Part 3
Je ne m’arrêtai point et j’entamai aussitôt son passé et son présent, ainsi que je les avais compris hier soir. Je lui affirmai que, comme elle me l’avait dit, je voyais fort bien dans sa main qu’elle avait épousé son mari sans l’aimer, mais que j’y voyais aussi qu’elle ne l’aimait pas encore, tout en voulant croire qu’elle l’aimait. «Vous avez pour lui plus d’affection que d’amour, je le distingue, voyez cette ligne, lui dis-je. C’est clair.» Elle répondit: «Oui, cela est vrai.» Et elle rêva. Je pouvais formuler des prédictions qui s’accordassent avec sa rêverie. Après un bon moment d’attention consacrée à démêler l’enchevêtrement des lignes, j’avançai d’un air sérieux et hésitant qu’elle allait avoir un grand amour, bientôt. Elle était tout oreilles. Je redoublai de gravité et je pus, en lui faisant plier les doigts, découvrir que ce serait pour un jeune homme brun. Elle me regarda avec timidité. «C’est vous que vous voulez dire?...» «Oh moi! je suis châtain», répondis-je. J’avais bien envie de l’embrasser. Un moment, elle était à genoux devant moi, ses lèvres à la hauteur des miennes: je n’avais qu’à me pencher; mais je la regardai dans les yeux et je vis que si je la brusquais, tout serait fini. Elle était simple comme une enfant, à la fois confiante et farouche. Je lui sentais en cette minute l’âme toute ouverte, mais je sentais en même temps qu’un rien la ferait se refermer à jamais, qu’il était aussi facile de la perdre que de la gagner, qu’une précaution extrême était nécessaire. Je ne l’embrassai donc pas, et que j’aie vaincu mon désir, dont elle s’était aperçu, augmenta sa quiétude et son plaisir d’être avec moi.
Nous redescendîmes. Maintenant nous suivions un sentier à plat et nous marchions à côté l’un de l’autre. Je me risquai à passer mon bras sous le sien, elle ne me repoussa pas, elle n’avait plus peur de moi. Mais ce mélange de liberté et de sauvagerie qui était en elle me mettait sur les épines; je ne savais ce que je devais tenter, jusqu’où elle autoriserait, à quel moment elle se formaliserait. J’étais affectueux et très doux, à la fois hardi et timide, et je crois que c’est ainsi qu’il fallait être pour la conquérir; je devais ne rien faire qui la choquât et en même temps ne rien lui laisser désirer que je ne lui offrisse. Le délicat, c’était de savoir aller au-devant de ses désirs et de savoir en même temps ne point les dépasser.
Nous continuions la conversation sur ce que je lui avais révélé tout à l’heure. Elle parlait de son mari: elle était sûre qu’il l’aimait, il lui en avait donné des preuves. Je lui répondais que s’il ne l’avait pas adorée, il eût été un sauvage, car elle était adorablement jolie et d’un charmant caractère. Je déclarais ainsi mon sentiment. «Tout à la fois alors!... On voit que vous ne me connaissez pas...», raillait-elle pour dissimuler son contentement.
Nous passâmes près d’un ruisseau d’eau claire. Je bus dans ma main. Elle voulut boire aussi: je réunis mes deux mains comme une coupe, je les remplis d’eau et les lui tendis: elle se baissa et mit sa bouche entre mes mains. Ah! ce geste! c’était comme si elle m’eût baisé les doigts! Et si, profitant de cette intimité exquise, je l’avais prise dans mes bras, elle se fût révoltée, elle m’eût repoussé avec indignation! Je sentais qu’elle agissait avec innocence. Et cela était délicieux et irritant.
«Voyez, fis-je, je vous ai montré l’endroit où poussaient les edelweiss.»--«Oui, vous avez été très gentil. Je vous remercie beaucoup, beaucoup...» Et comme je la regardais sans rien dire: «Puis-je vous remercier davantage?» demanda-t-elle.--«En paroles, assurément non...», dis-je un peu tristement.--«Eh bien, je me promènerai encore avec vous.»--«Hélas, je pars demain!»--«Puisque vous avez été sage, je me promènerai ce soir.» Elle vit peut-être quelque chose dans mes yeux, car elle ajouta: «Mais, vous savez, je vous préviens: si la nuit vous inspirait de mauvaises pensées, si vous n’étiez pas sage, je file, et vous ne me revoyez plus... Maintenant séparons-nous. Qu’on ne nous voie pas ensemble.»
Je m’allongeai dans un trou d’herbe et elle s’éloigna.
VI
Évidemment, elle était parfaitement innocente. C’était une bonne petite épouse désolée de ne pas aimer son mari. Elle aurait bien voulu l’aimer, d’abord parce que, étant honnête, elle croyait qu’elle le devait, ensuite parce que, jeune, tendre et sentimentale, elle avait besoin d’amour. Elle se rendait compte que c’était pour elle un grand malheur de ne point chérir l’homme auquel était liée sa vie. Mais comment faire pour l’aimer? elle s’y efforçait sans y parvenir,--et si elle ne l’aimait jamais, comment faire pour vivre?... Elle était triste.
Et elle se trouvait là, toute seule... Et j’étais arrivé. Je l’avais beaucoup regardée, avec tendresse, avec douceur, avec émotion, comme ce mari peut-être n’avait jamais su la regarder ou comme elle ne s’était jamais aperçue qu’il la regardât. Elle avait pensé à moi...--Et je lui avais parlé. J’avais parlé de ce qu’il y avait au fond d’elle-même, de ce qui était toute sa préoccupation... La nuit elle avait repensé à moi, à ce que j’avais dit...--Et le matin à son réveil, j’étais encore là, tout près, je parlais d’une façon caressante, avec une voix aimante.
Alors, l’après-midi, quand elle m’avait vu courir dans la plaine, que je l’avais rejointe, elle s’était sentie contente... Cela ne lui déplaisait pas de m’avoir près d’elle, puisque je savais la regarder, lui exprimer des choses qui la touchaient, et puisqu’elle devinait que j’étais plein de son image. Elle était heureuse de me trouver, moi affectueux, dans cette solitude où elle s’imaginait tristement abandonnée de tous. Et elle était flattée et caressée que je fusse galant, attentif, et n’eusse d’yeux que pour elle.
Elle se disait: «Ça n’a pas d’importance. Il s’en ira bientôt. Cela n’aura aucune suite.--Et puis d’ailleurs je ne fais rien de mal.» Et, avec une ivresse et un désir contenus, elle se penchait sur l’amour possible, et puisqu’elle ne devait point s’en nourrir, elle trompait sa faim en le regardant.
Je distinguais ce sentiment. Mais je comprenais aussi qu’elle était passionnée, qu’au bout de trois jours ou de huit, elle serait prise à son jeu, qu’elle était sans défense, ayant un profond besoin d’aimer, que je lui plaisais et que si je le voulais, elle m’aimerait follement,--que je n’avais qu’à rester ici, à faire miroiter l’amour devant ses yeux, à la courtiser de la même façon dont j’avais commencé, et qu’elle tomberait dans mes bras. Je comprenais qu’au fond d’elle-même, et en le répudiant de toute son honnêteté, de tout son cœur elle appelait un amant, que cette femme admirable,--naturelle, songeuse et mélancolique,--pleine de vie,--avec une chevelure, des yeux et des lèvres d’amoureuse,--en secret demandait à son Dieu celui entre les bras duquel enfin elle se tordrait, elle pleurerait, elle crierait, qu’elle était arrivée à la minute où une âme ardente ne veut plus qu’adorer ou mourir.
Ce soir, je ne l’aurais pas. Si je savais l’émouvoir, je pourrais l’embrasser peut-être, baiser ses lèvres? Et encore non, elle était farouche, et pour chacun des moindres dons qu’elle pourrait consentir, il faudrait qu’elle eût été apprivoisée par beaucoup de tendresse; jamais elle n’avait supporté de familiarités que de son mari, j’en étais sûr: il y avait en elle le sens de sa propre dignité et celui de la sainteté de l’amour. L’amour lui paraissait quelque chose de si beau et de si élevé que rien n’eût pu lui faire accepter d’en ternir l’idée en elle-même, et qu’elle ne se fût jamais livrée à une représentation de lui basse et incomplète. Elle ne se fût donnée qu’à un être dont elle se fût crue certaine d’être aimée et qu’elle-même eût entièrement aimé. Elle était trop pure pour vouloir autre chose que tout l’amour, qu’un échange total de cœur et de chair, qu’un don parfait.
Ce soir, je ne l’aurais donc pas. Mais que demain, je continue, que je poursuive, un jour, je la posséderai et ce sera un superbe amour. Je voyais cela... Puis je me disais: «Demain, j’ai rendez-vous à huit heures du soir à Modane avec Lionel mon ami. Notre voyage est décidé depuis un an. Nous l’avons préparé longuement cet hiver. Lionel, hier, s’est mis en route... Il a quitté Paris: c’est comme si j’avais quitté moi-même Le Lautaret. Mon voyage est commencé, je ne puis plus songer à le reculer, à le remettre. Lionel parti, je ne peux pas ne pas le rejoindre. Il faut que demain soir à huit heures je sois avec lui. C’est la fatalité. Quelque chose de supérieur à ma volonté s’oppose à ce que je reste ici, à ce que je me donne à cet amour.»
Et douloureusement je rêvais, car j’avais, moi aussi, enfant sentimental, besoin d’aimer. Et sentir l’Amour là, si près et tout prêt. Et partir! Et penser:
«Je laisse ici ce que peut-être je ne retrouverai jamais.»
VII
Je sortis de mon trou tapissé d’herbes et je revins à l’hospice. Je montai dans ma chambre... Elle se trouvait dans la sienne, elle chantait doucement... A quoi pouvait-elle s’occuper? Je ne le devinais point. Elle ne remuait pas et elle chantait tristement, doucement, d’une voix lente... Je la sentais absorbée... A quoi songeait-elle? que regardait-elle? Sa voix délicieuse était méditative et attendrie, comme ces voix de mères qui chantonnent en contemplant l’enfant qu’elles bercent. Toute sa peine, son innocence, son âme simple et profonde débordaient de son chant. Et moi, de l’autre côté de la cloison, dans ma chambre, j’écoutais... Une tristesse pareille à la sienne m’étreignait. Je laissais errer mes regards sur le paysage majestueux qu’encadrait ma fenêtre. J’écoutais cette voix mélancolique attristant le silence et je pensais désespérément: «Demain je serai loin! demain cela sera du passé!...»
Cependant le jour baissa. Sa voix se tut et son immobilité persista. Elle ne bougeait pas, je n’entendais rien, et pourtant je savais qu’elle était là. Comme elle, je ne faisais aucun mouvement. Nous étions assis chacun d’un côté du mur, tous les deux dans l’ombre et réfléchissant. Tout près l’un de l’autre, et sans nous voir et pensant l’un à l’autre...
Pendant le dîner, je la regardai, mais ce n’était plus de mes yeux audacieux de la veille, c’était avec une infinie douceur, d’un air de chagrin tendre, et elle répondit à mes regards avec une expression si franche et si exquise de regret et de caresse que chaque fois mon âme se jetait à ses pieds. Elle avait les paupières un peu rouges; certainement dans le crépuscule et le silence de sa chambre, elle avait pleuré. Cette pensée me transportait et elle me rendait mille fois plus amère l’idée que ce dîner était le dernier que je prenais en sa présence, l’idée que j’allais me séparer d’elle.
Quand on se leva de table, tout de suite je sortis devant la terrasse, sur la place, comptant qu’elle viendrait me rejoindre et que nous irions nous promener, comme elle l’avait dit. Je marchais de long en large et je l’attendais, mais elle ne paraissait pas. Je regagnai le vestibule de l’hospice pour voir ce qui la retenait. Elle était là, elle causait avec la jeune fille de l’hôtelier; je me montrai à elle, mais elle fit semblant de ne pas me voir et continua sa conversation. Pensant qu’elle allait se dégager et qu’elle arriverait, je retournai donc sur la terrasse. Mais non, elle restait là-bas. Je me demandai alors ce qui l’avait déterminée à renoncer à son projet, et repensant à la façon si intime dont elle me regardait pendant le dîner, et à sa chanson tendre, avant, à son silence, à ses larmes probables, je me disais: «Je lui plais et elle se méfie de son penchant, elle redoute de se trouver seule dans la nuit avec un homme pour lequel elle se sent du goût et qui la quittera demain! Elle est faible, elle est triste, elle a peur que ma propre tristesse ne me souffle des paroles qui la pénètrent trop. Elle a le sentiment qu’elle est maintenant désarmée contre l’amour, et elle ne veut plus se risquer à le provoquer.» Je repensais à son chant et j’étais convaincu que c’était l’idée de mon départ qui avait fait monter du fond de son cœur cette voix lente et attendrie. Oui, à quoi rêvait-elle, sinon à moi, ou du moins à l’Amour qu’aujourd’hui je représentais à ses yeux et qu’elle avait désiré si instamment? C’est l’Amour qu’elle regardait, contemplait, qu’elle berçait de son doux chant; car l’Amour c’était son enfant, elle le portait dans son sein, elle le nourrissait de ses pensées et de sa vie, et maintenant comme une mère pour son petit, elle songeait pour lui à l’avenir, au mystérieux avenir... Sa songerie l’absorbait et l’avait fait pleurer, car il lui semblait aujourd’hui, me confondant avec l’Amour, que mon départ, c’était à jamais celui de l’Amour.
... Je la vis tout à coup descendre de la terrasse, traverser rapidement, et rentrer dans le chalet. Cette action me confondit, mais en le ruminant un peu, j’y trouvai la confirmation de ce que je présumais. Mon amie avait évidemment voulu m’éviter; et pourquoi?--parce qu’elle craignait, si je la rencontrais, de ne pouvoir repousser cette promenade avec moi que, réflexion faite, elle ne voulait plus entreprendre, et elle avait préféré fuir toute explication, car on ne sait pas où les explications vous mènent...
Je me promenais dans l’obscurité en savourant le suc enivrant et désespérant d’une victoire dont je ne pouvais pas profiter. La nuit était belle, je la regardais avec la douleur d’une âme blessée. Je pensais qu’elle eût pu être suprêmement heureuse; que d’autres nuits succédant à celle-là et que les jours eussent pu verser dans mon existence un éclat divin, que le sort ne le voulait pas, qu’il me tenait par la main et qu’il me retirait d’ici où était le bonheur... Mais je ne pouvais rester longtemps dehors puisqu’elle n’y était pas. Je remontai dans ma chambre, et, quand j’eus allumé, j’ouvris ma porte de communication et frappai doucement à la sienne. D’abord, elle ne répondit pas, elle allait et venait dans sa chambre, elle avait résolu sans doute de ne pas m’entendre. Je frappai, je frappai. Puis je murmurai: «Dites-moi?...» Elle semblait toujours ne pas faire attention: «Écoutez, venez là, il faut que je vous parle», dis-je. Elle s’approcha sans bruit de la porte, et sans me répondre, elle écoutait: «Vous n’avez pas tenu votre promesse, je vous ai attendue, vous n’êtes pas venue, ce n’est pas gentil... Je croyais vous plaire un peu, mais non, je me trompais, vous vous amusiez de moi... Je vais partir demain, bien triste... vous m’avez fait de la peine. Vous m’aviez dit que vous viendriez, et ce n’était pas vrai...» Alors, derrière la porte, elle s’écria malgré elle: «Mais il ne fallait pas, il ne fallait pas!--Pourquoi?--Il ne fallait pas, répéta-t-elle.--Vous êtes méchante, lui affirmai-je, comme si je ne la comprenais pas. Vous voulez donc que j’emporte de vous un mauvais souvenir?--Oh non! s’écria-t-elle.--Pourquoi n’êtes-vous pas venue?» Elle ne répondit pas. «Oh! je voudrais vous parler, repris-je. Voulez-vous que je vous parle?--Oui.--On ne peut pas se parler à travers cette porte; ouvrez-moi.--Non, non, fit-elle d’une voix faible.--Ouvrez.--Il ne faut pas.--Ouvrez! je vous en prie, ouvrez!--Vous ne seriez pas sage.--Si! je vous le promets! ouvrez!...»
Mon Dieu, elle ouvrit la porte! J’étais chez elle! Ce qui me frappa tout de suite, c’est qu’elle se trouvait en déshabillé, elle n’avait pas de corset, elle était en jupon et à moitié décoiffée, et je voyais son lit, là, la couverture ouverte. Alors je perdis la raison; cette situation m’affola. Elle m’avait ouvert sa porte la nuit, alors que j’étais persuadé qu’elle ne m’ouvrirait pas; si elle avait craint de venir se promener avec moi, à plus forte raison devait-elle redouter de me recevoir dans sa chambre; et elle m’y avait introduit! Ce fait ruinait mes présomptions: ou il était complètement illogique, ou alors je m’étais totalement trompé sur son compte; et c’est cette dernière hypothèse que j’adoptai. Oui, je m’étais emballé sur une fausse piste; je n’avais rien compris, c’était évident. Une femme qui vous reçoit chez elle, la nuit, en déshabillé, cela, dans tous les pays du monde, n’a qu’une signification. Ainsi mon imagination m’avait encore joué un tour; toute la journée, j’avais vu de travers et je m’étais conduit ridiculement, elle avait dû me juger bien naïf! J’avais avalé tout ce qu’elle me racontait, et, à chacun de ses mots, à chacun de ses gestes, j’avais attribué un sens erroné; mais j’étais un visionnaire! Voyons, c’était clair comme le jour, cette femme... j’avais été aveugle, j’avais eu foi contre toute évidence: sa solitude ici, la façon dont elle répondait à mes regards, la facilité avec laquelle elle m’avait parlé, sa promenade avec moi aujourd’hui, c’était clair. Les écailles me tombaient des yeux: je voyais. Ainsi, elle était tout simplement facile! Je me précipitais d’un rêve dans la réalité, je perdais une illusion exquise, et j’étais cruellement humilié. Enfin, je me réconfortais en envisageant le présent: au diable les sottises! elle est adorablement jolie, que m’importe après tout qu’elle ait pour moi une passion ou un caprice? Que m’importe qu’elle soit honnête, ou ne le soit pas? Cela n’enlève, ni n’ajoute rien à son charme réel, à ses yeux, à sa bouche, à ses cheveux, à son corps. Elle est délicieuse et je lui plais; je vais passer une belle nuit dans de beaux bras. Et demain je partirai moins triste que si j’avais laissé ici la possibilité d’un véritable amour. Cela est bien. Cela est parfait.
Voilà la suite de pensées qui se pressa dans ma tête en une minute, dès que je fus entré. C’est égal, j’étais étourdi par l’effondrement brusque de l’idée sur laquelle je vivais depuis deux jours, et je ne trouvais pas un mot. J’examinais autour de moi d’un œil égaré et je me demandais si je rêvais. J’étais assis près d’elle. Je la regardais. Elle n’avait pourtant pas l’air à l’amour, elle était fatiguée, elle passait sur son front une main lasse: «Ah! que j’ai mal à la tête!» disait-elle. Puis en s’étonnant de mon silence, elle murmurait: «Eh bien! c’est tout ce que vous me dites?» J’étais anxieux. Que signifiait cela? Était-elle tout à fait innocente?... Mais non, elle savait bien ce qu’elle faisait: elle me recommandait de parler bas, il ne fallait pas qu’on nous entendît: elle comprenait donc parfaitement qu’il était grave que je fusse à cette heure-ci dans sa chambre, et qu’on devait l’ignorer.--Mais, quand même, je doutais. Ah! le mot, le mot de cette énigme?... Et cependant, ce n’était pas possible, elle ne me recevait pas maintenant pour causer. C’est autre chose qu’elle attendait de moi, déshabillée, son lit ouvert. Et en restant là sans hasarder rien, je continuais mon rôle de sot. J’avais un malaise: «Si elle attend que je l’embrasse, je suis stupide de ne point comprendre et de tarder, mais au contraire si ce n’est pas cela qu’elle attend?...» Maintenant, elle était debout contre le lit. Ah! c’était trop tentant, et puis cela ne pouvait pas durer!... Je me levai, soudainement je l’enlaçai, cherchant à la coucher sur le lit et cherchant sa bouche. Elle avait d’abord été surprise. Mais à présent, elle se débattait, elle me repoussait avec rage. Nous luttions en tâchant à ne faire aucun bruit afin que du couloir on ne nous entendît pas. Il y avait du tragique dans cette lutte muette. Enfin, devant sa résistance désespérée, je compris avec tristesse et avec honte que je m’étais trompé: j’ouvris mes bras. Elle se redressa. Elle était frémissante, hautaine et irritée: «Ah! que venez-vous de faire, monsieur?» dit-elle d’une voix qui tremblait, «vous vous trompez, je ne suis pas une fille!»--Je saisissais toute ma faute, je tombai à genoux: «Pardonnez-moi», et je cherchais à lui prendre la main. «Ne me touchez pas, allez-vous-en, allez-vous-en!» s’écria-t-elle. Elle était pleine de mépris, elle était belle et innocente: «J’avais confiance en votre parole», dit-elle. Puis elle dit: «Ce qui vient de se passer! Ah! je suis dégoûtée de moi!» Je m’étais relevé, je sentais qu’aucun mot ne m’excuserait, je reculais jusqu’à la porte, je rentrais dans ma chambre en murmurant machinalement: «Pardonnez-moi, pardonnez-moi», et elle fermait. J’entendais son geste furieux pour pousser son verrou, et le soupir de délivrance qu’elle exhalait, quand enfin, après avoir couru le plus grand danger, elle se voyait seule!
Je me retrouvai chez moi, stupéfait et navré. Toute cette scène s’était passée si vite! j’étais troublé au dernier point. Assis sur mon lit, je regardais devant moi dans l’ombre, et j’avais la tête en désordre. Enfin je me déshabillai et je me mis au lit, le plus silencieusement que je pus. J’avais honte de la faire se souvenir de ma présence, de mon existence; c’était la faire penser à moi, et j’étais désespéré de ce qu’elle pouvait penser à mon sujet. Je ne dormis pas, naturellement; seulement, après un certain temps, mon exaltation se calma et je vis clair en nous deux.
VIII
Et maître de disposer, du moins à bien des égards, de la plus aimable femme du monde, ne m’avez-vous pas trouvé aussi retenu qu’aujourd’hui je le serais avec cette exécrable Araminte qui m’inspire de si violents dégoûts? Je veux ne point mériter de récompense, et que vous ne croyiez pas me devoir des faveurs par cette seule raison que je n’ai pas tenté de vous en arracher, mais qu’au moins l’effort que je me suis fait, trop cruel pour n’être pas l’ouvrage de la passion la plus vive qui fût jamais, vous prouve la vérité de mes sentiments.
(CRÉBILLON fils, _La Nuit et le Moment_).
Ce qui m’était intolérable, c’était la pensée que je lui avais fait mal, que j’avais détruit le rêve qu’elle avait déjà bâti sur moi, que maintenant, derrière ce mur, elle souffrait, elle se lamentait, elle se disait: «Ainsi voilà l’être auquel je songeais!»
Je ne pouvais supporter l’idée de son mépris. Je l’entendais se remuer, se retourner dans son lit, et j’avais envie de lui crier: «Pardon, pardon! Non, tu ne t’étais pas trompée, non! Je suis bien celui que tu croyais, j’ai eu un instant de folie, mais maintenant je te comprends, maintenant je t’aime et je te respecte profondément. Oh! je t’en supplie: ne crois pas que je sois entré dans ta chambre pour faire ce que j’ai fait. Ne crois pas que j’en avais l’intention, que je t’ai menti, que je t’ai trompée, que j’ai eu cette duplicité et cette malhonnêteté.» J’étais désolé. Je me rappelais sa phrase: «Ah! je suis dégoûtée de moi!» Et elle me châtiait cruellement. «Je suis dégoûtée de moi», cela voulait dire: Je suis dégoûtée de moi qui ai pu croire en vous, penser à vous, à vous qui n’êtes qu’un être sale et sans noblesse. Je suis dégoûtée de moi qui ai eu assez peu d’intelligence de cœur pour ne pas vous pénétrer, pour ne pas voir la vilaine âme que vous avez, pour me commettre avec un individu de votre espèce... Ah! son mépris! ah! songer qu’elle me méprisait, que maintenant elle pleurait son aveuglement, qu’elle m’arrachait de son cœur et me considérait avec répulsion!...