allais et venais, les mains dans mes poches, un peu vite, car il ne faisait pas chaud; je croisais des gens qui parlaient de cures d’air, de traitements et de médecins. J’aperçus la jeune femme au fichu rose, elle était décidément seule, elle marchait en chantonnant d’une voix douce et jolie. Je ne sais pourquoi j’arrêtai aussitôt dans mon esprit que c’était là une actrice, sans doute à cause de sa robe noire qui m’avait d’abord donné l’impression d’être un peu théâtrale pour cette simple halte, et parce que maintenant elle chantait. J’eus envie de lui parler, je la suivis, mais elle ne s’écartait pas de la terrasse, et nous étions entourés. Je la perdis un instant et ne la retrouvai plus. Puis je crus la reconnaître, assise sur le talus de la route et causant avec l’affreux bel homme un peu mûr.

II

Le lendemain, je descendis de bonne heure.

Le temps était magnifique, on était enveloppé par le merveilleux spectacle des montagnes dans le ciel pur. Je m’éloignai de l’hôtel à travers l’herbe humide. Des deux côtés, les énormes chaînes m’escortaient, à droite couronnées de glace éblouissante, à gauche, au contraire, formant une muraille de roc aride, desséché, rose à cause du soleil matinal, représentant à mes yeux quelque mont africain. Le col est parsemé de petites bosses élevées de dix ou douze mètres; je gravis l’une d’elles et, de là-haut, je découvris à mes pieds tout le fond. Quelle solitude, quelle paix, quelle grandeur, quelle beauté! Je contemplais l’étendue verte, le rocher noir, les espaces de neige, ce désert immense et rempli de soleil, et je sentais mon âme s’épanouir. Loin d’une existence factice, respirer au milieu de la lumière, dans l’éternelle vérité des choses! j’avais envie de chanter, de chanter à pleine gorge. Ivre, ébloui, je n’étais plus, comme un sauvage, qu’élans d’amour pour tout.

Je m’étais étendu, je mâchais rêveusement la tige d’une petite fleur, et je me laissais pénétrer par la farouche allégresse de la vie énorme et immobile qui m’entourait. Mon regard courait sur la crête des monts, glissant sur les mares et les cuvettes de neige, volant vers les flocons accrochés aux aspérités, tombant sur la glace collée aux pentes. Je considérais la montagne, ici comme une échine de bête, et là comme une mamelle, lourde tour ailleurs, plus loin lame effilée. Puis mon regard montait jusqu’au sommet, et je rêvais à là-haut, là-haut!...

Redescendu, je retrouvais les petites maisons tapies sur le bord de la route, au milieu du col; la route venait de là-bas et s’en allait là-bas; on passait, les petites maisons regardaient: elles regardaient passer qui venait de loin, qui s’en allait loin et qui ne reviendrait jamais. Trois maisons perdues dans un col entre deux montagnes.

Je suivais de l’œil une voiture. Depuis une heure elle avait abordé la côte que l’hospice domine, et elle semblait toujours à la même place, tournant, suivant patiemment les lacets.

Que tout cela était calme! que tout cela reposait, purifiait!

* * * * *

Beaucoup de monde sur la terrasse quand je revins; un grand monsieur maigre et voûté faisait de l’esprit d’une voix sèche au milieu d’un groupe de dames qui riaient très fort,--le bel homme un peu mûr accomplissait des effets de torse d’un air satisfait, je constatais qu’il était marié: une personne assez rebondie parlait de lui, en disant «mon mari». Des gens appuyés sur des alpenstocks regardaient fièrement l’assistance.

Comme, dans la matinée, il s’était produit des départs, je laissai ma chambre où il pleuvait, et je me fis descendre au premier étage. On m’y donna la deuxième chambre après l’escalier. Mais n’était-ce pas à côté même qu’hier soir j’avais vu entrer l’inconnue? Je collai mon oreille au mur: personne pour l’instant. Il y avait une porte de communication dans la cloison, je la tirai, mais par derrière je trouvai une seconde porte, celle-là fermée et s’ouvrant de l’autre chambre.

On sonna le déjeuner: je sortis. J’aperçus mon inconnue que je suivis. Elle mangeait seule à une petite table. Je pus m’installer à la table d’hôte de façon à être en face d’elle, et je commençai à la regarder opiniâtrement. Elle était fort jolie. De lourds cheveux fauves, le nez un peu fort, une bouche voluptueuse et de grands yeux mélancoliques, très doux, très beaux. Je voyais son visage entre l’épaule d’un monsieur et le profil d’une dame. Je ne levais les yeux de mon assiette que pour les diriger sur elle; je cherchais son regard, elle évitait le mien. Mais mon insistance ne semblait point, toutefois, l’importuner.

Après le déjeuner, je m’établis encore vis-à-vis d’elle. Allongée dans un rocking-chair, sur la terrasse, elle lisait. Par-dessus les têtes qui nous séparaient, mon regard la rejoignait; elle paraissait ne voir que son livre, mais je savais bien qu’elle me voyait. Mon regard lui disait: «Que vous êtes jolie! que votre pose est gracieuse! J’aime votre bouche, vos yeux, votre cou, vos bras, vous tout entière.» Et au milieu du bruit des voix mes louanges silencieuses montaient caresser son cœur.

A trois heures, elle traversa pour se rendre à notre chalet. J’attendis quelques instants afin qu’on ne remarquât point mon départ derrière le sien, puis je regagnai, moi aussi, ma chambre... Oui! c’était bien elle à côté, je l’entendais chantonner. Elle marchait çà et là; puis elle s’arrêtait. Cette vie, tout près! je retenais mon souffle, et, l’oreille contre le mur, j’écoutais, j’écoutais...

Elle sortit. Ses pas descendirent l’escalier, s’éloignèrent. J’étais assis sur mon lit, ému; par la fenêtre je voyais le ciel et la montagne... Donc, elle était ma voisine! le sort le voulait. J’ouvrais ma porte, elle ouvrait la sienne, nous étions l’un chez l’autre sans que personne pût rien voir, rien soupçonner. Si tout, par hasard, s’était si favorablement disposé, c’est que le destin s’en mêlait. Je regardai dans le couloir: personne. Vite, j’entrai chez elle... Sur les chaises, ah! ce fouillis exquis de linge, de dentelles, ce rose, ce bleu pâle, ces couleurs tendres et le parfum qui s’en dégage!... Je courus à la porte de communication, je tirai son verrou, puis revins précipitamment chez moi.

Ainsi la double porte n’était plus fermée. Cette cloison ne me séparait plus d’elle véritablement. Au milieu de la nuit, je pouvais de ma chambre passer dans la sienne!

* * * * *

Ce qu’il fallait maintenant, c’était me mettre à sa recherche, la trouver, lui parler, enlever une conquête que la fortune m’envoyait, me hâter de cueillir cette aventure embaumée comme l’églantine sauvage et comme elle éphémère.

J’avais pris un livre sous mon bras. Je suivis la route en regardant de tous côtés. Bientôt je l’aperçus; elle n’était pas allée loin, elle était étendue dans l’herbe, au bord d’un petit sentier tracé par le pied des passants, et elle lisait. L’occasion était excellente. Je m’approcherais d’un air indifférent, je m’arrêterais et lui adresserais quelques mots. J’avançais doucement afin de dissimuler ma hâte. Mais un homme se montra sur la route; alors je m’assis et j’ouvris mon livre pour attendre qu’il fût passé. Cependant, relevant les yeux, avec saisissement je reconnus dans le fâcheux mon insupportable bel homme un peu mûr. Il vit la jeune femme, se redressa, mit le poing sur la hanche, puis marcha à elle et la salua, puis lui parla. Ah! ce sourire d’une fatuité exaspérante! Elle répondait. Bientôt elle se leva et ils remontèrent ensemble dans la direction de l’hôtel.

J’étais furieux. Je partis dans la plaine à grands pas. J’allais réussir, c’était sûr, et il avait fallu que cet imbécile survînt à cet instant. Au diable!... J’étais en colère aussi contre la charmante inconnue. Qu’était-elle? Que faisait-elle ici toute seule? Sans doute une petite cabotine cherchant des amis. Ou peut-être même la maîtresse de ce monsieur, et qu’il avait amenée au Lautaret en même temps que sa femme? C’était encore possible.

Je méditais rageusement en massacrant à coups de canne les fleurs au milieu desquelles j’avançais; tout à coup je m’interrompis: elles n’étaient pas laides, ces fleurs! C’était de grosses boules noires, chevelues, d’un caractère barbare et inquiétant; je me mis à en composer un bouquet, je cueillis aussi des œillets de montagne, un peu plus loin je rencontrai des edelweiss, et j’en ramassai quelques-uns. J’étais calmé, je revins du côté de l’hôtel, guidé encore par le désir de revoir l’inconnue.

Elle était sur la terrasse, il y avait justement place près d’elle. Cette fois je ne laisserais pas échapper l’occasion! Je m’assis dans le fauteuil voisin du sien, j’arrangeai mes fleurs devant moi, puis, tout de suite, me penchant, je lui demandai la permission de lui en offrir quelques-unes. Elle sourit en m’entendant. Et son sourire disait: «Enfin, vous êtes heureux? Vous voilà donc à vos fins...» Ce fut assez familier. Si nous ne nous étions pas parlé encore, déjà nous nous connaissions, puisque je l’avais beaucoup regardée, ce qui l’avait obligée à penser à moi; et je ne faisais que poursuivre tout haut une conversation entreprise par mes yeux dès ce matin.

Un orage arriva; nous nous réfugiâmes au salon. Nous étions près de la fenêtre; je soulevais le rideau et nous considérions la pluie. Je lui demandais si elle avait peur du tonnerre et je disais des riens, mais d’un accent tendre et en la regardant dans les yeux. Il y eut une éclaircie, nous ressortîmes. Puis ce fut l’heure du dîner. Comme le déjeuner, il se passa, elle à sa petite table, moi à la table d’hôte et ne la quittant pas des yeux; mais ce soir, de temps en temps, elle me regardait et elle me souriait. Je remarquais cependant que l’expression de son visage était triste.

III

Après dîner je m’empressai de la rejoindre. Je lui proposai un tour sur la place, mais elle refusa, de crainte, dit-elle, de faire bavarder tous ces gens.

Je m’assis à son côté. Nous étions dans une presque obscurité, en un coin de la terrasse, et nous parlions à mi-voix. Elle se plaignait d’être seule, elle s’ennuyait; elle lisait, mais la journée est longue; puis tous ces étrangers qui vous regardent avec une curiosité méchante; et elle était en butte aux galanteries fastidieuses de l’homme aux beaux mollets: heureusement que son mari allait bientôt revenir, elle l’attendait impatiemment...

Mariée! Elle était donc mariée! Dès les premiers mots j’avais compris que depuis hier je m’égarais. Ce n’était point ce que j’avais imaginé, pas le moins du monde une actrice, pas légère... Mais l’hommage persistant de mes regards, ma recherche obstinée avaient touché son amour-propre: je devais continuer... Je m’exclamai:

--Tant d’impatience! Ne pouvoir pas supporter trois jours d’absence!... C’est de la passion! Vous aimez trop votre mari. Vous avez tort, vous serez malheureuse...

--Eh non! je ne l’aime pas trop; mais toute seule ici, c’est mourant! dit-elle avec un bel accent du Midi.

Et alors elle me raconta, abondamment, comme une femme à laquelle le silence trop longtemps gardé est devenu intolérable, et qui déborde, comme une enfant, en toute franchise, avec une confiance extraordinaire,--elle me raconta qu’elle était mariée depuis un an, que d’abord elle n’aimait pas son mari, puis que, peu à peu, il avait été si gentil, elle s’était mise à l’aimer, et qu’ils voyageaient beaucoup, et qu’ils venaient de Suisse, et qu’ils allaient repartir...

Je l’écoutais; à la façon dont elle parlait de ce mari, il me semblait qu’elle cherchait à se persuader à elle-même qu’elle l’aimait. Et l’expression mélancolique de ses regards, à table, me revenait.

--Vous êtes bien heureuse? dis-je. Pourtant vous êtes triste... Je l’ai vu, cela se lit dans vos yeux...

Elle ne répondit pas.

Alors je lui parlai de sa voix que je trouvais rêveuse et exquise.

--Je chante quand je suis seule...

--Vous aimez à être seule?...

--Oui...

--Pour penser à votre amour...

«Ah! je n’ai pas d’amour!» s’écria-t-elle dans un vrai cri du cœur que je recueillis, et qui m’autorisa à continuer:

--Alors, pour rêver à la tristesse de n’avoir pas d’amour, et pour vous abandonner à la douceur d’en espérer un?

--Oh non! puisque j’aime mon mari... fit-elle, naïve.

Elle n’avait pas d’amour, et elle aimait son mari, cela signifiait qu’elle n’avait pour lui que de l’affection. Et sa tristesse était née de l’insuffisance de ce sentiment à remplir son cœur: c’était bien simple.

--Vous attendez un grand amour? dis-je d’un ton pénétré.

--Pourquoi? Mon mari est bon, et il est très bien, vous verrez.

--Oui. Mais il est votre mari...

--Et pourquoi changer? pour trouver plus mal?

--Justement. On ne change pas pour trouver mieux. On change pour changer. C’est si monotone d’être marié!...

Cela n’était déjà pas si mal pour un cadet! Mais cette vérité l’effarouchait peut-être un peu. La conversation tombait. Cependant, ô petite femme simple qui étiez près de moi dans l’ombre, et avec laquelle je venais d’avoir une conversation à la fois banale et savoureuse comme tout dialogue entre inconnus, déjà je vous connaissais tout entière!

Je ne sais comment, dans la suite, je parlai de lui lire dans la main. Elle eut un élan: «Ah! vous pourriez me dire mon avenir!» qui, définitivement, me fixa. Une enfant qui attendait que quelque chose apparût dans sa vie... Oui elle était à point pour l’aventure. Qu’il était déplorable de ne disposer que de deux jours! Il eût suffi de se baisser pour la cueillir. Naïve, jeune, sentimentale! Pauvre petit cœur!... Mon Dieu! le sot mari qui la laissait toute seule!