Chapter 2 of 11 · 3966 words · ~20 min read

Part 2

Je lui dis bonsoir et me retirai. Le bel homme, qui, tout le temps de notre conversation, s’était promené de long en large en nous regardant, se précipita sur-le-champ. Mais elle ne lui resta pas longtemps: car à peine étais-je dans ma chambre que j’entendis son pas dans le couloir; je sortis pour la saluer: elle me fit un salut sec, entra rapidement chez elle et ferma sa porte à clef. Apparemment la confiance ne régnait point, elle craignait que je n’abusasse de la situation, elle voulait couper court à toute tentative.

«Que c’est désolant! me dis-je avec ma fougue de page. Tout est admirablement ordonné pour passer une nuit charmante. Et il y faudra renoncer!... C’est là une femme toute neuve; elle ne peut guère se prendre en deux heures; elle est un peu farouche: il faudrait au moins huit jours. Désolant!...»

Une autre, une femme si peu que ce fût expérimentée, n’eût point manqué de mettre à profit la disposition si propice et si rare de nos chambres; cela fournissait l’occasion d’une aventure unique, de l’une de ces aventures rêvées qui ne laissent aucune trace. Se rencontrer dans cette solitude, loin de tout, où l’on est inconnu à tous, avec un garçon ni trop vilain ni trop sot (ô fatuité des vingt ans!), l’avoir comme voisin, la nuit ouvrir simplement la porte intérieure de sa chambre, et ne pouvoir être soupçonnée par personne!... Et le lendemain, reprendre sa route, avec le souvenir d’une belle nuit, plus belle sans doute, inoubliable à cause des paysages merveilleux au milieu desquels la mémoire la devait placer...

Que n’avais-je pour voisine une telle femme! Une femme qui eût apprécié la valeur d’exception des circonstances! C’était à une femme de ce genre qu’hier j’étais persuadé d’avoir affaire, une actrice, pensais-je, et là-dessus s’était élevé mon projet.

Mais au lieu d’une personne légère et adroite, je me trouvais en présence d’une nature vraie, sentimentale, et dans une crise psychologique. Je discernais bien tout ce que j’y gagnais--pas pour ma nuit toutefois (et même, au fond, y gagnais-je, puisque je n’avais le temps de profiter de rien?).

Enfin, tant pis. Tant pis, car elle était charmante. Quelle franchise! quelle vérité! Je repensais à notre conversation. Évidemment l’abandon, l’ennui, avaient ouvert son cœur, l’avaient disposée elle-même aux confidences... Son silence quand je venais de dire une phrase sur l’amour! Par hasard être tombé tout de suite sur la pensée dont cette vie se nourrissait... Elle pensait à l’amour, sans consentir d’ailleurs à se l’avouer, elle l’attendait, rien ne pouvait donc être plus exact et plus intéressant pour elle que mes réflexions sur son propre goût pour la solitude, sur son attente, sur le sentiment qui était au fond d’elle-même... En la connaissant à peine, il s’était trouvé qu’aussitôt j’avais exprimé tout son secret, que je l’avais devinée; j’en étais certain, cela l’avait frappée; et cette âme naïve et si rêveuse allait s’intéresser à moi parce qu’elle s’était sentie comprise. Délicieux. Mais il faudrait partir, après-demain!

J’avais mis mes chaussons. J’allais et venais sans bruit, en réfléchissant, à la lumière triste de ma bougie. De l’autre côté de cette cloison, il y avait une femme exquise, elle était seule, je venais de causer avec elle toute la soirée, et dire que ce serait si facile, si facile--une porte à ouvrir--et tellement sans danger! Moi je resterais là tout seul de ce côté-ci, quand de l’autre côté... Non, c’est une idée à laquelle je ne pouvais pas me soumettre... j’en avais la tête échauffée. C’est que j’en étais amoureux, de ma jolie ingénue! Quels cheveux!--une chevelure abondante de créature passionnée! Quelle bouche, quels yeux langoureux, et ce corps! exquis, allongé, souple et flexible comme une liane... Adorable!

Je collai mon oreille au mur. Je l’entendais remuer! J’entendais ces mille bruits mystérieux d’une existence toute proche; des froissements d’étoffe, des gestes, des chaises poussées, des pas... Que faisait-elle? Elle devait se déshabiller, elle était sans doute en jupon et en corset, et je la voyais, les bras nus, le cou nu, les cheveux sur les épaules. Oh! ouvrir! la prendre dans mes bras! Mais jamais je n’aurais osé. Et si je m’y étais décidé, qu’aurait-elle fait? Elle eût crié, m’eût mis dehors. Sa façon de rentrer chez elle tout à l’heure m’enlevait tous les doutes que j’aurais pu former sur sa vertu.

Je l’écoutais... je l’entendis se coucher, je l’entendis souffler sa lumière. Et je me la représentai au lit, son joli corps allongé sous les draps...

IV

Le lendemain, je me levai à six heures. J’avais bien mal dormi. Je poussai les volets: un temps admirable; ma chambre, située au levant, s’emplit de soleil; tout clairs les murs, le parquet, le plafond de sapin verni brillèrent. Il faisait frais; cependant je me mis à la fenêtre et je regardai les montagnes en fumant une cigarette. Que c’était beau, et, si elle voulait, ma voisine, quelle journée nous passerions! Mais je pensais, aussi, rembruni, que demain soir j’avais rendez-vous à Modane!

Je commençai ma toilette, qui dura une grande heure et que je fis avec une minutie particulière. Qui sait ce qui arrivera aujourd’hui? pensais-je, et longuement je m’ébrouais dans l’eau froide. Puis je regardais le jeune soleil, et dans le matin le ciel limpide comme du cristal.

Que je m’étais levé tôt! Je n’entendais rien bouger dans le chalet... Je serais volontiers descendu, ce que je voyais dehors m’attirait, mais je ne m’y résolvais point: ici, j’étais près d’elle, elle était là, étendue dans son lit, derrière cette cloison; dès qu’elle remuerait, je l’entendrais, elle était là--là! et cette pensée dans mon imagination s’aiguisait de tous mes désirs, de tout mon espoir, et me donnait un trouble que je préférais au plaisir d’errer dans le plus beau des paysages.

J’avais tiré ma porte de communication qui avait craqué en s’ouvrant, et je tremblais qu’elle n’eût entendu: pourquoi tant de timidité? j’aimais donc?... J’écoutais, séparé de sa chambre seulement par l’épaisseur de sa porte à elle. Et je l’entendais respirer, c’était comme si j’eusse été chez elle, j’entendais son souffle! Elle était là... Couchée!... Elle respirait... Oh! si j’ouvrais, si j’ouvrais la porte!...

Et je restai, oreille collée, à écouter, les yeux hagards! Combien de temps? Je l’ignore. Elle dormait, j’entendais sa respiration régulière. Puis elle fit un grand soupir et elle se remua dans son lit; je compris qu’elle était éveillée. J’avais envie de lui parler, mais je craignais de lui déplaire en me rappelant tout d’un coup, tout de suite à sa pensée, et aussi que la gênât l’idée que j’étais si près d’elle, que je l’entendais si bien, que j’étais si mêlé à l’intimité de son existence. Je conservai donc mon immobilité et mon silence, et je continuai à épier passionnément sa vie. La femme de chambre entra. J’entendis un dialogue, et la voix encore endormie et comme brisée de la maîtresse qui dit d’ouvrir les volets, puis qui admira le beau soleil et qui commanda de poser sur son lit le plateau du thé. La femme de chambre sortit. Alors je m’enhardis; maintenant qu’elle avait repris la conscience des choses et que ses rêves de la nuit étaient éloignés, je pouvais me rappeler à elle dans toute mon imparfaite réalité.

--Bonjour! dis-je. Vous avez bien dormi?

--Oh! mais, où êtes-vous donc?... Vous m’avez fait peur. On dirait que vous parlez dans ma chambre. Vous avez donc ouvert votre porte?...

--Oui, je l’ai ouverte pour être plus près de vous.

--Et à quoi cela vous avance-t-il?

--A croire que je suis avec vous, chez vous... Je suis levé depuis deux heures...

--Et que faisiez-vous? Je ne vous ai pas entendu!

--Je vous écoutais dormir.

--Je ronfle donc?

--Non. J’écoutais au contraire votre souffle pur comme celui d’un enfant, et je vous adorais comme une enfant.

C’était charmant, ce dialogue à travers la porte. Je me l’imaginais dans son lit, le drap à moitié rejeté, la chemise entr’ouverte, ses beaux cheveux défaits, ses grands yeux regardant l’endroit d’où venait ma voix, et écoutant et me répondant.

Je reprenais:

--Savez-vous qu’il fait un temps miraculeux?... Il faut vous lever.

--Pour quoi faire?

--Pour venir vous promener...

--Oh non! Je suis si bien là, si bien! murmurait-elle paresseusement.

Et je pensais qu’elle s’étirait, je voyais en moi-même son joli geste, et j’avais encore une furieuse envie d’enfoncer la porte. Mais je me contenais, et je faisais ma parole caressante pour la supplier de se lever.

--Ah! la paresseuse! C’est une honte de rester au lit par un aussi beau soleil. Voulez-vous que j’aille chez vous? Je vous aiderais à vous lever, je vous habillerais, vous verriez quelle femme de chambre empressée je serais. Oh! mon bonheur à démêler vos cheveux! Comme je saurais bien vous lacer! Et qu’humblement je me jetterais à vos pieds, pour vous mettre vos souliers!...

--Vous êtes fou!

--Oui fou, horriblement fou... Si vous croyez que ce n’est pas à rendre fou de passer la nuit si près de vous!

--Voulez-vous vous taire!

--Eh bien! levez-vous! levez-vous! Allons nous promener...

--Ah! non, par exemple! Me promener avec vous!... Mon Dieu, cela ferait un beau scandale!...

--Laissez donc dire. Venez.

--D’abord, je ne suis pas levée. Le temps que je me lève, puis que je m’habille, je ne serai pas prête beaucoup avant midi.

--Allons donc... Il suffit d’un peu de courage. Allons, une, deux et trois: debout!... Êtes-vous levée?

--Non.

--J’entre! J’entre et je vous tire du lit.

--Oh!

--Cela ne vous émeut donc pas, ce beau ciel bleu que vous voyez de vos draps? Cela ne vous donne pas envie de sortir, de marcher, de chanter, de vivre?...

Enfin je l’entendis se lever. Puis elle alla dans sa chambre en chantonnant. Ce qu’elle fredonnait, ah! que c’était doux et que c’était rêveur! Je l’écoutais en retenant mon souffle, j’étais attendri. J’aurais voulu la baiser sur la bouche, sur sa bouche d’où jaillissait une âme si limpide.

Cependant elle était inquiète de ne m’entendre pas bouger et de mon silence. Elle s’arrêtait:

--Qu’est-ce que vous faites? disait-elle tout d’un coup.

--Rien. Je vous écoute.

Mais de me sentir là, tapi dans un coin, invisible et aux aguets, cela lui causait un malaise. Elle n’osait plus remuer, elle n’osait plus chanter, elle n’osait pas faire sa toilette. Elle n’était plus libre. Elle aurait bien voulu que je m’en allasse, et je la compris.

--Écoutez, dis-je, il faut combien de temps pour vous habiller? Une heure?

--Oui.

--Eh bien, je serai dans une heure au bas de la route.

--Bien.

--Vous viendrez?

--Oui.

--Sûrement?

--Sûrement.

Et j’allai m’allonger dans l’herbe avec un livre. Je comptais peu sur sa venue. C’eût été trop. Notre conversation de ce matin me semblait pouvoir être considérée déjà comme un grand progrès dans mes rapports avec elle. Et raisonnablement je ne devais pas aller plus vite que je n’avais été. Mais aussi je songeais tristement que demain soir j’avais rendez-vous à Modane, que je ne disposais donc plus que d’une après-midi, d’une soirée et d’une nuit, et que ce délai était fort insuffisant pour venir à bout d’une femme qui n’avait encore jamais eu d’amant.

Comme je le prévoyais, elle ne me rejoignit pas, et je la retrouvai seulement à l’heure du déjeuner.

V

Avec quel extrême plaisir je revis sa forme, sa ligne et son visage! Depuis hier ils étaient si près et si loin de moi, je les entendais, je suivais leurs mouvements dans mon esprit, mais je ne les voyais pas! Un mur m’en séparait. Leur présence était évidente, je la savais, mais je ne pouvais pas la vérifier. J’étais en face d’un rêve, d’un jeu de ma pensée... tandis que, maintenant, _elle_ était là, devant moi, elle, dans sa forme et dans son apparence, elle dans toute sa réalité, et mes yeux touchaient ses beaux yeux, et ma main avec sensualité serrait sa main. Ah! qu’elle était délicieuse en effet, la fine et souple enfant, et comme il était juste qu’elle eût été l’objet, cette nuit et ce matin, de ma préoccupation passionnée! Je la considérais avec ravissement et je souriais, naturellement, heureusement. Elle portait sur moi son regard pur, doux, un peu inquiet et un peu triste.

* * * * *

Après déjeuner, je m’assis à l’écart afin d’éviter de fournir un prétexte à la malice de ceux qui se pressaient sur la terrasse. Elle lisait, je lisais aussi et je me forçais à ne pas trop la regarder; je supposais qu’elle allait rester là une heure ou deux, comme la veille. Mais bientôt, à ma grande surprise, elle se leva tout à coup et disparut.

Je ne savais que penser.

Pourquoi ce départ? Où allait-elle? Elle s’était dirigée du côté de la route. Mais se promener de si bonne heure, au moment de toute l’ardeur du soleil! Je n’y comprenais rien, et j’étais déconcerté. Voilà qui dérangeait mes plans. Si je ne la voyais pas plus de l’après-midi que je ne l’avais vue de la matinée, elle était perdue pour moi, et c’était bien vainement que j’aurais dépensé tant de soupirs. Il fallait la suivre, la rejoindre! Oui, mais pouvais-je me lever derrière elle, et partir du même côté, sous les regards sournois et attentifs de toute cette société inoccupée! C’eût été nettement la compromettre. Je devais attendre. Et chaque seconde qui s’écoulait, elle s’éloignait, je risquais davantage de ne pas la retrouver. Je pensais à cela, indifférent à tout en apparence, sans bouger et le nez dans mon livre, mais me mordant les lèvres d’impatience. Je me contraignis à attendre dix minutes. Puis, nonchalamment, je me levai, debout je considérai quelques instants la société, sans hâte et d’un œil vide; enfin, je me mis en marche d’un pas languissant. Mais dès que je ne fus plus en vue, je me redressai, je me précipitai...

Je regardais de tous côtés. Je ne vis rien. En bas, à l’endroit où la route rejoint la montagne et la longe, elle pouvait avoir tourné à droite ou à gauche. Cela était grave. Si je poursuivais dans le mauvais sens, je passerais des heures énervantes à la chercher sans cesse, stupidement, et naturellement sans aucune chance de la trouver. Mais comment me décider? Comment s’était-elle décidée elle-même? Selon quelles raisons? Je l’ignorais et il m’était impossible, avec le meilleur raisonnement du monde, de le découvrir. J’étais fort perplexe, et je ne trouvais rien qui me déterminât à m’engager plutôt d’un côté que de l’autre... J’avisai heureusement, à quelque distance à gauche, deux casseurs de pierres; je m’approchai d’eux et leur demandai s’ils n’avaient point vu passer une jeune femme. Ils réfléchirent: non, rien vu. Elle avait donc tourné à droite. Je partis dans l’herbe au galop, sautant les ruisseaux, franchissant les mottes et les trous, léger, rempli de l’espoir de la rattraper. Mais je ne voyais que la montagne, où tout se fondait dans une immense lumière...

Enfin, là-bas, là-bas, sur un mamelon, je crus distinguer un point noir qui se déplaçait. Je ne discernais point si cela était un homme ou une femme, ni même seulement si c’était un être humain. Mais j’en étais sûr, cependant, c’était elle; mon cœur enivré me le disait et je redoublai ma course. Je courais, je courais, je ne m’apercevais pas de l’air enflammé. Je poussai bientôt un cri de triomphe, inondé d’une joie énorme et simple, comme Pan quand il voit qu’il a enfin gagné Syrinx, la petite nymphe. Je venais de reconnaître la couleur rose de son voile; c’était bien elle! Maintenant je grimpais, glissant souvent sur l’herbe sèche, courbé en deux, ardent et obstiné. Elle était là-haut: je montais vers elle. Et à mesure que je m’élevais, je dominais plus de choses, le paysage devenait plus grand et plus beau et mon âme plus heureuse. J’approchais, je la voyais maintenant tout entière, marchant dans la lumière, infiniment gracieuse.

Au moment de l’aborder, une crainte me saisit, et je m’arrêtai. Quel accueil allait-elle me faire? Ne m’en voudrait-elle pas de l’avoir poursuivie? Si elle était partie de cette façon, après déjeuner, soudainement et comme farouchement, n’était-ce point parce qu’elle désirait la solitude? N’allais-je pas la déranger, la contrarier? Aussitôt après le sentiment de victoire que j’avais éprouvé, une réaction se produisait, je tremblais maintenant, je redoutais sa froideur. J’étais incertain: serait-elle fâchée de ma poursuite ou au contraire, au fond d’elle-même, la désirait-elle?... Mais en me voyant sa figure s’éclaira.

Devant moi, elle était debout, grande, élancée, hardie, semblable, avec son joli visage d’une ligne pure, semblable à quelque Diane. La marche avait éveillé en elle toute sa vie: sa fine chair était colorée, on sentait courir sous la peau et chanter un beau sang rouge et noble, c’était comme une campagne fertile qu’irrigue un parfait réseau de fontaines; elle respirait profondément, avec une plénitude de santé admirable; son œil s’était animé... Qu’elle était belle, sous l’illumination du ciel, dressée sur une verte éminence au milieu du grandiose paysage immobile! Elle portait une robe de velours gris fer d’une coupe un peu cavalière et qui lui prêtait un ton de fantaisie charmant, son voile rose flottait, elle s’appuyait sur une haute canne de montagne, de sa main libre elle tenait un bouquet de fleurs qu’elle avait cueillies. Vision ravissante et de la plus vraie poésie. Un parfum l’enveloppait dont je m’imprégnais avec délices. Et sa bouche, ses yeux ardents, le mouvement de son sein, et ce temps d’apothéose, et la splendeur de cet endroit me grisaient. Je la contemplais, je la buvais.

Je lui offris de lui montrer la place où j’avais trouvé hier des edelweiss. Elle marcha un instant devant moi, et je découvris sa lourde chevelure fauve tournée sur sa nuque en torsades somptueuses.

--Jamais je n’ai vu d’aussi beaux cheveux, dis-je avec admiration. Elle eut un petit rire où le plaisir et l’incrédulité se mêlaient.

--Ah! vraiment! fit-elle.

Mon vœu de ce matin était exaucé, ma voisine avait voulu: nous allions passer une journée admirable. Elle était seule avec moi dans un merveilleux pays, et je la sentais heureuse. Un radieux soleil baignait toute la surface tourmentée du col, les montagnes fuyaient vers le ciel, en face nous voyions une cascade descendre les rochers, brillante comme une ligne d’argent, en bas la route blanche qui filait et, dans le lointain, l’ouverture sombre de la gorge où se perdait la Romanche. Elle marchait devant moi, mouvement qui m’enchantait: «_Edelweiss_: noble et blanche. Noble et blanche, comme vous», murmurai-je.

Il fallait monter. Je lui tendis ma main qu’elle prit et je la tirai doucement. Je sentais contre mes doigts sa chair chaude, je pressais avec une émotion voluptueuse, par là je communiquais avec elle, j’étais en contact avec ses nerfs, avec sa pensée, son cœur, sa vie!

«Ah! que j’aime tenir votre main! lui dis-je. Elle est chaude, elle est douce. Je vous touche... je vous sens...»

De temps en temps, elle s’arrêtait, fatiguée. D’un pas plus haut qu’elle, je m’arrêtais et je la regardais:

«Est-ce bien loin encore?» demandait-elle en levant ses yeux vers les miens.

«Nous arrivons», répondais-je.

J’aurais voulu que cette ascension durât toujours; quel plaisir de l’entraîner ainsi derrière moi!...

Mais nous étions parvenus à une place où l’herbe s’éclaircissait. La terre apparaissait, blanchie, sèche et fendillée. Je vis sur le sol rayonner une petite étoile de velours mat, puis nous en découvrîmes d’autres. Nous nous mîmes à les ramasser:

«Des edelweiss! des edelweiss! s’écriait mon amie. Ceux-là, je les aurai cueillis moi-même!»

Elle se courbait, agile; je lui apportais ce que je trouvais. Nous poussions des exclamations quand une fleur plus belle que les autres se montrait.

Cependant, tout en glanant, nous étions montés jusque sur un plateau que le sommet d’un tertre assez élevé formait. Là, l’herbe redevenait touffue, et d’en bas il n’était plus possible de nous voir. Je désirais vivement que nous nous asseyions. En faisant des bouquets, en grimpant, je n’avais que la joie d’être avec elle, et non point celle de lui parler et de l’entendre me parler; j’aurais voulu tenir de tendres propos, dire les douceurs dont mon cœur était plein; exprimer des douceurs conduit à en faire: j’étouffais de baisers rentrés. Là, assis dans l’herbe, divinement seuls, au milieu d’une admirable nature et sous un ciel splendide, si je l’eusse sentie m’écouter, peu à peu me céder, enfin s’abandonner, le paradis s’ouvrait! C’était un moment de bonheur parfait... Et que peut-on, à vingt ans, demander à la vie de meilleur que l’instant où une belle créature qu’on désire de toutes ses forces se sent pénétrer par la même fièvre qui vous possède et se donne avec un transport égal au vôtre?... Sans doute un amour aussi neuf n’était point profond, ce n’était même sans doute qu’un vif appétit de mes sens. Qu’importe! un baiser d’elle à cette minute m’eût comblé autant que celui d’une femme pour laquelle j’eusse soupiré depuis des années. Si mon désir était né depuis peu, il était né adulte; ce voisinage nocturne l’avait exaspéré... Et maintenant, rien qu’elle n’existait plus pour moi, j’étais enivré, j’avais tout oublié, j’avais un immense amour et eusse éprouvé, qu’il fût partagé, un bonheur immense.

Mais ma compagne devinait le danger. Elle ne consentait pas à s’asseoir ici, loin de tout regard. Elle se méfiait de moi et d’elle aussi peut-être; elle aussi, le soleil l’avait grisée, éblouie, elle se sentait faible et heureuse, et elle avait peur. N’étant point sûre d’elle-même, elle préférait ne pas être tentée; jouer maintenant avec le feu lui semblait imprudent, je le voyais bien, j’avais beau la prier: «Non, disait-elle, non, allons-nous-en.»

«Eh bien! partez, lui dis-je. Moi, je reste», et je m’assis.

«Bien!» répondit-elle. Elle fit mine de s’éloigner. Je me traînai à genoux devant elle et de mes bras j’entourais sa jupe; elle se dégagea; je me relevai et je fis quelques pas: «Partir! pensais-je, quand ce plateau était si bien placé. Nous allons redescendre, être en vue de la route, marcher encore, cueillir des edelweiss et nul entretien possible...» Il me passa une idée: «Voulez-vous que je lise dans votre main?» lui demandai-je. «Oh oui!» s’écria-t-elle. «Alors il faut nous asseoir un peu.» Elle consentit, poussée par la curiosité.

Je m’allongeai près d’elle, je pris la main qu’elle me tendait et je me mis à la palper, à la presser, à la caresser, sous prétexte que cela était utile à mes observations. Je ne possède point bien entendu la chiromancie, mais je pense qu’avec un peu d’invention chacun peut remédier au défaut de cette science. Je tâtais donc, fort plaisamment pour moi, la main de ma dame, même j’y portai les lèvres. Mais alors elle se retira vivement, et je la sentis prête à se relever: «Soyez sérieux», dit-elle. Elle ajouta: «Je vois que vous ne savez pas du tout lire dans la main.»--«Détrompez-vous», me récriai-je; «je vais vous dire tout votre avenir: mais d’abord, commençons par votre caractère et par votre passé.» Je lui dis alors qu’elle était très bonne et très franche, puis je vis dans ses lignes qu’elle était très sensuelle, ce qui la choqua, mais elle ne démentit pas. Elle dit seulement très vite et un peu rouge: «Et puis?» Je hasardai qu’elle n’avait pas de volonté. Ce n’était pas très adroit apparemment, car le manque de volonté peut compter pour un défaut, et il fallait évidemment ne lui en trouver aucun. Mais si j’avançais cela, c’était pour m’éclairer. Elle n’eût pas eu de volonté et l’eût su, avec sa franchise elle avouait: «Cela est exact.» Or, sensuelle et sans volonté, elle était à moi. J’étais fort machiavélique à vingt ans. Mais elle prétendit posséder de l’énergie, au contraire. Et j’avais commis une double faute puisque je lui avais supposé un défaut, ce qui la blessait, et que je m’étais trompé, ce qui lui retirait de la foi en ma science.