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Part 10

Le lendemain soir, nous prenions des glaces sur la place de Catalogne. Dans la journée, nous avions visité le port et Barcelonnette, puis, comme des Espagnols, nous nous étions assis avec des poses nonchalantes dans des fauteuils du Paseo de Gracia et nous avions regardé les équipages, les cavaliers et les femmes.

Le soir, cependant, nous étions assez maussades. Nous nous ennuyions. Tous les mendiants qui s’arrêtaient devant le café, cherchant à exciter notre générosité par leurs talents ou par leur misère, ne nous distrayaient plus; ni les troupes d’aveugles qu’un borgne conduit, qui pincent de la guitare et dont l’expression du visage est touchante, ni les femmes chargées d’enfants, ni le cubain violoniste aux mines si comiques, ni le soldat manchot, décoré et habillé d’un uniforme troué, ne nous intéressaient encore. Nous avions envie de retourner sur la Rambla, de revoir son agitation nocturne.

Nous traversâmes la place et nous mêlâmes à la foule qui descendait vers la Colonne. C’était la promenade joyeuse qui suit le souper, les groupes gais, des femmes qui rient, et l’on sentait dans chacun le plaisir de vivre par cette soirée douce. Nous suivions le courant, marchant tranquillement, quand il me sembla reconnaître une personne qui nous précédait: ces hanches rondes, cette petite taille, cette grâce? Mais oui, c’était la jeune fille qui se trouvait devant nous, l’autre jour, à la corrida! Ce soir, une femme sans âge, de forme sphérique, laide, sans doute une de ses parentes, l’accompagnait. Je les montrai à Raymond, puis, nous pressant un peu, nous les dépassâmes. C’était bien elle: je retrouvais sous la mantille ses deux yeux de diamant noir.

La rencontre nous aiguillonnait. Nous nous rappelions, d’ailleurs, l’impression que, l’autre jour la demoiselle nous avait faite avec son air de décence, sa tenue parfaite, le ton pas engageant sur lequel elle s’était plainte du cigare de Raymond; et nous la retrouvions avec une grosse dame qui, sans doute, était sa mère; tout cela ne donnait guère d’espoir. Cette gracieuse beauté espagnole était probablement une honnête petite bourgeoise qui venait prendre un peu le frais sur la Rambla avant de s’endormir. Pourtant, comme nous n’avions rien de mieux à faire et qu’elle nous semblait fort jolie, nous décidâmes de voir.

Revenus sur nos pas, nous croisâmes l’ingénue et nous lui lançâmes une œillade qu’elle remarqua, puis nous suivîmes les deux femmes. Elles avançaient au milieu de la foule, doucement, en s’éventant; au bout de quelques instants, la jeune fille se retourna; et, bientôt, une seconde fois. Raymond devint enthousiaste.

«Elle est délicieuse, s’écria-t-il, délicieuse! Suivons-les, ne les perdons pas»; et il commença à parler de notre future conquête comme si elle était à lui; j’observais que dans le partage il m’oubliait, mais je le laissais dire. Les deux femmes, cependant, savaient à présent que nous les suivions; or, au lieu de s’en inquiéter, elles rapetissaient complaisamment leur allure déjà lente: je commençais à douter de la vertu de la belle afficionada. Bientôt, nous fûmes à même hauteur. Nous échangeâmes quelques coups d’œil, puis elles biaisèrent à droite et s’engagèrent dans une petite rue. La fausse Agnès tourna encore la tête pour voir si nous continuions à la suivre: «Maintenant, nous ne pouvons plus hésiter, dis-je à Raymond. Il n’y a pas de doute. Il ne reste donc qu’à traiter l’affaire; parle-leur, toi qui sais leur langue». Et nous quittâmes aussi la Rambla. La charmante petite allait modestement au côté de cette grosse boule trottinante que nous avions prise d’abord pour la _madre_ et qui n’était sans doute que la _tia_[4]. Les lumières des boutiques les éclairaient à leur passage, la rue était parlante et animée; on y respirait la chaude nuit d’été: toutes sortes de gens y circulaient; des commères bavardaient sur le pas des portes. Nous avions peu à peu rejoint celles que nous suivions et nous marchions à un pas derrière elles, sans leur parler.

[4] _Tia_: tante. Mais se prend aussi dans le sens d’entremetteuse.

Arrivées en face d’un grand monument sombre qui s’allongeait sans fin dans la nuit, elles entrèrent dans le couloir d’une maison; là, elles s’arrêtèrent. Nous pénétrions derrière elles: «Peut-on monter?» demanda Raymond à la _tia_, et sur un signe de consentement, nous emboîtâmes le pas dans un escalier gras, étroit et misérable.

Toute cette aventure me ravissait; je lui trouvais un haut goût exotique. Je ne revenais pas de la mine honnête de la fillette, et cet usage de se faire accompagner dans la rue d’une personne d’apparence respectable pour y exercer son commerce équivoque, me paraissait d’un raffinement et d’une élégance délicieux. Enfin, je me rappelais l’air qu’elle avait l’autre jour aux arènes avec ce jeune homme qui semblait son frère et quand j’étais à mille lieues de supposer qu’elle pût être d’un abord si facile... Il ne me serait jamais venu à l’esprit, alors, de rien tenter contre elle... Et voilà que nous montions derrière sa jupe dans cet escalier gras! Je jouissais parfaitement de ma surprise, de l’aventure imprévue, de sa nouveauté, enfin de toutes ces choses étrangères, et, de plus, j’étais curieux de l’intérieur où l’on nous menait; j’avais en somme un vif plaisir.

Nous voilà à l’étage; la vieille pousse une porte; nous entrons dans un corridor long et vide. A gauche une pièce éclairée; on pouvait à travers la porte vitrée couverte d’un rideau blanc, distinguer une vieille femme assise dans un fauteuil; il me sembla entendre une voix d’homme. La tia avait allumé une lampe, elle nous précédait dans le corridor... Nous arrivâmes à une petite chambre, et elle nous fit signe de nous mettre avec la fillette sur un canapé.

L’endroit était pauvre: un papier maculé et déchiré recouvrait le mur, une petite toilette dont un pied était raccommodé se tenait humblement dans un coin; sur une table qui occupait le milieu de la pièce, des fleurs en papier, poussiéreuses, attendaient on ne sait quoi dans un vase ébréché. Les carreaux du sol étaient jonchés de bouts de cigarettes. Enfin, au plafond, pendait un bec de gaz que la tia alluma et qui fit son petit sifflement et sa vilaine lumière. On découvrit une alcôve où un lit, drapé de minces rideaux d’une couleur passée, paraissait innocent.

La vieille s’était assise dans un fauteuil en face de nous. Elle était posée là comme un tas au sommet duquel on aurait planté une tête, une tête singulière de femme chauve et moustachue, avec des yeux à fleur de visage qui souriaient d’un air bienveillant et endormi et qui ne disaient rien. Parfois, la tête se tournait et on aurait dit qu’elle se balançait, d’un mouvement semblable à celui des mignons magots chinois dont le chef branle.

Notre ingénue s’était placée entre Raymond et moi, je caressais sa petite main brune. Raymond, j’ignore pourquoi, faisait semblant de ne connaître que quelques mots catalans, sans doute par caprice, ou bien afin de saisir les propos que les deux femmes auraient pu échanger à notre insu. Nous possédions déjà le nom de la belle: c’était Rosita... Rosita nous regardait comme on regarde des gens que l’on reconnaît sans pouvoir se rappeler ni où ni quand on les a rencontrés. Raymond lui dit que c’était à la corrida, l’autre soir; ce souvenir avec le détail du cigare l’amusa. Elle se reportait probablement à l’impression qu’elle avait éprouvée en nous entendant parler français derrière elle, et elle trouvait drôle de nous avoir revus si vite. Elle se mit alors à parler avec volubilité à la tia, qui balança la tête d’un air aimable.

Une chose en moi avait vivement frappé Rosita, c’est que je portais des souliers de chamois gris: elle en portait aussi. Cette coïncidence lui ayant semblé remarquable, elle en avait tout de suite fait part à la tia, laquelle, abaissant avec complaisance ses regards sur mes extrémités, pépia, à leur aspect, de satisfaction... Il devint bientôt évident que Rosita s’intéressait davantage à moi qu’à Raymond... J’attribuais cette circonstance à ce que Raymond l’étonnait moins: il est en effet noir de peau, barbu et de regard farouche: d’abord, sur sa mine, elle l’avait cru catalan; puis, après ses dénégations, elle avait décidé qu’il était castillan, mais un Castillan lui offrait peu de mystères et elle se tournait vers moi qui lui dévidais tout un écheveau de jolis compliments français auxquels elle ne comprenait goutte, ce qui la faisait rire aux éclats. _Que diu? que diu?_ demandait-elle à Raymond, lequel devait traduire mes galanteries, sans en tirer d’autre profit que de la voir me remercier d’un: _Muchisimas gracias, señor_, plein de gentillesse.

Encore que mon pauvre ami fût tout déconfit de la tournure que prenaient les choses, il n’en voulait rien laisser paraître: il était aimable pour tout le monde, y compris la vieille. Cependant, sans que ni l’un ni l’autre de nous deux n’eussions rien dit, au bout d’assez peu de temps, il se trouvait comme sous-entendu que c’était moi qui étais venu pour la Rosita; c’était à moi qu’elle s’adressait, c’était moi dont elle s’occupait, moi son ami, moi son futur amant. Et voilà Raymond voué encore au célibat!... Heureusement que la tia conservait assez de présence d’esprit, à travers son demi-sommeil souriant, pour s’informer si l’autre señor ne désirerait pas connaître lui aussi _una doña molt maca_. A quoi Raymond répondit avec feu que c’était là précisément le plus vif objet de ses désirs. La vieille l’engagea à attendre un peu, car une femme extrêmement belle ne manquerait certainement pas d’arriver bientôt.

Nous attendîmes. Pour moi-même, ce n’était point pénible: déjà je prenais quelques acomptes sur les plaisirs que la Rosita devait bientôt m’offrir, je la caressais, je l’embrassais; sa grâce souple de jeune animal, le sourire de tout son visage et ses jolis mouvements me ravissaient. Toujours muette, la vieille suivait nos jeux de l’air attendri d’une bonne femme qui regarde les ébats de ses petits enfants. Raymond nous avait cédé tout le canapé s’y jugeant désormais inutile; il avait pris une chaise et il inspectait les êtres d’un œil morne. Je m’apaisai par égard pour sa mésaventure, et je me mis aussi à attendre avec sérieux, immobilité et patience... Maintenant, tous les quatre, nous attendions, sans parler ni bouger, comme dans le salon d’un dentiste. Le temps passait. Le bec de gaz faisait son petit sifflement dans le silence. Chacun suivait obstinément les bruits qui montaient de la rue. La tia sourit vaguement vers Raymond et elle dit: «_Qui espera desespera._» Je demandai ce que cela signifiait: «Qui attend se désespère», me traduisit Raymond... Puis le silence recommença. Rosita balançait ses jambes dans le vide comme une petite fille qui s’ennuie, cela faisait un bruit de jupe. Je regardais la table, le bec de gaz, la tia, la toilette, enfin le lit, ce lit où mes noces avec la Rosita se consommeraient et que, pour une aussi belle fête, j’aurais souhaité plus luxueux.

Nous ne parlions point, et ainsi, tranquilles et muets, nous attendions la belle Espagnole qu’une vieille femme avait promise à Raymond.

On entendit enfin s’ouvrir la porte. Au bruit la tia se leva et sortit dans le couloir. Elle revint bientôt, suivie d’une forte fille au visage épanoui, et qui contrastait tout à fait avec la Rosita mignonne et menue. Cette heureuse créature s’assit sur les genoux de Raymond qui l’examina en souriant: elle souriait aussi... La vieille suivait tous les regards de Raymond avec une forte attention; sa tête accompagnait chaque geste comme celle d’un petit chien guettant une friandise qu’on a dans la main. Enfin la forte fille se leva et sortit. Alors la tia tendit si vivement son visage du côté de Raymond, et avec un tel air interrogateur, qu’elle m’amusa fort. Mon ami lui fit mille compliments sur sa doña maca. Mais la tia distinguait bien qu’elle ne lui plaisait qu’à moitié. Moins grasse? fit-elle simplement... Raymond assura que la personne était tout à fait de son goût. Puis il se leva en annonçant que nous reviendrions demain soir à huit heures et demie. Nouvelle qui consterna Rosita. «Demain! demain! Demain! Pourquoi pas ce soir?» disait-elle, et elle faisait une petite moue délicieuse; sans doute elle croyait que nous ne reviendrions pas. Et si je n’avais pas su à quoi m’en tenir sur la cause réelle de son insistance et de son désappointement, j’en aurais été flatté; la vieille, elle, plus perspicace, ne témoignait aucun mécontentement, elle avait compris que nous reviendrions. _Pour la nit?_ demanda-t-elle, et à notre assentiment, elle nous regarda avec considération. Puis on débattit le prix qui fut fixé à quatre douros la pièce, et nous sortîmes.

J’avais vu que la compagne qu’on avait offerte à Raymond ne lui convenait aucunement, et que c’était la raison qui l’avait décidé à renvoyer à demain un festin si attendu et pour lequel son appétit était si aiguisé. Cette fille était en effet banale, et sans sa fraîcheur et son apparente santé, elle ressemblait à toutes celles que nous aurions pu rencontrer dans n’importe quelle ville d’Europe: son sang espagnol ne sautait pas aux yeux, et puis elle était d’une telle complaisance indifférente qu’on ne trouvait plus aucune raison de la désirer: elle était vraiment trop prête à réaliser tous vos désirs,--et non seulement les vôtres!

Pour moi je préférais ne point m’aventurer à passer la nuit seul dans une maison inconnue en pays étranger et chez des gens équivoques. Je m’y serais trouvé bien désarmé dans le cas d’une tentative quelconque. C’est cette réflexion qui m’avait fait suivre Raymond dans sa retraite.

Dehors je lui offris hypocritement la Rosita, mais il tint à honneur de ne pas l’accepter: c’était ce que j’attendais;--seulement il aggrava son refus en ajoutant véhémentement qu’elle ne lui plaisait pas. Ce virement de goût subit ressemblait à du dépit; cependant je ne le remarquai point tout haut, afin de ne pas accentuer la mauvaise humeur de mon ami, et pour me garder de tirer vanité grossièrement d’une victoire que je ne devais en somme qu’à mes joues glabres, à mon ignorance du catalan et à ma chaussure.

J’engageai alors Raymond, puisque la Rosita ne lui agréait plus, à prendre la forte fille que la tia lui avait présentée. Je la lui vantai avec conviction comme si je l’avais trouvée tout à fait plaisante. Il se borna à me répondre qu’elle ne l’intéressait pas. Me voilà embarrassé, car d’un côté je tenais à la Rosita, mais d’un autre je craignais de passer la nuit chez elle, si Raymond n’y couchait aussi. Pour le décider à la forte fille, je fis valoir cet argument: Il ne pouvait m’abandonner, je courrais des risques seul au milieu d’inconnus dont j’ignorais le langage... Cela ne le détermina point. Il s’écria qu’au contraire, il n’y avait aucun danger, la rue étant très fréquentée, et la chambre donnant sur la rue; je ne me laisserais pas égorger sans jeter un cri: or, je n’avais qu’à appeler et l’on m’entendrait... La Rosita me tenant, cette raison me convainquit assez facilement; j’arrangeai seulement de ne porter là-bas ni montre, ni bijoux, ni argent: ainsi en admettant que la maison de la tia fût un vrai repaire de bandits, du moins on ne m’y enlèverait pas grand’chose. Une fois la résolution prise, je fus impatient du moment de l’exécuter, attendant imprévu et sensations singulières d’une nuit passée chez des gens qui ne me comprenaient point, près d’une enfant avec qui je ne pourrais pas échanger deux paroles.

IV

Le lendemain soir, à l’heure fixée, nous étions chez la tia. Raymond lui annonça qu’il avait la migraine et que cette nuit je resterais seul chez elle. Elle ne fit pas une objection, et demanda seulement avec un visage inquiet si Raymond souffrait beaucoup. Elle nous prenait certainement pour des étrangers d’importance, à tous les caprices desquels il faut se plier, car il y a toujours plus à gagner avec eux, en ne les contredisant point; sans doute elle comptait par sa bonne grâce s’attacher notre clientèle.

Nous voulûmes voir Rosita. Elle finissait de dîner. La tia l’appela. Elle vint en camisole, débraillée, dans une tenue où se reconnaissaient toutes les habitudes d’une existence irrégulière. Nous annonçâmes à la tia que nous voulions emmener sa protégée prendre du café avec nous. La Rosita fit un peu la grimace, il fallait s’habiller, et elle était paresseuse; cependant elle ne songea point à résister, se sachant à nous,--et puis la tia l’encourageait de l’œil: elle disparut donc pour aller s’apprêter, mais qu’elle n’eût obéi qu’avec une demi-passiveté nous parut agréable... Il est fâcheux d’avoir des esclaves trop soumis, on n’a la joie de se sentir le maître que s’ils ne vous cèdent qu’après une défense... Rosita revint au bout de quelques instants parée de sa jupe de satin noir et de son corsage blanc, et la mantille sur ses cheveux. Et au moment où j’écris ceci, je la vois vraiment rentrant dans la chambre, je vois le geste de la tia qui se tourne vers elle pour examiner si elle est bien, je la vois, elle, qui se laisse regarder en souriant, et en même temps j’entends le bruit de la Calle Hospital, sur laquelle donne la maison, monter par la fenêtre ouverte... Rosita a un grain de beauté très noir sur sa joue mate, ses yeux sont durs et vifs comme un charbon brillant, elle possède un petit nez joli et un sourire gai comme le bruit d’un ruisseau, ou comme un rayon de soleil sur l’herbe, enfin comme toute chose heureuse avec simplicité; c’est une petite âme contente telle que si elle vivait parmi des anges. La vieille lui demande pourquoi elle a mis cette mantille. Et Rosita répond qu’elle est moins jolie que l’autre, mais moins chaude. Et maintenant la vieille nous regarde tous les deux debout, et le barbu Raymond près de nous, elle sourit d’un air charmé et elle dit en remuant la tête avec bonhomie: «El papa et elle matrimono...» Et cela n’est pas ridicule. Il n’y a sans doute qu’en Espagne qu’une entremetteuse peut montrer avec sincérité un pareil amour de la famille... Quand nous avons passé la porte, elle m’a flatté le dos d’un petite tape amicale et familière.

Sur la Rambla, nous marchons au milieu de la foule; je tiens Rosita par le petit doigt, je me régale, dans cet air chaud, sur cette avenue vivante, d’être au côté d’une femme qui porte une mantille, qui s’évente, et qui parle d’une voix rauque. Elle parle, j’écoute et je ne comprends pas. Mais Raymond lui répond. De temps en temps, je prie qu’on me traduise la conversation. Seulement, bientôt, je me sens un peu exilé, et voilà qu’il m’apparaît très singulier de posséder une fille à laquelle je ne puis pas même dire qu’elle a de jolis yeux... Cependant c’est elle qui m’a choisi: cette petite Rosita recherche donc des sensations particulières?

Au café, elle est charmante; elle me sert, elle sucre mes boissons, elle y presse du citron, elle ne veut pas que je fasse rien: la femme doit servir l’homme, l’homme doit se laisser servir en fumant paisiblement et sans accomplir un geste inutile. Je m’accommode de cette façon de comprendre les devoirs, et je la regarde avec plaisir s’agiter gracieusement. «Petite fille à la mantille tu me plais infiniment; tu es exquise, je regrette de ne pouvoir pas te le dire en ton langage et avec de jolis mots qui te chauffent le cœur. Mais vois comme je te souris! Tu me plais, et l’idée de te posséder tout à l’heure me rend fort heureux; tu verras, ô petite sauvage, que le Français n’est point remarquable seulement parce qu’il n’est pas noir de peau et parce que ses souliers sont en chamois gris, mais parce que en outre il s’entend à la volupté...»

Raymond nous accompagna jusqu’à la maison.

Tandis que Rosita me précédait dans le couloir, d’un geste furtif je passais à mon ami ma montre, ma bague et ma bourse. Puis Raymond nous ayant souhaité une bonne nuit partit. J’étais seul maintenant, seul dans une maison dont les habitants ne savaient dire que des mots pour moi dénués de sens, et desquels il ne m’était pas possible non plus de me faire entendre. Cependant j’y venais dans un but connu, déterminé d’avance, je ne voyais donc guère quel embarras j’avais à craindre.

Je n’en rencontrai point, en effet. La tia m’accueillit avec son air maternel. Elle s’enquit de la migraine de Raymond, ce que je devinai à sa pantomime: elle lissait son menton pour désigner Raymond par sa barbe, puis touchait son front pour signifier le mal. Je la rassurai par des mouvements de tête et d’yeux qui manifestaient que la douleur n’avait pas augmenté.

Là-dessus nous passâmes dans la chambre; la tia et, avec elle, une autre vieille que je n’avais pas encore vue arrivèrent et se mirent à préparer le lit... Rosita se déshabillait. J’étais assis dans un fauteuil, je fumais une cigarette et je souriais d’un air aimable, puisque je ne pouvais pas parler.

Les vieilles étaient sorties... Seul avec ma jeune compagne, je m’intéressais à ce qui se trouvait sous sa jupe et sous son corsage et qu’elle retirait peu à peu. C’était plusieurs jupons blancs très empesés et qui lui donnaient ces hanches rondes qu’elle avait de commun avec toutes les autres Espagnoles que je voyais dans les rues, puis un corset très peu serré où son torse souple et ses seins mignons de jeune fille étaient à l’aise.

Elle se trouva en chemise. Sa peau très brune s’opposait vivement à la blancheur éclatante du linge: on eût dit une petite négresse; agile et de mouvements parfaits, avec des lèvres rouges et des dents blanches; il y avait je pense du sang maure dans ses veines... Il faisait chaud: elle se mit nue, et elle allait et venait dans la chambre, sans pudeur ni impudeur, insouciante et très jolie.

Alors je la pris dans mes bras et je la caressai. Elle me disait des choses gentilles et incompréhensibles. Puis j’emportai sur le lit cette petite bête innocente, et je sus qu’elle avait eu raison de me choisir et que point n’est besoin de paroles pour bien s’accorder en faisant l’amour. Je n’avais qu’à regarder ses yeux et sa bouche pour deviner tous ses désirs, et, si je l’étreignais, son mignon corps qui se cambrait et m’enlaçait disait tout ce qui se passait dans sa vie et ce que nul mot n’aurait pu m’exprimer mieux. Rosita, petite chair brûlante, tu le savais bien que la parole n’est faite que pour énoncer des idées, et qu’elle est superflue ou vaine pour se transmettre des sensations.

Il faisait lourd. La sueur nous mouillait. Par les fenêtres grandes ouvertes, j’entendais dans la rue des gens passer et parler leur langage inconnu... Je ne voulais pas dormir, car, de temps en temps, à l’autre bout de l’appartement, je distinguais une voix d’homme... J’enlaçais la Rosita, et je sentais dans ses cheveux une odeur d’épices. De tout cela étrange, lointain et différent, je jouissais.

Quand nous ne nous embrassions pas, c’est alors que la parole nous faisait faute. Mais nous essayions tout de même d’entamer une conversation. En comptant sur ses doigts elle me dit son âge qui était dix-sept ans. Puis je lui fis savoir par gestes que jamais je n’avais dormi avec une femme si brune... Mais les sujets de conversation par ce moyen sont assez rares. Et on les épuise vite. Pour ne pas rester à court, nous nous enseignions maintenant le langage de nos pays respectifs. Je désignais ses yeux et je disais: Les yeux, elle disait: Ochos. Puis son nez, et elle: Al nas; sa bouche: la boca; ses seins: las tetas; et son ventre: la panxa; et ses jambes: las camas, et ses mains: las mas... Ensuite je lui disais qu’elle était jolie: O hermosa, ô mignoneta!

Parfois on entendait dehors un claquement de mains, c’était quelqu’un rentrant qui appelait le sereno; celui-ci avec son bruit de clés, arrivait en courant.