Part 10
Un jour sa mere ayant cui & fait des galettes, luy dit, va voir comme se porte ta mere-grand, car on m'a dit qu'elle estoit malade, porte luy une galette & ce petit pot de beure. Le petit chaperon rouge partit aussi-tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compere le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n'osa, a cause de quelques Bucherons qui estoient dans la Forest. Il luy demanda ou elle alloit; la pauvre enfant qui ne scavoit pas qu'il est dangereux de s'arrester a ecouter un Loup, luy dit, je vais voir ma Mere-grand, & luy porter une galette avec un petit pot de beurre, que ma Mere luy envoye. Demeure-t'elle bien loin, lui dit le Loup? Oh ouy, dit le petit chaperon rouge, c'est par de-la le moulin que vous voyez tout la-bas, la-bas, a la premiere maison du Village. Et bien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi; je m'y en vais par ce chemin icy, & toi par ce chemin-la, & nous verrons qui plutost y sera. Le Loup se mit a courir de toute sa force par le chemin qui estoit le plus court, & la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant a cueillir des noisettes, a courir apres des papillons, & a faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontroit. Le Loup ne fut pas long-temps a arriver a la maison de la Mere-grand, il heurte: Toc, toc, qui est-la? C'est votre fille le petit chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui vous apporte une galette, & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. La bonne Mere-grand qui estoit dans son lit a cause qu'elle se trouvoit un peu mal, luy cria, tire la chevillette, la bobinette chera, le Loup tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, & la devora en moins de rien; car il y avoit plus de trois jours qu'il n'avoit mange. Ensuite il ferma la porte, & s'alla coucher dans le lit de la Mere-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps apres vint heurter a la porte. Toc, toc: qui est la? Le petit chaperon rouge qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mere-grand estoit enrhumee, repondit, c'est vostre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. Le Loup luy cria, en adoucissant un peu sa voix; tire la chevillette, la bobinette chera. Le petit chaperon rouge tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Le Loup la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture: mets la galette & le petit pot de beurre sur la huche, & viens te coucher avec moy. Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre dans le lit, ou elle fut bien estonnee de voir comment sa Mere-grand estoit faite en son deshabille, elle luy dit, ma mere-grand que vous avez de grands bras! c'est pour mieux t'embrasser, ma fille: ma mere-grand que vous avez de grandes jambes? c'est pour mieux courir mon enfant: ma mere-grand que vous avez de grandes oreilles? c'est pour mieux ecouter mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grands yeux? c'est pour mieux voir, mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grandes dens? c'est pour te manger. Et en disant ces mots, ce mechant Loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea.
MORALITE.
_On voit icy que de jeunes enfans, Sur tout de jeunes filles, Belles, bien faites, & gentilles, Font tres-mal d'ecouter toute sorte de gens, Et que ce n'est pas chose etrange, S'il en est tant que le loup mange. Je dis le loup, car tous les loups; Ne sont pas de la mesme sorte; Il en est d'une humeur accorte, Sans bruit, sans fiel & sans couroux, Qui privez, complaisans & doux, Suivant les jeunes Demoiselles, Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles; Mais helas! qui ne scait que ces Loups doucereux, De tous les Loups sont les plus dangereux._
LA BARBE BLEUE.
Il estoit une fois un homme qui avoit de belles maisons a la Ville & a la Campagne, de la vaisselle d'or & d'argent, des meubles en broderie, & des carosses tout dorez; mais par malheur cet homme avoit la Barbe-bleuee: cela le rendoit si laid & si terrible, qu'il n'estoit ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant luy. Une de ses Voisines, Dame de qualite avoit deux filles parfaitement belles. Il luy en demanda une en Mariage, & luy laissa le choix de celle qu'elle voudroit luy donner. Elles n'en vouloient point toutes deux, & se le renvoyoient l'une a l'autre, ne pouvant se resoudre a prendre un homme qui eut la barbe bleuee. Ce qui les degoutoit encore, c'est qu'il avoit deja epouse plusieurs femmes, & qu'on ne scavoit ce que ces femmes estoient devenues. La Barbe bleue pour faire connoissance, les mena avec leur Mere, & trois ou quatre de leurs meilleures amies, & quelques jeunes gens du voisinage, a une de ses maisons de Campagne, ou on demeura huit jours entiers. Ce n'estoit que promenades, que parties de chasse & de pesche, que danses & festins, que collations: on ne dormoit point, & on passoit toute la nuit a se faire des malices les uns aux autres: enfin tout alla si bien, que la Cadette commenca a trouver que le Maistre du logis n'avoit plus la barbe si bleuee, & que c'estoit un fort honneste homme. Des qu'on fust de retour a la Ville, le Mariage se conclut. Au bout d'un mois la Barbe bleuee dit a sa femme qu'il estoit oblige de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de consequence; qu'il la prioit de se bien divertir pendant son absence, qu'elle fit venir ses bonnes amies, qu'elle les menast a la Campagne si elle vouloit, que par tout elle fit bonne chere: Voila, luy dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles, voila celles de la vaisselle d'or & d'argent qui ne sert pas tous les jours, voila celles de mes coffres forts, ou est mon or & mon argent, celles des cassettes ou sont mes pierreries, & voila le passe-par-tout de tous les appartemens: pour cette petite clef-cy, c'est la clef du cabinet au bout de la grande gallerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez par tout, mais pour ce petit cabinet je vous deffens d'y entrer, & je vous le deffens de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colere. Elle promit d'observer exactement tout ce qui luy venoit d'estre ordonne: & luy, apres l'avoir embrassee, il monte dans son carosse, & part pour son voyage. Les voisines & les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyast querir pour aller chez la jeune Mariee, tant elles avoient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n'ayant ose y venir pendant que le Mari y estoit, a cause de sa Barbe bleue qui leur faisoit peur. Les voila aussi-tost a parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes, toutes plus belles & plus riches les unes que les autres. Elles monterent en suite aux gardemeubles, ou elles ne pouvoient assez admirer le nombre & la beaute des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des gueridons, des tables & des miroirs, ou l'on se voyoit depuis les pieds jusqu'a la teste, & dont les bordures les unes de glace, les autres d'argent, & de vermeil dore, estoient les plus belles & les plus magnifiques qu'on eut jamais veues: Elles ne cessoient d'exagerer & d'envier le bon heur de leur amie, qui cependant ne se divertissoit point a voir toutes ces richesses, a cause de l'impatience qu'elle avoit d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas. Elle fut si pressee de sa curiosite, que sans considerer qu'il estoit malhonneste de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier derobe, & avec tant de precipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Estant arrivee a la porte du cabinet, elle s'y arresta quelque temps, songeant a la deffense que son Mari luy avoit faite, & considerant qu'il pourrait luy arriver malheur d'avoir este desobeissante; mais la tentation estoit si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, & ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenestres estoient fermees; apres quelques momens elle commenca a voir que le plancher estoit tout couvert de sang caille, & que dans ce sang se miroient les corps de plusieurs femmes mortes, & attachees le long des murs. (C'etoit toutes les femmes que la Barbe bleue avoit epousees & qu'il avoit egorgees l'une apres l'autre.) Elle pensa mourir de peur, & la clef du cabinet qu'elle venoit de retirer de la serrure luy tomba de la main: apres avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, & monta a sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en pouvoit venir a bout, tant elle estoit emeue. Ayant remarque que la clef du cabinet etoit tachee de sang, elle l'essuia deux ou trois fois, mais le sang ne s'en alloit point; elle eut beau la laver, & mesme la frotter avec du sablon & avec du grais, il demeura toujours du sang, car la clef estait Fee, & il n'y avoit pas moyen de la nettoyer tout-a-fait: quand on otoit le sang d'un coste, il revenoit de l'autre. La Barbe-bleue revint de son voyage des le soir mesme, & dit qu'il avoit receu des Lettres dans le chemin, qui luy avoient appris que l'affaire pour laquelle il estoit party, venoit d'estre terminee a son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour luy temoigner qu'elle estoit ravie de son promt retour. Le lendemain il luy redemanda les clefs, & elle les luy donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'estoit passe. D'ou vient, luy dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres: il faut, dit-elle, que je l'aye laissee la-haut sur ma table. Ne manquez pas, dit la Barbe bleue de me la donner tantost; apres plusieurs remises il falut apporter la clef. La Barbe bleue l'ayant consideree, dit a sa femme, pourquoy y a-t-il du sang sur cette clef? je n'en scais rien, repondit la pauvre femme, plus pasle que la mort: Vous n'en scavez rien, reprit la Barbe bleue, je le scay bien moy, vous avez voulu entrer dans le cabinet? He bien, Madame, vous y entrerez, & irez prendre vostre place aupres des Dames que vous y avez veues. Elle se jetta aux pieds de son Mari, en pleurant et en luy demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas este obeissante. Elle auroit attendri un rocher, belle & affligee comme elle estoit; mais la Barbe bleue avoit le coeur plus dur qu'un rocher: Il faut mourir, Madame, luy dit-il, & tout a l'heure. Puis qu'il faut mourir, repondit-elle, en le regardant, les yeux baignez de larmes, donnez moy un peu de temps pour prier Dieu. Je vous donne un demy-quart-d'heure, reprit la Barbe bleuee, mais pas un moment davantage. Lors qu'elle fut seule, elle appella sa soeur, & luy dit, ma soeur Anne, car elle s'appelloit ainsi, monte je te prie sur le haut de la Tour, pour voir si mes freres ne viennent point, ils m'ont promis qu'ils me viendroient voir aujourd'huy, & si tu les vois, fais-leur signe de se hater. La soeur Anne monta sur le haut de la Tour, & la pauvre affligee luy crioit de temps en temps, _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir_. Et la soeur Anne luy repondoit, _je ne vois rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye_. Cependant la Barbe bleuee tenant un grand coutelas a sa main, crioit de toute sa force a sa femme, descens viste, ou je monteray la-haut. Encore un moment s'il vous plaist, luy repondoit sa femme, & aussi-tost elle crioit tout bas, _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir_, & la soeur Anne repondoit, _je ne voy rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye_. Descens donc viste, crioit la Barbe bleue, ou je monteray la haut. Je m'en vais, repondoit sa femme, & puis elle crioit _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir_. Je vois, repondit la soeur Anne, une grosse poussiere qui vient de ce coste-cy. Sont-ce mes freres? Helas, non, ma soeur, c'est un Troupeau de Moutons. Ne veux-tu pas descendre, crioit la Barbe bleue. Encore un moment repondoit sa femme & puis elle crioit, _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir_. Je vois, repondit-elle, deux Cavaliers qui viennent de ce coste-cy, mais il sont bien loin encore: Dieu soit loue, s'ecria-t'elle un moment apres, ce sont mes freres; je leur fais signe tant que je puis de se haster. La Barbe bleuee se mit a crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, & alla se jetter a ses pieds tout epleuree & toute echevelee: Cela ne sert de rien, dit la Barbe bleue, il faut mourir, puis la prenant d'une main par les cheveux, & de l'autre levant le coutelas en l'air, il alloit luy abbattre la teste. La pauvre femme se tournant vers luy, & le regardant avec des yeux mourans, le pria de luy donner un petit moment pour se recueillir: Non, non, dit-il, recommande-toy bien a Dieu; & levant son bras.... Dans ce moment on heurta si fort a la porte, que la Barbe bleue s'arresta tout court: on ouvrit, & aussitost on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l'epee a la main, coururent droit a la Barbe bleuee. Il reconnut que c'etoit les freres de sa femme, l'un Dragon & l'autre Mousquetaire, desorte qu'il s'enfuit aussi-tost pour se sauver: mais les deux freres le poursuivirent de si pres, qu'ils l'attraperent avant qu'il pust gagner le perron: Ils luy passerent leur epee au travers du corps, & le laisserent mort. La pauvre femme estoit presque aussi morte que son Mari, & n'avoit pas la force de se lever pour embrasser ses Freres. Il se trouva que la Barbe bleuee n'avoit point d'heritiers, & qu'ainsi sa femme demeura maitresse de tous ses biens. Elle en employa une partie a marier sa soeur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle estoit aimee depuis long-temps; une autre partie a acheter des Charges de Capitaine a ses deux freres; & le reste a se marier elle-mesme a un fort honneste homme, qui luy fit oublier le mauvais temps qu'elle avoit passe avec la Barbe bleue.
MORALITE.
_La curiosite malgre tous ses attraits, Couste souvent bien des regrets; On en voit tous les jours mille exemples paroistre, C'est, n'en deplaise au sexe, un plaisir bien leger, Des qu'on le prend il cesse d'estre, Et toujours il couste trop cher._
Autre Moralite.
_Pour peu qu'on ait l'esprit sense, Et que du Monde on scache le grimoire, On voit bien-tost que cette histoire Est un conte du temps passe; Il n'est plus d'Epoux si terrible, Ny qui demande l'impossible; Fut-il mal-content & jaloux, Pres de sa femme on le voit filer doux; Et de quelque couleur que sa barbe puisse estre, On a peine a juger qui des deux est le maistre._
LE MAISTRE CHAT,
OU
LE CHAT BOTTE.
_CONTE._