Part 14
Dans le moment que le Bucheron & la Bucheronne arriverent chez eux, le Seigneur du Village leur envoya dix ecus qu'il leur devoit il y avoit longtems, & dont ils n'esperoient plus rien: Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouroient de faim. Le Bucheron envoya sur l'heure sa femme a la Boucherie. Comme il y avoit long-temps qu'elle n'avoit mange, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en falloit pour le souper de deux personnes. Lors qu'ils furent rassassiez; la Bucheronne dit, helas, ou sont maintenant nos pauvres enfans, ils feroient bonne chere de ce qui nous reste la: Mais aussi Guillaume, c'est toy qui les as voulu perdre, j'avois bien dit que nous nous en repentirions, que font-ils maintenant dans cette Forest? Helas! mon Dieu, les Loups les ont peut etre deja mangez; tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfans. Le Bucheron s'impatienta a la fin, car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiroient & qu'elle l'avoit bien dit. Il la menaca de la battre si elle ne se taisoit. Ce n'est pas que le Bucheron ne fust peut-estre encore plus fache que sa femme, mais c'est qu'elle luy rompoit la teste, & qu'il estoit de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui ayment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent tres importunes celles qui ont toujours bien dit. La Bucheronne estoit toute en pleurs? Helas! ou sont maintenant mes enfans, mes pauvres enfans? Elle le dit une fois si haut que les enfans qui etoient a la porte l'ayant entendu, se mirent a crier tous ensemble, nous voyla, nous voyla. Elle courut viste leur ouvrir la porte, & leur dit en les embrassant, que je suis aise de vous revoir, mes chers enfans, vous estes bien las, & vous avez bien faim; & toy Pierrot comme te voyla crotte, vien que je te debarboueille. Ce Pierrot estoit son fils aine qu'elle aimoit plus que tous les autres, parce qu'il estoit un peu rousseau, & qu'elle estoit un peu rousse. Ils se mirent a Table, & mangerent d'un apetit qui faisoit plaisir au Pere & a la Mere, a qui ils racontoient la peur qu'ils avoient eue dans la Forest en parlant presque toujours tous ensemble: Ces bonnes gens etoient ravis de revoir leurs enfans avec eux, & cette joye dura tant que les dix ecus durerent; mais lors que l'argent fut depense ils retomberent dans leur premier chagrin; & resolurent de les perdre encore, & pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la premiere fois. Ils ne purent parler de cela si secrettement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avoit deja fait; mais quoy qu'il se fut leve de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir a bout, car il trouva la porte de la maison fermee a double tour. Il ne scavoit que faire lors que la Bucheronne leur ayant donne a chacun un morceau de pain pour leur dejeune, il songea qu'il pourroit se servir de son pain au lieu de cailloux en le jettant par miettes le long des chemins ou ils passeroient, il le serra donc dans sa poche. Le Pere & la Mere les menerent dans l'endroit de la Forest le plus epais & le plus obscur, & des qu'ils y furent ils gagnerent un faux fuyant & les laisserent la. Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisement son chemin par le moyen de son pain qu'il avoit seme par tout ou il avoit passe; mais il fut bien supris lors qu'il ne put en retrouver une seule miette, les Oiseaux etoient venus qui avoient tout mange. Les voyla donc bien affliges, car plus ils marchoient plus ils s'egaroient, & s'enfoncoient dans la Forest. La nuit vint, & il s'eleva un grand vent qui leur faisoit des peurs epouventables. Ils croyoient n'entendre de tous cotes que les heurlemens de Loups qui venoient a eux pour les manger. Ils n'osoient presque se parler ny tourner la teste. Il survint une grosse pluye qui les perca jusqu'aux os; ils glissoient a chaque pas & tomboient dans la bouee, d'ou ils se relevoient tout crottes, ne scachant que faire de leurs mains. Le petit Poucet grimpa au haut d'un Arbre pour voir s'il ne decouvriroit rien; ayant tourne la teste de tous costes, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui estoit bien loin par de-la la Forest. Il descendit de l'arbre; & lors qu'il fut a terre il ne vit plus rien; cela le desola. Cependant ayant marche quelque temps avec ses freres du coste qu'il avoit veu la lumiere, il la revit en sortant du Bois. Ils arriverent enfin a la maison ou estoit cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdoient de veue, ce qui leur arrivoit toutes les fois qu'ils descendoient dans quelques fonds. Ils heurterent a la porte, & une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils vouloient, le petit Poucet luy dit, qu'ils etoient de pauvres enfans qui s'estoient perdus dans la Forest, & qui demandoient a coucher par charite. Cette femme les voyant tous si jolis se mit a pleurer, & leur dit, helas! mes pauvres enfans, ou estes vous venus? scavez vous bien que c'est icy la maison d'un Ogre qui mange les petits enfans. Helas! Madame, luy repondit le petit Poucet, qui trembloit de toute sa force aussi bien que ses freres; que ferons-nous? Il est bien seur que les Loups de la Forest ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela etant nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange, peut-estre qu'il aura pitie de nous, si vous voulez bien l'en prier. La femme de l'Ogre qui crut qu'elle pourroit les cacher a son mary jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer & les mena se chauffer aupres d'un bon feu, car il y avoit un Mouton tout entier a la broche pour le soupe de l'Ogre. Comme ils commencoient a se chauffer ils entendirent heurter trois ou quartre grands coups a la porte, c'estoit l'Ogre qui revenoit. Aussi-tost sa femme les fit cacher sous le lit, & alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le soupe estoit prest, & si on avoit tire du vin, & aussi-tost se mit a table. Le Mouton estoit encore tout sanglant, mais il ne luy en sembla que meilleur. Il fleuroit a droite & a gauche, disant qu'il sentoit la chair fraiche. Il faut luy dit sa femme, que ce soit ce Veau que je viens d'habiller que vous sentez. Je sens la chair fraiche, te dis-je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, & il y a icy quelque chose que je n'entens pas; en disant ces mots, il se leva de Table, & alla droit au lit. Ah, dit il, voila donc comme tu veux me tromper maudite femme, je ne scais a quoy il tient que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'etre une vieille beste. Voila du Gibier qui me vient bien a propos pour traiter trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours icy. Il les tira de dessous le lit l'un apres l'autre. Ces pauvres enfans se mirent a genoux en luy demandant pardon, mais ils avoient a faire au plus cruel de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitie les devoroit deja des yeux, & disoit a sa femme que ce seroit la de friands morceaux lors qu'elle leur auroit fait une bonne sausse. Il alla prendre un grand Couteau, & en approchant de ces pauvres enfans, il l'aiguisoit sur une longue pierre qu'il tenoit a sa main gauche. Il en avoit deja empoigne un, lorsque sa femme luy dit, que voulez vous faire a l'heure qu'il est, n'aurez-vous pas assez de temps demain matin? Tay-toy, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifies. Mais vous avez encore la tant de viande, reprit sa femme, voila un Veau, deux Moutons & la moitie d'un Cochon. Tu as raison dit l'Ogre, donne leur bien a souper affin qu'il ne maigrissent pas, & va les mener coucher. La bonne femme fut ravie de joye, & leur porta bien a souper, mais ils ne purent manger tant ils etoient saisis de peur. Pour l'Ogre il se remit a boire, ravi d'avoir de quoy si bien regaler ses Amis. Il but une douzaine de coups plus qu'a l'ordinaire, ce qui luy donna un peu dans la teste, & l'obligea de s'aller coucher.
L'Ogre avoit sept filles qui n'etoient encore que des enfans. Ces petites Ogresses avoient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeoient de la chair fraiche comme leur pere; mais elles avoient de petits yeux gris & tout ronds, le nez crochu & une fort grande bouche avec de longues dents fort aigues & fort eloignees l'une de l'autre. Elles n'estoient pas encore fort mechantes; mais elles promettoient beaucoup, car elles mordoient deja les petits enfans pour en succer le sang. On les avoit fait coucher de bonne heure, & elles estoient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la teste. Il y avoit dans la meme Chambre un autre lit de la meme grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garcons, apres quoi elle s'alla coucher aupres de son mary. Le petit Poucet qui avoit remarque que les filles de l'Ogre avoient des Couronnes d'or sur la teste, & qui craignoit qu'il ne prit a l'Ogre quelques remords de ne les avoir pas egorges des le soir meme, se leva vers le milieu de la nuit, & prenant les bonnets de ses freres & le sien, il alla tout doucement les mettre sur la teste des sept filles de l'Ogre apres leur avoir oste leurs Couronnes d'or qu'il mit sur la teste de ses freres & sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, & ses filles pour les garcons qu'il vouloit egorger. La chose reuessit comme il l'avoit pense; car l'Ogre s'etant eveille sur le minuit, eut regret d'avoir differe au lendemain ce qu'il pouvoit executer la veille, il se jetta donc brusquement hors du lit, & prenant son grand Couteau, allons voir, dit il, comment se portent nos petits drolles, n'en faisons pas a deux fois; il monta donc a tatons a la Chambre de ses filles & s'approcha du lit ou etoient les petits garcons, qui dormoient tous excepte le petit Poucet, qui eut bien peur lors qu'il sentit la main de l'Ogre qui luy tastoit la teste, comme il avoit taste celle de tous ses freres. L'Ogre qui sentit les Couronnes d'or; vrayment, dit il, j'allois faire la un bel ouvrage, je voy bien que je bus trop hier au soir. Il alla ensuite au lit de ses filles ou ayant senti les petits bonnets des garcons. Ah, les voila, dit-il nos gaillards? Travaillons hardiment; en disant ses mots, il coupa sans balancer la gorge a ses sept filles. Fort content de cette expedition, il alla se recoucher aupres de sa femme. Aussi-tost que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il reveilla ses freres, & leur dit de s'habiller promptement & de le suivre. Ils descendirent doucement dans le Jardin, & sauterent par dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant & sans scavoir ou ils alloient. L'Ogre s'estant eveille dit a sa femme, va-t'en la haut habiller ces petits droles d'hier au soir; l'Ogresse fut fort estonnee de la bonte de son mary, ne se doutant point de la maniere qu'il entendoit qu'elle les habillast, & croyant qu'il luy ordonnoit de les aller vestir, elle monta en haut ou elle fut bien surprise lorsqu'elle apercut ses sept filles egorgees & nageant dans leur sang. Elle commenca par s'evanoueir (car c'est le premier expedient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres.) L'Ogre craignant que sa femme ne fut trop longtemps a faire la besongne dont il l'avoit chargee, monta en haut pour luy aider. Il ne fut pas moins estonne que sa femme lors qu'il vit cet affreux spectacle. Ah, qu'ay-je fait, s'ecria-t-il, ils me le payeront les malheureux, & tout a l'heure. Il jetta aussi-tost une potee d'eau dans le nez de sa femme, & l'ayant fait revenir, donne-moy viste mes bottes de sept lieues, luy dit-il, afin que j'aille les attraper. Il se mit en campagne, & apres avoir couru bien loin de tous costes, enfin il entra dans le chemin ou marchoient ces pauvres enfans qui n'etoient plus qu'a cent pas du logis de leur pere. Ils virent l'Ogre qui alloit de montagne en montagne, & qui traversoit des rivieres aussi aisement qu'il auroit fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet qui vit un Rocher creux proche le lieu ou ils estoient, y fit cacher ses six freres, & s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'Ogre deviendroit. L'Ogre qui se trouvoit fort las du long chemin qu'il avoit fait inutilement, (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme,) voulut se reposer, & par hazard il alla s'asseoir sur la roche ou les petits garcons s'estoient cachez. Comme il n'en pouvoit plus de fatigue, il s'endormit apres s'estre repose quelque temps; & vint a ronfler si effroyablement, que les pauvres enfans n'en eurent pas moins de peur, que quand il tenoit son grand Couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, & dit a ses freres de s'enfuir promptement a la maison, pendant que l'Ogre dormoit bien fort, & qu'ils ne se missent point en peine de luy. Ils crurent son conseil & gagnerent viste la maison. Le petit Poucet s'estant approche de l'Ogre, luy tira doucement ses bottes, & les mit aussi-tost; les bottes estoient fort grandes & fort larges; mais comme elles estoient Fees, elles avoient le don de s'agrandir & de s'appetisser selon la jambe de celuy qui les chaussoit, de sorte qu'elles se trouverent aussi justes a ses pieds & a ses jambes que si elles avoient este faites pour luy. Il alla droit a la maison de l'Ogre ou il trouva sa femme qui pleuroit aupres de ses filles egorgees. Vostre mari, luy dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a este pris par une troupe de Voleurs qui out jure de le tuer s'il ne leur donne tout son or & tout son argent. Dans le moment qu'ils luy tenoient le poignard sur la gorge, il m'a aperceu & m'a prie de vous venir avertir de l'estat ou il est, & de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir, parcequ'autrement ils le tueront sans misericorde: Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voila pour faire diligence, & aussi afin que vous ne croyez pas que je sois un affronteur. La bonne femme fort effrayee luy donna aussi-tost tout ce qu'elle avoit; car cet Ogre ne laissoit pas d'estre fort bon mari, quoy qu'il mangeast les petits enfans. Le petit Poucet estant donc charge de toutes les richesses de l'Ogre s'en revint au logis de son pere, ou il fut receu avec bien de la joye.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'acord de cette derniere circonstance, & qui pretendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol a l'Ogre; qu'a la verite, il n'avoit pas fait conscience de luy prendre ses bottes de sept lieuees, parce qu'il ne s'en servoit que pour courir apres les petits enfans. Ces gens-la asseurent le scavoir de bonne part, & meme pour avoir bu & mange dans la maison du Bucheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chausse les bottes de l'Ogre, il s'en alla a la Cour, ou il scavoit qu'on estoit fort en peine d'une Armee, qui etoit a deux cens lieuees de-la, & du succes d'une Bataille qu'on avoit donnee. Il alla, disent-ils, trouver le Roi, & luy dit que s'il le souhaitoit, il luy rapporteroit des nouvelles de l'Armee avant la fin du jour. Le Roi luy promit une grosse somme d'argent s'il en venoit a bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles des le soir meme, & cette premiere course l'ayant fait connoitre, il gagnoit tout ce qu'il vouloit; car le Roi le payoit parfaitement bien pour porter ses ordres a l'Armee, & une infinite de Dames luy donnoient tout ce qu'il vouloit pour avoir des nouvelles de leurs Amans, & ce fut la son plus grand gain. Il se trouvoit quelques femmes qui le chargeoient de Lettres pour leur maris, mais elles le payoient si mal, & cela alloit a si peu de chose, qu'il ne daignoit mettre en ligne de compte ce qu'il gagnoit de ce cote-la. Apres avoir fait pendant quelque temps le metier de courier, & y avoir amasse beaucoup de bien, il revint chez son pere, ou il n'est pas possible d'imaginer la joye qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille a son aise. Il achepta des Offices de nouvelle creation pour son pere & pour ses freres; & par la il les etablit tous, & fit parfaitement bien sa Cour en meme-temps.
MORALITE.
_On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfans, Quand ils sont tous beaux, bien-faits & bien grands, Et d'un exterieur qui brille; Mais si l'un d'eux est foible ou ne dit mot, On le meprise, on le raille, on le pille, Quelquefois cependant c'est ce petit marmot Qui fera le bonheur de toute la famille._
FIN.
_Extrait du Privilege du Roy._
Par Grace & Privilege du Roy, Donne a Fontainebleau, le 28. Octobre 1696. Signe LOUVET, & Scele: Il est permis au Sieur P. DARMANCOUR, de faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, un Livre qui a pour titre, _Histoires ou Contes du temps passe, avec des Moralites_; & ce pendant le temps & espace de six annees consecutives, avec defense a tous Imprimeurs & Libraires de Notre Royaume, ou autres: d'Imprimer ou faire imprimer, vendre & distribueer ledit Livre sans son consentement, ou de ceux qui auront droit de lui; pendant ledit temps, sur les peines portees plus au long par ledit Privilege: Et ledit Sieur P. Darmancour a cede son Privilege a Claude Barbin, pour en joueir par luy, suivant l'accord fait entr'eux.
_Registre sur le Livre de la Communaute des Imprimeurs & Libraires de Paris le 11. Janvier 1697._
Signe, P. AUBOUIN, Syndic.
Les Exemplaires ont este fournis.
CONTES
_EN VERS_
PAR MR. PERRAULT,
DE L'ACADEMIE FRANCOISE.
TABLE.
_Preface_ p. 77
_Peau d'Asne, Conte_ p. 83
_Les Souhaits Ridicules, Conte_ p. 107
_Griselidis, Nouvelle_ p. 113
PREFACE.[100]
La maniere dont le public a recu les pieces de ce recueil, a mesure qu'elles lui ont ete donnees separement, est une espece d'assurance qu'elles ne lui deplairont pas, en paroissant toutes ensemble. Il est vrai que quelques personnes, qui affectent de paroitre graves, et qui ont assez d'esprit pour voir que ce sont des contes faits a plaisir, et que la matiere n'en est pas fort importante, les ont regardees avec mepris; mais on a eu la satisfaction de voir que les gens de bon gout n'en ont pas juge de la sorte.
Ils ont ete bien aises de remarquer que ces bagatelles n'etoient pas de pures bagatelles, qu'elles renfermoient une morale utile, et que le recit enjoue dont elles etoient enveloppees n'avoit ete choisi que pour les faire entrer plus agreablement dans l'esprit et d'une maniere qui instruisit et divertit tout ensemble. Cela devoit me suffire pour ne pas craindre le reproche de m'etre amuse a des choses frivoles. Mais, comme j'ai affaire a bien des gens qui ne se payent pas de raisons, et qui ne peuvent etre touches que par l'autorite et par l'exemple des anciens, je vais les satisfaire la-dessus.
Les fables milesiennes, si celebres parmi les Grecs, et qui ont fait les delices d'Athenes et de Rome, n'etoient pas d'une autre espece que les fables de ce recueil. L'histoire de la Matrone d'Ephese est de la meme nature que celle de Griselidis: ce sont l'une et l'autre des Nouvelles, c'est-a-dire des recits de choses qui peuvent etre arrivees et qui n'ont rien qui blesse absolument la vraisemblance. La fable de Psyche, ecrite par Lucien et par Apulee, est une fiction toute pure et un conte de vieille, comme celui de Peau d'Ane. Aussi voyons-nous qu'Apulee le fait raconter, par une vieille femme, a une jeune fille que des voleurs avoient enlevee, de meme que celui de Peau d'Ane est conte tous les jours a des enfants par leurs gouvernantes et par leurs grand'meres. La fable du laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir de faire, comme il lui plairoit, la pluie et le beau temps, et qui en usa de telle sorte qu'il ne recueillit que de la paille sans aucuns grains, parce qu'il n'avoit jamais demande ni vent, ni froid, ni neige, ni aucun temps semblable, chose necessaire cependant pour faire fructifier les plantes; cette fable, dis-je, est de meme genre que le conte des Souhaits ridicules, si ce n'est que l'un est serieux et l'autre comique; mais tous les deux vont a dire que les hommes ne connoissent pas ce qui leur convient, et sont plus heureuz d'etre conduits par la Providence, que si toutes choses leur succedoient selon qu'ils le desirent.
Je ne crois pas qu'ayant devant moi de si beaux modeles, dans la plus sage et la plus docte antiquite, on soit en droit de me faire aucun reproche. Je pretends meme que mes fables meritent mieux d'etre racontees que la plupart des contes anciens, et particulierement celui de la Matrone d'Ephese et celui de Psyche, si on les regarde du cote de la morale, chose principale dans toutes sortes de fables, et pour laquelle elles doivent avoir ete faites. Toute la moralite qu'on peut tirer de la Matrone d'Ephese est que souvent les femmes qui semblent les plus vertueuses le sont le moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point qui le soient veritablement.
Qui ne voit que cette morale est tres-mauvaise, et qu'elle ne va qu'a corrompre les femmes par le mauvais exemple, et a leur faire croire qu'en manquant a leur devoir elles ne font que suivre la voie commune? Il n'en est pas de meme de la morale de Griselidis, qui tend a porter les femmes a souffrir de leurs maris, et a faire voir qu'il n'y en a point de si brutal ni de si bizarre dont la patience d'une honnete femme ne puisse venir a bout.
A l'egard de la morale cachee dans la fable de Psyche, fable en elle-meme tres-agreable et tres-ingenieuse, je la comparerai avec celle de Peau d'Ane, quand je la saurai; mais, jusqu'ici, je n'ai pu la deviner. Je sais bien que Psyche signifie l'ame; mais je ne comprends point ce qu'il faut entendre par l'Amour, qui est amoureux de Psyche, c'est-a-dire de l'ame, et encore moins ce qu'on ajoute, que Psyche devoit etre heureuse tant qu'elle ne connoitroit point celui dont elle etoit aimee, qui etoit l'Amour; mais qu'elle seroit tres-malheureuse des le moment qu'elle viendroit a le connoitre: voila pour moi une enigme impenetrable. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette fable, de meme que la plupart de celles qui nous restent des anciens, n'ont ete faites que pour plaire, sans egard aux bonnes moeurs, qu'ils negligeoient beaucoup.