Part 19
Il parlait sans malice, et Clarisse, qui le savait, jouissait de l’écouter. Elle lui dit que c’était dans cette chambre même qu’avait logé dernièrement le jeune homme. Il dodelina de la tête avec intérêt; il accordait de l’importance aux moindres détails de la vie des autres, et il les recueillait afin d’en enrichir son existence pauvre. Clarisse lui raconta le séjour de Laurent, pour le plaisir de prononcer tout haut son nom et de ne rien craindre, soulagée d’exprimer son secret sans pourtant le trahir, et trouvant le confident idéal dans ce vieux sourd respectueux qui ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle disait.
Sur ces entrefaites, sa mère appela Clarisse au téléphone.
--Ton père n’est pas bien, dit-elle, cela m’inquiète.
--Oui, Hubert m’a raconté. Mais ce n’est rien, n’est-ce pas?
Sa mère lui donna quelques détails et Clarisse se reprocha de ne pas avoir accordé d’importance à cette indisposition. Elle écouta avec plus d’intérêt encore quand sa mère ajouta:
--Viens donc nous faire visite. Il y a des siècles que je ne t’ai vue.
--J’irai demain, s’écria Clarisse.
Le soir, elle communiqua son projet à Hubert.
--Tu as raison, dit-il. Il me semble que tu as négligé tes parents ces dernières semaines.
Elle décida de prendre le train de deux heures; elle monterait tout de suite au Bourg-de-Four; Hubert viendrait la chercher pour rentrer. Et tous ces préparatifs lui étaient dictés par l’envie grandissante de se rapprocher de Laurent. En allant à Genève, elle risquait de le rencontrer, elle était sûre même qu’elle le rencontrerait... Le revoir! Comment avait-elle attendu jusque-là?
Elle ne put s’empêcher de trahir son agitation. Hubert, qui l’observait, mit cette nervosité sur le compte des chaleurs.
XXIII
Quoiqu’elle eût dit qu’elle prendrait le train de deux heures, Clarisse, le lendemain, et sitôt Hubert parti, pensa qu’il serait bien long d’attendre toute la matinée, et elle prit celui de dix heures. Enfin, elle quittait sa solitude! Les rues de la ville, écrasées de soleil, lui parurent plus délicieuses que des chemins de forêt. C’était là que vivait Laurent. A chaque tournant de rue, elle pensa le rencontrer. Elle s’arrangea pour passer devant le bureau, elle lut la plaque de cuivre scellée à la porte: _Damien et Cie_. Qui sait? Laurent allait peut-être sortir, juste à cette minute... Elle souriait d’aise en se rappelant sa silhouette et sa voix. Elle se réjouissait de lui reparler, de renouer leurs existences à leur dernier entretien et de combler ainsi le vide des heures qu’ils avaient vécues loin l’un de l’autre. Aussi arriva-t-elle chez ses parents pleine de bonne humeur. Mais là elle trouva tout le monde consterné.
--Le médecin sort d’ici, expliqua Mme Bourgueil, il demande une consultation pour demain.
--Comment, c’est donc grave?
--Oui, ma pauvre enfant, c’est grave...
Sa mère essuya une larme. Clarisse dut s’asseoir: le salon aux tapisseries bibliques tournait autour d’elle. Ainsi, tandis qu’elle n’avait songé qu’à elle-même, son père...
--Mais enfin, s’écria-t-elle avec irritation, pourquoi ne m’a-t-on pas prévenue?
--C’est ton père lui-même qui s’y est opposé. Tu sais comme il est autoritaire. Il prétend que ce n’est rien, et il répète tout le temps: je ne veux pas qu’on ennuie Clarisse...
--Mais il fallait me prévenir sans lui le dire...
--Je n’ai pas osé tout de suite. Hier, je me suis décidée à te téléphoner, mais je ne voulais pas t’inquiéter non plus.
Elle se tourna vers Jimmy qui, la gueule ouverte, riait au milieu de cette tristesse, et elle le caressa pour se consoler elle-même. Alors il redoubla de gaieté. Clarisse demanda ce qu’avait dit le docteur. Les explications embrouillées de sa mère la rassurèrent beaucoup.
--D’ailleurs, ajouta-t-elle, votre médecin est toujours très noir. En somme, ce n’est qu’une bronchite.
--Oui, mais la consultation!
Mme Bourgueil donnait au terme plus qu’à la chose elle-même une importance considérable. Il l’impressionnait sans qu’elle en comprît toute la portée.
--La consultation n’est qu’une mesure de précaution, répliqua sa fille. Je vous assure, vous exagérez vos inquiétudes.
--Mais le mal a si vite empiré. Depuis hier!
--Vous connaissez la résistance de papa. Il est très solide. Il a déjà eu souvent des bronchites.
--Il n’a jamais eu autant de fièvre, Clarisse!
--A son âge, on a plus facilement de la fièvre. Cela ne signifie rien.
Clarisse ne cédait pas uniquement à l’instinct de contredire. Mais depuis le matin, elle était portée par un élan d’optimisme et elle voulait demeurer dans cet état d’esprit. Résolue à ne pas se frapper, elle était certaine que les choses s’arrangeraient.
Elle pénétra chez son père. Elle le trouva respirant avec peine, maigre dans sa chemise, et comme perdu au fond d’un vaste lit solennel qui remplaçait le lit de camp où il couchait d’habitude. Son grand nez, un peu pincé, pointait vers le plafond. Ses cheveux gris, d’ordinaire ramenés en coup de vent de chaque côté de la tête, étaient emmêlés et sans éclat. On l’eût dit plus rapproché de la moyenne humaine, plus familier, à l’instar d’un orateur descendu de la tribune ou d’un acteur sorti de scène.
--Eh bien! fit-il avec un faible sourire, me voilà couché.
Elle lui prit la main, il se redressa pour mieux marquer son affirmation et dit:
--Ce n’est rien du tout... Tu sais comme est ta mère... Tout de suite inquiète... Elle a voulu un second docteur!
Clarisse l’embrassa sur le front. Elle éprouva pour son père, en cet instant, une immense tendresse. Lui qu’elle avait toujours considéré debout, elle s’affligea de le voir couché, atteint. Mais elle ne pouvait admettre que M. Bourgueil, qui était un des personnages principaux de sa vie, fût menacé.
--Comment vous sentez-vous?
--Pas mal du tout, je t’assure.
Elle ne demandait qu’à le croire. Elle voulut trouver une raison encore de se réconforter, et l’interrogea:
--Avez-vous faim?
--Guère...
Alors elle conclut:
--Après tout, il vaut mieux que vous ne vous chargiez pas l’estomac.
Et comme il sourit de nouveau, elle sourit à son tour.
--Eh bien? fit Mme Bourgueil quand Clarisse sortit de la chambre.
--Eh bien!... il ne m’a pas fait mauvaise impression... Mais c’est vous, m’a-t-il dit, qui avez réclamé la consultation...
--Du tout. Nous le lui avons fait croire afin de ne pas le frapper. En réalité, c’est le docteur lui-même qui la réclame, et au plus vite.
--Ah!...
Mais de nouveau Clarisse voulut écarter l’idée que son père était gravement malade. Et, sans preuve cette fois, elle déclara:
--Je vous assure que vous voyez beaucoup trop en noir.
Les deux femmes déjeunèrent tête à tête. Ensuite, elles ne se tinrent pas dans la chambre du malade, afin de ne pas le fatiguer, mais dans le salon. Il avait une sonnette à portée de sa main pour le cas où il aurait besoin de quelque chose. Mieux valait le laisser sommeiller tranquillement.
Mme Bourgueil travailla à un ouvrage afin de s’occuper. Clarisse prit une tapisserie et s’assit près d’une fenêtre ouverte. Elle était toujours persuadée qu’elle verrait Laurent. Elle comptait sur le hasard. Peut-être Hubert dirait-il au jeune homme qu’elle passait la journée à Genève, et alors il ne manquerait pas de venir rôder devant la maison. De temps en temps elle jetait un coup d’œil sur le Bourg-de-Four et surveillait le va-et-vient des promeneurs. Un fiacre tourna le coin, puis vint une automobile qui remplit de son vacarme important le quartier fatigué par la chaleur. Des enfants sortirent d’une école et traînèrent leurs souliers sur le trottoir.
Tout à coup Clarisse déclara à sa mère qu’elle viendrait le lendemain s’installer dans l’appartement pour quelques jours.
--Vous me mettrez dans n’importe quelle chambre, dit-elle. Je vous aiderai, je vous réconforterai et nous guérirons papa ensemble.
Et tandis que sa mère la remerciait avec effusion, Clarisse songea qu’ainsi elle aurait plus certainement l’occasion de rencontrer Laurent.
--Tu es bien bonne, ma chère enfant, ajouta Mme Bourgueil qui s’était arrêtée de coudre, car, vois-tu, je suis très inquiète.
Clarisse s’efforça de la remonter.
--Oh! toi, je sais bien, reprit sa mère, tu as une nature raisonnable, tu ne t’affoles pas. Depuis que tu es ici, je me sens mieux. Et quand tu me dis que tu as confiance, je devrais te croire...
--Je vous jure, répondit Clarisse, que j’ai confiance.
Elle ne voulait pas admettre le pire. Et Jimmy non plus. Sans l’ombre d’hypocrisie, il manifesta sa belle humeur par des jappements, des jeux excités avec des pelotons de laine, ou en sautant d’un bond sur les genoux de sa maîtresse, qui vacillaient. Clarisse demanda comment son père avait pris froid.
--C’est l’autre soir. Il est demeuré à travailler très tard, avec ses deux fenêtres ouvertes. A minuit ou une heure, la nuit a fraîchi. Ton père m’a dit s’en être aperçu, mais il est resté pour regarder le clair de lune. Le clair de lune a été très beau la semaine dernière.
--Oui, fit Clarisse.
Vers trois heures, Jimmy aboya de toutes ses forces: c’était Hubert.
--Je viens aux nouvelles.
On le mit au courant. Il posa quelques questions, ne fit rien paraître de son opinion sur son visage bouffi, hocha la tête, laissa s’établir de longs silences... Ensuite, ranimé par l’idée de retourner à son bureau, il partit en disant qu’il reviendrait chercher Clarisse à la fin de l’après-midi.
--Tu as vu, s’écria Mme Bourgueil dès qu’il eut disparu, il avait l’air préoccupé...
--Mais non, Hubert est toujours comme cela. C’est la banque qui le préoccupe...
Plus tard, survint Mme de Griffeuilhe. Elle avait appris--elle ne dit pas comment--l’aggravation de la maladie. Débordante de condoléances, affectant une expression et des phrases de deuil, elle mit les deux femmes mal à l’aise. Elle serra les mains de Mme Bourgueil comme si elle était déjà veuve. Puis, changeant de ton, et la mine aiguisée par la curiosité, elle demanda:
--Puis-je voir le cher malade?
Attendrie à l’évocation d’un grand malheur possible, et pleurant, Mme Bourgueil lui dit qu’il dormait. Alors la vieille se leva, pressée de porter à d’autres les mauvaises nouvelles qu’on venait de lui confirmer.
--C’est une bonne amie, s’écria Mme Bourgueil en se tamponnant les yeux,--et toujours prête à partager vos inquiétudes. Ne trouves-tu pas?
Clarisse ne répondit rien. Penchée à la fenêtre, elle guettait un jeune homme qui montait la place. Maintenant il était caché par la fontaine. Mais quand il apparut, elle vit que ce n’était pas Laurent.
Le jour s’écoula peu à peu. Les oiseaux se réveillèrent dans les arbres et se mirent à se disputer. Des boutiquiers s’installèrent sur le seuil de leurs portes. Vers cinq heures on sonna. Clarisse s’élança dans le vestibule, en proie à un vague pressentiment. C’était le docteur.
--Ah, c’est vous, docteur! fit-elle avec une légère déception.
Elle revint au salon et dit à sa mère qu’elle n’aimait pas ce docteur, qu’il était vieux jeu, qu’il manquait de diagnostic. Elle commençait à penser qu’elle ne verrait pas Laurent ce jour-là. D’ailleurs, comment avait-elle pu croire qu’ils se rencontreraient. Il aurait fallu un trop grand hasard. Elle devait maintenant ne plus compter sur les circonstances mais servir son amour effectivement, avec les forces de sa raison et de sa volonté. Et puis, elle ne pouvait se contenter d’une brève rencontre, de quelques mots échangés. Parce qu’elle avait un véritable besoin de Laurent, son impatience de le revoir devint de plus en plus douloureuse à mesure que les heures passaient. Elle avait trop de choses à lui dire pour ne pas désirer un long tête-à-tête. Et le souvenir de ses baisers faisait palpiter délicieusement son cœur.
Le docteur sortit de la chambre du malade avec Mme Bourgueil.
--Eh bien? demanda Clarisse.
--Le fièvre a un peu remonté, mais elle remonte toujours vers le soir. Ce qui m’ennuie, ce sont les complications cardiaques. Cependant M. Bourgueil est si robuste...
Il acheva ses explications dans le vestibule où les deux femmes le raccompagnèrent. Elles revinrent au salon.
--On dirait, dit Mme Bourgueil en soupirant, qu’il ne veut pas se compromettre.
--Je vous en prie, s’écria vivement Clarisse, n’interprétez pas ses paroles, prenez-les comme il les a dites.
Cependant, l’inquiétude de sa mère commençait à la gagner et elle s’en irrita. Elle voulait juger raisonnablement l’état de son père, sans se laisser affoler. D’un autre côté, elle sentait qu’au cas où les circonstances s’aggraveraient, elle devrait se consacrer tout entière à son rôle de garde-malade. Or elle était beaucoup trop occupée de son amour pour ne pas souhaiter, au fond d’elle-même, ne pas en être distraite.
Elle revint à son observatoire. Après la grande chaleur du jour, l’air était doux, apaisé, sous un ciel immuablement pur. Clarisse souffrit de ce calme qui correspondait si mal à ses sentiments. Déçue d’avoir si fort espéré Laurent, elle pensa lui écrire. Mais où pourraient-ils se voir? Dans son inexpérience, elle inventa toutes sortes de projets, et elle les écarta les uns après les autres, comme irréalisables ou trop imprudents. Cependant sa volonté de lui fixer un rendez-vous était maintenant arrêtée.
Elle aperçut Hubert qui traversait la place. Elle l’envia d’avoir passé la journée avec le jeune homme. Si elle osait interroger son mari, il pourrait lui donner de ses nouvelles. Mais saurait-il lui dire ce qui l’intéresserait? N’importe. Elle résolut de lui poser, sous une forme ou sous une autre, une question sur Laurent... Toutefois la première parole fut dite par Hubert.
--Comment va ton père?
Elle se rappela la maladie, soupira de l’avoir oubliée un instant, et répondit avec une mauvaise humeur qu’il attribua à ses appréhensions:
--Toujours la même chose...
--Eh bien alors! filons prendre notre train...
Dans le hall de la gare, tout à coup elle vit Laurent en compagnie de Desnouettes. Tandis que Hubert achetait des journaux, elle l’attira à l’écart. Sa mauvaise humeur avait complètement disparu.
--Figurez-vous, dit-elle, que j’ai passé la journée en ville. J’espérais vous rencontrer peut-être...
--Ah! quel dommage...
--Mais j’y reviens demain, pour quelques jours.
Laurent enveloppa Clarisse de son regard séduisant et velouté. Il conservait de leur dernière entrevue à la Cômerie une image ardente. La passion de cette femme avait éveillé en lui des vibrations inconnues, et il en était demeuré surpris, ému. Son désir puisa des forces nouvelles dans ce souvenir.
--Oui, fit-il de sa voix grave qui contrastait avec sa jeunesse, je veux vous revoir...
--Quand?
--Demain.
Clarisse ressentit un immense bonheur. Ce n’était plus le Laurent cruel dont elle avait souffert. Il dit:
--J’irai chez vous...
--Mais mon appartement est fermé: j’habiterai...
--Raison de plus, nous y serons en sûreté.
--Laurent, je ne sais...
--Ne refusez pas, c’est entendu. J’irai chez vous, j’attendrai sur le palier que vous veniez me rejoindre. Vous m’ouvrirez... Seulement, l’ennui, c’est que ma présence au bureau est surveillée par le patron... Comment faire? Eh bien! à onze heures, il va à la Bourse, je pourrai m’échapper...
Elle regardait sans rien dire l’étroite bouche amoureuse qui prononçait ces paroles et réglait en quelques mots son destin. Puisqu’il voulait arranger les choses de la sorte, elle ne demandait qu’à obéir. Lui se rengorgea. Il dit encore:
--Et par quelle heureuse chance venez-vous en ville?
--Mon père est souffrant, bredouilla-t-elle.
Hubert et Desnouettes les rejoignirent, puis, après quelques mots échangés, ils se séparèrent. Le mari et la femme gagnèrent leur train tandis que les deux jeunes gens en prenaient un autre. Dans le wagon, Hubert murmura, pour lui-même:
--Je me demande où ils allaient tous les deux.
Il déplia son journal et ajouta, toujours bourru:
--Encore une aventure, probablement...
Le journal était déplié: il ne vit pas le regard de haine que lui jeta Clarisse.
XXIV
Lorsque Clarisse arriva au Bourg-de-Four le lendemain, on lui apprit que le malade avait passé une mauvaise nuit. Le médecin diagnostiquait une pneumonie. Elle voulut voir son père: elle fut frappée de l’aggravation de ses traits. Calé dans son lit avec des oreillers, il s’occupait à respirer, à soulever ce poids invisible qui pesait sur sa poitrine. Il était très congestionné, et, de temps en temps, une toux profonde le secouait comme un orage secoue le vieil arbre qu’il veut abattre.
Quand elle sortit de la pièce où veillait désormais une garde, Clarisse ne put dissimuler son trouble à sa mère. Pourtant elle voulut se maîtriser et fit:
--Attendons la consultation.
Elle alla ranger ses affaires dans la chambre qu’on lui avait préparée. Pour la première fois, elle admit que peut-être la maladie de son père serait fatale. Son cœur se serra à l’idée de la douleur future. Et elle songea également que si elle était en grand deuil, il lui deviendrait bien difficile de rencontrer Laurent. Mais sitôt cette pensée formulée, elle la chassa avec horreur. Et puis elle se répéta que son père n’en était pas là, qu’elle était impressionnée par son aspect, mais qu’il était assez robuste... Cependant comme elle accrochait une robe dans l’armoire, elle se surprit à se demander: «Laurent trouvera-t-il que le noir me va bien?» Alors, pour échapper à cette obsession sacrilège, elle retourna auprès de sa mère. Mme Bourgueil larmoyait tant que, par contradiction, Clarisse vit tout à coup les choses sous un angle plus favorable.
Elle pensa à son père qu’elle avait toujours connu si dominateur. Il lui sembla impossible qu’il ne pût dominer aussi la vie. Jusque-là il avait mené les événements à sa guise: pourquoi ne continuerait-il pas de même? Elle avait de la peine à se représenter qu’une maladie aveugle fût plus forte que l’autorité paternelle. Et puis elle n’avait jamais eu de deuils rapprochés: elle ne considérait pas qu’elle put être frappée à son tour. Elle oubliait l’âge de ses parents: ou plutôt, à ses yeux, ils avaient toujours un âge vague, le même depuis qu’elle était toute petite. Elle ne se disait pas que son père était un vieillard parce que le fait d’être son père était plus important que tout le reste.
«Papa... mourir...» L’hypothèse d’un désordre aussi inimaginable la frappait d’une grande crainte, comme si elle découvrait pour la première fois l’application d’un principe jusque-là théorique. Un pareil drame, semblait-il, ne pourrait demeurer isolé, mais en entraînerait d’autres, provoquerait le renversement des choses naturelles. Ce ne serait pas une disparition, mais un écroulement. Que devenir au milieu de ces ruines?... Jimmy vint se frotter contre elle. Dans la frayeur instinctive qui l’envahissait devant une catastrophe qu’on ne pouvait mesurer, elle se sentit un peu rassurée que l’instinct de la bête ne fût pas ému, et que le chien affectât la même humeur satisfaite que la veille. Il bâilla en s’étirant, comme si rien ne menaçait. Elle se raccrocha à ce symptôme.
Et puis, Clarisse ne voulait pas qu’il arrivât quoi que ce soit avant de revoir Laurent. Elle n’admettait pas que le sort lui arrachât sa proie juste au moment d’en jouir. Séparée du bonheur par peu d’heures seulement, il fallait y atteindre. Au fond, consentait-elle peut-être au pire s’il était vraiment inéluctable, mais il ne devait survenir qu’après. Sans qu’elle s’en doutât clairement, elle engagea avec la destinée une sorte de débat, de marchandage où elle posait ses conditions. Et elle tremblait qu’au dernier moment, une circonstance imprévue surgît qui l’empêchât de rejoindre le jeune homme. C’était à onze heures qu’il lui avait fixé son rendez-vous.
--Maman, quand est la consultation?
--Ces messieurs viennent un peu avant onze heures.
Voilà la circonstance imprévue! Clarisse n’avait pas songé à cette coïncidence. Il lui était impossible d’aller au rendez-vous tandis que les deux médecins, ici, discuteraient du sort de son père. Assurément, elle n’assisterait pas à leur discussion. Mais il fallait qu’elle fût là, auprès de sa mère pour la soutenir durant l’attente et pour accueillir avec elle le résultat de l’examen. Comment la veille, à la gare, n’avait-elle pas pensé que sa présence serait indispensable au Bourg-de-Four? C’est que, dès qu’elle avait aperçu Laurent, tout le reste avait disparu de son esprit. Il avait choisi l’heure et le lieu de rendez-vous, et elle les avait acceptés, obéissante et heureuse.
Mais elle n’irait pas. Laurent l’attendrait en vain. Sans doute penserait-il d’abord qu’elle était en retard, et puis ensuite qu’elle avait oublié. Il la croirait menteuse, infidèle, peut-être. Il la maudirait... Et quand donc pourrait-elle expliquer te motif de son absence? Si elle n’allait pas le rejoindre ce matin, ils seraient séparés pour longtemps. Et elle ne se trouvait qu’à quelques pas du bonheur! Le visage aux yeux de velours qu’elle aimait remonta du fond de sa mémoire avec une expression de reproche mélancolique...
Mme Bourgueil revint précipitamment au salon.
--Comment va-t-il? fit Clarisse d’une façon presque machinale.
Mme Bourgueil se jeta au cou de sa fille et éclata en sanglots. Une pensée affreuse traversa l’esprit de Clarisse.
--Est-ce que...
Mais sa mère, se mouchant et se remouchant, dit:
--C’est ce souffle, ce souffle rauque qui me cause tant de peine!
Alors Clarisse se fit honte à elle-même. Comment osait-elle songer à son amour au milieu de telles anxiétés? Elle maudit sincèrement ce qu’elle appela sans hésitation son impiété filiale. Son père, elle l’aimait de tout son cœur. Elle l’admirait, elle le vénérait. Elle donnerait sa propre main droite à couper pour sauver sa précieuse existence. Cela, elle en était sûre... Dix heures sonnèrent à la pendule et elle songea qu’une heure plus tard... Mais elle n’irait pas. Non.
--Tu es pâle, fit Mme Bourgueil. C’est l’émotion. Et puis, il fait déjà si chaud ce matin. Tu devrais sortir.
Clarisse secoua la tête pour refuser.
--Je ne dis pas tout de suite, ajouta sa mère, mais plus tard, quand ces messieurs seront là. Cela ne sert à rien d’attendre pendant qu’ils examinent. Mieux vaut pour toi faire quelques pas, prendre de l’exercice. Je resterai.
Clarisse secoua de nouveau la tête pour refuser... Mme Bourgueil songeait à «ces messieurs» avec un espoir sans limites. Il lui semblait maintenant que cette consultation arrangerait tout, guérirait son mari, le rajeunirait de dix ans. D’avance elle parlait avec les formes les plus respectueuses des médecins qui allaient accomplir ce miracle. Dans son horreur instinctive des complications, des incertitudes et des grandes douleurs, un tel miracle lui paraissait la plus simple des solutions.
Desnouettes arriva demander des nouvelles. On vit se dérouler, sur ses traits mobiles, l’intérêt, la compassion, l’espérance et un léger ennui. Lorsqu’enfin il fut renseigné, il entraîna Clarisse dans un coin du salon:
--Avez-vous revu Mme Gaillardoz?
--Non.
--Vous a-t-elle raconté quelque chose?
--Je ne l’ai pas revue, vous dis-je.
--Alors, ma chère amie, vous ne savez rien? Mon plan s’est écroulé, figurez-vous...
--Quel plan?
--Ce serait trop long à vous expliquer ici. Qu’il vous suffise d’apprendre qu’il était basé sur une erreur psychologique. Je l’avoue, j’ai commis là une erreur psychologique.
--Que voulez-vous dire?
--Je renonce à Fanny, pardon à Mme Gaillardoz. Et vous doutez-vous pourquoi?
On sonna. C’était le docteur accompagné de celui de ses collègues qui devait l’assister. Tous deux avaient des mines solennelles, rébarbatives même. Ils serraient les lèvres, ou répondaient par monosyllabes, préoccupés de ne pas commettre d’indiscrétions avant de s’être mis d’accord sur le cas qui leur était proposé. Personne d’ailleurs ne songeait encore à solliciter leur verdict. Mme Bourgueil, très agitée, fit entrer «ces messieurs» dans le cabinet de travail de son mari, en attendant de les faire pénétrer dans sa chambre. Clarisse revint au salon.
Desnouettes avait supporté avec impatience cette interruption. Sitôt remis en présence de son interlocutrice, il sourit et demanda:
--Savez-vous pourquoi?
--Quoi donc?
--Pourquoi je renonce à Mme Gaillardoz?
Clarisse fit un geste d’indifférence lassée. Il ne le comprit pas car il avait complètement perdu de vue ce qui se passait dans cet appartement. Scandant ses mots pour les faire ressortir l’un après l’autre, amusé déjà de l’effet considérable qu’il allait produire, il déclara:
--Parce qu’il n’y a rien à faire. Fanny est la plus honnête des femmes...
--En avez-vous jamais douté? répondit Clarisse d’un air abattu.
Tout à coup elle sursauta: onze heures sonnaient. Elle se leva sans faire attention au dépit de Desnouettes, elle mit son chapeau et se disposa à sortir. Desnouettes voulut l’accompagner.
--Vous ne tenez pas à revoir maman?