Part 11
Rosita se mit à chanter, je l’écoutai en extase. Jamais les chansons espagnoles si violentes et si sauvages, et où toute l’âme de la race crie, ne m’ont autant saisi. Elle jetait des paroles, de sa voix rauque, et passionnément je l’écoutais. Quand elle avait fini: Mira (regarde), disait-elle, et elle m’envoyait un baiser;--je l’embrassais alors avec une passion doublée de tout ce que j’avais senti vivre dans sa chanson.
Elle voulut que je chantasse aussi. Je lui dis une ou deux chansons de café-concert, les plus connues et les plus populaires. En répétant cela après l’avoir écoutée, j’étais honteux de ce qui se chante chez nous, de ces pauvretés et de cette mélodie niaise. Mais elle, elle ne s’en lassait pas, elle trouvait cela beaucoup plus beau que ce qu’elle avait chanté. Elle voulait que je continuasse toujours. Et elle me demandait: «Canta, canta... canta, toi.»
... Il y eut une discussion dans la rue. J’épiais... Quand nous ne causions pas, je regardais le bec de gaz qui brûlait au milieu de la chambre... Elle me disait: An qué pensès? Je répondais: Nada... Alors elle voulut me dire une phrase très longue à laquelle je n’entendis goutte. Elle la recommençait, elle cherchait une façon de se faire comprendre. Et je ne saisissais point. Compren? compren? disait-elle. Et moi: No. Elle hochait la tête d’un air désolé: Ah!... quès mal da no entendre pas el francès, quès mal!...
Un coq chanta. Il était très tard,--ou très tôt. Dans la rue on n’entendait plus rien; toutes les maisons dormaient. La voix de l’homme qui parlait hier soir à la tia s’était tue. Comme il ne m’était encore rien arrivé, je me rassurai... Et je m’endormis.
* * * * *
... Quand je me réveillai, il faisait grand jour, il y avait beaucoup de tapage dehors. La petite Rosita dormait doucement près de moi. Rien dans la chambre n’était troublé. Mes vêtements pendaient à leur place. J’étais décidément chez une honnête tia.
Je me levai. Je m’habillai. Je retrouvai les douros dans ma poche, et je les alignai sur la table.
Rosita qui s’était levée, fit rebondir les grosses pièces et les rattrapa dans sa main, comme on fait en Espagne pour éprouver la bonté de la monnaie. J’aurais voulu lui donner autre chose, pour la remercier particulièrement de m’avoir départi tant de plaisirs, malheureusement, à cause de ma précaution je n’avais guère dans mes poches qu’une quarantaine de sous en menue monnaie. Je les lui offris en m’excusant par gestes du peu. Mais à cette idée que je n’avais rien d’autre sur moi elle fut saisie de compassion, et elle me rendit exactement dix-neuf sous, en me suppliant de les accepter. J’ai trouvé cela adorable, et ces dix-neuf sous je les ai mis dans mon gousset en bénissant le Seigneur d’avoir créé une enfant divine comme la Rosita, et de m’avoir permis de la connaître.
* * * * *
Je partis. Elle me donna un baiser exquis, un baiser d’enfant amoureuse. Dans le couloir je rencontrai la tia en corset, ce qui était un spectacle invraisemblable et qui mit le comble à mon bonheur. Elle me salua d’un sourire et d’un buenes maternel.
V
La nuit suivante, nous quittâmes Barcelone par mer.
Raymond avait à la fin trouvé quelque apaisement chez la dame bien élevée que nous avions visitée l’autre soir.
Le bateau se mit en mouvement à quatre heures; l’aube blanchissait le ciel. Je m’étais réveillé en sentant que nous n’étions plus immobiles, dressé sur ma couchette je regardais par le hublot les quais défiler lentement le long de l’eau livide et morte. Le port entouré de ses portiques passait devant moi; les lourds navires, amarrés à côté les uns des autres, se succédaient. La colonne de Christophe-Colomb parut, triomphale, se détachant sur le ciel clair. Puis ce fut Montjuich, dressant sa masse énorme au-dessus de la ville. Enfin, ayant longé les jetées, nous passâmes le phare et nous entrâmes dans la mer libre... Alors, ne voyant plus par mon hublot qu’une plaine glauque et mouvante, je me rallongeai sur ma couchette.
_Août-septembre 1903._
TABLE DES MATIÈRES
Pages. Le Chalet dans la Montagne 1 Voyage à Florence 109 Chausey 161 Sensations anglaises 207 Nuits d’Espagne 225
PARIS.--L. MARETHEUX, IMPRIMEUR, 1, RUE CASSETTE.--10411.