Part 15
Il n'en est pas de meme des Contes que nos aieux ont inventes pour leurs enfants. Ils ne les ont pas contes avec l'elegance et les agrements dont les Grecs et les Romains ont orne leurs fables; mais ils ont toujours eu un tres-grand soin que leurs contes renfermassent une morale louable et instructive. Partout la vertu y est recompensee, et partout le vice y est puni. Ils tendent tous a faire voir l'avantage qu'il y a d'etre honnete, patient, avise, laborieux, obeissant, et le mal qui arrive a ceux qui ne le sont pas.
Tantot ce sont des fees qui donnent pour don a une jeune fille qui leur aura repondu avec civilite, qu'a chaque parole qu'elle dira, il lui sortira de la bouche un diamant ou une perle; et, a une autre fille qui leur aura repondu brutalement, qu'a chaque parole il lui sortira de la bouche une grenouille ou un crapaud. Tantot ce sont des enfants qui, pour avoir bien obei a leur pere et a leur mere, deviennent grands seigneurs; ou d'autres qui, ayant ete vicieux et desobeissans, sont tombes dans des malheurs epouvantables.
Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le desir de ressembler a ceux qu'ils voient devenir heureux, et en meme temps la crainte des malheurs ou les mechans sont tombes par leur mechancete. N'est-il pas louable a des peres et a des meres, lorsque leurs enfants ne sont pas encore capables de gouter les verites solides et denuees de tout agrement, de les leur faire aimer, et, si cela se peut dire, de les leur faire avaler, en les enveloppant dans des recits agreables et proportionnes a la foiblesse de leur age! Il n'est pas croyable avec quelle avidite ces ames innocentes, et dont rien n'a encore corrompu la droiture naturelle, recoivent ces instructions cachees; on les voit dans la tristesse et dans l'abattement tant que le heros ou l'heroine du conte sont dans le malheur, et s'ecrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive; de meme qu'apres avoir souffert impatiemment la prosperite du mechant ou de la mechante, ils sont ravis de les voir enfin punis comme ils le meritent. Ce sont des semences qu'on jette, qui ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais dont il ne manque guere d'eclore de bonnes inclinations.
J'aurois pu rendre mes contes plus agreables, en y melant certaines choses un peu libres dont on a accoutume de les egayer; mais le desir de plaire ne m'a jamais assez tente pour violer une loi que je me suis imposee, de ne rien ecrire qui put blesser ou la pudeur, ou la bienseance. Voici un madrigal qu'une jeune demoiselle de beaucoup d'esprit a compose sur ce sujet, et qu'elle a ecrit au-dessous du conte de Peau d'Ane que je lui avois envoye:
Le conte de Peau d'Ane est ici raconte Avec tant de naivete, Qu'il ne m'a pas moins divertie Que quand, aupres du feu, ma nourrice ou ma mie Tenoient en le faisant mon esprit enchante. On y voit par endroits quelques traits de satire, Mais qui, sans fiel et sans malignite, A tous egalement font du plaisir a lire. Ce qui me plait encor dans sa simple douceur C'est qu'il divertit et fait rire, Sans que mere, epoux, confesseur, Y puissent trouver a redire.
[Footnote 100: From the Griselidis of 1695.]
PEAU D'ASNE.
_CONTE._
A MADAME LA MARQUISE DE L.
PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.
Il est des gens de qui l'esprit guinde, Sous un front jamais deride Ne souffre, n'approuve & n'estime Que le pompeux & le sublime; Pour moi, j'ose poser en fait Qu'en de certains momens l'esprit le plus parfait Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes; Et qu'il est des tems & des lieux Ou le grave & le serieux Ne vallent pas d'agreables sornettes. Pourquoi faut-il s'emerveiller Que la Raison la mieux sensee, Lasse souvent de trop veiller, Par des contes d'Ogre[101] & de Fee Ingenieusement bercee, Prenne plaisir a sommeiller, Sans craindre donc qu'on me condamne De mal employer mon loisir, Je vais, pour contenter votre juste desir, Vous conter tout au long l'histoire de Peau D'Asne.
[Footnote 101: Homme Sauvage qui mangeoit les petits enfans.]
* * * * *
Il etoit une fois un Roi Le plus grand qui fut sur la Terre, Aimable en Paix, terrible en Guerre, Seul enfin comparable a soi: Ses voisins le craignoient, ses Etats etoient calmes, Et l'on voyoit de toutes parts Fleurir, a l'ombre de ses palmes Et les Vertus & les beaux Arts. Son aimable Moitie, sa Compagne fidelle, Etoit si charmante & si belle, Avoit l'esprit si commode & si doux Qu'il etoit encor avec elle Moins heureux Roi qu'heureux espoux. De leur tendre & chaste Hymenee, Plein de douceur & d'agrement Avec tant de vertus une fille etoit nee, Qu'ils se consoloient aisement De n'avoir pas de plus ample lignee.
Dans son vaste & riche Palais, Ce n'etoit que magnificence, Partout y fourmilloit une vive abondance De Courtisans & de Valets; Il avoit dans son Escurie Grands & petits chevaux de toutes les facons, Couverts de beaux caparacons Roides d'or & de broderie; Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrant C'est qu'au lieu plus apparent, Un maitre Asne etailloit ses deux grandes oreilles, Cette injustice vous surprend, Mais, lorsque vous scaurez ses vertus nompareilles, Vous ne trouverez pas que l'honneur fut trop grand. Tel et si net le forma la Nature Qu'il ne faisoit jamais d'ordure, Mais bien beaux Ecus au soleil Et Loueis de toute maniere Qu'on alloit recueillir sur la blonde litiere Tous les matins a son reveil.
Or le Ciel qui par fois se lasse De rendre les hommes contents, Qui toujours a ses biens mele quelque disgrace Ainsi que la pluye au beau tems, Permit qu'une aspre maladie Tout a coup de la Reine attaquat les beaux jours. Par tout on cherche du secours, Mais ni la Faculte qui le Grec etudie, Ni les Charlatans ayant cours, Ne purent tous ensemble arreter l'incendie Que la fievre allumoit en s'augmentant toujours.
Arrivee a sa derniere heure, Elle dit au Roi son epoux Trouvez bon qu'avant que je meure, J'exige une chose de vous C'est que s'il vous prenoit envie De vous remarier quand je n'y serai plus... --Ha! dit le Roi, ces soins sont superflus, Je n'y songerai de ma vie, Soyez en repos la dessus. Je le croi bien, reprit la Reine, Si j'en prens a temoin votre amour vehement, Mais pour m'en rendre plus certaine Je veux avoir votre serment, Adouci toute fois par ce temperamment Que si vous rencontrez une femme plus belle, Mieux faite & plus sage que moi, Vous pourrez franchement lui donner votre foi Et vous marier avec elle: Sa confiance en ses attraits Lui faisoit regarder une telle promesse Comme un serment surpris avec adresse De ne se marier jamais. Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmes Tout ce que la Reine voulut; La Reine entre ses bras mourut, Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes. A l'ouir sanglotter & les nuits & les jours, On jugea que son deueil ne lui durerait guerre Et qu'il pleuroit ses defuntes Amours Comme un homme presse qui veut sortir d'affaire. On ne se trompa point. Au bout de quelques mois Il voulut proceder a faire un nouveau choix; Mais ce n'etoit pas chose aisee, Il falloit garder son serment Et que la nouvelle Epousee Eut plus d'attraits & d'agrement Que celle qu'on venoit de mettre au monument.
Ni la Cour en beautez fertile, Ni la Campagne, ni la Ville, Ni les Royaumes d'alentour Dont on alla faire le tour, N'en purent fournir une telle, L'Infante seule etoit plus belle Et possedoit certains tendres appas Que la deffunte n'avoit pas. Le Roy le remarqua lui-meme Et brulant d'un amour extreme Alla follement s'aviser Que par cette raison il devoit l'epouser. Il trouva meme un Casuiste Qui jugea que le cas se pouvoit proposer; Mais la jeune Princesse triste D'oueir parler d'un tel amour, Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.
De mille chagrins l'ame pleine Elle alla trouver sa Maraine, Loin dans une grotte a l'ecart De Nacre & de Corail richement etoffee; C'etoit une admirable Fee Qui n'eut jamais de pareille en son Art. Il n'est pas besoin qu'on vous die Ce qu'etoit une Fee en ces bienheureux tems, Car je suis sur que votre Mie Vous l'aura dit dez vos plus jeunes ans.
Je scay, dit-elle, en voyant la Princesse Ce qui vous fait venir ici, Je sais de votre coeur la profonde tristesse Mais avec moi n'ayez plus de souci. Il n'est rien qui vous puisse nuire Pourvu qu'a mes conseils vous vous laissiez conduire, Votre Pere, il est vrai, voudroit vous epouser; Ecouter sa folle demande Seroit une faute bien grande Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne Pour rendre vos desirs contents, Avant qu'a son amour votre coeur s'abandonne Une Robe qui soit de la couleur du Tems. Malgre tout son pouvoir et toute sa richesse, Quoi que le Ciel en tout favorise ses voeux, Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.
Aussi-tot la jeune Princesse L'alla dire en tremblant a son Pere amoureux Qui dans le moment fit entendre Aux Tailleurs les plus importans Que s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire attendre, Une robe qui fut de la couleur du Temps, Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroit Tous pendre.
Le second jour ne luisoit pas encor Qu'on apporta la robe desiree; Le plus beau bleu de l'Empiree N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or D'une couleur plus azuree. De joye & de douleur l'Infante penetree Ne scait que dire ni comment Se derober a son engagement. Princesse demandez-en une, Lui dit sa Maraine tout bas, Qui plus brillante & moins commune, Soit de la couleur de la Lune Il ne vous la donnera pas. A peine la Princesse en eut fait la demande Que le Roi dit a son Brodeur, Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.
Le riche habillement fut fait au jour marque Tel que le Roy s'en etoit explique Dans les Cieux ou la Nuit a deploye ses voiles, La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent Lors meme qu'au milieu de son cours diligent Sa plus vive clarte fait palir les etoiles.
La Princesse admirant ce merveilleux habit Estoit a consentir presque deliberee, Mais, par sa Maraine inspiree Au Prince amoureux elle dit, Je ne scaurois etre contente Que je n'aye une Robe encore plus brillante Et de la couleur du Soleil; Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareil Fit venir aussi-tot un riche Lapidaire Et lui commanda de la faire D'un superbe tissu d'or & de diamans, Disant que s'il manquoit a le bien satisfaire, Il le feroit mourir au milieu des tourmens. Le Prince fut exempt de s'en donner la peine, Car l'ouvrier industrieux, Avant la fin de la semaine Fit apporter l'ouvrage precieux Si beau, si vif, si radieux Que le blond Amant de Climene Lorsque sur la voute des Cieux Dans son char d'or il se promene D'un plus brillant eclat n'ebloueit pas les yeux.
L'Infante que ces dons achevent de confondre A son Pere, a son Roi ne scait plus que repondre; Sa Maraine aussi-tot la prenant par la main, Il ne faut pas, lui dit-elle a l'oreille, Demeurer en si beau chemin, Est-ce une si grande merveille Que tous ces dons que vous en recevez Tant qu'il aura l'Asne que vous scavez Qui d'ecus d'or sans cesse emplit sa bource; Demandez-lui la peau de ce rare Animal, Comme il est toute sa resource, Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.
Cette Fee etoit bien scavante, Et cependant elle ignoroit encor Que l'amour violent pourvu qu'on le contente, Conte pour rien l'argent & l'or; La peau fut galamment aussi tot accordee Que l'Infante l'eut demandee.
Cette Peau quand on l'apporta Terriblement l'epouvanta Et la fit de son sort amerement se plaindre, Sa Maraine survint & lui representa Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre; Qu'il faut laisser penser au Roy Qu'elle est tout a fait disposee A subir avec lui la conjugale Loi; Mais qu'au meme moment seule & bien deguisee Il faut qu'elle s'en aille en quelque Etat lointain Pour eviter un mal si proche & si certain.
Voici, poursuivit-elle, une grande cassette Ou nous mettrons tous vos habits Votre miroir, votre toillette, Vos diamans & vos rubis. Je vous donne encor ma Baguette; En la tenant en votre main La cassette suivra votre meme chemin. Toujours sous la Terre cachee; Et lorsque vous voudrez l'ouvrir A peine mon baton la Terre aura touchee Qu'aussi-tot a vos yeux elle viendra s'offrir.
Pour vous rendre meconnaissable La depoueille de l'Asne est un masque admirable Cachez-vous bien dans cette peau, On ne croira jamais, tant elle est effroyable Qu'elle renferme rien de beau.
La Princesse ainsi travestie De chez la sage Fee a peine fut sortie, Pendant la fraicheuer du matin Que le Prince qui pour la Fete De son heureux Hymen s'apprete Apprend tout effraye son funeste destin. Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue Qu'on ne parcoure promptement, On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.
Par tout se repandit un triste & noir chagrin Plus de Nopces, plus de Festin, Plus de Tarte, plus de Dragees, Les Dames de la Cour toutes decouragees N'en dinerent point la plupart; Mais du Cure sur tout la tristesse fut grande, Car il en dejeuna fort tard Et qui pis est n'eut point d'offrande.
L'Infante cependant poursuivoit son chemin Le visage couvert d'une vilaine crasse A tous Passans elle tendoit la main Et tachoit pour servir de trouver une place; Mais les moins delicats & les plus malheureux La voyant si maussade & si pleine d'ordure Ne vouloient ecouter ni retirer chez eux Une si sale creature. Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin, Enfin elle arriva dans une Metairie Ou la Fermiere avoit besoin D'une soueillon, dont l'industrie Allat jusqu'a scavoir bien laver des torchons Et nettoyer l'auge aux Cochons.
On la mit dans un coin au fond de la cuisine Ou les Valets, insolente vermine, Ne faisoient que la tirailler, La contredire & la railler, Ils ne scavoient quelle piece lui faire La harcelant a tout propos; Elle etoit la butte ordinaire De tous leurs quolibets & de tous leurs bons mots.
Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos, Car ayant du matin fait sa petite affaire, Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis clos, Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette, Mettoit proprement sa toilette Rangeoit dessus ses petits pots, Devant son grand miroir contente & satisfaite; De la Lune tantot, la robe elle mettoit Tantot celle ou le feu du Soleil eclattoit, Tantot la belle robe bluee Que tout l'azur des Cieux ne scauroit egaler, Avec ce chagrin seul que leur trainante queuee Sur le plancher trop court ne pouvoit s'etaler. Elle aimoit a se voir jeune, vermeille & blanche Et plus brave cent fois que nulle autre n'etoit; Ce doux plaisir la sustentoit Et la menoit jusqu'a l'autre Dimanche.
J'oubliois a dire en passant Qu'en cette grande Metairie D'un Roy magnifique & puissant Se faisoit la Menagerie, Que la, Poules de Barbarie, Rales, Pintades, Cormorans, Oisons musquez, Cannes Petieres Et mille autres oiseaux de bijares manieres, Entre eux presque tous differents Remplissoient a l'envi dix cours toutes entieres.
Le fils du Roy dans ce charmant sejour Venoit souvent au retour de la Chasse Se reposer, boire a la glace Avec les Seigneurs de sa Cour. Tel ne fut point le beau Cephale; Son air etoit Royal, sa mine martiale Propre a faire trembler les plus fiers bataillons; Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresse Et reconnut par cette hardiesse Que sous sa crasse & ses haillons Elle gardoit encor le coeur d'une Princesse.
Qu'il a l'air grand, quoi qu'il l'ait neglige, Qu'il est aimable, disoit-elle, Et que bienheureuse est la belle A qui son coeur est engage. D'une robe de rien s'il m'avoit honoree. Je m'en trouverois plus paree Que de toutes celles que j'ai.
Un jour le jeune Prince errant a l'aventure De bassecour en bassecour, Passa dans une allee obscure Ou de Peau d'Asne etoit l'humble sejour. Par hasard il mit l'oeil au trou de la serrure; Comme il etoit fete ce jour Elle avoit pris une riche parure Et ses superbes vetemens Qui tissus de fin or & de gros diamans Egaloient du Soleil la clarte la plus pure. Le Prince au gre de son desir La contemple & ne peut qu'a peine, En la voyant, reprendre haleine, Tant il est comble de plaisir. Quels que soient les habits, la beaute du visage, Son beau tour, sa vive blancheur, Ses traits fins, sa jeune fraicheur Le touchent cent fois davantage, Mais un certain air de grandeur Plus encore une sage & modeste pudeur Des beautez de son ame, asseure temoignage, S'emparerent de tout son coeur.
Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporte Il voulut enfoncer la porte, Mais croyant voir une Divinite, Trois fois par le respect son bras fut arrete, Dans le Palais pensif il se retire Et la nuit & jour il soupire, Il ne veut plus aller au Bal Quoi qu'on soit dans le Carnaval, Il hait la Chasse, il hait la Comedie Il n'a plus d'appetit, tout lui fait mal au coeur Et le fond de sa maladie Est une triste & mortelle langueur.
Il s'enquit quelle etoit cette Nymphe admirable Qui demeuroit dans une bassecour Au fond d'une allee effroyable, Ou l'on ne voit goutte en plein jour. C'est, lui dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni bele Et que Peau d'Asne l'on appelle, A cause de la peau qu'elle met sur son cou; De l'Amour c'est le vrai remede, La bete en un mot la plus laide, Qu'on puisse voir apres le Loup: On a beau dire, il ne scauroit le croire, Les traits que l'amour a tracez Toujours presens a sa memoire N'en seront jamais effacez.
Cependant la Reyne sa Mere, Qui n'a que lui d'enfant pleure & se desespere, De declarer son mal elle le presse en vain, Il gemit, il pleure, il soupire, Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desire Que Peau d'Asne lui fasse un gateau de sa main; Et la Mere ne scait ce que son Fils veut dire; O Ciel! Madame, lui dit-on, Cette Peau d'Asne est une noire Taupe Plus vilaine encore & plus gaupe Que le plus sale Marmiton. N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire, Et c'est a cela seul que nous devons songer; Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere, S'il en avoit voulu manger.
Peau d'Asne donc prend sa farine Qu'elle avoit fait blutter expres, Pour rendre sa pate plus fine, Son sel, son beurre & ses oeufs frais, Et pour bien faire sa galette S'enferme seule en sa chambrette.
D'abord elle se decrassa Les mains, les bras & le visage, Et prit un corps d'argent que vite elle laca Pour dignement faire l'ouvrage, Qu'aussi-tot elle commenca.
On dit qu'en travaillant un peu trop a la hate, De son doigt par hazard il tomba dans la pate Un de ses anneaux de grand prix, Mais ceux qu'on tient scavoir le fin de cette histoire Asseurent que par elle expres il y fut mis; Et pour moi franchement, je l'oserois bien croire, Fort seur que quand le Prince a sa porte aborda Et par le trou la regarda, Elle s'en etoit appercue. Sur ce point la Femme est si drue, Et son oeil va si promptement Qu'on ne peut la voir un moment, Qu'elle ne scache qu'on l'a veuee. Je suis bien seur encore, et j'en ferois serment Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant La Bague ne fut bien receue.
On ne petrit jamais un si friand morceau, Et le Prince trouva la galette si bonne Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne Il n'avalat aussi l'anneau. Quand il en vit l'emeraude admirable, Et du jonc d'or le cercle etroit, Qui marquoit la forme du doigt, Son coeur en fut touche d'une joye incroyable; Sous son chevet il le mit a l'instant Et son mal toujours augmentant Les Medecins sages d'experience, En le voyant maigrir de jour en jour Jugerent tous par leur grande science Qu'il etoit malade d'amour.
Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die, Est un remede exquis pour cette maladie, On conclut a le marier; Il s'en fit quelque tems prier, Puis dit, je le veux bien, pourvu que l'on me donne En mariage la personne Pour qui cet anneau sera bon; A cette bijare demande De la Reine & du Roi la surprise fut grande, Mais il etoit si mal qu'on n'osa dire non. Voila donc qu'on se met en quete De celle que l'anneau, sans nul egard du sang, Doit placer dans un si haut rang, Il n'en est point qui ne s'apprete A venir presenter son doigt Ni qui veueille ceder son droit.
Le bruit ayant couru que pour pretendre au Prince, Il faut avoir le doigt bien mince, Tout Charlatan, pour etre bien venu, Dit qu'il a le secret de le rendre menu, L'une en suivant son bizare caprice Bomme une rave le ratisse, L'autre en couppe un petit morceau, Une autre en le pressant croit qu'elle l'appetisse, Et l'autre avec de certaine eau Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau; Il n'est enfin point de manoeuvre Qu'une Dame ne mette en oeuvre, Pour faire que son doigt quadre bien a l'anneau.
L'essai fut commence par les jeunes Princesses Les Marquises & les Duchesses, Mais leurs doigts quoi que delicats Estoient trop gros & n'entroient pas. Les Comtesses & les Baronnes, Et toutes les nobles Personnes, Comme elles tour a tour presenterent leur main Et la presenterent en vain.
Ensuite vinrent les Grisettes, Dont les jolis & menus doigts, Car il en est de tres-bien faites, Semblerent a l'anneau s'ajuster quelquefois Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde D'un dedain presque egal rebuttoit tout le monde.
Il fallut en venir enfin Aux Servantes, aux Cuisinieres, Aux Tortillons, aux Dindonnieres; En un mot a tout le fretin, Dont les rouges & noires pattes, Non moins que les mains delicates Esperoient un heureux destin. Il s'y presenta mainte fille Dont le doigt gros & ramasse, Dans la Bague du Prince eut aussi peu passe Qu'un cable au travers d'une aiguille. On crut enfin que c'etoit fait, Car il ne restoit en effet, Que la pauvre Peau d'Asne au fond de la cuisine, Mais comment croire, disoit-on, Qu'a regner le Ciel la destine, Le Prince dit, & pourquoi non? Qu'on la fasse venir. Chacun se prit a rire Criant tout haut que veut-on dire, De faire entrer ici cette sale guenon Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire Une petite main qui sembloit de l'yvoire, Qu'un peu de pourpre a colore, Et que de la bague fatale, D'une justesse sans egale Son petit doigt fut entoure, La Cour fut dans une surprise Qui ne peut pas etre comprise.