Part 12
Il arriva que le fils du Roi donna un bal, & qu'il en pria toutes les personnes de qualite: nos deux Demoiselles en furent aussi priees, car elles faisoient grande figure dans le Pays. Les voila bien aises & bien occupees a choisir les habits & les coeffures qui leur seieroient le mieux; nouvelle peine pour Cendrillon car c'estoit elle qui repassoit le linge de ses soeurs & qui godronoit leurs manchettes: on ne parloit que de la maniere dont on s'habilleroit. Moy, dit l'ainee, je mettray mon habit de velours rouge & ma garniture d'Angleterre. Moy, dit la cadette, je n'auray que ma juppe ordinaire; mais en recompense, je mettray mon manteau a fleurs d'or, & ma barriere de diamans, qui n'est pas des plus indifferentes. On envoya querir la bonne coeffeuse, pour dresser les cornettes a deux rangs, & on fit acheter des mouches de la bonne Faiseuse: elles appellerent Cendrillon pour luy demander son avis, car elle avoit le gout bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, & s'offrit mesme a les coeffer; ce qu'elles voulurent bien. En les coeffant, elles luy disoient, Cendrillon, serois-tu bien aise d'aller au Bal? Helas, Mesdemoiselles, vous vous mocquez de moy, ce n'est pas la ce qu'il me faut: tu as raison; on riroit bien, si on voyoit un Culcendron aller au Bal. Une autre que Cendrillon les auroit coeffees de travers; mais elle estoit bonne, & elle les coeffa parfaitement bien. Elles furent pres de deux jours sans manger, tant elles estoient transportees de joye: on rompit plus de douze lacets a force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, & elles estoient toujours devant leur miroir. Enfin l'heureux jour arriva, on partit, & Cendrillon les suivit des yeux le plus longtems qu'elle put; lors qu'elle ne les vit plus, elle se mit a pleurer. Sa Maraine qui la vit toute en pleurs, luy demanda ce qu'elle avoit: Je voudrois bien.... Je voudrois bien.... Elle pleuroit si fort qu'elle ne put achever: sa Maraine qui estoit Fee, luy dit, tu voudrois bien aller au Bal, n'est-ce pas; Helas ouy, dit Cendrillon en soupirant: He bien, seras tu bonne fille, dit sa Maraine, je t'y feray aller? Elle la mena dans sa chambre, & luy dit, va dans le jardin & apporte-moy une citroueille: Cendrillon alla aussi-tost cueillir la plus belle qu'elle put trouver, & la porta a sa Maraine, ne pouvant deviner comment cette citroueille la pourroit faire aller au Bal: sa Maraine la creusa, & n'ayant laisse que l'ecorce, la frappa de sa baguette, & la citroueille fut aussi-tost changee en un beau carosse tout dore. Ensuite elle alla regarder dans sa sourissiere, ou elle trouva six souris toutes en vie, elle dit a Cendrillon de lever un peu la trappe de la sourissiere, & a chaque souris qui sortoit, elle lui donnoit un coup de sa baguette, & la souris estoit aussi-tost changee en un beau cheval; ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommele: Comme elle estoit en peine de quoy elle feroit un Cocher, je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratiere, nous en ferons un Cocher: Tu as raison, dit sa Maraine, va voir: Cendrillon luy apporta la ratiere, ou il y avoit trois gros rats: La Fee en prit un d'entre les trois, a cause de sa maitresse barbe, & l'ayant touche, il fut change en un gros Cocher, qui avoit une des plus belles moustaches qu'on ait jamais veues. Ensuite elle luy dit, va dans le jardin, tu y trouveras six lezards derriere l'arrosoir, apporte-les-moy, elle ne les eut pas plutost apportez, que la Maraine les changea en six Laquais, qui monterent aussi-tost derriere le carosse avec leurs habits chamarez, & qui s'y tenoient attachez, comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie. La Fee dit alors a Cendrillon: He bien, voila de quoy aller au bal, n'es-tu pas bien aise? Ouy, mais est ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits: Sa Maraine ne fit que la toucher avec sa baguette, & en meme tems ses habits furent changez en des habits de drap d'or & d'argent, tout chamarez de pierreries: elle luy donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi paree, elle monta en carosse; mais sa Maraine luy recommanda sur toutes choses de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle demeuroit au Bal un moment davantage, son carosse redeviendroit citroueille, ses chevaux des souris, ses laquais des lezards, & que ses vieux habits reprendroient leur premiere forme. Elle promit a sa Maraine qu'elle ne manqueroit pas de sortir du Bal avant minuit: Elle part, ne se sentant pas de joye. Le Fils du Roi qu'on alla avertir, qu'il venoit d'arriver une grande Princesse qu'on ne connoissoit point, courut la recevoir; il luy donna la main a la descente du carosse, & la mena dans la salle ou estoit la compagnie: il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, & les violons ne joueerent plus, tant on estoit attentif a contempler les grandes beautez de cette inconnue: on n'entendoit qu'un bruit confus, ha, qu'elle est belle! le Roi meme tout vieux qu'il estoit, ne laissoit pas de la regarder, & de dire tout bas a la Reine, qu'il y avoit long-tems qu'il n'avoit vu une si belle & si aimable personne. Toutes les Dames estoient attentives a considerer sa coeffure et ses habits, pour en avoir des le lendemain de semblables, pourveu qu'il se trouvast des etoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles. Le Fils du Roi la mit a la place la plus honorable, & ensuite la prit pour la mener danser: elle danca avec tant de grace, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il estoit occupe a la considerer. Elle alla s'asseoir aupres de ses soeurs, & leur fit mille honnestetez: elle leur fit part des oranges & des citrons que le Prince luy avoit donnez; ce qui les estonna fort, car elles ne la connoissoient point. Lorsqu'elles causoient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts: elle fit aussi-tost une grande reverence a la compagnie, & s'en alla le plus viste qu'elle put. Des qu'elle fut arrivee, elle alla trouver sa Maraine, & apres l'avoir remerciee, elle luy dit qu'elle souhaiteroit bien aller encore le lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l'en avoit priee. Comme elle estoit occupee a raconter a sa Maraine tout ce qui s'etoit passe au Bal, les deux soeurs heurterent a la porte; Cendrillon leur alla ouvrir: Que vous estes longtems a revenir, leur dit-elle, en baillant, en se frottant les yeux, & en s'etendant comme si elle n'eust fait que de se reveiller: elle n'avoit cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'estoient quittees: Si tu estois venue au Bal, luy dit une de ses soeurs, tu ne t'y serois pas ennuyee: il y est venu la plus belle Princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilitez, elle nous a donne des oranges & des citrons. Cendrillon ne se sentoit pas de joye: elle leur demanda le nom de cette Princesse; mais elles luy repondirent qu'on ne la connoissoit pas, que le Fils du Roi en estoit fort en peine, & qu'il donneroit toutes choses au monde pour scavoir qui elle estoit. Cendrillon sourit & leur dit, elle estoit donc bien belle? Mon Dieu que vous estes heureuses, ne pourrois-je point la voir? Helas! Mademoiselle Javotte, prestez-moy votre habit jaune que vous mettez tous les jours: vraiment, dit Mademoiselle Javotte, je suis de cet avis, prestez vostre habit a un vilain Cucendron comme cela, il faudroit que je fusse bien folle. Cendrillon s'attendoit bien a ce refus, & elle en fut bien aise, car elle auroit este grandement embarrassee si sa soeur eut bien voulu luy prester son habit. Le lendemain les deux soeurs furent au Bal, & Cendrillon aussi, mais encore plus paree que la premiere fois. Le Fils du Roi fut toujours aupres d'elle, & ne cessa de luy conter des douceurs; la jeune Demoiselle ne s'ennuyoit point, & oublia ce que sa Maraine luy avoit recommande; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lors qu'elle ne croyoit pas qui fut encore onze heures: elle se leva & s'enfuit aussi legerement qu'auroit fait une biche: le Prince la suivit, mais il ne put l'attraper; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essouflee, sans carosse, sans laquais, & avec ses mechants habits, rien ne luy estant reste de toute sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avoit laisse tomber. On demanda aux Gardes de la porte du Palais s'ils n'avoient point veu sortir une Princesse; ils dirent qu'ils n'avoient vu sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vestue, & qui avoit plus l'air d'une Paysanne que d'une Demoiselle. Quand ses deux soeurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles s'estoient encore bien diverties, & si la belle Dame y avoit este: elles luy dirent que ouey, mais qu'elle s'estoit enfuye lorsque minuit avoit sonne, & si promptement qu'elle avoit laisse tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde; que le fils du Roy l'avoit ramassee, & qu'il n'avoit fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, & qu'assurement il estoit fort amoureux de la belle personne a qui appartenoit la petite pantoufle. Elles dirent vray, car peu de jours apres, le fils du Roy fit publier a son de trompe, qu'il epouseroit celle dont le pied serait bien juste a la pantoufle. On commenca a l'essayer aux Princesses, ensuite aux Duchesses, & a toute la Cour, mais inutilement: on la porta chez les deux soeurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir a bout. Cendrillon qui les regardoit, & qui reconnut sa pantoufle, dit en riant, que je voye si elle ne me seroit pas bonne: ses soeurs se mirent a rire & a se mocquer d'elle. Le Gentilhomme qui faisoit l'assay de la pantoufle ayant regarde attentivement Cendrillon, & la trouvant forte belle, dit que cela estoit juste, & qu'il avoit ordre de l'essayer a toutes les filles: il fit asseoir Cendrillon, & approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entroit sans peine, & qu'elle y estoit juste comme de cire. L'etonnement des deux soeurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit a son pied. La-dessus arriva la Maraine qui ayant donne un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.
Alors ses deux soeurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avoient veue au Bal. Elles se jetterent a ses pieds pour luy demander pardon de tous les mauvais traittemens qu'elles luy avoient fait souffrir. Cendrillon les releva, & leur dit en les embrassant, qu'elle leur pardonnoit de bon coeur, & qu'elle les prioit de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune Prince, paree comme elle estoit: il la trouva encore plus belle que jamais, & peu de jours apres il l'epousa. Cendrillon qui estoit aussi bonne que belle, fit loger ses deux soeurs au Palais, & les maria des le jour meme a deux grands Seigneurs de la Cour.
MORALITE.
_La beaute pour le sexe est un rare tresor, De l'admirer jamais on ne se lasse; Mais ce qu'on nomme bonne grace, Est sans prix, & vaut mieux encor._
_C'est ce qu'a Cendrillon fit avoir sa Maraine, En la dressant, en l'instruisant, Tant & si bien qu'elle en fit une Reine: (Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)_
_Belles, ce don vaut mieux que d'estre bien coeffees, Pour engager un coeur, pour en venir a bout, La bonne grace est le vrai don des Fees; Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout._
Autre Moralite.
_C'est sans doute un grand avantage, D'avoir de l'esprit, du courage, De la naissance, du bon sens, Et d'autres semblables talens, Qu'on recoit du Ciel en partage; Mais vous aurez beau les avoir, Pour vostre avancement ce seront choses vaines; Si vous n'avez, pour les faire valoir, Ou des parrains ou des maraines._
RIQUET
A LA HOUPPE.
_CONTE._
Il estoit une fois une Reine qui accoucha d'un fils, si laid & si mal fait, qu'on douta long-tems s'il avoit forme humaine. Une Fee qui se trouva a sa naissance, asseura qu'il ne laisseroit pas d'estre aimable, parce qu'il auroit beaucoup d'esprit; elle ajouta meme qu'il pourroit en vertu du don qu'elle venoit de luy faire, donner autant d'esprit qu'il en auroit, a la personne qu'il aimeroit le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui estoit bien affligee d'avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vray que cet enfant ne commenca pas plustost a parler, qu'il dit mille jolies choses, & qu'il avoit dans toutes ses actions je ne scay quoi de si spirituel, qu'on en estoit charme. J'oubliois de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la teste, ce qui fit qu'on le nomma Riquet a la houppe, car Riquet estoit le nom de la famille.