Chapter 5 of 11 · 3995 words · ~20 min read

Part 5

Nous avons contemplé le merveilleux _Persée_, puis le lion que Donatello a posé sur l’escalier du Palais. Enfin, nous avons fait connaissance avec ce Bandinelli dont les géants mous encombrent tant de places à Florence.

Mais le _Persée_ dont la fonte a coûté de si grands efforts au Benvenuto, le voilà donc!... Ce que le grand Florentin en a écrit dans ses Mémoires me revient. Le duc contestait le prix que le sculpteur demandait. «Tu te laisses aveugler par l’intérêt, disait-il. Je ferai estimer la statue et je la paierai ce qu’elle vaut.»--«Comment serait-il possible que mon ouvrage fût estimé ce qu’il vaut, repartait superbement Cellini, quand aujourd’hui il n’y a pas à Florence un seul homme en état d’en faire autant!» Et il continuait: «Si le Bronzino se fût appliqué à la sculpture, de même qu’à la peinture, peut-être aurait-il pu s’acquitter de ma tâche avec un égal succès. Michel-Ange Buonarotti, mon maître, aurait pu dans sa jeunesse faire une statue semblable à la mienne. Mais maintenant qu’il plie sous le poids des années, il n’en viendrait certainement pas à bout. Je suis donc autorisé à croire qu’aujourd’hui on ne trouverait pas un seul homme au monde capable de mener à fin une telle entreprise.»

* * * * *

Nous étions émerveillés, saisis; nous rêvions les yeux ouverts. Je me souviens de notre extase devant chaque chose, elle nous paraissait plus belle que ce que nous avions jamais vu jusqu’à ce jour.

Il pleuvait cependant, mais nous ne le sentions pas. Combien de temps sommes-nous restés devant la porte du Baptistère? Et sous un parapluie!...

Dans la cathédrale nous assistâmes à une extraordinaire cérémonie. Au milieu, dans une énorme cage de verre, cent prêtres se mouvaient en chantant. Un grand antiphonaire placé sur un pupitre élevé, éclairé par une torche, les dominait. Ces formes noires violemment illuminées par les flammes s’agitaient comme au fond de l’eau, à travers la vitre. Le tonnerre de leurs voix roulait sous les voûtes. Puis, dans les intervalles de silence, on entendait, venant de chapelles lointaines, le murmure des fidèles perdus dans l’obscurité.

* * * * *

_Un baladin._--L’après-midi, nous voulions aller aux jardins Boboli. Mais sur une petite place le peuple s’était assemblé; nous nous approchâmes: c’était un baladin qui faisait des tours de passe-passe. La muscade passait d’un gobelet dans l’autre, et le mouchoir était escamoté. L’homme avait une tête de grotesque antique, le nez et la bouche larges, les yeux hardis, le rire stupide; quant aux gestes et à la démarche, extraordinaires de prestesse et de feinte balourdise. Petit, un gros ventre sur lequel bavait la chemise, il allait de l’un à l’autre, vivement, parlant avec un bagoût étourdissant, et lâchant à point des gaillardises qui faisaient rire les commères, les gamins, les rustres l’entourant. Il était adroit et nous a charmés.

Nous l’avons regardé si longtemps que quand nous sommes arrivés aux jardins Boboli, ils étaient fermés. Le gardien, habillé de noir et coiffé d’un bicorne avec des ornements d’argent, avait l’air d’un ordonnateur d’enterrement de chez nous. Mais il était plein de politesse italienne, et c’est avec un sourire et un signe de tête d’homme du monde qu’il a refusé la pièce qui brillait dans le creux de notre main et par laquelle nous voulions forcer la consigne.

Nous avons donc continué notre chemin. La rue était jolie. Nous avons vu conduire au grand trot un mort à sa dernière demeure. Puis un charmant jardin et un pavillon qui ressemblait à un petit temple,--dans une victoria des jeunes femmes d’une gaieté libre,--des jolies filles aux fenêtres... Et puis, en rangs, des petits garçons de dix ans habillés en prêtres.

Nous sommes sortis par la porte romaine, nous avons été sur la route. De tant de chemins qui mènent à Rome voici le plus direct... Le ciel, à l’horizon, était lumineux, et, partout ailleurs, noir.

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_Pêle-Mêle._--Nous étions logés derrière le Palais Vieux. Quelle rue sombre!... Un marchand de journaux avait installé son étalage sur le noir mur du Palais. On pouvait voir, en passant, le gros coloriage de l’_Asino_, et les gravures sentimentales de la _Rivista d’Amor_. Pour lui, d’une voix pleurarde, traînant sur la dernière syllabe, il annonçait le _giornale_ et les événements du jour... Il circule dans la rue des gardes civils dont le bicorne à pompon bleu, l’écharpe, la tunique, rappellent infailliblement nos commissaires de la Convention. A Milan, déjà, la police portait un chapeau haut de forme aux larges ailes, une vaste redingote et un gourdin, comme nos anciens demi-solde... Et, partout, les petits soldats avec leur képi à deux pointes, leurs guêtres et leur pantalon blanc semblent, pour une moitié des soldats de la Révolution, et des Autrichiens pour l’autre. L’Italie ainsi a l’air de se traîner mollement à la suite des autres nations. Elle vit en retard. Mais elle est le passé glorieux. Comment lutterait-elle donc avec une Amérique qui, derrière elle, n’a rien, qui s’élance dans le champ du monde comme un poulain dans la plaine, qui ne murmure pas avec lassitude: «Déjà, par ceux de ma race, tout a été fait!» mais qui s’écrie: «Je suis jeune, je suis neuve. A moi de vivre!» Ici les morts s’attachent à nos pieds et nous tirent en arrière.

* * * * *

Ce qu’on rencontre de caractéristique à Florence, dans la rue, avec ces soldats d’autres époques, ce sont les voitures à deux roues, toutes petites, traînées par de minuscules chevaux dont le trot vif claque précipitamment sur les dalles. On dirait des jouets comme la voiture aux chèvres des Champs Élysées. Une fois, sur la place Victor-Emmanuel, j’ai vu un âne beaucoup moins haut certainement qu’un chien de bonne taille, attelé à une charrette d’enfant où deux personnes étaient assises. L’air sérieux du cocher et le tricotement infiniment rapide des petites jambes de l’âne étaient irrésistibles.

Bien des hommes du peuple portent de gros manteaux rouges, aux énormes cols et manchons de fourrure commune. On dirait, avec leurs chapeaux mous, des bergers.

On stationne beaucoup dans la rue. Le stationnement nous étonnait et nous croyions que ces gens debout arrêtés attendaient quelque chose. Non, ils n’attendent rien. Ils demeurent là par passe-temps. Cela est tellement dans les mœurs que pour les officiers et les jeunes élégants, la mode commande de rester pendant des heures devant les pâtisseries fréquentées par les dames. On est là, on ne bouge pas, on cause, et pendant ce temps, les dames entrant chez le pâtissier, vous voient. Cela fait toujours passer une heure.

* * * * *

_La rue à Florence._--La rue de Florence est un boyau sombre, bordé de deux formidables masses de blocs rugueux, et sur quoi s’ouvrent des fenêtres grillées et des portes massives qu’on ne pourrait forcer qu’avec de l’artillerie. L’usage des corniches qui bordent le toit de chaque maison retire encore du jour à la rue. On voit le ciel comme un petit ruisseau fuyant dessus la tête. Et l’on est oppressé comme dans un couloir découvert de prison.

Il a plu beaucoup pendant notre séjour, aussi cette impression était-elle encore plus saisissante; à cause de la pluie les dalles de la chaussée étaient noires. On se revoyait à l’époque des guerres civiles qui ont ensanglanté la cité. On se sentait dans une ville fortifiée et d’hommes d’armes; à chaque tournant de rue, on croyait qu’on allait tomber dans une embuscade de Guelfes ou de Gibelins. Et l’on se demandait avec anxiété par où l’on pourrait s’enfuir dans ces couloirs où toutes les portes seraient fermées et où les fenêtres grillées détruisaient tout espoir de salut. Un soldat qui tombait dans un groupe de partisans ennemis était sûr de son affaire; il était là avec eux comme dans un cachot verrouillé.

Cette impression pénible nous tenait; la pluie ne cessait pas. Un matin cependant le soleil arriva et nous eûmes quelques beaux jours; alors, dois-je le dire? je regrettai le ciel gris; le ciel gris me semblait compléter cette ville triste et terrible. Et Florence avec du soleil ce ne fut plus Florence.

* * * * *

_Flânerie._--Je me souviens d’un matin... je flânais sur le Lung Arno, regardant les collines qu’un peu de brume couvrait. Cette journée s’annonçait belle. Arrêté au milieu du pont, j’embrassai la matinale splendeur du fleuve empli de lumière. A ce spectacle radieux, d’anciens émois, de vieux désirs s’éveillaient dans mon cœur, et j’y retrouvais avec un plaisir mélancolique le goût de sentiments finis... C’est bien avant d’être un vieillard qu’il nous faut déjà vivre avec des morts.

J’avais traversé, j’avançais, rêvant, dans un quartier lointain, j’avais l’intention de visiter je ne sais plus quelle église. En passant par une petite rue, je remarquai au pied d’une maison une sorte de réchaud allumé près duquel se tenaient deux ou trois vauriens. L’un d’eux prit un balai de paille posé près du réchaud, et il commença à l’enflammer. Les autres riaient. Mais une persienne de la maison, au deuxième, se poussa, on entendit une femme jurer, et soudain un seau d’eau tomba, éteignant le réchaud, le balai, et arrosant le farceur. Alors toute la rue ne fut qu’éclats de rire...

J’entrai ce matin-là chez un rétameur, et j’achetai une lampe florentine à trois becs. «_Tre lire_», disait l’homme.--«_Due_», répondais-je. «_Tre_», faisait-il encore. «_Due_», répétais-je. «_Tre! Tre! Tre!_» Il n’en démordit pas. J’emportai aussi cependant un petit bénitier que de guerre lasse il m’abandonna.

Je marchandais fort depuis qu’un brocanteur m’avait laissé à dix _soldi_ des estampes que d’abord il me comptait cinq _lire_... Mais quel plaisir de fureter dans toutes ces vieilleries! Un morceau d’ancienne soie, une bague, une tabatière, cela fait lever tant de rêves... Je crois bien que je connais toute la brocante de Florence!...

* * * * *

_Impression._--Rien ne me porte davantage à rêver qu’une visite au musée. Devant ces tableaux, copie d’une réalité passée, je revis des choses mortes, je ressens des sentiments éteints, en moi j’écoute comme un enfant de belles histoires. Ce n’est point seulement le mérite du peintre et la beauté de la couleur et des formes que j’aime dans un tableau et qui me décident à entrer dans une galerie où se trouvent réunis de vieux chefs-d’œuvre, c’est tout ce que cela me murmure à l’âme. Je suis transporté en d’autres époques, je vois des gens qui ont aimé, qui se sont battus, qui ont joui, et qui sont morts; une rêverie qui m’est douce s’empare de ma pensée...

Voilà le charme infini de Florence. Florence n’est que passé, vous y marchez de rêve en rêve. Comme on est en voyage, c’est-à-dire séparé, détaché de sa propre vie, on ne sait plus qui l’on est, où l’on est, si c’est à présent ou autrefois, si l’on est en vie ou en songe. Que vous vous arrêtiez dans un musée, ou dans une église devant des fresques fanées, c’est toujours ailleurs qu’ici et aujourd’hui que vous êtes, et quand vous sortez, le charme ne se rompt pas, car la rue est contemporaine des tableaux dans lesquels il y a un instant vous respiriez.

Je ne puis exprimer la magie de ce séjour, tout y contribue, et les noms qu’on entend: Dante, Donatello, Cellini, Médicis... et les paysages desquels, à cause de notre culture et des poètes latins, nous croyons _reconnaître_ la grâce antique, et tout enfin, tout ce qui nous entoure... Je me souviens d’un matin dans la cour des Offices. D’innombrables pigeons blancs pavaient le sol, s’agitant familièrement à nos pieds. Puis, tous, ils s’envolèrent, rapide et fuyant nuage de neige; ils s’étaient posés sur les corniches. Enfin ils revinrent à terre: un grand coup de vent m’enveloppa, à cause du battement de tant d’ailes...

* * * * *

_Florence culinaire._--A Florence tout est délicieux, tout, sauf la cuisine. D’abord nous supportâmes d’un cœur égal les pâtes et le chianti. Même l’un de nous s’en régalait. «Donnez-moi, disait-il tous les jours au garçon, donnez-moi ce que vous avez de plus italien»; et l’_affetato misto_ succédait aux _lasagnes_, et la _testina alla Parmeggiana_ à l’_affetato misto_.

Pourtant quelques lourdeurs à l’estomac bientôt nous avertirent: l’enthousiasme s’apaisa. Puis survint l’inquiétude, le malaise. Du sanglier à l’aigre-doux, c’est-à-dire apprêté au vinaigre et au sucre, duquel on nous servit un matin, nous révolta enfin. Ah! quelles mains nous tendîmes vers le ciel de France et notre chère cuisine, la plus jolie, la plus fine, la plus légère du monde! France, ô mon pays, où l’on cultive toutes les grâces, jusqu’à celle de manger avec art!...

Notre ami pourtant ne s’avouait pas vaincu. Son estomac criait merci, sa mine se tirait, il avait les yeux cernés et l’humeur noire. Mais il continuait à soutenir les bienfaits de cette nourriture barbare. Un jour enfin, n’en pouvant plus, voulant renoncer mais sans en convenir, il usa d’un détour charmant: «Donnez-moi, dit-il au garçon, donnez-moi quelque chose de très italien... qui corresponde au bifteck...»

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_Le petit manuel de conversation._--_Bottega! Bottega!_ faisait un Français, notre voisin à table, pour appeler le garçon. Le garçon le regardait avec surprise. «_Bottega!_» Point de réponse. «_Bottega! Bottega!_» le garçon ne bougeait pas.

C’est que _Bottega_ veut seulement dire boutique. Le Français parlait l’italien d’après son manuel, et son manuel le trahissait.

Mais les Italiens qui viennent à Paris, et qui, eux, parlent le français d’après ce manuel encore, sont trahis de même. A quelle langue reste donc fidèle ce petit manuel franco-italien?

Voici, un dialogue de chez nous «en diligence»:

--De grâce messieurs, un peu de place.

--Vous me foulez les pieds.

--Vous m’abîmez le chapeau.

--N’asseyez-vous pas sur mes genoux.

--Ah! vous me suffoquez.

--Je vous demande mille pardons.

--Permettez-moi de croiser mes jambes.

--Allongez votre jambe droite.

--Retirez votre bras gauche.

--Est-ce que je vous gêne encore.

--Je ne puis pas aller à rebours sans me trouver mal.

--Pour moi, c’est indifférent d’aller en avant ou à rebours...

Vous savourerez aussi certainement cette conversation avec le coiffeur:

--Donnez-moi vite le peignoir et une serviette.

--Ah! vous m’avez fiché le pinceau dans la bouche.

--Vous l’avez ouverte quand je ne m’y attendais pas.

--Il me sort du sang,--vous m’avez rasé à contre poil.

--Je n’ai coupé qu’un petit bouton.

--Les moustaches ne vous semblent-elles pas trop longues?

--Et les favoris.

--Voulez-vous friser les cheveux?

--Non. Ils frisent naturellement.

Ce «Non. Ils frisent naturellement» du français est peut-être d’ailleurs un mot de caractère.

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_De Michel-Ange._--Tout Michel-Ange est dans la chapelle Médicis. Le célèbre Penseur, Laurent armé qui réfléchit, avec son attitude héroïque et son costume, me paraît une expression complète de ce génie. Génie hors de la vie, et en même temps plein d’elle. Du théâtre, mais ni tragédie ni drame, plutôt opéra. Avec en outre un caractère italien frappant.

Ses héros ne vivent pas à la façon des hommes, mais à celle des statues; Michel-Ange est le type du sculpteur plus que celui de l’artiste, ce n’est pas lui qui dans la rue va s’arrêter, saisi d’une religieuse émotion, devant une femme portant un enfant ou devant n’importe quelle scène pénétrante. Il n’est point ému par la signification psychologique et profonde des détails de la vie. Ce que dans chaque sentiment il voit, c’est son aspect sculptural, ornemental, architectural. Aussi chaque sentiment devient-il pour lui abstrait, et il le représente comme une abstraction au lieu de le saisir à même la vie. Michel-Ange ne sent pas ses sujets en homme, mais en sculpteur. Toute la vie à ses yeux est sculpture.

La parenté d’Hugo avec Michel-Ange est visible. Tous les deux, de sombres génies, et qui au fond n’aimaient pas la vie, ou plutôt qui n’aimaient pas. L’un sentait de la vie le moment sculptural, l’autre le moment verbal, ils n’étaient point par la vie elle-même attendris. Devant les créations de Michel-Ange, je pense forcément aux personnages des _Misérables_ formidables et simples.

O moins grand, ô délicieux, humain Donatello!

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_Sa maison._--La maison que Michel-Ange habita se trouve sur la via Ghibellina. En y allant, nous avisâmes, pendues contre les vitres d’une petite boutique, des poupées dont la forme, le vêtement et la figure étaient fort naïves. C’est un vieux, aux yeux bleus limpides, qui les fabriquait avec des chiffons; dans un coin traînait une paillasse, sans doute il couchait là. Il me parut joli, allant chez Michel-Ange, de rencontrer ce créateur ingénu...

Ce qui, dans la maison, est émouvant, c’est le cabinet où il travaillait. Une porte dissimulée dans une boiserie, impossible à deviner, y donne accès. Grand comme une armoire: un mètre sur deux; une planche fixée à la cloison, un escabeau. L’idée de ce génie caché dans le mur donne un frisson; on allait et venait par la maison, sans le soupçonner, et lui, silencieusement, mystérieusement, invisible à tous, méditait. On ne se doutait de rien, et derrière la boiserie, dans le mur, il y avait un homme caché, immobile et méditant formidablement.

C’est bien dans le génie de Michel-Ange. Cela est d’une furieuse contention, d’un désir de solitude et d’un repliement incroyable.--Cet extraordinaire cabinet m’a rappelé--peut-être parce qu’il en est le contraire, mais fraternellement--celui du père Hugo à Guernesey: sur le haut d’une maison une cage de verre au milieu du ciel et de la mer.

... On circule à travers les salles. Dans l’une on a conservé sous des vitrines des manuscrits, des dessins, de la main de Michel-Ange. On voit aussi des plans de maisons. C’est ce qui m’a davantage arrêté; sur un plan toutes les pièces sont indiquées, jusqu’à la cuisine. C’est Michel-Ange qui sur ce méchant papier a écrit là ce petit mot: _cucina!_

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_Aux jardins Boboli._--Notre première promenade dans les jardins Boboli fut charmante. Il pleuvait, l’odeur de la terre mouillée s’exhalait du sol où nous marchions, une grande tristesse était répandue sur les choses; des arbres aux feuillages fins et jaunissant doucement recevaient la pluie. Nous errions dans les allées désertes, regardant silencieusement les statues, les charmilles et les bosquets... Au-dessus de l’amphithéâtre, une femme en grand costume de princesse, immobile sur un socle, domine le triste paysage. Nous descendîmes une allée de cyprès et, par une porte dont les deux montants sont ornés de colonnes supportant l’image de chèvres bondissantes, nous parvînmes à un petit bassin circulaire. Il est bordé d’arbres dont les rameaux coupés en forme de niche abritent des personnages rustiques; au centre du bassin on a dessiné une petite île; un cavalier de marbre traverse l’onde. Tout cela d’une mélancolie parfaite; le ciel plein de cendres, le bruit des gouttes d’eau sur les feuilles, la solitude... La pluie dans les jardins m’enchante.

Il se trouve aux jardins Boboli une grotte du plus ravissant mauvais goût. Des personnages qui semblent naître de la rocaille rose et se confondent avec elle, ornent la paroi: ce sont des bergers et leurs moutons, un vieil ermite, des femmes; tous comme les moutons sont couverts d’un lainage de pierre, il faut les deviner. Aux quatre coins de la grotte, des torses taillés par Michel-Ange apparaissent. Une fontaine au milieu murmure, et dans une boule de verre où l’eau passe, trois plus petites boules perpétuellement s’agitent.--Au fond, dans la seconde grotte, une femme nue surgit d’une vasque. Accrochés à celle-ci, des satyres au visage violent regardent la femme nue.

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_L’Angelico._--Notre pauvre nature humaine sans cesse est balancée entre deux extrêmes, en chacun desquels tour à tour elle pense rencontrer le souverain bien. Un jour, c’est la volupté qui m’attire et dans laquelle je crois que je trouverai le bonheur; le lendemain une vie de sagesse, de raison, réglée et austère, m’apparaît la plus belle et la plus désirable. C’est cette contradiction perpétuelle, avec ses élans opposés, qui remplit notre vie et qui lui donne son goût ardent. Je ne sais point lequel à Florence j’ai davantage aimé, d’Angelico, le plus chaste des peintres, ou du voluptueux le Titien.

Dans le couvent de Saint-Marc où les fresques du Beato Angelico sont conservées, quelles heures j’ai passées! Là j’ai connu une âme infiniment pure. Un cœur de saint s’est révélé à moi, à ma surprise d’abord, puis, à mesure que je l’apercevais mieux dans ses nuances et dans ses détails, à mon amour et à mon extase.

Vous passez une porte qui ouvre sur le cloître, la porte du parloir, et vous voilà dans une salle froide, devant la plus grande fresque de l’Angelico, une _Crucifixion_. Au pied de la croix, en deux groupes: la Vierge et les femmes,--les Apôtres; six de ces derniers se traînent sur les genoux; chaque visage exprime la douleur, mais de la façon propre à chacun; et les différences de caractère sont accusées dans la manière de souffrir avec une finesse et une profondeur extrêmes. L’un, sombre, fixe la Croix d’un œil glacé; l’autre est fier, il supporte avec énergie son malheur, ses sourcils froncés seuls indiquent la violence de ses mouvements intimes; celui-ci s’abandonne à son désespoir et courbe la tête, celui-là répand des larmes, tandis que celui qui le touche n’en peut plus verser. La femme qui soutient la Vierge exprime merveilleusement l’affliction partagée et la compassion impuissante. Et tous ces visages sont simples; point d’éclat: on pleure pour soi. Mais chacun d’eux a été observé et fixé par un psychologue admirable.

Assis dans le parloir froid devant ce tableau, j’étais saisi par la qualité de l’observation de l’Angelico. Une telle finesse et une telle pénétration, la profondeur des sentiments et le naturel avec lequel ils sont rendus me transportaient. Lorsque, ayant accompli le tour du cloître, j’eus connu d’abord le _Saint Pierre_ qui, un doigt sur la bouche, recommande le Silence, et qui en est lui-même la plus parfaite et la plus émouvante image, mystérieux et oppressant comme un masque, les yeux ouverts et la bouche close, puis les deux saints Dominicains et _Jésus_, avec le doux élan de leurs visages,--je commençai à m’expliquer ce que l’Angelico me faisait éprouver, la nature de son génie, et celle de mon émotion. Son génie, c’est celui surtout d’un ecclésiastique. Un ecclésiastique, un religieux, un homme de méditation, de silence et de vie intérieure seulement peut parvenir à une perception aussi nuancée, aussi variée des sentiments. L’église est une école unique d’analyse, et la vie monastique, renfermée et solitaire, paraît la mieux comprise pour qui se voue à l’analyse. La vaste et profonde observation de l’Angelico est fille d’une existence où il était dans les meilleures conditions pour songer à tout ce qu’il voyait et sentait. Seul dans sa cellule, peindre au milieu du silence d’un monastère!...

* * * * *

Par un jour brumeux et froid de novembre, un matin que je me trouvais encore devant la _Crucifixion_, et que je n’entendais, au milieu de ma pensée, que le pas du gardien sonnant régulièrement sur le pavé du cloître, un petit chat gris entra dans le parloir à pas muets, vint jusqu’à moi, se frotta en ronronnant au pied de mon siège, puis me sauta sur les genoux. Je l’avais laissé faire: il monta le long de mon bras et s’allongea sur mon cou. Et tandis que je regardais la fresque, je sentais contre ma peau la chaleur de sa fourrure. Tu m’as parlé, petit chat gris, animal mystérieux comme le _Saint Pierre_ au doigt sur la bouche, animal de moine, subtil et plein de nuances. Tandis que dans la paix du couvent, caressant, tu te frottais contre mes cheveux, l’âme de l’Angelico m’est devenue encore plus claire. Les méditations auxquelles il se livrait dans ses longues heures de solitude m’ont apparu sur les visages de ses personnages, et j’ai vu devant mes yeux les traits de son âme. Ce fra Giovanni avec sa psychologie aiguë, eût fait en vérité un bon évêque de Florence. Il a refusé du pape Nicolas V ce grand honneur. Mais c’est que, en même temps qu’un ecclésiastique, l’Angelico était un saint.