Part 9
Il estoit une fois un Roi & une Reine, qui estoient si faschez de n'avoir point d'enfans, si faschez qu'on ne scauroit dire. Ils allerent a toutes les eaux du monde, voeux, pelerinages, menues devotions; tout fut mis en oeuvre, & rien n'y faisoit: Enfin pourtant la Reine devint grosse, & accoucha d'une fille: on fit un beau Baptesme; on donna pour Maraines a la petite Princesse toutes les Fees qu'on pust trouver dans le Pays, (il s'en trouva sept,) afin que chacune d'elles luy faisant un don, comme c'estoit la coustume des Fees en ce temps-la, la Princesse eust par ce moyen toutes les perfections imaginables. Apres les ceremonies du Baptesme toute la compagnie revint au Palais du Roi, ou il y avoit un grand festin pour les Fees. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un estui d'or massif, ou il y avoit une cuillier, une fourchette, & un couteau de fin or, garni de diamans & de rubis. Mais comme chacun prenoit sa place a table, on vit entrer une vieille Fee qu'on n'avoit point priee parce qu'il y avoit plus de cinquante ans qu'elle n'estoit sortie d'une Tour, & qu'on la croyoit morte, ou enchantee. Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un estuy d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avoit fait faire que sept pour les sept Fees. La vieille crut qu'on la meprisoit, & grommela quelques menaces entre ses dents: Une des jeunes Fees qui se trouva aupres d'elle, l'entendit, & jugeant qu'elle pourrait donner quelque facheux don a la petite Princesse, alla des qu'on fut sorti de table, se cacher derriere la tapisserie, afin de parler la derniere, & de pouvoir reparer autant qu'il luy seroit possible le mal que la vieille auroit fait. Cependant les Fees commencerent a faire leurs dons a la Princesse. La plus jeune luy donna pour don qu'elle seroit la plus belle personne du monde, celle d'apres qu'elle auroit de l'esprit comme un Ange, la troisieme qu'elle auroit une grace admirable a tout ce qu'elle feroit, la quatrieme qu'elle danseroit parfaitement bien, la cinquieme qu'elle chanteroit comme un Rossignol, & la sixieme qu'elle joueeroit de toutes sortes d'instrumens dans la derniere perfection. Le rang de la vieille Fee estant venu, elle dit en branlant la teste, encore plus de depit que de vieillesse, que la Princesse se perceroit la main d'un fuseau, & qu'elle en mourroit. Ce terrible don fit fremir toute la compagnie, & il n'y eut personne qui ne pleurat. Dans ce moment la jeune Fee sortit de derriere la tapisserie, & dit tout haut ces paroles: Rassurez-vous Roi et Reine, vostre fille n'en mourra pas: il est vrai que je n'ay pas assez de puissance pour defaire entierement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un fuseau; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la reveiller. Le Roi pour tacher d'eviter le malheur annonce par la vieille, fit publier aussi tost un Edit, par lequel il deffendoit a toutes personnes de filer au fuseau, ny d'avoir des fuseaux chez soy sur peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi & la Reine estant allez a une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Chateau, & montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit galletas, ou une bonne Vieille estoit seule a filer sa quenoueille. Cette bonne femme n'avoit point oui parler des deffenses que le Roi avoit faites de filer au fuseau. Que faites-vous-la, ma bonne femme, dit la Princesse; je file, ma belle enfant, luy repondit la vieille qui ne la connoissoit pas. Ha! que cela est joli, reprit la Princesse, comment faites-vous? donnez-moy que je voye si j'en ferois bien autant. Elle n'eust pas plutost pris le fuseau, que comme elle estoit fort vive, un peu estourdie, & que d'ailleurs l'Arrest des Fees l'ordonnoit ainsi, elle s'en perca la main, & tomba evanouie. La bonne vieille bien embarrassee, crie au secours: on vient de tous costez, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la delasse, on luy frappe dans les mains, on luy frotte les temples avec de l'eau de la Reine de Hongrie; mais rien ne la faisoit revenir. Alors le Roy, qui estoit monte au bruit, se souvint de la prediction des Fees, & jugeant bien qu'il falloit que cela arrivast, puisque les Fees l'avoient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or & d'argent; on eut dit d'un Ange, tant elle estoit belle; car son evanoueissement n'avoit pas oste les couleurs vives de son teint: ses joues estoient incarnates, & ses levres comme du corail: elle avoit seulement les yeux fermez, mais on l'entendoit respirer doucement, ce qui faisoit voir qu'elle n'estoit pas morte. Le Roi ordonna qu'on la laissast dormir en repos, jusqu'a ce que son heure de se reveiller fust venue. La bonne Fee qui luy avoit sauve la vie, en la condamnant a dormir cent ans, estoit dans le Royaume de Mataquin, a douze mille lieues de la lorsque l'accident arriva a la Princesse; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avoit des bottes de sept lieues, (c'estoit des bottes avec lesquelles on faisoit sept lieues d'une seule enjambee.) La Fee partit aussi tost, & on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traisne par des dragons. Le Roi luy alla presenter la main a la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avoit fait; mais comme elle estoit grandement prevoyante, elle pensa que quand la Princesse viendroit a se reveiller, elle seroit bien embarassee toute seule dans ce vieux Chateau: voicy ce qu'elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui estoit dans ce Chasteau, (hors le Roi & la Reine) Gouvernantes, Filles-d'Honneur, Femmes-de-Chambre, Gentilshommes, Officiers, Maistres-d'Hostel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets-de-pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui estoient dans les Ecuries, avec les Palfreniers, les gros matins de basse cour, & la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui estoit aupres d'elle sur son lit. Des qu'elle les eust touchez, ils s'endormirent tous, pour ne se reveiller qu'en meme temps que leur Maistresse, afin d'estre tout prests a la servir quand elle en auroit besoin: les broches memes qui estoient au feu toutes pleines de perdrix & de faizans s'endormirent, & le feu aussi. Tout cela se fit en un moment; les Fees n'estoient pas longues a leur besogne. Alors le Roi & la Reine apres avoir baise leur chere enfant sans qu'elle s'eveillast, sortirent du Chasteau, & firent publier des deffenses a qui que ce soit d'en approcher. Ces deffenses n'estoient pas necessaires, car il crut dans un quart-d'heure tout au tour du parc une si grande quantite de grands arbres & de petits, de ronces & d'epines entrelassees les unes dans les autres, que beste ny homme n'y auroit pu passer: en sorte qu'on ne voyoit plus que le haut des Tours du Chasteau, encore n'estoit-ce que de bien loin. On ne douta point que la Fee n'eust encore fait la un tour de son metier, afin que la Princesse pendant qu'elle dormiroit, n'eust rien a craindre des Curieux.
Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui regnoit alors, & qui estoit d'une autre famille que la Princesse endormie, estant alle a la chasse de ce coste-la, demanda ce que c'estoit que des Tours qu'il voyoit au dessus d'un grand bois fort epais, chacun luy repondit selon qu'il en avoit oui parler. Les uns disoient que c'estoit un vieux Chateau ou il revenoit des Esprits; les autres que tous les Sorciers de la contree y faisoient leur sabbat. La plus commune opinion estoit qu'un Ogre y demeuroit, & que la il emportoit tous les enfans qu'il pouvoit attraper, pour les pouvoir manger a son aise, & sans qu'on le pust suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne scavoit qu'en croire, lors qu'un vieux Paysan prit la parole, & luy dit: Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ay oui dire a mon pere, qu'il y avoit dans ce Chasteau une Princesse, la plus belle du monde; qu'elle y devoit dormir cent ans, & qu'elle seroit reveillee par le fils d'un Roy, a qui elle estoit reservee. Le jeune Prince a ce discours se sentit tout de feu; il crut sans balancer qu'il mettroit fin a une si belle avanture, & pousse par l'amour & par la gloire, il resolut de voir sur le champ ce qui en estoit. A peine s'avanca-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces & ces epines s'ecarterent d'elles-mesmes pour le laisser passer: il marche vers le Chasteau qu'il voyoit au bout d'une grande avenue ou il entra, & ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avoient pu suivre, parce que les arbres s'estoient rapprochez des qu'il avoit este passe. Il ne laissa pas de continuer son chemin: un Prince jeune & amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avancour ou tout ce qu'il vit d'abord estoit capable de le glacer de crainte: c'estoit un silence affreux, l'image de la mort s'y presentoit par tout, & ce n'estoit que des corps etendus d'hommes & d'animaux, qui paroissoient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonne, & a la face vermeille des Suisses, qu'ils n'estoient qu'endormis, & leur tasses ou il y avoit encore quelques goutes de vin, montroient assez qu'ils s'estoient endormis en beuvant. Il passe une grande cour pavee de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui estoient rangez en haye, la carabine sur l'epaule, & ronflans de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes & de Dames, dormans tous, les uns de bout, les autres assis; il entre dans une chambre toute doree, & il vit sur un lit, dont les rideaux estoient ouverts de tous cotez, le plus beau spectacle qu'il eut jamais veu: Une Princesse qui paroissoit avoir quinze ou seize ans, & dont l'eclat resplendissant avoit quelque chose de lumineux & de divin. Il s'approcha en tremblant & en admirant, & se mit a genoux aupres d'elle. Alors comme la fin de l'enchantement estoit venue, la Princesse s'eveilla; & le regardant avec des yeux plus tendres qu'une premiere veue ne sembloit le permettre; est-ce vous, mon Prince, luy dit-elle, vous vous estes bien fait attendre. Le Prince charme de ces paroles, & plus encore de la maniere dont elles estoient dites, ne scavoit comment luy temoigner sa joye & sa reconnoissance; il l'assura qu'il l'aimoit plus que luy-mesme. Ses discours furent mal rangez, ils en plurent davantage, peu d'eloquence, beaucoup d'amour: Il estoit plus embarasse qu'elle, & l'on ne doit pas s'en estonner; elle avoit eu le temps de songer a ce qu'elle auroit a luy dire; car il y a apparence, (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fee pendant un si long sommeil, luy avoit procure le plaisir des songes agreables. Enfin il y avoit quatre heures qu'ils se parloient, & ils ne s'etoient pas encore dit la moitie des choses qu'ils avoient a se dire.
Cependant tout le Palais s'estoit reveille avec la Princesse; chacun songeoit a faire sa charge, & comme ils n'estoient pas tous amoureux, ils mouroient de faim; la Dame d'honneur pressee comme les autres, s'impatienta, & dit tout haut a la Princesse que la viande estoit servie. Le Prince aida a la Princesse a se lever; elle estoit tout habillee & fort magnifiquement; mais il se garda bien de luy dire qu'elle estoit habillee comme ma mere grand, & qu'elle avoit un collet monte, elle n'en estoit pas moins belle. Ils passerent dans un Salon de miroirs, & y souperent, servis par les Officiers de la Princesse; les Violons & les Hautbois joueerent de vieilles pieces, mais excellentes, quoy qu'il y eut pres de cent ans qu'on ne les joueast plus; & apres soupe sans perdre de temps, le grand Aumonier les maria dans la Chapelle du Chateau, & la Dame-d'honneur leur tira le rideau; ils dormirent peu, la Princesse n'en avoit pas grand besoin, & le Prince la quitta des le matin pour retourner a la Ville, ou son Pere devoit estre en peine de luy: le Prince luy dit, qu'en chassant il s'estoit perdu dans la forest, & qu'il avoit couche dans la hutte d'un Charbonnier, qui luy avoit fait manger du pain noir & du fromage. Le Roi son pere qui estoit bon-homme, le crut, mais sa Mere n'en fut pas bien persuadee, & voyant qu'il alloit presque tous les jours a la chasse, & qu'il avoit toujours une raison en main pour s'excuser, quand il avoit couche deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eut quelque amourette: car il vecut avec la Princesse plus de deux ans entiers, & en eut deux enfans, dont le premier qui fut une fille, fut nommee l'Aurore, & le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paroissoit encore plus beau que sa soeur. La Reine dit plusieurs fois a son fils, pour le faire expliquer, qu'il falloit se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier a elle de son secret; il la craignoit quoy qu'il l'aimast, car elle estoit de race Ogresse, & le Roi ne l'avoit epousee qu'a cause de ses grands biens; on disoit meme tout bas a la Cour qu'elle avoit les inclinations des Ogres, & qu'en voyant passer de petits enfans, elle avoit toutes les peines du monde a se retenir de se jetter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais quand le Roy fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, & qu'il se vit le maistre, il declara publiquement son Mariage, & alla en grande ceremonie querir la Reine sa femme dans son Chasteau. On luy fit une entree magnifique dans la Ville Capitale, ou elle entra au milieu de ces deux enfans. Quelque temps apres le Roi alla faire la guerre a l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Regence du Royaume a la Reine sa mere, & luy recommanda fort sa femme & ses enfans: il devoit estre a la guerre tout l'Este, & des qu'il fut parti, la Reine-Mere envoya sa Bru & ses enfans a une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisement assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours apres, & dit un soir a son Maistre d'Hotel, je veux manger demain a mon diner la petite Aurore. Ah! Madame, dit le Maistre d'Hotel; je le veux, dit la Reine (& elle le dit d'un ton d'Ogresse, qui a envie de manger de la chair fraische) & je la veux manger a la Sausse-robert. Ce pauvre homme voyant bien qu'il ne falloit pas se joueer a une Ogresse, prit son grand cousteau, & monta a la chambre de la petite Aurore: elle avoit pour lors quatre ans, & vint en sautant & en riant se jetter a son col, & luy demander du bon du bon. Il se mit a pleurer, le couteau luy tomba des mains, & il alla dans la basse-cour couper la gorge a un petit agneau, et luy fit une si bonne sausse, que sa Maitresse l'assura qu'elle n'avoit jamais rien mange de si bon. Il avoit emporte en meme temps la petite Aurore, & l'avoit donnee a sa femme pour la cacher, dans le logement qu'elle avoit au fond de la basse-cour. Huit jours apres la mechante Reine dit a son Maistre-d'Hotel, je veux manger a mon souper le petit Jour: il ne repliqua pas, resolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour, & le trouva avec un petit fleuret a la main, dont il faisoit des armes avec un gros Singe, il n'avoit pourtant que trois ans: il le porta a sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, & donna a la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon.
Cela estoit fort bien alle jusques-la, mais un soir cette mechante Reine dit au Maistre-d'Hotel, je veux manger la Reine a la mesme sausse que ses enfans. Ce fut alors que le pauvre Maistre-d'Hotel desespera de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avoit vingt ans passez, sans compter les cent ans qu'elle avoit dormi: sa peau estoit un peu dure, quoyque belle & blanche; & le moyen de trouver dans la Menagerie une beste aussi dure que cela: il prit la resolution pour sauver sa vie, de couper la gorge a la Reine, & monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire a deux fois; il s'excitoit a la fureur, & il entra le poignard a la main dans la chambre de la jeune Reine: Il ne voulut pourtant point la surprendre, & il lui dit avec beaucoup de respect, l'ordre qu'il avoit receu de la Reine-Mere. Faites vostre devoir, luy dit-elle, en lui tendant le col; executez l'ordre qu'on vous a donne; j'irai revoir mes enfans, mes pauvres enfans que j'ay tant aimez, car elle les croyoit morts depuis qu'on les avoit enlevez sans lui rien dire. Non, non, Madame, lui repondit le pauvre Maistre-d'Hotel tout attendri, vous ne mourrez point, & vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfans, mais ce sera chez moy ou je les ay cachez, & je tromperay encore la Reine, en luy faisant manger une jeune biche en vostre place. Il la mena aussi-tost a sa chambre, ou la laissant embrasser ses enfans & pleurer avec eux: il alla accommoder une biche, que la Reine mangea a son soupe, avec le meme appetit que si c'eut este la jeune Reine. Elle estoit bien contente de sa cruaute, & elle se preparoit a dire au Roy a son retour, que les loups enragez avoient mange la Reine sa femme & ses deux enfans.
Un soir qu'elle rodoit a son ordinaire dans les cours & basse-cours du Chasteau pour y halener quelque viande fraische, elle entendit dans une sale basse le petit Jour qui pleuroit, parce que la Reine sa mere le vouloit faire foueetter, a cause qu'il avoit este mechant, & elle entendit aussi la petite Aurore qui demandoit pardon pour son frere. L'Ogresse reconnut la voix de la Reine & de ses enfans, & furieuse d'avoir este trompee, elle commande des le lendemain au matin, avec une voix epouventable, qui faisoit trembler tout le monde, qu'on apportast au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapaux, de viperes, de couleuvres & de serpens, pour y faire jetter la Reine, & ses enfans, le Maistre-d'Hostel, sa femme & sa servante: elle avoit donne ordre de les amener les mains liees derriere le dos. Ils estoient la, & les bourreaux se preparoient a les jetter dans la cuve, lorsque le Roi qu'on n'attendoit pas si tost, entra dans la cour a cheval; il estoit venu en poste, & demanda tout estonne ce que vouloit dire cet horrible spectacle; personne n'osoit l'en instruire, quand l'Ogresse, enragee de voir ce quelle voyoit, se jetta elle-mesme la teste la premiere dans la cuve, & fut devoree en un instant par les vilaines bestes qu'elle y avoit fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en estre fasche, elle estoit sa mere, mais il s'en consola bientost avec sa belle femme & ses enfans.
MORALITE.
_Attendre quelque temps pour avoir un Epoux, Riche bien-fait, galant & doux, La chose est assez naturelle, Mais l'attendre cent ans et toujours en dormant, On ne trouve plus de femelle, Qui dormist si tranquillement. La Fable semble encor vouloir nous faire entendre, Que souvent de l'Hymen les agreables noeuds, Pour estre differez n'en sont pas moins heureux, Et qu'on ne perd rien pour attendre; Mais le sexe avec tant d'ardeur, Aspire a la foy conjugale, Que je n'ay pas la force ny le coeur, De luy prescher cette Morale._
LE PETIT CHAPERON ROUGE
_CONTE._
Il estoit une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eut scu voir; sa mere en estoit folle, & sa mere grand plus folle encore. Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui luy seioit si bien, que par tout on l'appelloit le Petit chaperon rouge.