Part 16
On la menoit au Roi dans ce transport subit, Mais elle demanda qu'avant que de paraitre Devant son Seigneur & son Maitre On lui donnat le temps de prendre un autre habit, De cet habit, pour la verite dire, De tous cotez on s'appretoit a rire, Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartemens Et qu'elle eut traverse les salles Avec ses pompeux vetemens Dont les riches beautez n'eurent jamais d'egales, Que ses aimables cheveux blonds Melez de diamans dont la vive lumiere En faisoit autant de rayons, Que ses yeux bleus, grands, doux & longs, Qui pleins d'une Majeste fiere Ne regardent jamais sans plaire & sans blesser, Et que sa taille enfin si menuee & si fine Qu'avecque ses deux mains on eut pu l'embrasser, Montrerent leurs appas & leur grace divine; Des Dames de la Cour, & de leurs ornemens Tomberent tous les agremens.
Dans la joye & le bruit de toute l'Assemblee, Le bon Roi ne se sentoit pas De voir sa Bru posseder tant d'appas, La Reyne en etoit affolee, Et le Prince son cher Amant, De cent plaisirs l'ame comblee Succomboit sous le poids de son ravissement. Pour l'Hymen aussitot chacun prit ses mesures, Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour, Qui tous brillans de diverses parures Quitterent leurs Etats pour etre a ce-grand jour On en vit arriver des climats de l'Aurore, Montez sur de grands Elephans, Il en vint du rivage More, Qui plus noirs & plus laids encore, Faisoient peur aux petits enfans; Il en debarque & la Cour en abonde.
Mais nul Prince, nul Potentat, N'y parut avec tant d'eclat Que le Pere de l'Epousee, Qui d'elle autrefois amoureux Avoit avec le temps purifie les feux Dont son ame etoit embrasee, Il en avoit banni tout desir criminel Et de cette odieuse flamme Le peu qui restoit dans son ame N'en rendoit que plus vif son amour paternel. Des qu'il la vit, que benit soit le Ciel Qui veut bien que je te revoye, Ma chere enfant, dit-il, &, tout pleurant de joye Courut tendrement l'embrasser; Chacun a son bonheur voulut s'interesser, Et le futur Espoux etoit ravi d'apprendre Que d'un Roi si puissant il devenoit le Gendre. Dans ce moment la Maraine arriva Qui raconta toute l'histoire, Et par son recit acheva De combler Peau d'Asne de gloire.
Il n'est pas malaise de voir Que le but de ce conte est qu'un Enfant apprenne Qu'il vaut mieux s'exposer a la plus rude peine Que de manquer a son devoir.
Que la Vertu peut etre infortunee Mais qu'elle est toujours couronnee.
Que contre un fol amour & ses fougueux transports La Raison la plus forte est une foible digue, Et qu'il n'est point de si riches thresors Dont un Amant ne soit prodigue.
Que de l'eau claire & du pain bis Suffisent pour la nourriture De toute jeune Creature, Pourvu qu'elle ait de beaux habits.
Que sous le Ciel il n'est point de femelle Qui ne s'imagine etre belle, Et qui souvent ne s'imagine encor Que si des trois Beautez la fameuse querelle, S'etoit demelee avec elle Elle auroit eu la pomme d'or. Le Conte de Peau d'Asne est difficile a croire, Mais tant que dans le Monde on aura des Enfans, Des Meres & des Meres-grands, On en gardera la memoire.
LES SOUHAITS RIDICULES.
_CONTE._
A MADEMOISELLE DE LA C.
PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.
Si vous etiez moins raisonnable, Je me garderois bien de venir vous conter La folle & peu galante Fable, Que je m'en vais vous debiter. Une aune de Boudin en fournit la matiere. Une aune de Boudin, ma chere: Quelle pitie! c'est une horreur, S'ecrieroit une Pretieuse, Qui toujours tendre & serieuse, Ne veut ouir parler que d'affaires de coeur.
Mais vous, qui mieux qu'autre qui vive, Scavez charmer en racontant, Et dont l'expression est toujours si naive, Que l'on croit voir ce qu'on entend, Qui scavez que c'est la maniere Dont quelque chose est invente, Qui beaucoup plus que la matiere, De tout recit fait la beaute, Vous aimerez ma Fable & sa moralite; J'en ai, j'ose le dire, une assurance entiere.
Il etoit une fois un pauvre Bucheron, Qui las de sa penible vie, Avoit, disoit-il, grande envie De s'aller reposer aux bords de l'Acheron, Representant dans sa douleur profonde, Que depuis qu'il etoit au monde, Le Ciel cruel n'avoit jamais Voulu remplir un seul de ses souhaits.
Un jour que dans le bois il se mit a se plaindre, A lui la foudre en main Jupitre s'apparut. On auroit peine a bien depeindre La peur que le bonhomme en eut. Je ne veux rien, dit-il, en se jettant par terre, Point de souhaits, point de Tonnerre, Seigneur, demeurons but a but. Cesse d'avoir aucune crainte, Je viens, dit Jupiter, touche de ta complainte, Te faire voir le tort que tu me fais. Ecoute donc, je te promets, Moi qui du monde entier suis le Souverain Maitre, D'exaucer pleinnement les trois premiers souhaits Que tu voudras former sur quoi que ce puisse etre Voi ce qui peut te rendre heureux, Voi ce qui peut te satisfaire, Et comme ton bonheur depend tout de tes voeux, Songes y bien avant que de les faire.
A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta, Et le gay Bucheron embrassant sa falourde, Pour retourner chez lui sur son dos la jetta. Cette charge jamais ne lui parut moins lourde, Il ne faut pas, disoit-il en trottant, Dans tout ceci rien faire a la legere Il faut, le cas est important, En prendre avis de notre Menagere, C'a, dit-il en entrant sous son toit de feugere, Faisons, Fanchon, grand feu, grand'chere, Nous sommes riches desormais, Et nous n'avons qu'a faire des souhaits. La dessus fort au long tout se fait il lui conte. A ce recit, l'Epouse vive & prompte, Forma dans son esprit mille vastes projets, Mais considerant l'importance De s'y conduire avec prudence, Blaise, mon cher Ami, dit-elle a son Epoux, Ne gatons rien par notre impatience, Examinons bien entre nous Ce qu'il faut faire en pareille occurrence. Remettons a demain notre premier souhait, Et consultons notre chevet. Je l'entens bien ainsi, dit le bonhomme Blaise, Mais va tirer du vin derriere ces fagots. A son retour il but, &, gouetant a son aise Pres d'un grand feu la douceur du repos, Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise, Pendant que nous avons une si bonne braise, Une aune de Boudin viendroit bien a propos. A peine acheva-t-il de prononcer ces mots, Que sa Femme apperceut, grandement etonnee, Un Boudin fort long, qui partant D'un des coins de la cheminee, S'approchoit d'elle en serpentant. Elle fit un cri dans l'instant, Mais jugeant que cette avanture Avoit pour cause le souhait Que par betise toute pure Son homme imprudent avoit fait, Il n'est point de pouille, ni d'injure, Que de depit & de couroux Elle ne dit a son Epoux.
Quand on peut, disoit-elle, obtenir un Empire, De l'or, des Perles, des Rubis, Des Diamans, de beaux Habits, Est-ce alors du Boudin qu'il faut que l'on desire? Eh bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal place mon choix. J'ai commis une faute enorme, Je ferai mieux une autrefois. Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme. Pour faire un tel souhait, il faut etre bien Boeuf. L'Epoux plus d'une fois emporte de colere Pensa faire tout bas le souhait d'etre Veuf, Et peut-etre entre nous ne pouvoit-il mieux faire. Les hommes, disoit-il, pour souffrir sont bien nez. Peste soit du Boudin, & du Boudin encore. Plut a Dieu, maudite Pecore, Qu'il te pendit au bout du nez!
La Priere aussitot du Ciel fut ecoutee, Et des que le Mari la parole lacha Au nez de l'Epouse irritee L'Aune de Boudin s'attacha. Ce prodige impreveu grandement le facha. La Femme etoit jolie, elle avoit bonne grace, Et pour dire sans fard la verite du fait, Cet ornement en cette place Ne faisoit pas un bon effet, Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage Et lui fermant la bouche a tout moment Il l'empechoit de parler aisement, Pour un Epoux merveilleux avantage. Je pourrois bien, disoit-il a part soi Pour me dedommager d'un malheur si funeste, Avec le souhait qui me reste Tout d'un plein saut me faire Roi, Rien n'egale, il est vrai, la grandeur Souveraine, Mais encore faut-il songer Comment seroit faite la Reine, Et dans quelle douleur ce seroit la plonger, De l'aller placer sur un Trone Avec un nez plus long qu'une aune. Il faut l'ecouter sur cela; Et qu'elle meme elle soit la Maitresse De devenir une grande Princesse, En conservant l'horrible nez qu'elle a, Ou de demeurer Bucheronne, Avec un nez comme une autre personne, Et tel qu'elle l'avoit avant ce malheur-la.
La chose bien examinee, Quoi qu'elle sceut d'un Sceptre & le prix & l'effet, Et que quand on est couronnee On a toujours le nez bien fait, Comme au desir de plaire il n'est rien qui ne cede, Elle aima mieux garder son Bavolet, Que d'etre Reine & d'etre laide. Ainsi le Bucheron ne changea point d'etat; Il ne devint point Potentat, D'ecus il n'emplit point sa Bourse, Trop heureux d'employer le souhait qui restoit, Fraile bonheur, pauvre ressource, A remettre sa Femme en l'etat qu'elle etoit; Tant il est vrai qu'aux hommes miserables, Aveugles, imprudens, inquiets, variables, Pas n'appartient de faire des souhaits, Et que peu d'entre eux sont capables De bien user des dons que le Ciel leur a faits.
GRISELIDIS.
_NOUVELLE._
PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.
A MADEMOISELLE ----
En vous offrant, jeune & sage Beaute Ce modele de patience, Je ne me suis jamais flatte Que par vous de tout point il seroit imite C'en seroit trop en conscience.
Mais Paris ou l'homme est poli, Ou le beau sexe ne pour plaire Trouve son bonheur accompli, De tous cotez est si rempli D'Exemples du vice contraire, Qu'on ne peut en toute saison Pour s'en garder ou s'en defaire, Avoir trop de contrepoison.
Une Dame aussi patiente Que celle dont ici je releve le prix, Seroit par tout une chose etonnante. Mais ce seroit un prodige a Paris. Les femmes y sont souveraines, Tout s'y regle selon leurs voeux, Enfin c'est un climat heureux Qui n'est habite que de Reines.
Ainsi je voi que de toutes facons, Griselidis y sera peu prisee, Et qu'elle y donnera matiere de risee, Par ses trop antiques lecons.
Ce n'est pas que la patience Ne soit une vertu des Dames de Paris, Mais, par un long usage elles ont la science De la faire exercer par leurs propres Maris.
* * * * *
Au pie des celebres Montagnes Ou le Po s'echappant de dessous ses roseaux, Va dans le sein des prochaines Campagnes, Promener ses naissantes eaux, Vivoit un jeune et vaillant Prince, Les delices de sa Province. Le Ciel en le formant, sur lui tout a la fois, Versa ce qu'il a de plus rare, Ce qu'entre ses Amis d'ordinaire il separe, Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois.
Comble de tous les dons & du corps & de l'Ame, Il fut robuste, adroit, propre au metier de Mars, Et par l'instinct secret d'une divine flame, Avec ardeur il aima les beaux arts. Il aima les combats, il aima la Victoire, Les grands projets, les actes Valeureux, Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'Histoire; Mais son coeur tendre & genereux Fut encor plus sensible a la solide gloire De rendre ses peuples heureux. Ce temperament Heroique Fut obscurci d'une sombre vapeur Qui chagrine & melancolique, Lui faisoit voir dans le fond de son Coeur, Tout le beau sexe infidelle & trompeur. Dans la femme, ou brilloit le plus rare merite, Il voyoit une ame hipocrite, Un Esprit d'orgueil enivre, Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspire Qu'a prendre un souverain Empire Sur l'Homme malheureux qui lui sera livre.
Le frequent usage du Monde, Ou l'on ne voit qu'Epoux subjuguez ou trahis, Joint a l'air jaloux du Pais, Accrut encor cette haine profonde. Il jura donc plus d'une fois Que quand meme le Ciel pour lui plein de tendresse, Formeroit une autre Lucrece, Jamais de l'himenee il ne suivroit les Loix. Ainsi, quand le matin, qu'il donnoit aux affaires, Il avoit regle sagement Toutes les choses necessaires Au bonheur du Gouvernement, Que du foible orphelin, de la veuve oppressee, Il avoit conserve les droits, Ou banni quelque impot qu'une guerre forcee Avoit introduit autrefois; L'autre moitie de la journee A la Chasse etoit destinee, Ou les Sangliers & les Ours, Malgre leur fureur & leurs Armes Lui donnoient encor moins d'allarmes Que le sexe charmant qu'il evitoit toujours.
Cependant ses sujets que leur interet presse De s'asseurer d'un Successeur Qui les gouverne un jour avec meme douceur, A leur donner un fils le convioient sans cesse.
Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corps Pour faire leurs derniers efforts; Un Orateur d'une grave apparence, Et le meilleur qui fut alors, Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence Il marqua leur desir pressant De voir sortir du Prince une heureuse Lignee Qui rendit a jamais leur Etat florissant, Il lui dit meme en finissant Qu'il voyoit un astre naissant Issu de son chaste hymenee Qui faisoit palir le croissant.
D'un ton plus simple & d'une voix moins forte Le Prince a ses sujets repondit de la sorte.
Le zele ardent, dont je voi qu'en ce jour Vous me portez aux noeuds du mariage, Me fait plaisir, & m'est de votre Amour Un agreable temoignage; J'en suis sensiblement touche, Et voudrais des demain pouvoir vous satisfaire Mais a mon sens l'Hymen est une affaire Ou plus l'homme est prudent, plus il est empeche. Observez bien toutes les jeunes filles; Tant qu'elles sont au sein de leurs familles Ce n'est que vertu, que bonte, Que pudeur, que sincerite; Mais sitot que le mariage Au deguisement a mis fin, Et qu'ayant fixe leur destin Il n'importe plus d'etre sage, Elles quittent leur personnage, Non sans avoir beaucoup pati, Et chacune dans son menage Selon son gre prend son parti.
L'une d'humeur chagrine, & que rien ne recree, Devient une devote outree, Qui crie & gronde a tous momens, L'autre se faconne en Coquette, Qui sans cesse ecoute ou caquette, Et n'a jamais assez d'Amans; Celle ci des beaux arts follement curieuse, De tout decide avec hauteur, Et critiquant le plus habile autheur, Prend la forme de Precieuse; Cette autre s'erige en joueeuse, Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix, Et meme jusqu'a ses habits. Dans la diversite des routes qu'elles tiennent Il n'est qu'une chose ou je voi Qu'enfin toutes elles conviennent, C'est de vouloir donner la Loi.
Or je suis convaincu que dans le mariage On ne peut jamais vivre heureux, Quand on y commande tous deux. Si donc vous souhaittez qu'a l'Himen je m'engage, Cherchez une jeune Beaute Sans orgueil & sans vanite, D'une obeissance achevee, D'une patience eprouvee, Et qui n'ait point de volonte, Je la prendrai quand vous l'aurez trouvee.
Le prince, ayant mis fin a ce discours moral, Monte brusquement a cheval, Et court joindre a perte d'haleine Sa meutte qui l'attend au milieu de la plaine.
Apres avoir passe des pres & des guerets, Il trouve ses chasseurs couchez sur l'herbe verte Tous se levent, & tous alerte, Font trembler de leurs cors les hotes des forets. Des chiens courans, l'abboyante famille, Deca, de la, parmi le chaume brille, Et les Limiers a l'oeil ardent Qui du fort de la bete a leur poste reviennent, Entrainent en les regardant Les forts valets qui les retiennent.
S'etant instruit par un des siens Si tout est pret, si l'on est sur la trace Il ordonne aussitot qu'on commence la chasse, Et fait donner le Cerf aux chiens. Le son des cors qui retentissent, Le bruit des chevaux qui hennissent Et des chiens animez les penetrans abois, Remplissent la foret de tumulte & de trouble, Et pendant que l'echo sans cesse les redouble, S'enfoncent avec eux dans les plus creux du bois.
Le Prince par hasard ou par sa destinee, Prit une route detournee Ou nul des chasseurs ne le suit; Plus il court, plus il s'en separe: Enfin, a tel point il s'egare, Que des chiens & des cors il n'entend plus le bruit.
L'Endroit ou le mena sa bijarre avanture, Clair de ruisseaux & sombre de verdure, Saisissoit les Esprits d'une secrette horreur; La simple & naive nature S'y faisoit voir & si belle & si pure, Que mille fois il benit son erreur.
Rempli des douces reveries Qu'inspirent les grands bois, les eaux & les prairies, Il sent soudain frapper & son coeur & ses yeux Par l'objet le plus agreable, Le plus doux & le plus aimable Qu'il eut jamais vu sous les Cieux. C'etoit une jeune Bergere Qui filoit aux bords d'un ruisseau, Et qui conduisant son troupeau, D'une main sage & menagere Tournoit son agile fuzeau. Elle auroit pu dompter les coeurs les plus sauvages; Des Lys, son teint a la blancheur, Et sa naturelle fraicheur S'etoit toujours sauvee a l'ombre des boccages: Sa bouche, de l'enfance avoit tout l'agrement, Et ses yeux qu'adoucit une brune paupiere, Plus bleus que n'est le firmament, Avoient aussi plus de lumiere.
Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant, Contemple les beautez dont son Ame est emeuee, Mais le bruit qu'il fait en passant De la belle sur lui fit detourner la veuee; Des qu'elle se vit appercuee, D'un brillant incarnat la prompte & vive ardeur, De son beau teint redoubla la splendeur, Et sur son visage epandeuee, Y fit triompher la pudeur.
Sous le voile innocent de cette honte aimable, Le Prince decouvrit une simplicite, Une douceur, une sincerite, Dont il croyoit le beau sexe incapable, Et qu'il voyait dans toute leur beaute.
Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle, Il s'approche interdit, & plus timide qu'elle, Lui dit d'une tremblante voix, Que de tous ses veneurs il a perdu la trace, Et lui demande si la chasse N'a point passe quelque part dans le bois. Rien n'a paru, Seigneur, dans cette solitude, Dit-elle, & nul ici que vous seul n'est venu; Mais n'ayez point d'inquietude, Je remettrai vos pas sur un chemin connu.
De mon heureuse destinee Je ne puis, lui dit-il, trop rendre grace aux Dieux, Depuis long-tems je frequente ces lieux, Mais j'avois ignore jusqu'a cette journee Ce qu'ils ont de plus precieux.
Dans ce tems elle voit que le Prince se baisse Sur le moitte bord du ruisseau, Pour etancher dans le cours de son eau La soif ardente qui le presse; Seigneur, attendez un moment, Dit-elle, & courant promptement Vers sa cabane, elle y prend une tasse, Qu'avec joye & de bonne grace, Elle presente a ce nouvel Amant.
Les vases precieux de cristal & d'agathe Ou l'or en mille endroits eclatte, Et qu'un art curieux avec soin faconna: N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile, Tant de beaute que le vase d'argile Que la Bergere lui donna.
Cependant pour trouver une route facile, Qui mene le Prince a la Ville, Ils traversent des bois, des rochers escarpez Et de torrents entrecoupez, Le Prince n'entre point dans de route nouvelle Sans en bien observer, tous les lieux d'alentour; Et son ingenieux Amour Qui songeoit au retour En fit une carte fidelle. Dans un boccage sombre & frais Enfin la Bergere le meine, Ou, de dessous ses branchages epais Il voit au loin dans le sein de la plaine Les toits dorez de son riche Palais.
S'etant separe de la Belle, Touche d'une vive douleur, A pas lents il s'eloigne d'elle Charge du trait qui lui perce le coeur. Le souvenir de sa tendre avanture, Avec plaisir le conduisit chez lui, Mais des le lendemain il sentit sa blessure, Et se vit accable de tristesse & d'ennui.
Des qu'il le peut il retourne a la chasse, Ou de sa suite adroitement Il s'echappe & se debarrasse Pour s'egarer heureusement. Des arbres & des monts les cimes elevees. Qu'avec grand soin il avoit observees, Et les avis secrets de son fidelle amour, Le guiderent si bien que malgre les traverses, De cent routes diverses, De sa jeune Bergere il trouva le sejour. Il scut qu'elle n'a plus que son pere avec elle, Que Griselidis on l'appelle, Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis, Et que de leur toison qu'elle seule elle file, Sans avoir recours a la Ville, Ils font eux-memes leurs habits.
Plus il la voit plus il s'enflame Des vives beautez de son ame. Il connoit en voyant tant de dons precieux, Que si sa Bergere est si belle, C'est qu'une legere etincelle, De l'esprit qui l'anime a passe dans ses yeux.
Il ressent une joye extreme, D'avoir si bien place ses premieres amours, Ainsi sans plus tarder, il fit des le jour meme Assembler son Conseil & lui tint ce discours.
Enfin aux Loix de l'hymenee Suivant vos voeux je me vais engager, Je ne prens point ma femme en pais etranger. Je la prends parmi vous, belle, sage, bien nee, Ainsi que mes ayeux ont fait plus d'une fois, Mais j'attendrai cette grande journee A vous informer de mon choix.
Des que la nouvelle fut scuee, Partout elle fut repandue. On ne peut dire avec combien d'ardeur L'allegresse publique De tous cotez s'explique; Le plus content fut l'Orateur, Qui par son discours pathetique Croyoit d'un si grand bien etre l'unique Auteur, Qu'il se trouvoit homme de consequence! Rien ne peut resister a la grande eloquence, Disoit-il sans cesse en son coeur.
Le plaisir fut de voir le travail inutile, Des Belles de toute la Ville Pour s'attirer & meriter le choix Du Prince leur Seigneur, q'un air chaste & modeste, Charmoit uniquement & plus que tout le reste, Ainsi qu'il l'avoit dit cent fois.
D'habit & de maintien toutes elles changerent, D'un ton devot elles tousserent, Elles radoucirent leurs voix, De demi pied les coeffures baisserent, La gorge se couvrit, les manches s'allongerent, A peine on leur voyoit le petit bout des doigts.
Dans la Ville avec diligence, Pour l'hymen dont le jour s'avance, On voit travailler tous les arts, Ici se font de magnifiques chars D'une forme toute nouvelle, Si beaux & si bien inventez, Que l'or qui par tout etincelle, En fait la moindre des beautez.
La, pour voir aisement & sans aucun obstacle, Toute la pompe du spectacle, On dresse de longs echaffaux, Ici de grands Arcs triomphaux, Ou du Prince guerrier se celebre la gloire, Et de l'amour sur lui l'eclatante victoire.
La sont forgez d'un art industrieux, Ces feux qui par les coups d'un innocent Tonnerre, En effrayant la Terre, De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.
La d'un ballet ingenieux Se concerte avec soin l'agreable folie, Et la d'un Opera peuple de mille dieux, Le plus beau que jamais ait produit l'Italie, On entend repeter les Airs melodieux.
Enfin, du fameux hymene, Arriva la grande journee.
Sur le fond d'un Ciel vif & pur, A peine l'Aurore vermeille, Confondoit l'or avec l'azur, Que par tout en sursaut le beau sexe s'eveille; Le peuple curieux s'epand de tous cotez, En differens endroits des Guardes sont postez, Pour contenir la populace, Et la contraindre a faire place. Tout le Palais retentit de clairons, De flutes, de hautbois, de rustiques musettes, Et l'on n'entend aux environs Que des tambours & des trompettes. Enfin le Prince sort entoure de sa Cour, Il s'eleve un long cri de joye, Mais on est bien surpris quand au premier detour, De la foret prochaine on voit qu'il prend la voye, Ainsi qu'il faisoit chaque jour. Voila, dit-on, son penchant qui l'emporte, Et de ses passions, en depit de l'amour, La Chasse est toujours la plus forte.