Part 7
... Nous nous promenions dans l’île, nous vîmes une petite case isolée sur une butte et d’où l’on découvrait toute la mer. Nous y entrâmes; c’était la cabine des douaniers: deux couchettes, un vieux fusil au mur, et, sautillant dans ce réduit étroit une pie à l’aile coupée. Deux hommes vivent là, surveillant la mer, au milieu de la mer, remplis de son grondement, tristes comme elle, sauvages comme elle; l’autre jour, ils ont pris un épervier, ils l’ont enfermé dans leur grenier, ils lui jettent des morceaux de poisson; si l’on entr’ouvre la porte, on le voit, immobile, farouche, il vous regarde d’un œil dur. On sent qu’il ne s’apprivoisera jamais... Ces hommes et leur fauve oiseau m’ont troublé.
... Comme le soir tombait, nous nous assîmes devant l’auberge. Il faisait silencieux et doux. On voyait les pauvres huttes autour de la petite place où l’herbe est arrachée, puis l’eau sombre, et comme fond des rocs barbares et noirs au demi-jour du crépuscule. Sur la place, dans une attitude paisible, quelques vaches, trois chevaux, des petits chiens étaient couchés. Ces animaux mêlés faisaient penser au paradis terrestre.
--Mais à quoi donc servent ces chevaux? demandai-je à Toussaint.
--Ils charroient le charbon qu’on débarque ici parfois, me répondit-il. Voyez: on les laisse libres; ils vont et viennent, ils courent partout. Une nuit, l’un d’eux est tombé par le toit dans une de ces cabanes! Sur le toit de chaume, de l’herbe avait poussé; au clair de lune, le cheval voit cette herbe: «je la brouterai», dit-il. Il commence à monter (c’est facile; d’un côté le toit va jusqu’à terre), arrive au faîte et se met en devoir de se rassasier. Mais le toit n’était pas solide: il s’écroula. Et voilà mon cheval tombant du ciel dans la maison d’un pêcheur couché sur son grabat et qui s’éveille en sursaut!... Pour faire sortir le cheval on a dû démolir à moitié la maison.
«Ces vaches étendues près des trois chevaux, on les avise de temps en temps nageant au milieu du chenal: quand il n’y a plus d’herbe dans cette île, elles passent dans les petites en face, et reviennent, leur repas fini. Vous les verrez, étranges au milieu de la mer, semblables aux coursiers de Neptune.»
* * * * *
... Nous tournions autour des cahutes. La porte d’une était ouverte, nous avançons la tête. Un pauvre homme y était assis sur son lit, immobile, entourant ses genoux de ses bras. Il nous regarda sans parler. Dans cette ombre, dans cette misère, le regard de ces yeux fixes, l’attitude et l’aspect de ce corps nous impressionnèrent. Il ne parla point. Mais qu’a-t-il dit, cependant? Notre âme a entendu dans le silence son triste et mystérieux discours...
--Voilà d’affreuses masures, dit notre ami. A peine si le jour y pénètre. Et elles sont en ruines, les murs ne tiennent pas, les portes ne ferment pas: on peut planter son poing entre les ais et le battant; l’hiver on y gèle. Eh bien! ces tanières sont louées aux pêcheurs jusqu’à dix francs par mois! Les misérables sont exploités épouvantablement. L’homme à barbe blanche que vous avez vu ce matin dans cette boutique singulière qui vous faisait penser à un comptoir colonial, est le régisseur de l’île: il est impitoyable et suce jusqu’au sang ce peuple famélique. Lui seul a _le droit de vendre_, vous l’avez remarqué: il vend de tout (c’est-à-dire de tout ce qui peut être nécessaire à des pêcheurs),--et à double prix. Il faut avoir affaire à lui ou aller à Granville. Aussi la population, exploitée, mal traitée, diminue-t-elle; les propriétaires de l’île agissent de manière à la faire déserter. Dans l’intérieur, vous avez trouvé des maisons abandonnées; jadis elles étaient habitées; maintenant chaque année des habitants s’en vont; ils quittent leur île; ils retournent sur la côte... Hélas! que deviendra notre Chausey? Ses possesseurs sont deux vieilles filles sans héritiers directs, bigotes et entourées par des religieux; peut-être laisseront-elles leur fortune et ce coin de terre admirable à quelque congrégation. Les hommes noirs exploiteront Chausey: Ils transformeront l’archipel en plage mondaine, ils y bâtiront des villas, ils y mettront un casino. Et nos îles, si intéressantes et si curieuses, ce paysage et cette vie unique, cela aura été!... Et malheureusement, mes amis, je ne tiens pas un propos en l’air. Des industriels terribles ont déjà, en effet, pensé à Chausey pour une station de bains de mer!»
... Cependant nous prolongions notre promenade. Autour de nous, à genoux sur la pierre, les pêcheurs vidaient des poissons, ils les retournaient, les coupaient en longues lanières pour sécher. D’autres étendaient leurs filets sur le sable. Les femmes faisaient chauffer la soupe. Ce qui nous frappait, c’est le silence et la douceur de tout ce monde.
Deux enfants, dans un canot, s’amusaient. A l’âge où les nôtres bercent leurs poupées, tout petits, ils jouaient avec la mer immense. L’un--il a dix ans peut-être--est parmi les meilleurs pilotes de l’île: il connaît toutes les passes, tous les fonds, tous les récifs. C’est lui qui conduit Waldeck-Rousseau, quand celui-ci, en été, vient se reposer quelques jours à Chausey[1], et ce ministre sévère sourit et l’appelle: Amiral.
[1] Écrit en 1901.
--Sur cette petite île en face de nous, de l’autre côté du chenal, vous voyez une ruine, dit Toussaint. Il y a plusieurs années, c’était une maison, qu’un homme, tout seul, habitait. Souvent je songe à la vie de cet homme: retiré dans son île, toujours en face de lui-même, il écoute tour à tour l’épouvantable voix de la mer en furie et le frais murmure de la vague tranquille,--et dans son cœur leur écho. Seul dans le jour, seul dans la nuit, époux de la nature, uni au ciel, à la terre, à la mer!...--Aujourd’hui, sans doute, il est mort. Belle a été ta vie, ô pêcheur solitaire!...
III
La nuit nous ramena sur le bateau. Nous nous trouvâmes dans la petite cabine ménagée dans la cale et qui servait à la fois de salle à manger et de chambres. Une table avec des banquettes fixes, quatre couchettes. On y dîna, éclairé par une bougie fumeuse et vacillante, cahoté par le flot brusque de la marée, mal à l’aise. Aussi quel soulagement de reparaître à la surface: sur le pont! Le temps était beau, la lune montait dans le ciel en faisant sa douce musique de lumière. Les bateaux captifs qui nous entouraient, du même mouvement que le nôtre, se balançaient. On voyait là-bas dans l’île comme des étoiles, les petites lampes des cabanes, et quelques ombres humaines. Nous nous étions assis et nous respirions délicieusement la fraîcheur de la brise en savourant ce calme, notre indépendance, l’éloignement où nous nous sentions de la civilisation, et enfin tout ce que peut éveiller dans l’esprit le chant de la mer par une belle nuit. Nous fumions en silence...
Puis Toussaint parla; il nous conta sa vie, ce qu’il aimait, ce qu’il n’aimait pas, ce qu’il eût voulu avoir, ce qu’il n’avait pas eu. Et c’était le désir, l’espoir et la mélancolie de toutes les existences. Et que je comprenais cette âme!... La lune! la lune! le chant de la mer! Ah! c’était une nuit pour se parler et pour s’entendre! une nuit pour tout se dire! mais nous écoutions, et nous répondions à peine, étouffant en nous-mêmes les éclats de notre émotion.
Nous devions pêcher à minuit. Il était dix heures. Pour attendre, à côté les uns des autres nous nous allongeâmes sur le pont; sur nos corps, un homme du bord étendit la grande voile qui nous recouvrit tous; sa toile est lourde, épaisse, et l’air ne la traverse pas; nous avions chaud. Ainsi couchés, nous ressemblions sans doute à des morts tous ensevelis dans le même linceul.
Je ne bougeais pas; j’étais balancé; en ouvrant les yeux, c’était les étoiles. Vaguement, je songeais que, tout à l’heure, il faudrait se lever, entrer dans l’eau froide. On ronflait près de moi... A minuit un matelot nous éveilla: «La mer est haute. Il est temps». Nous nous habillons sans entrain, nous grelottions en regardant l’eau et la lune. Enfin nous descendîmes dans la barque. Et nous voilà partis avec, parmi le silence, le seul bruit des avirons claquant régulièrement la mer... Mais l’extraordinaire beauté du paysage nous eut bientôt ranimés tout à fait. Ah! le rêveur, le pur, le fantastique aspect des rochers sous la lune! Ah! la lumière éblouissante sur les criques et sur le mont livide! Les nappes de clarté glissant sur les îles basses, et l’eau percée de mille pointes d’argent! Ah! l’enchanté sommeil, et l’extase des choses!...
Nous abordâmes sur une petite plage. Deux pêcheurs restèrent dans la barque pour placer la seine. C’est un long filet qu’on pose dans la mer en demi-cercle et de façon que l’ouverture regarde le bord; puis, entrant dans l’eau, cinq ou six hommes s’attellent à chaque bout et tirent à eux en revenant à terre; on amène ainsi le filet sur la plage, et avec le filet, tout le poisson qui se trouvait devant le bord. Nous enfoncions dans la vase, nous sentions l’eau qui nous baignait le ventre, et nous chantions doucement, doucement, enivrés par la beauté du paysage et de l’action. «Dire que pendant qu’il existe d’aussi divins spectacles, nous dormons! s’écria l’un de nous. Hélas! on perd sa vie!»... La seine, que nous sortions de l’eau, s’égouttait en larmes de clair de lune... Des mailles étendues sur le sable nous dégagions les soles, les raies, les bars verts qui s’y étaient pris, et les jetions dans un panier.
Puis on replia le filet, on remonta dans la barque, on revint au bateau, et de là, à terre, où nous projetions de coucher à l’auberge.
IV
Quand nous nous sommes levés, un charmant soleil matinal éclairait un beau ciel. Descendus devant l’auberge, nous regardons les petits bateaux dans le chenal au milieu des rochers. Il fait doux, il fait bon. L’homme à la barbe blanche est debout sur le coin de sa porte et considère les choses en fumant sa pipe. Les pêcheurs raccommodent leurs filets devant les huttes. Les petits chiens folâtrent sur la place. On voit les locataires de l’auberge se diriger un à un du côté des rochers, y disparaître et, après quelques minutes, reparaître; la réponse de mon hôtesse: «Dans les rochers, monsieur,» à un renseignement que je lui demandais hier, me revient à l’esprit.
Notre bateau est là, tout près. Un signe à la barque, elle vient nous chercher. Et nos pieds nus, de nouveau, connaissent la surface polie du pont... Sur la flèche du grand mât, les vêtements de pêche sèchent au soleil; dans un coin de la cour, le vieux matelot épluche des poulpes et les lave, les doigts couverts du noir qu’ils jettent; un autre balaie, nettoie; Toussaint prépare des bourriches de bouquet pour envoyer aux amis. C’est l’existence du bord aux premières heures du jour. Il fait délicieusement calme. Loin de tout souci, déchargé du poids d’une existence à combiner et à exécuter chaque jour avec précision, délivré de la vie en société, je jouis du ciel, de l’eau, des îles, immobile et sans rien désirer, ni que l’heure passe, ni qu’elle demeure. Ah! que j’aime cette barbarie sans liens, cette absence d’obligations!... L’air qui me caresse le visage et les mains et que je respire, les aspects que je vois, les bruits que j’entends, je goûte également tout.
Et je fus plus heureux encore quand, à dix heures, du renfort nous étant arrivé pour la pêche, on hissa la grande voile et que le bateau doucement se mit à glisser sur l’eau. C’était un départ à l’aventure, un départ de rêve... O naviguer à la découverte en un archipel désert! Nous passions lentement au milieu des îles sous un beau ciel, sur un flot paisible et dans la joie du matin. La flânerie délicieuse!...
On part comme pour au bout du monde, rien qui empêche notre rêve, vagabondons! D’autres déjà ont passé dans ces îles, mais qu’importe si nous n’y sommes jamais passés? Elles nous sont inconnues, c’est comme si elles l’étaient pour le monde entier. Nous les découvrons avec autant de bonheur et d’étonnement que le premier qui les a découvertes. Glissons dans la blonde atmosphère, pleins de joie, libres, détachés de tous et de tout...
Ainsi nous filions, quand notre bateau s’arrêta. La mer baissait; l’eau n’était plus assez haute et la quille touchait le sable. Nous étions posés au milieu d’une onde si transparente, si claire, que sous ses rides et sous son frémissement on voyait le fond pâle et uni. Le bateau s’échouerait là; de plus en plus il penchait à babord; tout à l’heure quand il n’y aurait plus du tout d’eau, il se coucherait, et il attendrait le retour de la mer.
La douceur et la limpidité de ce lac me donnèrent un grand désir de m’y plonger. Je me déshabillai, et nu au milieu du monde où tout est nu, nu comme toutes les roses ou comme toutes les gazelles, je m’allongeai dans la mer, ivre de nager d’un corps qui ne fût enfin gêné par rien... Je me tournais et je me retournais et je jouissais voluptueusement de la caresse du flot par toute ma chair. Ainsi, je gagnai une petite île qui était en face de notre bateau. Et quand mon pied frappa le sol, je réfléchis en souriant que je me trouvais, comme Robinson, tout nu dans une île déserte.
* * * * *
... Il était midi. On allait déjeuner. L’eau ayant fui, la coque s’était couchée complètement sur le côté gauche. Maintenant la surface du pont se trouvait en pente rapide; pour s’y déplacer, on devait ramper, la circulation était difficile. Nous fîmes sur ce pont un excellent repas, à l’aise à peu près comme sur le versant d’un toit; mais quel appétit! je n’ai jamais vu engloutir des huîtres, des poulets froids, des pâtés, le contenu de bouteilles nombreuses, avec une telle rapidité! Un déjeuner charmant et pour lequel je veux garder une éternelle reconnaissance à notre ami Toussaint... Après, une bonne pipe. La tenue de pêche. Et nous voilà sur la plage en route vers le trou Saillard où nous allons seiner.
Le trou Saillard est une cavité, profonde d’un mètre et demi à deux, longue de cinquante et large de quinze, pleine de poissons, et que, les jours de grande marée, la mer se retirant très loin permet de visiter. Il est situé parmi des îles de haute roche; en voyant de tous les côtés ces chaînes, ces cols, ces défilés, on se croit dans un pays de montagnes, dans une vallée,--et l’on est dans le lit même de l’océan! Donc, nous recommençâmes, à la lumière du soleil, la pêche que nous avions déjà connue à la clarté de la lune. Et elle se trouva abondante au jour comme pendant la nuit.
Quand le trou eût été bien écumé, que tous les poissons en eussent été tirés et que nous les vîmes se débattant et sautant sur le sable où nous les avions jetés, nous abandonnâmes la seine, et nous éparpillant dans les rochers, commençâmes une autre pêche. Le terrain plat sur lequel nous marchions, mélange de pierre et de sable, est recouvert d’une herbe verte qu’on appelle de la paillotte, qui est très longue, et qui, de la façon dont elle s’étale, éveille l’idée de chevelures flottantes de noyées. Cette paillotte couvre entièrement le sol, et nous allions, comme dans une prairie au milieu des montagnes, étonnés de ne pas rencontrer quelquefois, en ce décor suisse et bucolique, des moutons, des chèvres ou des vaches faisant résonner leurs clochettes. Le soleil, brillant au-dessus des montagnes, illuminait notre vallée... Dans cette prairie, nous nous mîmes à cueillir des fleurs, mais c’était une prairie marine et nos fleurs étaient des poissons, des coquilles Saint-Jacques. Elles sont cachées sous les herbes, on ne les aperçoit pas, mais, de temps à autre, une espèce de claquement sort du sol. On court à l’endroit d’où vient ce bruit, on soulève l’herbe étalée, et l’on découvre le mollusque qui, en fermant brusquement ses coquilles pour se déplacer dans l’eau, a produit cet appel, a révélé sa présence et s’est perdu.
Mais la mer commençait à remonter. Nous avons laissé nos montagnes, notre prairie, la cueillette, et nous sommes retournés du côté de notre bateau qui, toujours couché tristement sur le flanc, attendait que la mer vînt lui rendre la vie.
L’eau, bientôt, fût là. Le bateau flotta. Et tandis que nous passions des vêtements secs, l’ancre fut tirée, la voile hissée et la brise du soir nous enleva... Nous revîmes la grande île, ses huttes, ses trois maisons, sa terre aride, le jardin, le sémaphore, l’église et le phare... La barque nous reconduisit à la cale; on débarqua. L’hôtesse promit deux lits pour la nuit. On fit un tour au crépuscule jusqu’à la cabine des douaniers,... comme hier on vit les pêcheurs préparer leur soupe, doux et silencieux, on vit la misère... Puis on revint à bord; nous dînâmes et ceux qui voulaient coucher à l’auberge partirent. Pour moi, je demeurai sur le bateau; je m’allongeai tout habillé sur une couchette, tirai le rideau de la boîte où j’étais, et bercé par la mer, m’endormis, finissant heureusement une journée sauvage et heureuse.
V
Ce matin-là, c’était dimanche. Dans la pauvre île, dimanche est triste, laborieux et brûlé du soleil comme tous les jours de la semaine.
La veille au soir, nous avions étendu sur l’herbe pour les faire sécher nos cent mètres de filet; dès le matin nous les avons roulés et mis dans des sacs, et les matelots les ont rapportés à bord. La pêche était finie... Nous devions quitter Chausey dans l’après-midi. Nous avions le désir de voir une fois encore ces paysages qui nous avaient émus; nous fîmes avec Toussaint une dernière promenade autour de l’île.
Ce matin-là, c’était dimanche. Il faisait très chaud, l’air était étouffant. Flambant dans un ciel sans nuages, un soleil barbare jaunissait l’herbe et durcissait la terre. Nous passâmes à côté de pêcheurs accroupis qui triaient des crevettes. Nous montions vers le fort. A gauche nous distinguions les petites îles qui apparaissaient sur l’eau bleue comme des moisissures noires; à droite nous rencontrions quelques maisons basses entourées de murs formés de pierres (simplement posées les unes sur les autres, point même cimentées), et pas plus hauts qu’une chèvre. Nous montions, et la mer peu à peu se découvrait à nos yeux jusqu’à l’horizon.
Nous arrivâmes aux fossés qui entourent le fort. Il a été construit vers 1860, a coûté très cher, et, quinze ans après son édification, on l’a déclassé! Cependant il ne fut pas vendu, car la Marine se le réserve pour y établir un dépôt de charbons. Cette partie Sud de la grande île Chausey appartient, je l’ai dit plus haut, à l’État; le fort et le phare s’y trouvent; c’est là que flotte le drapeau français et qu’on a la sensation du coin d’Afrique ou d’Océanie administré par un gouverneur, protégé par des fonctionnaires et exploité par des colons. La désolation de ce fort abandonné au milieu de cette île s’accorde avec le paysage. Ces murs lugubres, ces fossés déserts, ces remparts et ces bastions qui ne voient jamais une âme, ces glacis, ces talus, ces casemates qui jusqu’à la fin des temps auront été élevés pour rien, qui, toujours, représenteront du travail stérile et vain, sont tristes entre toutes les tristesses de Chausey.
Mais nous tournons le dos au fort, et prenons la côte qui borde la mer. Par ici, il n’y a plus de maisons, plus aucune trace d’habitations. Le sentiment amer de cette île me pénètre le cœur. Nous marchons au soleil. Les broussailles sont vivantes, ces ronces et ces branches sèches, on les sent frémir et trembler: elles abondent en lézards. Puis, de plus en plus, c’est nu, de plus en plus aride, de plus en plus brûlé; et de monticules en pentes et de pentes en monticules on arrive à un plateau uni, morne, sans herbe, lugubre.
* * * * *
En hiver, ici, avec toute la mer grise autour et le ciel comme un couvercle de plomb, c’est sans doute à crier de désespoir. Aujourd’hui déjà sous le grand soleil, cette petite place aride entourée d’eau brûlante est sinistre. «Qu’est-ce que cette ligne de pierres semées de façon à dessiner un grand rectangle, et dans celui-ci tous ces rectangles plus petits à côté les uns des autres?--Ça, c’est le cimetière, répond Toussaint. Autrefois les carrières étaient exploitées; quand les carriers mouraient, c’est là qu’on les enterrait.»
Pas un nom, pas une croix, rien! On creuse une fosse, on y met un mort, on rejette la terre dessus, puis on sème quelques pierres autour de la tombe pour dire au passant: «Ici, il y a un mort. Un homme comme toi était sur la terre, aujourd’hui ce qu’il en reste est dessous.» Je n’ai rien vu au monde de plus tragique et de plus accablant que ce cimetière de Chausey. Nulle part je n’ai senti au même point l’impersonnalité de l’homme et son néant. Les carriers sont jetés dans des trous comme des chiens; ils n’ont pas de noms, pas de familles, pas de foyers, rien à eux; ils étaient des bêtes qui vivaient sur la terre; de la force a travaillé, maintenant elle est morte... Quel est ce grand rectangle formé de pierres semées, sur ce plateau, au milieu de la mer?--Le cimetière.--Mais il n’y a pas de noms, quels hommes sont là?--Qu’importe! Des hommes...
... J’ai vu ensuite la carrière où ces pauvres gens travaillaient. La mer est au pied. Toute la journée, avec le pic, au soleil ou sous la pluie, ils détachaient le granit. Puis, la journée finie, ils allaient à leur cantine, ils buvaient de l’alcool; puis, tous ensemble, dans un dortoir que j’ai vu aussi, ils dormaient d’un sommeil de brute... Le lendemain, on les réveillait. Ils reprenaient le travail, refaisaient la journée, mangeaient et dormaient, pour recommencer au jour..., et tous les jours, et tous les jours!... Puis ils mouraient. Alors, là-haut, on creusait une fosse, on y jetait un corps, on le couvrait de terre... Et c’était fini. Nul ne se rappelait plus qui avait vécu et qui était mort... Et cela est une vie d’homme!
L’existence et la mort des carriers de Chausey m’ont fait songer à l’existence et à la mort des prostituées de Saint-Pierre-Port, à Guernesey. A Saint-Pierre, au bas de la rue des Cornets, on voit un vieux cimetière. Si vous montez la rue, de tous côtés ce sont des cabarets borgnes, des maisons louches, et vous ne croisez que des filles. C’est, en effet, leur rue. Or, non seulement elles y vivent toute leur misérable vie, mais même mortes, elles ne sortent pas de là: on les met dans le cimetière qui est en bas de la rue.
Aujourd’hui, la carrière de Chausey est abandonnée. Et dans l’île, on n’enterre plus. Il y a quelques années cependant, un noyé qui, à la suite de je ne sais quelles circonstances, n’avait pu être porté à Granville, y fut encore enterré. C’est sur une pointe, devant l’océan. On a creusé, et tout de suite on a trouvé le roc. Le trou fait était peu profond: pour en finir plus vite, on y a mis tout de même le corps; mais de crainte que le vent de mer l’emportât, on a posé sur lui des pierres, des pierres, un monceau de pierres! Je songe à ce pauvre cadavre écrasé par les pierres!... Noyé inconnu, ô dépouille anonyme portée là par la vague, et qui, tout seul, sur cette pointe et sous un tas de pierres, repose, avec désespoir je pense à toi, malheureux!