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Part 13

Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un Royaume voisin accoucha de deux filles, la premiere qui vint au monde estoit plus belle que le jour: la Reine en fut si aise, qu'on apprehenda que la trop grande joye qu'elle en avoit ne luy fit mal. La meme Fee qui avoit assiste a la naissance du petit Riquet a la houppe estoit presente, & pour moderer la joye de la Reine, elle luy declara que cette petite Princesse n'auroit point d'esprit, & qu'elle seroit aussi stupide qu'elle estoit belle. Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques momens apres un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle acoucha, se trouva extremement laide. Ne vous affligez point tant Madame, luy dit la Fee; vostre fille sera recompensee d'ailleurs, & elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'appercevra presque pas qu'il luy manque de la beaute. Dieu le veuille, repondit la Reine, mais n'y auroit-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit a l'ainee qui est si belle? Je ne puis rien pour elle, Madame, du coste de l'esprit, luy dit la Fee, mais je puis tout du coste de la beaute; & comme il n'y a rien que je ne veueille faire pour votre satisfaction, je vais luy donner pour don, de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui luy plaira. A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crurent aussi avec elles, & on ne parloit par tout que de la beaute de l'aisnee, & de l'esprit de la cadette. Il est vray aussi que leurs defauts augmenterent beaucoup avec l'age. La cadette enlaidissoit a veue d'oeil, & l'aisnee devenoit plus stupide de jour en jour. Ou elle ne repondoit rien a ce qu'on luy demandoit, ou elle disoit une sottise. Elle estoit avec cela si mal-adroite, qu'elle n'eust pu ranger quatre Porcelaines sur le bord d'une cheminee sans en casser une, ny boire un verre d'eau sans en repandre la moitie sur ses habits. Quoy que la beaute soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportoit presque toujours sur son ainee dans toutes les Compagnies. D'abord on alloit du coste de la plus belle pour la voir & pour l'admirer, mais bien tost apres, on alloit a celle qui avoit le plus d'esprit, pour luy entendre dire mille choses agreables; & on estoit estonne qu'en moins d'un quart d'heure l'ainee n'avoit plus personne aupres d'elle, & que tout le monde s'estoit range autour de la cadette. L'aisnee quoyque fort stupide, le remarqua bien, & elle eut donne sans regret toute sa beaute pour avoir la moitie de l'esprit de sa soeur. La Reine toute sage qu'elle estoit, ne put s'empecher de luy reprocher plusieurs fois sa bestise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse. Un jour qu'elle s'estoit retiree dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir a elle un petit homme fort laid & fort desagreable, mais vestu tres-magnifiquement. C'estoit le jeune Prince Riquet a la houppe, qui estant devenu amoureux d'elle sur ses Portraits qui courroient par tout le monde, avoit quitte le Royaume de son pere pour avoir le plaisir de la voir et de luy parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect & toute la politesse imaginable. Ayant remarque apres luy avoir fait les complimens ordinaires, qu'elle estoit fort melancolique, il luy dit; je ne comprens point, Madame, comment une personne aussi belle que vous l'estes, peut estre aussi triste que vous le paroissez; car quoyque je puisse me vanter d'avoir veu une infinite de belles personnes, je puis dire que je n'en ay jamais vu dont la beaute aproche de la vostre. Cela vous plaist a dire, Monsieur, luy repondit la Princesse, & en demeure la. La beaute, reprit Riquet a la houppe, est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste; & quand on le possede, je ne voy pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup. J'aimerois mieux, dit la Princesse, estre aussi laide que vous & avoir de l'esprit, que d'avoir de la beaute comme j'en ay, & estre beste autant que je le suis. Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, & il est de la nature de ce bien la, que plus on en a, plus on croit en manquer. Je ne scay pas cela, dit la Princesse, mais je scay bien que je suis fort beste, & c'est de la que vient le chagrin qui me tue. Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisement mettre fin a vostre douleur. Et comment ferez-vous, dit la Princesse; J'ay le pouvoir, Madame, dit Riquet a la houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en scauroit avoir a la personne que je dois aimer le plus; & comme vous estes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu'a vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'epouser. La Princesse demeura toute interdite, & ne repondit rien. Je voy, reprit Riquet a la houppe, que cette proposition vous fait de la peine, & je ne m'en estonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y resoudre. La Princesse avoit si peu d'esprit, & en meme temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette annee ne viendroit jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition qui luy estoit faite. Elle n'eut pas plustost promis a Riquet a la houppe, qu'elle l'epouseroit dans un an a pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'estoit auparavant; elle se trouva une facilite incroyable a dire tout ce qui luy plaisoit, & a le dire d'une maniere fine, aisee et naturelle: elle commenca des ce moment une conversation galante, & soutenue avec Riquet a la houppe, ou elle brilla d'une telle force, que Riquet a la houppe crut luy avoir donne plus d'esprit qu'il ne s'en estoit reserve pour luy-meme. Quand elle fut retournee au Palais, toute la Cour ne scavoit que penser d'un changement si subit & si extraordinaire, car autant qu'on luy avoit ouey dire d'impertinences auparavant, autant luy entendoit-on dire des choses bien sensees & infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joye qui ne se peut imaginer, il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que n'ayant plus sur son ainee l'avantage de l'esprit, elle ne paroissoit plus aupres d'elle qu'une Guenon fort desagreable. Le Roi se conduisoit par ses avis, & alloit meme quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement. Le bruit de ce changement s'estant repandu, tous les jeunes Princes des Royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, & presque tous la demanderent en Mariage; mais elle n'en trouvoit point qui eust assez d'esprit, & elle les ecoutoit tous sans s'engager a pas un d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel & si bien fait, qu'elle ne pust s'empecher d'avoir de la bonne volonte pour luy. Son pere s'en estant apperceu, luy dit qu'il la faisoit la maistresse sur le choix d'un Epoux, & qu'elle n'avoit qu'a se declarer. Comme plus on a d'esprit, & plus on a de peine a prendre une ferme resolution sur cette affaire, elle demanda, apres avoir remercie son pere, qu'il luy donnast du temps pour y penser. Elle alla par hazard se promener dans le meme bois ou elle avoit trouve Riquet a la houppe, pour rever plus commodement a ce qu'elle avoit a faire. Dans le tems qu'elle se promenoit, revant profondement, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont & viennent & qui agissent. Ayant preste l'oreille plus attentivement, elle ouit que l'un disoit apporte-moy cette marmite, l'autre donne-moy cette chaudiere, l'autre mets du bois dans ce feu. La terre s'ouvrit dans le meme temps, & elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons & de toutes sortes d'Officiers necessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rotisseurs, qui allerent se camper dans une allee du bois autour d'une table fort longue, & qui tous, la lardoire a la main, & la queue de Renard sur l'oreille, se mirent a travailler en cadence au son d'une Chanson harmonieuse. La Princesse estonnee de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travailloient. C'est, Madame, luy repondit le plus apparent de la bande, pour le Prince Riquet a la houppe, dont les nopces se feront demain. La Princesse encore plus surprise qu'elle ne l'avoit este, & se resouvenant tout a coup qu'il y avoit un an qu'a pareil jour, elle avoit promis d'epouser le Prince Riquet a la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisoit qu'elle ne s'en souvenoit pas, c'est que quand elle fit cette promesse, elle estoit une bete, & qu'en prenant le nouvel esprit que le Prince luy avoit donne, elle avoit oublie toutes ses sottises. Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet a la houppe se presenta a elle, brave, magnifique, & comme un Prince qui va se marier. Vous me voyez, dit-il, Madame, exact a tenir ma parole, & je ne doute point que vous ne veniez ici pour executer la vostre, & me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes. Je vous avoueeray franchement, repondit la Princesse, que je n'ay pas encore pris ma resolution la-dessus, & que je ne croy pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souehaitez. Vous m'etonnez, Madame, lui dit Riquet a la houppe: Je le croy, dit la Princesse, & assurement si j'avois affaire a un brutal, a un homme sans esprit, je me trouverais bien embarassee. Une Princesse n'a que sa parole, me diroit-il, & il faut que vous m'epousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celuy a qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis seure qu'il entendra raison. Vous scavez que quand je n'estois qu'une beste, je ne pouvois neanmoins me resoudre a vous epouser, comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donne, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'estois, je prenne aujourd'huy une resolution que je n'ay pu prendre dans ce temps-la. Si vous pensiez tout de bon a m'epouser, vous avez eu grand tort de m'oster ma bestise, & de me faire voir plus clair que je ne voyois. Si un homme sans esprit, repondit Riquet a la houppe, serait bien receu, comme vous venez de le dire, a vous reprocher vostre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n'en use pas de mesme, dans une chose ou il y va de tout le bonheur de ma vie; est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit, soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas; le pouvez-vous pretendre, vous qui en avez tant, & qui avez tant souhaite d'en avoir? mais venons au fait, s'il vous plaist: A la reserve de ma laideur, y a-t'il quelque chose en moy qui vous deplaise, estes-vous malcontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, & de mes manieres? Nullement, repondit la Princesse, j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire. Si cela est ainsi, reprit Riquet a la houppe, je vais estre heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes. Comment cela se peut-il faire? luy dit la Princesse. Cela se fera, repondit Riquet a la houppe, si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; & afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, scachez que la meme Fee qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairoit, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celuy que vous aimerez, & a qui vous voudrez bien faire cette faveur. Si la chose est ainsi, dit la Princesse, je souhaite de tout mon coeur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau & le plus aimable; & je vous en fais le don autant qu'il est en moy. La Princesse n'eut pas plustost prononce ces paroles, que Riquet a la houppe parut a ses yeux, l'homme du monde le plus beau, le mieux fait, & le plus aimable quelle eust jamais vu. Quelques-uns asseurent que ce ne furent point les charmes de la Fee qui opererent, mais que l'amour seul fit cette Metamorphose. Ils disent que la Princesse ayant fait reflexion sur la perseverance de son Amant, sur sa discretion, & sur toutes les bonnes qualitez de son ame & de son esprit, ne vit plus la difformite de son corps, ny la laideur de son visage, que sa bosse ne luy sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos; & qu'au lieu que jusqu'a lors elle l'avoit vu boiter effroyablement, elle ne luy trouva plus qu'un certain air penche qui la charmoit; ils disent encore que ses yeux qui estoient louches, ne luy en parurent que plus brillans, que leur dereglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excez d'amour, & qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d'Heroique. Quoyqu'il en soit, la Princesse luy promit sur le champ de l'epouser, pourvu qu'il en obtint le consentement du Roy son Pere. Le Roy ayant scu que sa fille avoit beaucoup d'estime pour Riquet a la houppe, qu'il connoissoit d'ailleurs pour un Prince tres-spirituel & tres-sage, le receut avec plaisir pour son gendre. Des le lendemain les nopces furent faites, ainsi que Riquet a la houppe l'avoit prevu, & selon les ordres qu'il en avoit donnez longtemps auparavant.

MORALITE.

_Ce que l'on voit dans cet ecrit, Est moins un conte en l'air que la verite meme; Tout est beau dans ce que l'on aime, Tout ce qu'on aime a de l'esprit._

Autre Moralite.

_Dans un objet ou la Nature, Aura mis de beaux traits, & la vive peinture D'un teint ou jamais l'Art ne scauroit arriver, Tous ces dons pourront moins pour rendre un coeur sensible, Qu'un seul agrement invisible, Que l'Amour y fera trouver._

LE PETIT

POUCET

_CONTE._

Il estoit une fois un Bucheron & une Bucheronne, qui avoient sept enfans tous Garcons. L'aine n'avoit que dix ans, & le plus jeune n'en avoit que sept. On s'estonnera que le Bucheron ait eu tant d'enfans en si peu de temps; mais c'est que sa femme alloit viste en besongne, & n'en faisoit pas moins que deux a la fois. Ils estoient fort pauvres, & leur sept enfans les incommodoient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvoit encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinoit encore, c'est que le plus jeune estoit fort delicat, & ne disoit mot, prenant pour bestise, ce qui estoit une marque de la bonte de son esprit: il estoit fort petit, & quand il vint au monde il n'estoit gueres plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appella le petit Poucet. Ce pauvre enfant estoit le souffre douleurs de la maison, & on luy donnoit toujours le tort. Cependant il estoit le plus fin, & le plus avise de tous ses freres, & s'il parloit peu, il ecoutait beaucoup. Il vint une annee tres-facheuse, & la famine fut si grande, que ces pauvres gens resolurent de se deffaire de leurs enfans. Un soir que ces enfans estoient couchez, & que le Bucheron estoit aupres du feu avec sa femme, il luy dit, le coeur serre de douleur? Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourir nos enfans: je ne scaurois les voir mourir de faim devant mes yeux, & je suis resolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aise, car tandis qu'ils s'amuseront a fagoter, nous n'avons qu'a nous enfuir sans qu'ils nous voyent. Ah! s'ecria la Bucheronne, pourrois-tu bien toy-meme mener perdre tes enfans? Son mary avoit beau luy representer leur grande pauvrete, elle ne pouvoit y consentir; elle estoit pauvre, mais elle estoit leur mere: Cependant ayant considere quelle douleur ce luy seroit de les voir mourir de faim, elle y consentit, & alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet oueit tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu'ils parloient d'affaires, il s'estoit leve doucement, & s'estoit glisse sous l'escabelle de son pere pour les ecouter sans estre vu. Il alla se recoucher & ne dormit point le reste de la nuit, songeant a ce qu'il avoit a faire. Il se leva de bon matin, & alla au bord d'un ruisseau, ou il emplit ses poches de petits cailloux blancs, & ensuite revint a la maison. On partit, & le petit Poucet ne decouvrit rien de tout ce qu'il scavoit a ses freres. Ils allerent dans une forest fort epaisse, ou a dix pas de distance on ne se voyoit pas l'un l'autre. Le Bucheron se mit a couper du bois & ses enfans a ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le pere & la mere les voyant ocupez a travailler, s'eloignerent d'eux insensiblement, & puis s'enfuirent tout a coup par un petit sentier detourne. Lors que ces enfans se virent seuls, ils se mirent a crier & a pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissoit crier, scachant bien par ou il reviendroit a la maison; car en marchant il avoit laisse tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avoit dans ses poches. Il leur dit donc, ne craignez-point mes freres, mon Pere & ma Mere nous ont laissez icy, mais je vous remeneray bien au logis, suivez-moy seulement, ils le suivirent, & il les mena jusqu'a leur maison par le meme chemin qu'ils estoient venus dans la forest. Ils n'oserent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour ecouter ce que disoient leur Pere & leur Mere.