Part 8
Maintenant, nous étions devant les ruines situées à l’ouest de Chausey. Ce sont les vestiges d’un couvent de cordeliers qui fut établi en ce lieu par l’Abbaye du Mont-Saint-Michel, auquel l’île appartenait depuis le XIe siècle. Les chroniques ont fait à ces moines une mauvaise réputation: naufrageurs, ils pillaient les bateaux venant se briser sur ces dangereux récifs, et, sur ce petit coin de terre, à l’abri de toute juridiction, menaient une vie joyeuse et sans scrupule. Cela dura deux siècles, de 1343 à 1543. Ces vieux murs, qui n’observent plus maintenant que les variations du ciel et de la mer, jadis ont vu du sang, de la débauche, les actes les plus furieux d’une troupe de corsaires.
D’ailleurs, que n’a pas connu cette petite terre? Toutes les passions y ont vécu, tous les sentiments que peut éprouver la race humaine, les plus purs comme les plus troubles, s’y sont développés. Bien avant qu’eût été fondé ce monastère de naufrageurs, un saint homme, un religieux d’Abbeville s’était retiré à Chausey pour vivre dans la solitude et la méditation. L’endroit était bien choisi. Aucun lieu du monde, en effet, aucun désert ne semble aussi propre à ce destin. Il n’est pas de retraite plus austère qu’une île, ni de mieux faite pour favoriser la contemplation et l’existence constante avec soi-même ou avec son dieu. Cette impression, je l’ai éprouvée à Chausey; je l’avais ressentie déjà, l’été dernier, à l’île de Batz qui est si désolée que pas une chose ne paraît devoir vous y distraire de la réflexion. «Voilà, me disais-je, l’asile rêvé pour un Spinoza, pour un Kant, pour un philosophe qui veut passer sa vie à construire un système. Ici, rien ne le détournera de sa spéculation, il vivra avec elle, rien qu’avec elle, hors du monde, et tout aux constructions intellectuelles qu’il édifie lentement en lui-même.» Et je voyais ce solitaire, assis sur un rocher, la tête dans ses mains, et suivant sa pensée au milieu de l’immense paysage de la mer et du ciel.
* * * * *
Chausey a dû connaître aussi une autre forme de la passion, celle de l’amour. Un instant, certain prince a pensé à l’acquérir. Il cherchait une retraite discrète pour y conduire une femme qu’il adorait et avec laquelle il voulait librement mener la vie d’amour.
* * * * *
... Nous arrivâmes au sémaphore qui est construit sur un petit mont et qui agite dans le ciel ses longs bras. Puis nous redescendîmes vers la cale, en passant près de plusieurs maisons abandonnées, d’une entre autres, sans porte et sans toit, et qui sert de morgue: on y expose les noyés qu’on trouve souvent sur les rochers après les jours de tempête.
VI
L’après-midi nous levâmes l’ancre, et nous quittâmes Chausey. Notre bateau reprit la mer. Ces îles si tristes, si belles, s’éloignèrent peu à peu de nous... Le vent était dans nos voiles, et nous filions, couchés sur l’eau. De temps en temps, des paquets de mer lavaient le pont et nous éclaboussaient. Je m’étais allongé sur le banc de barre, je réfléchissais. Des voiles nous croisaient, ou marchaient parallèlement à nous. Bientôt Chausey ne fut plus qu’une ligne à l’horizon. Et nous entrâmes dans le port de Granville...
* * * * *
Ah! quel serrement de cœur, quelle impression pénible en retrouvant les grandes maisons adossées à la colline, les fiacres sur les quais, les gens en chapeaux de feutre, la vie civilisée! Après avoir vu quelque chose de grand, je revoyais quelque chose de petit. D’avance je suis las de la vie que je vais reprendre, d’une vie qui n’est point barbare! A mes yeux tout se rétrécit. Adieu la liberté! adieu la dépense de toutes mes forces, adieu le mélange avec la nature! Voici la société, et j’étouffe.
_Décembre 1901._
SENSATIONS ANGLAISES
A Louis Codet.
_Oxford. Soir._--La grâce de leur col nu, leur chignon plat sur la nuque, frêles et blondes, en corsages bleus, en corsages roses, toiles fines et mousselines, elles, deux par deux suivant le trottoir, s’arrêtent et causent aux étudiants corrects. Des fenêtres ouvertes des voix s’exhalent. La pourpre d’un rideau s’éclaire. Les géraniums en fleurs colorent et affinent un balcon. Dans l’air chaud, dans le soir, miss Florie, droite, passe en bicyclette.
Au pied de la petite église vêtue de lierre on flirte. Girls, ô girls!... mais nous, étrangers, entrons au bar, et sur la banquette de cuir, assis au-dessous du diplôme encadré d’un Buffle préhistorique, demandons deux ginger wine.
* * * * *
_Oxford._--De quel amour à Oxford la vieillesse des monuments est entourée! Un palais ruiné y est entretenu comme un château plein de jeunesse. Point de platras, point de poussière ici, et ce lierre qui grimpe autour d’une ogive en décomposition s’y attache suivant le goût anglais. On a ainsi tout le bénéfice des anciennes choses, le rêve qui sort des pierres, mais sans rançon, sans salir le pan de sa veste ni le bout de sa chaussure. Ici, le passé vous tend une main soignée...
Douceur d’Oxford! Sur cette jolie rue à petites maisons coquettes, à tramways, à librairies de luxe, voici une antique façade. Franchissons la voûte. Quatre murs crénelés noircis par le temps, dans lesquels s’ouvrent des fenêtres régulières, entourent un frais carré de gazon. Ah! ce calme! Ah! cette intimité! Sur la gravité du passé, le sourire enfantin d’une pelouse!... Personne, pas de bruit; recueillement... N’est-ce pas un monastère, et celui de la plus heureuse méditation?
Mais voilà Magdalen, son cloître, ses parcs. Collèges de poètes. En un pré bordé d’arbres paissent paisiblement des biches, et je vois une jeune fille qui lit, assise dans un fauteuil de jardin, vêtue d’une robe à fleurs et coiffée d’un chapeau baby, un long chien à ses pieds. Un parterre de bégonias et de tulipes chante à plusieurs voix devant une jolie façade du XVIIIe siècle.
J’ai vu la Bodléienne, ses couleurs vieux-chêne et vieil-or, ses manuscrits et ses reliures, son bibliothécaire glabre à monocle, ses vitraux sur le feuillage. Que les livres y sont heureux! Aucune de leurs maisons n’a ce parfum. On travaillerait là cent ans. Et quelle béatitude doit y goûter un esprit littéraire! Quand vous poursuivez un travail à la bibliothèque, des cellules s’offrent à vous; isolé avec vos livres, dans une paix parfaite, en une atmosphère idéale, vous pouvez savourer lentement toute la joie du travail.
A la Bodléienne, j’ai vu un Ovide annoté par Shakespeare, j’ai vu aussi le Sophocle trouvé sur Shelley le jour de sa mort.
Shelley est fort honoré à Oxford; il y a étudié. Dans l’un des collèges, on lui a élevé un monument. Il est représenté nu, étalé sur la plage où le flot l’a porté, ses longs cheveux mêlés. Nous tournions autour. Le gardien, homme en jaquette et à lunettes, s’approcha. «Il est tout nu, parce que c’est au moment où il fut sorti de la mer», nous expliqua-t-il. En bon méthodiste, il nous avait cru choqués de voir découvert le corps de Shelley.
Rues paisibles, rues vénérables, pavés sur lesquels beaucoup de pluie et beaucoup de soleil ont passé, je vous ai parcourus en silence et gravement. Je regardais les murailles décrépites, les monuments, leurs beaux blancs et leurs beaux noirs, je songeais aux docteurs qui vous avaient connus, à l’étude, au charme pur des lettres. J’ai croisé des étudiants en toge et bonnet plat, et je les ai enviés. Ce sont sans doute les plus heureux étudiants du monde.
J’ai vu encore l’Amphithéâtre Sheldonian où l’on proclame les grades, les fauteuils majestueux comme des trônes des professeurs et les nobles colonnes, j’ai vu un beau réfectoire tout orné de panneaux sculptés et de portraits d’évêques, de ministres, de généraux, _olim socii_, j’ai vu des chapelles aux tuyaux d’orgues peints, j’ai vu de délicieuses fenêtres, des tours gothiques, des parterres de fleurs. Et j’ai vu, devant la porte d’un vieux collège, un petit mendiant italien, mélancolique, avec son singe.
* * * * *
_Edith._--Verts et roses faux, sodas, voix aigrelettes,--l’acidité des pelouses, et les tartes de groseilles vertes--et le tabac sucré comme un bonbon--cela, c’est toi, tout cela, Edith...
Edith, petite fille mince au demi-sourire!
* * * * *
_Deux heures à Londres._--Le train file à travers les maisons, petites maisons qui vont par troupes, maisons toutes pareilles, cheminées et fenêtres, et, devant la même porte, le même carré de jardin. En voilà une escouade de vingt, et puis en voilà douze, et puis quarante, et je pense à une estampe qui représentait un monastère chinois. Ici toutes les vies suivent-elles donc la même règle, et l’un ne vit-il pas comme ceci, tandis que l’autre comme cela?... Des affiches jaunes de _soap_... Des cheminées,--très diverses, les cheminées: des rondes et des carrées, des droites et des tordues... Sur le quai de la petite gare de banlieue, la vieille dame attend... Le train repart... Une rue remplie de maisons, tout à coup, puis des maisons hautes, bureaux où calculent les employés penchés, fenêtres auxquelles pendent des linges, chambres où mange une famille.
... Et cependant c’est Charing Cross. Le train s’arrête cependant. Des porteurs sont déjà debout sur le marchepied, et des voitures constamment arrivent devant les wagons, et, chargées, repartent dans la rue...
... Je roule sur le Strand dans un cab: omnibus bariolés qui se suivent, qu’assaillent et qu’abandonnent sans cesse des voyageurs, leurs cochers, gants, chapeaux melon, cigares, des gentlemen, sans doute, qui promènent des amis, un petit ramasseur de crottin se jette devant mon cheval, il pousse sur l’asphalte une courte pelle plate, il glisse, se faufile, et disparaît... Ces hommes, ces femmes, si drôlement accoutrées, qui, sur le trottoir, se hâtent... Comme tout s’agite! Que ce cinématographe m’amuse! Oh! les affiches sur le mur!... A la hauteur d’un premier étage un pont que passe un train entre deux maisons... Mais voilà que le plafond parle... _Yes, Yes, Cabman!..._ La figuration vraiment est fort bien réglée. Mais combien, combien de rues où personne, sans doute, jamais ne s’est reconnu.
Un monument très laid, un autre, comme ils sont entassés! Cependant, ceci est beau, deux forts soldats à cheval, montant la garde, statues, statues superbes! Hyde Park, laquais à perruques, cochers en bas roses, et Wellington tout nu hors de propos, en Achille de mauvaise école... Et la Tamise et ses steamers... Et le Parlement, majestueux, délicat... Ah! Dieu! j’ai mal à la tête!
* * * * *
_Glasgow. Samedi soir._--Parqués derrière les fauteuils, des centaines d’ouvriers aux yeux brillants suivent avec attention le spectacle. Le drame se déroule. Dans une résidence de campagne, des jeunes gens en habits rouges, en habits de chasse, de mauvais sujets qui s’assoient sur la table, font claquer des fouets sur leurs bottes et boivent beaucoup de whisky... L’un bientôt, est accusé faussement d’avoir séduit la fille d’un ami de son père. Son père le chasse.--Le jeune homme est devenu pasteur, il fait du bien, recueille les enfants perdus, combat l’ivrognerie; comme, à tout instant, il parle de la Providence, il joint les mains et lève les yeux au ciel.--Mais le père de la jeune fille retrouve (3e acte) le prétendu séducteur, ledit père est accompagné d’une sorte de bravo, boxeur émérite qui se charge de faire son affaire au bon apôtre. En effet, à la sortie de l’office, il provoque le pasteur; celui-ci n’hésite pas, il met gilet bas, et, devant les fidèles assemblés, flanque, selon toutes les règles, une magistrale tripotée au boxeur émérite. Le triomphe de la religion et de la boxe; c’est irrésistible: de toutes parts des applaudissements et des sifflets enthousiastes. Même, la facile beauté écossaise, en chapeau à brides bleu ciel, assise à côté de moi, bat des mains, et découvre, dans un sourire attendri, ses dents gâtées.
* * * * *
Le rideau s’est relevé. Une forte femme blonde, en grande toilette décolletée, toute blanche, s’avance sur la scène. Elle porte un cornet à piston nickelé. L’obscurité s’opère, mais la soliste reste éclairée par un projecteur; cherchant alors les plus gracieuses attitudes pour une joueuse d’instrument à vent, elle remplit la salle de torrents d’harmonie. Elle souffle un quart d’heure. Acclamation. Triomphe de la musique et de la beauté.
* * * * *
Dehors, les petits vendeurs de journaux glapissent. Une foule énorme, noire et morne, éclairée au gaz jaune, couvre la chaussée. Des tramways lumineux passent. Une petite pauvresse s’accroche à ma veste.
Je frappe à une porte qu’ouvre et referme vite un vieux assis derrière. C’est le bar, le bar dissimulé du samedi. Des sombres hommes debout, boivent, immobiles, indifférents aux autres. Un grand soldat rouge parle fort. Le serveur, enfermé dans son comptoir, s’est élancé sur la pièce que j’ai posée sur le bois mouillé, il me jette précipitamment un verre et des pences poisseux.
Voici, dans la rue, des vendeuses de bananes, si blondes, aux yeux si bleus. A l’entrée d’une ruelle, un attroupement: un ivrogne ensanglanté surgit... Et cet autre, farouche, qui veut entraîner cette fille enveloppée d’un châle rouge: elle s’accroche au mur, lui la tire, elle a, écartelée, les bras grands ouverts, et son châle tragiquement se drape sur la croix qu’elle figure,--mais les doigts de la fille cèdent, et tous les deux, les voilà titubant sur le pavé gras, dans la ruelle obscure. Sous son casque d’étoffe, le policeman reste impassible... Des bandes d’enfants dépenaillés suivent la rue en chantant.
* * * * *
_Dimanche._--Le cab entre dans un parc. Des gazons jaunes qui se succèdent, monotones, affreux, sur un vaste espace entouré de fabriques. Il fait lourd... Mais quoi? mais quel massacre? tous ces hommes sur les pelouses!... Ils sont cent, ils sont mille, tombés là sur le ventre, sur le côté, sur le dos... Ils ne bougent pas... Comme tout sent la fièvre! Une colonne de fumée lourde sort là-bas d’une grande cheminée... Frappés par le gin, hier soir ils sont tombés. Ils resteront là jusqu’à demain, puis rentreront à l’usine... Voici des femmes échevelées, en robes de toile bleue, étendues inertes, ignobles et obscènes, avec leurs jupes relevées sur leurs souliers percés. Une vieille dont les cheveux gris descendent en épais filaments sur un front sordide, assise sur l’herbe, une petite pipe juteuse à la bouche, regarde fixement devant elle.
Comme sur un champ de bataille, des corps crispés, sous un ciel gris, par un temps moite...
Le cab tourne à droite. Ce sont maintenant des rues aux maisons toutes semblables, briques noircies par la fumée et le brouillard--bitume chaud... Des hommes, des femmes et des volées d’enfants pieds nus. Que de pieds nus! Encore des usines, encore des cheminées, puis un autre parc qui abrite une usine à gaz. Le port, et son eau épaisse, puante.
* * * * *
C’est l’après-midi. Tout est fermé. Les trottoirs géométriques et arides suivent les maisons noires. Un orateur, au coin d’une rue, est monté sur un petit banc, il porte des lunettes bleues, et parle lentement et méthodiquement. Vingt hommes, adossés à la maison, alignés, le regardent, écoutant sans rien dire et sans bouger. C’est un meeting d’anarchistes.
Mais, plus loin, un orgue, et autour, des hommes qui chantent des psaumes, livres ouverts, marquant la mesure d’un hochement sec du menton... Une jolie fille à une fenêtre...
* * * * *
_Écosse._--Les pays traversés portaient des noms d’une beauté rude: Alloa, Falkirk, Armadale, Lochburn... A Aberfoyle, les six chevaux du mail nous élevèrent peu à peu au-dessus d’une terre marécageuse; sous un ciel chargé de nuages noirs, la bruyère farouche, une étendue tourmentée, où des masses du vert le plus lourd s’étalent soumises à des rochers sombres. Voici un paysage immense, sauvage et grave, tragique, barbare, et comme arrosé de sang. Voici, voici la plaine où trois sorcières saluèrent Macbeth. «Salut, Macbeth, salut à toi, thane de Glamis! Salut, Macbeth, salut à toi, thane de Cawdor!» Ici, elles ont éclaté de rire, et puis sauté de roches en roches comme des chèvres. Lande immense, mystérieuse, où sont cachés les lutins, qui, si nos chevaux butent, vont surgir et danser autour de nous en se moquant. C’est la lande magique, et j’entends dans le vent la voix sourde de tous les morts. Le long du chemin où je cueille un brin de bruyère, des boucs à pattes noires broutent, tandis qu’un homme, jambes nues, descend vers la plaine. Montagnes, montagnes qui sentent l’orage et le tonnerre.
Nous sommes en haut. Voici l’autre versant. Les chevaux prennent le trot, et le cocher rouge montre un lac obscur au bout de son fouet.
C’est sur le _sir Walter Scott_, blanc vapeur, que nous avons passé le Loch Kathrin. Le ciel était bas, on côtoyait de petites îles ombreuses dans le creux des baies, des mouettes nous suivaient d’un vol monotone; l’eau était épaisse comme de la gelée, et la montagne, aux endroits où elle était nue, paraissait spongieuse. Il n’y avait ni hommes ni bêtes sur le rivage, nous avancions comme vers la fin du monde.
Nous débarquâmes, passâmes un défilé aride, traversâmes un autre lac, et nous rejoignîmes à Arriochar le chemin de fer; après avoir roulé quatre heures à travers les vallées solitaires, nous avons atteint Fort-William, au jour boréal, à l’eau grise, au froid du Nord, si lointain! et qui semble une petite ville norvégienne posée au bord d’un fiord.
* * * * *
_Edimbourg._--Mêlée à la nature s’élève Edimbourg. C’est la ville de la montagne, de la mer, du ciel et de la forêt. On y écoute une voix profonde, grave et grandiose, comme si passaient dans les airs le glissement caillouteux des vagues, le chant du vent dans les arbres sauvages et la sonorité des grottes. La voici, plantée sur deux collines, jetée dans une vallée, avec ses monuments comme des rochers et ses églises comme des orgues; la voici, semblable à une jeune fille pensive, Edimbourg remplie d’ombre et de cascades, cité des fées, riche d’échos et tout en rêves.
Je suis monté au Château et j’ai vu les beaux highlanders secs et poilus comme des chèvres. J’ai vu les joueurs de cornemuse en veste rouge défiler, souriants, galants comme à la bataille. Tandis que midi sonnait, que, suivi du valet de chambre qui porte son manteau, le général, rasé de frais, arrivait sur la place, et que les pauvres, pustuleux et puants, s’y pressaient.
_Juillet 1905._
Pour le fumoir.
NUITS D’ESPAGNE
NUITS D’ESPAGNE
A Gustao Violet.
I
Mon ami Raymond et moi nous étions arrivés à Barcelone à la nuit. Nous étions moulus par un voyage qui durait depuis l’aube, sur une diligence d’abord, mais au soleil de bonne heure accablant du mois d’août, puis dans la caisse étouffante d’un wagon espagnol qui roulait avec une lenteur à vous désespérer (encore qu’attaché à un train de _gran velocidad_).
Nous avions traversé, il est vrai, des contrées admirables, et nous aurions pu oublier un peu notre lassitude en contemplant par la portière les montagnes de Catalogne, sur la crête desquelles se profilent des arbres gracieux, ou les rivières rapides qui dans des creux profonds les traversent, ou encore une terre en friche d’une couleur rouge très opulente... Nous montâmes dans le premier omnibus d’hôtel qui se présenta à nous, le garçon chargea nos bagages, et nous voilà filant à travers la cité.
C’était la première fois que je venais à Barcelone... Nous parcourûmes d’abord des grandes voies sombres et peu fréquentées. Nous nous taisions, l’esprit éteint, n’étant plus aptes à percevoir que des sensations assez faibles et ne ressentant qu’un seul désir: celui d’arriver à nos lits le plus vite possible. J’essayais vaguement de voir quelque chose dans les rues; mais rien que de grandes maisons sans lumière se succédant tristes et fermées comme des choses qui dorment. Nous arrivâmes à la plaza de Cataluna, qui m’éblouit et me réveilla. Puis nous descendîmes les Ramblas. La clarté brutale des lampes électriques, l’agitation, le bruit, cet air de fête que prennent les promenades en été, pendant la nuit, m’intéressèrent; la voiture s’arrêtait.
On nous donna deux chambres. Nous nous débarbouillâmes de la poussière et de la sueur du voyage; puis nous nous retrouvâmes en bas pour dîner. Mais prendre le repas dans une salle d’hôtel anonyme et sans caractère, non! Aussi fatigués que nous fussions, nous avions cependant l’envie d’aller dehors et de nous mêler, ne serait-ce que quelques instants, à la foule espagnole.
Sur la Rambla, un flot de gens incessamment renouvelé glissait avec gaîté. Nous n’eûmes guère le temps de les examiner, car nous avions aperçu une _chocolateria_ vers laquelle nous nous dirigeâmes. Dans ces petites boutiques on sert du chocolat épais comme de la crème avec des gâteaux légers, sucrés et tièdes, qui sont d’un goût exquis; aux heures des repas on peut y manger chaud. Pendant que nous dînions, un de nos voisins parlait des courses de taureaux de ce soir!... Nous interrogeâmes le garçon; une _corrida de novillos_, en effet, devait se donner aux nouvelles arènes; les courses, la nuit, à la lumière électrique, c’était une innovation tentée cet hiver à Barcelone, et qui avait réussi... Nous étions éreintés, tous nos membres nous faisaient mal, nous avions bien sommeil. N’importe! nous décidâmes aussitôt d’aller à ces courses. Nous pressâmes la fin de notre souper en mettant les bouchées doubles, car nous avions faim, et nous ne voulions rien perdre; on nous avait servi, d’ailleurs, d’un plat de poulpes en sauce tomate, et d’un autre d’_arroz à la valenciana_ qui nous régalaient.
Sur la place de Catalogne, un homme à la voix puissante recrutait des voyageurs pour un petit omnibus assez convenable, dans lequel il promettait de vous conduire aux arènes rapidement et sans encombre, moyennant une demi-peseta. Nous montâmes, d’autres personnes confiantes nous suivirent, bientôt nous fûmes serrés à étouffer. Mon ami était presque enfoui sous une très grosse dame qui excitait violemment sa concupiscence par ses formes magnifiques, mais qui pesait si lourd que le pauvre garçon faillit en rendre l’âme. D’agiles jeunes gens s’étaient juchés sur le toit de la voiture, et nous apercevions dans l’ombre, à travers les vitres, leurs jambes noires qui se balançaient lamentablement comme des tuyaux mous. Le véhicule mené à grand renfort de coups de fouet ballait violemment d’un côté à l’autre de la rue. A chaque creux les essieux pliaient brusquement, et la caisse choquait sur l’axe; nous croyions que tout allait se briser et que notre dernière heure était venue. Mon ami écrasé par sa voisine poussait de faibles soupirs, où l’effroi le plus grand s’alliait à une minime volupté. Puis, comme un noyé qui, essayant de se sauver, agite péniblement au-dessus de l’eau des bras désespérés, il dégageait ses quatre membres et s’appliquait à les maintenir au-dessus de la masse impitoyable qui voulait les submerger.
Nous parvînmes enfin aux arènes. Une animation extrême régnait à leurs abords. Des voitures débouchaient de tous les côtés. Et, à pied, femmes, hommes, enfants arrivaient en se hâtant. C’était un tumulte: le piaffement des chevaux arrêtés et le bruit de grelots qu’ils font en remuant la tête, pour ceux qui marchent le claquement de leurs pas sur le pavé, puis les parents et les amis qui s’appellent, et encore tous les aboiements des placeurs de billets, des vendeurs de programmes, des marchands de journaux... Des mendiants, bancals, borgnes ou contrefaits, se précipitaient dans vos jambes et vous poursuivaient de leurs lamentations criardes.