Part 12
D’un autre côté, Clarisse était décidée à réparer en quelque mesure le mal qu’elle avait laissé commettre. Elle voulait atténuer les reproches que lui avait faits sa conscience, et qui continuaient à entretenir en elle un remords latent, une confusion humiliée. Elle ne distinguait pas encore les moyens qu’elle emploierait pour sermonner le jeune homme. Mais son idée, arrêtée en principe, était de le purifier. Ses souillures ne le rendaient pas moins intéressant. Au contraire. Ce qu’il avait de mystérieux et de réprouvé augmentait ses attraits. Il ne s’agissait plus de le préserver, comme un innocent, mais de le faire revenir sur ses fautes, de les lui faire avouer pour mieux s’en repentir, et, en le ramenant au bien, de le ramener à elle. Elle n’avait jamais haï, ni méprisé les pécheurs que les hasards avaient mis en sa présence. Elle les avait plaints. Ici encore, et même avec plus de ferveur, elle s’apitoya.
Les jours passèrent. Hubert quittait la maison le matin de bonne heure pour aller prendre son train. Il déjeunait à Genève. Puis il revenait le soir, juste pour dîner. Clarisse écoulait ses heures dans la solitude. Une femme romanesque les eût consacrées à la rêverie. Elle, elle visitait la ferme, le hameau, donnait des ordres au jardinier, dressait un inventaire du linge de table... Cette année les roses étaient florissantes et tapissaient la façade grise aux volets bleus: Clarisse faisait de gros bouquets dont elle remplissait la maison, mais elle ne songeait pas à les respirer longuement. Les crépuscules descendaient avec lenteur sur les grands prés qui s’étendaient devant la terrasse, où les foins n’étaient pas fauchés encore. Clarisse ne s’attardait pas à regarder l’ombre venir, ni les grandes herbes onduler d’un seul mouvement, à peine perceptible. Elle n’était pas habile à enrichir son cœur de toutes les beautés du monde; sans se préoccuper des sollicitations du dehors, elle attendait, elle attendait.
Un soir, son mari fut en retard. Clarisse, au salon, cousait une petite robe d’enfant pour une amie qui allait être mère. Soudain elle entendit le bruit de la voiture sur le gravier. «Voilà Hubert», se dit-elle, et elle continua de coudre. Mais Hubert, au lieu de venir de suite la rejoindre, comme d’habitude, s’attarda au vestibule: une autre voix se mêla à la sienne. «C’est lui!» songea Clarisse. Elle se leva toute droite, et la petite robe tomba à ses pieds. Mais elle s’obligea à se rasseoir.
Les voix se rapprochèrent, la porte s’ouvrit.
--Passez donc.
Laurent entra. Dès l’abord Clarisse fut frappée de sa mine pâle. Elle comprit qu’il n’était plus le même. Quand elle lui donna la main, elle crut s’adresser à un étranger, ou plutôt à un frère aîné et inconnu du Laurent de naguère.
D’une voix plus ennuyée que jamais, Hubert expliqua qu’il avait invité le jeune homme le matin même et qu’il l’avait décidé à venir immédiatement. Inutile d’attendre, n’est-ce pas? Il venait d’ordonner qu’on l’installe dans la chambre rouge.
--Dans la chambre rouge...
Et Clarisse se rappela que, lors de leur visite en mars, c’était dans cette même pièce tendue d’andrinople que Laurent et elle, penchés à la fenêtre, avaient regardé s’épanouir le printemps...
A cause de l’heure tardive, ils se mirent tout de suite à table. Par les baies ouvertes venait un jour verdâtre, filtré à travers les arbres voisins. Clarisse fit allumer la suspension. Sous la lumière qui le colorait, elle se réhabitua à Laurent, ce Laurent si lointain dans ses souvenirs, et dont la présence recommençait sur elle sa mystérieuse séduction. Elle détournait les yeux vers son mari, vers les fenêtres qui s’obscurcissaient, vers un tableau dans son cadre doré, puis elle revenait au jeune homme, irrésistiblement, pour l’observer, le dévisager, se repaître de lui, et chaque fois qu’elle rencontrait son regard, elle sentait un petit choc, une commotion qui descendait par degrés dans son être et la rendait heureuse.
Le voilà donc, non plus vague sur un fonds de mémoire, mais réel, avec son beau visage régulier, allongé, son teint mat, ses gestes un peu convenus de jeune homme bien élevé et qui s’applique. Il s’inclinait volontiers en parlant, dans une intention de déférence; il écoutait avec grand soin, et scandait les paroles de son interlocuteur de son petit rire brusque. Au fait, et ses mains? Clarisse se rappela sa déception de ne pouvoir s’en souvenir; elle se donna le plaisir de considérer ses doigts, longs et forts, aux ongles bombés. Il lui sembla qu’elle le possédait mieux, désormais, puisqu’elle avait complété son image. L’essentiel était de l’avoir retrouvé et de le tenir près d’elle: elle remit à plus tard de l’exhorter.
Après dîner, ils allèrent, selon l’usage, s’installer sur la terrasse devant la maison, dans des fauteuils de paille. Au delà du bassin dont le jet d’eau, en retombant, faisait valoir le calme de la soirée, les prés s’étendaient, dominés de loin en loin par les chênes magnifiques. Dans la maison, la femme de chambre faisait les couvertures, et on l’entendait, par les fenêtres ouvertes, qui passait d’une pièce à l’autre.
Hubert avait apporté une boîte de cigares.
--Fumez-vous?
Laurent dit qu’il ne fumait pas. Clarisse murmura avec une indéfinissable ironie:
--Comme vous êtes sage!
Elle ne le distinguait plus guère, dans l’ombre accrue, mais quel plaisir de l’interpeller ainsi directement, de tout près. Qu’elle était contente!
--Tiens, fit Hubert, une chauve-souris!
Ils levèrent les yeux et ils virent, contre le ciel demeuré clair, la silhouette instable et malheureuse de la bête. Laurent s’écria:
--Ah! je n’aime pas ces animaux-là! Croyez-vous qu’elle vienne sur nous?
De nouveau, sans presque le vouloir, Clarisse lui rétorqua en plaisantant:
--Mais vous êtes peureux, monsieur Fabre-Gilles! Craindre une chauve-souris, à votre âge!
Il ne répondit pas. Hubert ne dit rien non plus: c’est qu’il tirait sur son cigare dont on voyait briller le petit feu rouge. Clarisse se demanda pourquoi elle avait employé ce ton de raillerie. L’ombre était presque complète à présent, mais elle devina qu’elle l’avait fâché. Il était près d’elle, et pourtant elle venait de l’éloigner, de le repousser par l’accent involontaire de ses paroles.
Elle voulut lui parler de nouveau, plus gentiment. Elle s’adressa d’abord à son mari:
--Quand donc commencera-t-on à faire les foins?
--Demain.
--Déjà? C’est dommage; je préfère quand les prés sont hauts et remplis de fleurs...
Elle se tourna dans l’obscurité vers Laurent, et dit:
--Ne trouvez-vous pas?
Il prit un temps, comme pour marquer qu’il voulait bien répondre mais sans se presser, et il raconta que, lorsqu’il était enfant, il adorait les tas de foin parce qu’il s’y roulait avec son frère et ses sœurs...
Clarisse aima tout de suite ce souvenir et elle se plut à le voir petit garçon, courant dans les prairies. Mais, pour la troisième fois, sa voix se fit moqueuse, presque dure:
--Si cela vous amuse encore, vous pourrez ici vous rouler sur les meules... comme un petit garçon!
Dès qu’elle eut prononcé ces paroles, elle l’entendit, sur le gravier, qui reculait son fauteuil. Et elle se désola d’exprimer si mal, par maladresse, par besoin de le régenter toujours, ce qu’elle éprouvait véritablement à son égard. Peut-être avait-elle obéi à un mouvement spontané de défense, et sa taquinerie n’était-elle qu’une mise en garde? Certainement elle l’avait froissé. S’il allait lui en vouloir? Vexée, elle demeura silencieuse. Elle n’avait aucun droit sur lui, il n’avait aucun motif de lui pardonner: il leur manquerait les éléments d’une réconciliation... Ah, qu’ils étaient donc séparés!
Hubert bâilla, repris par son sommeil habituel.
--Vous savez que nous devons nous lever de bonne heure, dit-il. A la campagne, on se couche tôt.
--Mais je ne demande pas mieux que de rejoindre mon lit, répliqua Laurent. Et puis j’ai ma valise à défaire.
Clarisse les précéda dans la maison.
--Prenez-vous quelque chose le soir? demanda-t-elle d’une voix qu’elle s’efforça de rendre aimable.
--Jamais, madame.
Ils montèrent l’escalier en silence. En haut, au moment de se séparer, Laurent porta la main de Clarisse à ses lèvres. Geste banal, mais qu’elle ne lui connaissait pas. Déjà, il gagnait sa chambre, sans détourner le visage. Elle se dirigea vers la sienne, suivie d’Hubert qui ne se donnait plus la peine de dissimuler ses bâillements.
Leur chambre était une vaste pièce, tendue d’une cretonne bleue et blanche, meublée de fauteuils recouverts de housses, et de poufs bas et capitonnés. Une grosse commode de l’époque Louis-Philippe supportait une pendule d’albâtre à cadran doré. Au-dessus du lit, pendait un tableau à la façon de Léopold Robert, qui représentait des paysans dans la campagne romaine; en face, il y avait des gravures anglaises de chiens et de chevaux.
Hubert ronflait déjà. Clarisse, en se déshabillant, s’étonna que la soirée se fût si vite écoulée et d’une façon si peu sensationnelle. Quoi, après tant de semaines de séparation, ils se retrouvaient ensemble, et ils n’échangeaient que des paroles banales!
Le matin, d’habitude, elle ne sortait pas d’un demi-sommeil quand s’en allait Hubert. Il l’embrassait et elle retombait à sa somnolence. Mais le lendemain elle s’éveilla en même temps que lui, elle le regarda à son insu qui allait et venait dans la chambre. Quand il s’approcha pour lui dire adieu, elle ferma les paupières et ne bougea pas.
Il partit, elle l’entendit qui descendait l’escalier. Maintenant il déjeunait avec Laurent; ensuite ils prendraient la voiture pour aller à la station.
Alors Clarisse se leva, mit ses mules, sa robe de chambre, et ouvrit la porte: le corridor était vide. Elle se hâta jusqu’à la bibliothèque, qui donnait sur la cour, elle écarta un peu le rideau, le battant de la fenêtre, et elle aperçut, à l’ombre des marronniers, la voiture découverte, le cocher sur le siège, le cheval qui avec sa queue chassait les mouches. L’air était encore frais de la nuit.
Hubert et Laurent sortirent de la maison. Clarisse les vit de dos monter dans la victoria qui s’était avancée devant le perron. Elle était contente d’apercevoir le jeune homme dès le matin, dès le départ, pour le protéger en quelque sorte et afin qu’il revînt vers elle sans encombre... Le cocher rassembla ses rênes, toucha le cheval: la voiture s’ébranla, tourna à l’entrée de la cour où les roues, un instant, étincelèrent au soleil,--puis tout disparut.
Pendant la journée le souvenir de Laurent tint compagnie à Clarisse. Elle était inquiète de l’avoir froissé. S’il allait montrer au retour un visage plus fermé encore que d’habitude!... Ensuite, elle songea qu’elle oubliait toujours la différence d’âge qui les séparait. Parce qu’elle pensait constamment à lui, elle finissait par le concevoir comme son contemporain et son égal. Mais lui n’avait aucune raison d’envisager ainsi leurs relations. Au contraire. Elle l’intimidait peut-être, et il la respectait assurément. Il la mettait à côté de ses parents, de ses maîtres. Elle avait dix ans de plus que lui, et dix ans, pour un tout jeune homme, c’est incalculable! Elle était à ses yeux une grande personne--de même qu’il lui paraissait un enfant.
Cette situation ne contristait pas Clarisse; elle y voyait le motif principal de s’occuper de Laurent. S’il avait eu le même âge qu’elle, jamais elle ne l’aurait considéré avec cette tendre familiarité, avec cette autorité affectueuse. Jamais elle n’aurait osé lui faire la leçon. Or, elle y comptait. Il n’était pas un homme qui agit en connaissance de cause, et avec lequel il serait choquant de discuter certains sujets. Il était un adolescent qui, mal surveillé, avait commis quelques erreurs. Elle trouvait tout naturel de le mettre en garde, et de lui montrer les imprudences de sa conduite. Elle se jugeait plus expérimentée que lui et apte à ce qu’elle appelait une «tâche de relèvement».
Sans doute n’aurait-elle pas grand’peine à ramener Laurent à des sentiments meilleurs. Si vite intimidé, il s’empresserait d’obéir. Et maintenant qu’il était revenu près d’elle, Clarisse sentit s’apaiser sa jalousie, qu’avaient stimulée l’absence et l’impossibilité de rivaliser avec des inconnues. Elle pensa qu’elle reprendrait bien des avantages au contraire, puisqu’elle allait, en lui faisant de la morale, le connaître davantage et l’influencer. Il serait touché de sa sollicitude; il comprendrait combien elle était attentive et bienveillante. Peut-être sentirait-il, sans en deviner le foyer, la chaleur de son sentiment... Elle le verrait tous les jours, l’écouterait, lui parlerait, le tiendrait dans son intimité comme un enfant qu’on tient dans les plis de sa jupe.--Clarisse ne demandait rien de plus.
XV
Vers le soir, ils revinrent.
Autour de la maison, les rosiers qui s’étaient appesantis sous la chaleur monotone de l’après-midi, semblaient se redresser, s’étirer dans l’air plus éventé. Clarisse regarda le jardinier inonder les plates-bandes et crut revivre à son tour, comme une rose rafraîchie, dans la langueur murmurante et apaisée du jardin.
Laurent parut sur la terrasse et s’avança vers elle. Elle n’était plus gênée comme la veille. Peu spontanée, défiante d’elle-même, il lui fallait toujours s’habituer aux choses pour les goûter. Maintenant le bonheur ne l’effrayait plus, et son plaisir se répandit en elle sans contrainte. Quand elle vit le jeune homme à ses côtés, là, vivant, avec son regard et son souffle, elle oublia tout ce qui n’était pas lui. Il parla, sur le ton de politesse un peu obséquieuse qu’il affectait, et elle l’écouta. La tête baissée, elle respira sa présence. Elle fût demeurée longtemps ainsi, sans rien demander d’autre.
De la salle à manger, Hubert les héla. Ils dînèrent avec plus d’entrain, déjà apprivoisés les uns aux autres. Clarisse, qui n’avait rien à raconter de sa journée oisive, questionna les deux hommes. Hubert se plaignit de la chaleur qui régnait dans les bureaux, puis il commença une ou deux phrases qu’il n’acheva pas, les yeux vagues, et comme inquiet de se compromettre. Laurent avait déjeuné avec Desnouettes: celui-ci annonçait sa prochaine visite à la Cômerie... Tout de suite, Clarisse se demanda si Desnouettes avait parlé d’elle. Mais comment savoir les détails de cette conversation? Elle envia les gens que rencontrait Laurent, avec lesquels il bavardait à son aise.
--Vous connaissez Desnouettes? demanda Hubert.
--Oui, nous sortons quelquefois ensemble...
Clarisse dressa l’oreille. Si Desnouettes paraissait bien informé sur le compte du jeune homme, était-ce parce qu’il l’entraînait dans ses aventures? Léger comme toujours, avait-il contribué à le dévoyer? D’un ton presque agressif, elle dit:
--Prenez garde, Desnouettes n’est pas bien sérieux!
--Oh! madame, répliqua Laurent, ne soyez pas sévère: il a tant d’admiration pour vous.
Il s’arrêta, gêné, comme s’il en avait trop dit. Mais elle abandonna du coup son ressentiment et trouva Desnouettes charmant d’avoir fait son éloge au jeune homme.
Ils gagnèrent la terrasse. Sous le ciel pur et vaste il faisait clair. C’était encore le jour, mais un jour sans soleil et comme condamné. Déjà Hubert s’installait, étendait ses jambes. Clarisse songea à la mission qu’elle s’était assignée: il fallait l’entreprendre le soir même, combiner un tête-à-tête pour s’expliquer avec Laurent. Elle proposa de lui montrer le jardin potager qui se trouvait de l’autre côté de la route.
--Ma foi, dit Hubert, je vous laisse aller.
Clarisse et Laurent firent le tour de la maison, traversèrent la cour aux marronniers. Assis sur un banc devant la ferme, un valet et une servante se levèrent pour leur souhaiter bonsoir.
--Bonsoir, répondit Clarisse.
Elle se pencha vers Laurent et murmura:
--Ils sont fiancés.
Ce n’était pas vrai: elle venait de l’inventer pour le lui dire.
La route passée, ils pénétrèrent dans le jardin potager, très ancien et entouré de hauts murs comme un jardin de couvent. Le long des allées qu’ils suivirent, des poiriers étendaient leurs branches sur des fils de fer. Un buis vénérable et touffu entourait les légumes, mêlé par places de plants de verveine et d’estragon. Comme la veille, une chauve-souris voleta dans l’air, devant eux, mais ils firent semblant de ne pas la voir. Ils marchèrent avec lenteur, sans parler, et, dans le jour finissant, devinèrent à l’odeur les bordures d’œillets blanc et les carrés de fraises.
«Quand nous serons arrivés au puits, se dit Clarisse, je parlerai...»
Au moment d’entamer son sujet, elle éprouvait la crainte sourde de commettre une maladresse. Mais elle était certaine d’obéir à son devoir, aussi, à la hauteur du puits, elle commença:
--Vous savez, cher monsieur, j’ai des reproches à vous faire.
--Lesquels?
Comme il était difficile de s’exprimer! Les phrases qu’elle avait préparées l’abandonnèrent. Cette conversation lui parut soudain d’une extrême inconvenance... Il redemanda:
--Quels reproches?
Elle recommença avec lenteur:
--On m’a raconté sur vous des choses... qui m’ont ennuyée; des choses... que je n’ai cru qu’à moitié... Néanmoins, je crois devoir...
--Quoi donc?
--Qui sont ces deux Argentines avec qui vous causiez l’autre jour, au tennis?
Elle comptait l’interloquer par une question directe, et en prendre avantage pour poursuivre. Mais il répondit avec son rire bref:
--Ce sont des personnes de petite vertu!
--Alors, c’est donc vrai?
Et elle répéta naïvement, mais sans le nommer, ce que Desnouettes lui avait laissé entrevoir sur Laurent. Celui-ci écouta, puis, avec le même ton persifleur:
--On vous a bien renseignée. Tout cela est vrai.
Clarisse eut les larmes aux yeux. Elle avait toujours espéré que Desnouettes mentait, ou exagérait; elle avait même pensé que Laurent allait protester contre ces accusations, et avec tant de sincérité et de noblesse, qu’elle n’aurait plus qu’à lui demander pardon, confuse et heureuse... Mais non: Laurent proclamait en quelques mots qu’il n’était pas l’être différent des autres qu’elle avait cru. Pourquoi était-ce lui, précisément, et non pas n’importe quel jeune homme auquel elle ne s’intéressait pas, Nicolas Bourgueil, par exemple, son petit cousin. Mais voilà, c’était de Laurent Fabre-Gilles qu’il s’agissait.
Enhardi par l’espèce de trouble où il la voyait, Laurent lui demanda:
--Pourquoi me posez-vous ces questions, madame?
Elle reprit courage et, vite, elle lui expliqua que sur la demande de ses parents, elle s’occupait de lui plus qu’il ne le pensait. Elle ne voulait pas être indiscrète, bien sûr, mais enfin il était très jeune encore et elle souhaitait lui éviter certaines imprudences, certaines fautes... Tout en proférant ce petit sermon elle se sentit soutenue par sa conviction. Elle s’enthousiasma pour mieux le convertir. La passion qu’elle versait dans ses exhortations, et qui venait d’une autre source, allait peut-être le toucher! Jamais elle n’avait davantage désiré qu’il fût vertueux.
Il attendit qu’elle eût fini, il attendit qu’elle eût recommencé à dire plusieurs fois les mêmes choses sous d’autres formes. Puis, quand elle ne sut plus qu’ajouter, il lui rétorqua:
--Je vous remercie, madame, de votre sollicitude... Mais vous vous mettez en peine pour peu de chose...
--J’emploie ici le langage qu’emploierait votre père ou votre mère. S’ils étaient à ma place...
Il l’interrompit, et avec une aisance qu’elle ne lui connaissait pas:
--Laissons ma mère. Ses idées sont pareilles aux vôtres, et quoique je n’aie eu, de ma vie, une conversation sérieuse avec elle, je crois que nous nous entendrions fort peu... Quant à mon père, eh bien, je suppose qu’il s’est conduit à mon âge comme je le fais aujourd’hui.
Sa timidité avait disparu: il parlait avec une netteté agressive et semblait traiter d’un sujet qu’il avait médité longtemps. Clarisse murmura avec douceur, pour le calmer:
--Ne vous emportez pas à dire, par besoin de contradiction, des choses que vous ne pensez pas réellement au fond de vous-même et qui vous expriment si mal. Est-ce par modestie que vous redoutez de paraître délicat et scrupuleux?
--Mais tout le monde...
--Il ne faut pas que vous soyez comme tout le monde.
Elle souhaitait d’autant plus le convaincre qu’en se dérobant il discréditait l’idéal moral auquel elle était fidèle, et ébranlait ainsi sa propre fidélité.
--Croyez bien, reprit-elle--car tout en le blâmant elle voulait encore le louer--que je vous excuse sur quelques points. Vous êtes jeune, plein d’ardeur et vous plaisez. Mais ne serait-il pas beau de résister à ces entraînements, d’attendre celle qui serait votre égale, je veux dire la jeune fille que vous épouserez?
Cette jeune fille hypothétique, Clarisse, qui ne la craignait pas, la para de qualités nombreuses. Mais Laurent ne fit que ricaner. La veille, Clarisse l’avait agacé en se moquant de lui, maintenant la situation était renversée; il plaisanta et elle finit par se froisser de cette raillerie.
--Pourquoi rire? dit-elle. Êtes-vous donc si fier de vous?
--Comment ne le serais-je pas, à voir qu’on étudie avec un tel zèle ma vie privée?
--Mais enfin, c’est mon devoir de vous avertir, de vous réprimander même.
--Merci bien, fit-il sur un ton presque malhonnête, je n’ai besoin de personne pour me conduire.
Et s’adressant à lui-même, le regard en avant, il ajouta:
--Je suis un homme.
Le ton aurait dû la fâcher: elle n’y fit presque pas attention. Ce qu’elle retint ce fut son dernier mot. Un homme! Mais non, il n’était qu’un enfant. Elle ne voulut pas renoncer au préjugé qui l’autorisait à s’occuper de lui.
--Comprenez-moi, dit-elle. Je veux votre bien...
Il ne répondit pas. Alors, d’une voix tendre, avec la hardiesse des êtres purs, elle insista:
--J’espère que vous ne doutez pas de l’intérêt que je vous porte.
Il ne répondit pas davantage.
Cette nuit-là, Clarisse fut longue à s’endormir. Pour la première fois, un doute était entré dans sa conscience, et elle n’était plus tout à fait sûre d’avoir raison. Certes, elle continuait à condamner le libertinage, mais elle se demandait s’il ne fallait pas faire une exception pour Laurent. Elle se rendait compte que sa sévérité risquait de le perdre en l’irritant. Or ce qui l’avait surtout attristée, ce n’était pas tant que Laurent fût un débauché mais qu’il lui échappât. Elle frémit en se rappelant avec quel mépris il avait fait allusion aux idées de sa mère: mieux valait, peut-être, ne pas se solidariser avec elle, si l’on ne voulait pas encourir ce mépris-là.
Ces réflexions l’effrayèrent. Voilà donc à quelles compromissions elle parvenait! Elle s’interrogea avec inquiétude. Pourquoi ses pensées, ses jugements, prenaient-ils un autre cours, l’entraînant vers d’autres horizons? Elle espérait purifier Laurent et cette intention si louable finissait par la corrompre elle-même. Qu’arrivait-il?
Si sa démarche auprès de Laurent avait réussi, s’il s’était reconnu coupable et s’il avait déclaré se repentir--comme dans une morale en action--elle n’aurait pas mis en doute la sincérité des mobiles qu’elle invoquait. Mais elle les suspecta précisément parce qu’elle avait échoué. Le succès aveugle sur soi-même, l’insuccès renseigne. Elle s’aperçut pourquoi Laurent était sorti vainqueur de cette première conversation. Elle sentit qu’il fallait immédiatement réparer cet échec, ne pas permettre au jeune homme d’en prendre avantage.
Aussi finit-elle, durant ces heures d’insomnie, par renoncer à le catéchiser, du moins provisoirement. Dans l’intérêt même du jeune homme, elle conclut qu’elle ne devait pas se montrer intransigeante, mais chercher à sympathiser avec lui et l’attirer ensuite, petit à petit, vers un ordre de sentiments qu’il semblait détester. Elle vit qu’il était absurde d’espérer un brusque repentir. Même il fallait éviter avec grand soin de provoquer chez lui une révolte catégorique. Du moment qu’il se refusait à partager ses idées, il était plus habile d’avoir l’air--jusqu’à un certain point, naturellement--de partager les siennes: l’essentiel étant d’avoir des idées en commun. Dès qu’elle eut fait quelques pas dans cette voie, son allure s’accéléra. Tant qu’elle avait espéré ramener Laurent, elle n’avait pas demandé mieux que de blâmer sa conduite, afin de rendre plus sensible, plus éclatant son retour. Puisqu’il se dérobait au remords, mieux valait s’abstenir par politique de le juger. Elle ne chercha plus qu’à le connaître. Sa curiosité, que ne gênaient plus des considérations de principe, se donna carrière.