Part 6
--Bonjour, madame Damien, merci, ça va.
Clarisse lui demanda des nouvelles de sa fille. Elle n’était pas encore accouchée? Savait-on quelque chose du dernier fils qui était à la caserne? Elle posait ces questions d’une voix nette, en personne qui veut se tenir au courant. Laurent, pensa-t-elle, la connaîtrait mieux après cette après-midi passée ensemble: il sentirait qu’elle était décidée, pratique, et qu’il n’avait, comme les autres, qu’à se remettre à elle pour se laisser conduire.
Ils arrivèrent au hameau, passèrent la grille, et descendirent de voiture dans la cour.
--Regardez, mon oncle, voici les premiers travaux. On a refait le portail qui vraiment menaçait ruine. Et puis on a pratiqué des mansardes dans le toit.
L’oncle Roset déclara:
--Le portail, c’était nécessaire. Mais ces mansardes! Comment avez-vous pu faire ces mansardes? Elles rompent toute l’harmonie de la façade...
--Hubert tenait à avoir des chambres nouvelles.
Le vieil homme fronça les sourcils, fit la moue, en personnage compétent auquel on demande une expertise.
--Il aurait fallu respecter les proportions. Elle est jolie, votre façade, les proportions du toit n’y sont plus.
Il se recula, dessina dans l’air avec des gestes la silhouette de la maison. Clarisse se rapprocha de Laurent qui, éloigné de quelques pas, releva sur elle avec une soudaine confiance ses paupières toujours baissées. Alors, elle fut certaine qu’il n’avait aucun ressentiment et, rassurée, lui dit à mi-voix:
--Voilà mon oncle qui s’indigne!
Laurent sourit. Son visage, rajeuni encore par cette gaieté, parut celui d’un gamin. Elle ne voulut pas laisser voir combien il lui plaisait et, se retournant:
--Ah, voilà Mme Lecerf!
Mme Lecerf, la fermière, était une personne importante et malade, hautaine et pâle. Lorsque Clarisse s’informa de sa santé, elle prit une expression aigrement ironique et répondit qu’elle avait craché du sang tout l’hiver. Ensuite elle ajouta que les ouvriers lui avaient donné bien du tracas.
--Des malhonnêtes gens, madame. Et puis qui salissent partout.
--Mais c’est fini maintenant, dit Clarisse.
Mme Lecerf en convint avec amertume. Poussant une série de soupirs, elle sortit des clefs de son tablier pour ouvrir les portes. Clarisse proposa aux deux hommes, pendant ce temps, de faire le tour de la maison.
De l’autre côté, devant le perron sur lequel donnaient des portes-fenêtres, s’étendait une terrasse sablée où foisonnaient les mauvaises herbes, puis une pièce d’eau dont la bordure de pierre était rongée de mousses jaunes; plus loin s’étendait une vaste pelouse. A gauche, se dressait un noyer, puis des chênes dont les silhouettes dépouillées frémissaient. Au bout du pré, s’allongeait transversalement, bordée de haies, la route où il ne passait presque jamais personne. Après, les champs et les arbres reprenaient. Clarisse expliqua à Laurent:
--C’est ici que nous nous tenons le soir, dans la belle saison. Même durant les plus grandes chaleurs, il y a toujours de l’air.
Elle voulait que Laurent considérât cette maison, ce jardin comme des lieux où il était bon de vivre. L’oncle Amédée partageait cet avis. Sans jalousie, d’un ton sentencieux où il faisait tenir sa philosophie simpliste de l’existence, il dit:
--Ah, vous avez de la chance de vivre ici!
--Ou bien, continua Clarisse, nous nous installons sous le noyer. Le bassin de pierre est presque vide aujourd’hui, mais quand nous sommes là on le remplit et on fait marcher le jet d’eau... Et puis, regardez mes rosiers.
Contre la façade grise aux volets bleus montaient des treillages où se suspendaient des ramures sèches. Mais l’intensité de persuasion de la jeune femme était telle que Laurent crut entendre retomber l’eau dans le bassin et crut voir fleurir les roses.
Mme Lecerf vint leur dire que la maison était ouverte. Ils retournèrent. Comme l’atmosphère du vestibule était froide, l’oncle Amédée alla chercher son foulard qui était resté dans la voiture. La fermière monta au premier étage et Clarisse emmena Laurent.
--Venez avec moi, dit-elle. Je vais vous montrer le salon.
Profitant du demi-jour qui régnait dans le vestibule, ils suivirent un corridor qu’imprégnait une odeur de prune et de moisi, puis entrèrent à tâtons dans une pièce complètement obscure mais qu’on devinait vaste à cause de sa sonorité.
--Je ne voudrais pas me cogner aux meubles, dit Clarisse. Avez-vous des allumettes?
Il avait une boîte, il frotta. La petite flamme laissa entrevoir des fauteuils et des chaises drapés de housses et assemblés sous un lustre. Puis l’allumette s’éteignit et ils se retrouvèrent dans l’obscurité.
--Recommencez, fit Clarisse, je ne m’y reconnais plus.
Laurent alluma encore, et ils avancèrent. Cette fois ils étaient devant une grande glace verdâtre qui renvoya bizarrement leurs vagues images. Ils ne dirent rien, et, au bout d’un instant, l’allumette s’éteignit. Impatientée, Clarisse avança de quelques pas pour gagner une fenêtre, mais elle heurta un meuble et s’arrêta, désorientée. Son optimisme avait disparu. Elle souhaita que le jour se fît, car elle éprouvait une angoisse puérile à être dans le noir. Il lui sembla que cette invisibilité lui conférait une liberté étrange, comme si l’ombre supprimait sa personnalité et la rendait pareille à n’importe qui: elle ne possédait plus ni visage ni nom. Pendant une seconde, elle eut l’indéfinissable impression d’être au bord de tout le possible, de tout l’improbable... Laurent fit entendre son petit rire bref:
--Mes allumettes ne prennent pas!
Alors Clarisse s’aperçut au son de sa voix qu’il s’était éloigné d’elle. Elle l’avait cru tout près, à portée de la main, mais il était à l’autre bout de la pièce. Elle s’avança, trouva une fenêtre, l’ouvrit, poussa énergiquement les volets: le soleil entra d’un coup et l’auréola d’une lumière dorée.
--Aidez-moi.
Il se mit à ouvrir les volets avec entrain. Quand ils eurent fini, ils se retournèrent. Toutes les ombres avaient disparu, l’odeur de prune se dissipait: dans la vaste pièce sans mystère, les choses et les gens se trouvaient à leur place.
--Je vous oblige à travailler, dit Clarisse.
Elle vit se lever vers elle le regard de ses prunelles marron, chargé cette fois d’une expression inédite de bonne amitié. Et elle éprouva de nouveau le besoin de s’expliquer.
--Vous savez, je n’ai jamais aimé les paresseux. Moi-même, je m’occupe beaucoup, j’agis de mille manières. On me plaisante là-dessus dans ma famille. On me dit que...
Bien qu’il ne lui eût rien demandé, elle s’efforça de le renseigner sur elle. Elle ne se contenait plus de lui faire connaître le décor de son existence, elle voulait qu’il la connût elle-même. En prenant les devants, elle ne lui permettrait pas de la juger de façon indépendante. Elle alla jusqu’à dire du mal de sa personne, en se moquant: elle avoua qu’elle était autoritaire, exigeante, susceptible. Raconter ses défauts, c’est encore parler de soi, mais elle prenait garde de ne pas les montrer sous un jour antipathique. Avec quelqu’un d’autre, elle se serait peut-être méfiée, mais vis-à-vis de ce tout jeune homme, qui ne témoignait d’aucune ironie, elle se laissait aller à sa propre duperie. Le principal c’était d’intéresser Laurent.
L’oncle Amédée vint les rejoindre.
--Et ici?
--Le plafond a été remis en état.
Ils levèrent les yeux tous les trois, mais l’oncle Amédée seul fut sincère.
--Bon, fit-il en connaisseur, ça va bien.
Laurent voulut dire quelque chose à son tour et demanda qui était le portrait accroché en face d’eux: un homme maigre, d’une cinquantaine d’années, aux moustaches tombantes, à l’expression ennuyeuse et découragée.
--C’est mon beau-père. Il est mort il y a dix ans.
--Je l’ai pas mal connu autrefois, s’écria l’oncle Amédée. Nous lui avons bâti un petit hôtel aux Tranchées, dans un style trop riche. Pauvre homme! Il a perdu sa femme à la naissance d’Hubert. Il a cherché à faire une carrière politique, il n’a récolté que des insuccès. Il était malade du cœur. Il est mort dans un accident d’ascenseur.
Il s’approcha du portrait qui le regardait d’un air amer et dégoûté, et il l’interpella, avec défi:
--Un déveinard!
Puis il se tourna vers Laurent:
--Et vous, jeune homme, avez-vous de la chance?
Laurent parut interdit, ensuite il se mit à rire:
--Oui, dit-il.
Son interlocuteur l’observa d’un œil soupçonneux afin de savoir comment se manifestait pour lui la Fortune. Il était jeune, charmant de sa personne, avec, sous sa politesse et sa réserve, une ardeur qu’il devina. Alors le bonhomme eut un soupir.
Ils montèrent au premier. Sur les marches usées et basses de l’escalier, traînaient des feuilles mortes de l’automne précédent. Contre le papier du mur apparaissaient des taches d’humidité: traces froides de l’hiver. Ils entrèrent dans une chambre, tendue d’andrinople rouge, et le plancher endormi craqua sous leurs pas comme s’il s’éveillait. Des plaques de suie étaient tombées dans l’âtre. Ici, cela sentait le bois frais et la cretonne. Longtemps fermée, la maison conservait dans chacune de ses pièces une odeur particulière.
Clarisse ouvrit une armoire qui résista, grinça pour se plaindre: au fond, elle retrouva une ombrelle qu’elle avait oubliée et qui l’attendait. Ce fut une petite secousse donnée à sa mémoire d’où montèrent de vagues rappels, des réminiscences qu’elle n’aurait pu préciser mais qui l’émurent. Elle eut, l’espace d’une minute, la notion aiguë, désespérante, du temps qui s’en va et qui ne reviendra jamais et qu’on n’a peut-être pas employé comme il aurait fallu. Avec une soudaine mélancolie, elle songea à tous les étés qu’elle avait déjà vécus dans cette maison, aux innombrables journées de lumière, aux innombrables nuits d’étoiles qui avaient déjà passé sur ce vieux toit de tuiles.
Elle marcha à la fenêtre et s’y accouda. La différence était bizarre à sentir, entre l’air tiède du dehors et l’air refroidi du dedans. Mais celui du dehors pénétrait de plus en plus, circulait d’une chambre à l’autre grâce aux portes restées ouvertes. Cela faisait un léger courant d’air réchauffé, un flottement tiède. L’atmosphère devenait de plus en plus agréable à goûter: on en sentait la caresse sur le visage. Et ce souffle moite comme une haleine faisait éclore la maison, les meubles, les rideaux, les souvenirs, qui étaient restés engourdis pendant de longs mois. Étreinte par le soleil de mars, la Cômerie s’animait, souriait comme une femme entre les bras de celui qu’elle aime.
A côté de Clarisse, et subissant comme elle l’influence de cet éveil mystérieux, se tenait Laurent. Tournant le dos à la pénombre humide de la maison, ils se penchèrent vers la terrasse, les prés, l’œil glauque de la pièce d’eau, et respirèrent la douceur de ce jeune paysage verdoyant par places de petites feuilles et de nouvelles pousses. Un jour, cette terre à peine vêtue, ces arbres presque dépouillés encore se réjouiraient de feuillages complets, d’herbes hautes et de floraisons. Ce serait au bout d’un lent travail dont la jeune femme et son compagnon pressentaient, sans bien les concevoir, les débuts, les tâtonnements, la persévérance... Soudain, interrompant leur contemplation paresseuse, quelque part, un coq chanta. Et très vite, après un premier éclat de voix, il recommença ses appels, il les lança dans toutes les directions, il les affirma comme s’il eût craint de n’être pas compris.
Alors Clarisse se détourna vers Laurent. Rapprochés par l’étroitesse de la fenêtre à laquelle ils s’appuyaient, elle voyait de près son visage allongé, ses yeux attentifs, sa bouche étroite et sérieuse. Elle le dévisagea, le dominant de sa personne. Elle devina qu’il n’était pas insensible à cette tiède après-midi; elle le sentit prêt à lui obéir comme un docile enfant auquel elle dicterait ses devoirs.
Mme Lecerf cria d’en bas que le goûter était préparé dans la salle à manger. Ils y descendirent et furent rejoints par l’oncle Amédée qui revenait de la nouvelle salle de bains. La fermière avait allumé un feu de bois dans le poêle de faïence ancienne, qui ronflait comme un orgue. Sur la table elle avait préparé du thé, des confitures, un gros pain de ménage.
--Mon oncle, s’écria Clarisse, laissez-moi vous servir!
Le bonhomme retira son foulard et regarda autour de lui avec satisfaction. Les proportions de cette pièce à boiseries lui avaient toujours plu. Et puis l’amitié qu’il portait à sa nièce s’attendrissait devant les tartines qu’elle lui préparait d’une main sûre, sans faire de miettes inutiles. Et il murmura avec un air de confidence:
--Vous savez, Clarisse, vous auriez pu faire votre salle de bains dans l’autre aile. J’ai pris des mesures.
Il sortit son carnet où il avait inscrit des chiffres et il exposa complaisamment son idée, avec la certitude facile des personnes qui n’entendent jamais les objections. Puis, penché sur sa tasse fumante, les yeux à mi-clos de plaisir et suçant sa tartine, il interpella Laurent:
--Eh bien, jeune homme, vous plaisez-vous dans la banque?
Enhardi, il posait cette question parce qu’il était sûr de la réponse. Mais Laurent, répliquant à côté, dit qu’il avait beaucoup travaillé durant la semaine et M. Roset redevint soucieux, mit sa main en cornet. Clarisse s’empressa d’intervenir:
--Vrai? Vous avez travaillé tant que cela?
--Certainement, madame. Hier c’était la fin du mois: j’ai dû rester au bureau jusqu’à deux heures du matin...
--C’est juste, mon mari est rentré tard. Mais alors vous devez être très fatigué...
Déjà elle le plaignait. Lui se rengorgea, puis, avec son petit rire bref, nerveux comme un sanglot, il ajouta:
--Et ce matin, j’y étais de nouveau à huit heures...
--Voulez-vous que je demande à mon mari de vous dispenser...
Il l’interrompit, protesta. Clarisse lui dit:
--Racontez-moi pourquoi vous avez été retenu si tard.
Laurent, satisfait de révéler à des ignorants des choses qu’il ne connaissait lui-même que depuis peu, expliqua son travail. Il parla du bureau comme un écolier parle de sa classe. Il décrivit ses chefs, ses camarades, leurs relations réciproques, il cita quelques-unes de leurs plaisanteries favorites, de leurs surnoms. Clarisse s’étonna qu’il fût devenu si bavard: dans sa voix passait même quelque accent du midi. Ce qu’il disait lui sembla un peu mesquin, mais en l’écoutant elle le regardait, et elle trouva dans sa personne l’intérêt que n’offrait pas son discours.
Mme Lecerf revint sur ces entrefaites et pria aigrement Clarisse de visiter le poulailler. Elle n’en avait guère envie, pourtant elle crut devoir y aller et dit aux deux hommes:
--Attendez-moi, je reviens dans quelques minutes.
La fermière la mena à travers la cour et lui montra d’abord le grand marronnier dont la maîtresse branche, en janvier, s’était brisée sous le poids de la neige. Les deux petites filles de Mme Lecerf les rejoignirent. Leur mère les obligea à dire bonjour, et ce fut long, car elles commencèrent d’abord par pleurer. On put enfin obtenir d’elles un marmottement confus derrière des coudes levés qui fut jugé suffisant.
Le poulailler avait été rebâti en briques. Mme Lecerf en fit valoir d’un air pincé le mérite:
--Voilà les poules mieux logées que bien des malheureux... Petites, petites, petites.
Claire dut assister à une distribution de grains. La fermière les répandait avec hauteur, mais elle n’égalait pas la superbe du coq, verni de rouge et de jaune, qui affectait de ne rien voir et marchait avec précaution le long du grillage. «Est-ce lui, songea Clarisse qui chantait si fort tout à l’heure?» Elle revécut en un éclair l’impression si nouvelle qu’elle avait eue à écouter ce cri redoublé d’espérance lorsqu’elle était penchée au-dessus du jardin à côté du petit Fabre-Gilles et serrée contre lui. Inattentive désormais à Mme Lecerf, elle retourna vers la maison.
Comme elle approchait de la salle à manger, elle fut surprise du silence qui y régnait, puis, une fois entrée, elle se mit à sourire. L’oncle Amédée avait disparu. Et Laurent, confortablement installé à côté du poêle, dormait... Sans doute, seul dans cette pièce chauffée, n’avait-il pu résister au sommeil en retard de la nuit précédente. Il dormait, les bras allongés, la bouche un peu ouverte. Clarisse s’attendrit en le contemplant: il avait l’air si juvénile. Et si désarmé: il reposait, étendu sur le canapé comme sur un lit. Tous deux étaient ensemble, et personne ne les observait. Ainsi que dans le salon obscur, Clarisse se sentit étrangement libérée. Et il lui parut très beau, ce visage d’Arabe un peu pâli par la fatigue où passait le reflet de rêves inconnus, très belle cette bouche offerte qui laissait luire les dents...
Cependant il fallait le réveiller. Clarisse s’approcha pour le toucher à l’épaule. Mais comme elle était à côté de lui, tout à coup, sans y réfléchir et sans même le vouloir, invinciblement séduite, elle se pencha et posa ses lèvres sur sa joue tiède...
Ensuite elle se redressa, écarlate: il n’avait pas bougé. Elle sortit en hâte, gagna la terrasse. Qu’avait-elle fait? Elle tourna le coin de la maison, trouva l’oncle Amédée qui dessinait le profil du portail sur le revers d’une enveloppe.
--Nous partons, cria-t-elle. Allez dire au cocher d’avancer.
Puis elle revint sur ses pas. Laurent parut sur le perron.
--Il faut partir?
--Oui, fit-elle sans le regarder.
Il n’avoua pas qu’il avait dormi. Tous trois montèrent dans la voiture. Au jour tombant l’air se refroidissait et ils ne dirent pas grand’chose jusqu’à la station. Le train les emmena à travers un crépuscule infiniment triste. Sur le quai de Genève, Clarisse jeta son adieu à ses compagnons, avec une brusquerie qu’ils ne s’expliquèrent pas. Et elle s’en alla le long des rues éclairées et bruyantes, écartant violemment de son esprit toute réflexion.
IX
Clarisse n’avait jamais connu des autres et d’elle-même que des apparences logiques et naturelles. Née dans ce qu’on appelle la bonne société, habituée au confort moral, aux mœurs régulières, de tempérament calme, sans nostalgies ni désirs impossibles, elle ignorait tout imprévu.
Aussi était-elle prodigieusement étonnée de ce qui s’était passé à la Cômerie... Comment, on lui avait recommandé un jeune homme; elle s’était intéressée à lui comme à n’importe quel autre de ses protégés, Mme Winiger ou le vieux Pigueret; elle avait admis chez lui, chemin faisant, une qualité d’âme qui rendait ses soins plus légitimes encore--et tout cela finissait par un irrésistible baiser!... Elle n’avait pas dissimulé la curiosité et la sympathie qu’elle éprouvait à son égard; elle avait parlé de lui à son mari, à sa famille; personne, bien entendu, n’y avait trouvé à redire, et pourtant, si on l’avait vue en cette minute qu’aurait-on pensé?
Malgré les reproches théoriques qu’elle s’infligeait, elle ne parvenait pas à se rendre responsable de ce geste furtif, puisqu’elle était pure de toute volonté coupable. Elle n’avait pas succombé puisqu’il n’y avait pas eu combat. Elle regretta le fait, elle le blâma, elle décida d’exercer un contrôle plus serré sur sa conduite, mais elle n’eut pas l’idée de faire, au dedans d’elle-même, une enquête. Son sérieux natif, son application honnête à vivre, l’empêchèrent de se considérer elle-même avec ironie. Elle subsistait avec ses convictions, ses jugements, ses habitudes--intacte, sauf qu’elle avait embrassé un jeune homme. Mais ce baiser demeurait extérieur à sa vie.
Hubert lui demanda comment s’était passée la journée, et elle n’hésita pas à lui répondre qu’elle s’était passée fort bien. Elle donna son avis sur les réparations et décrivit l’aspect de la compagne. Elle n’omit pas de mentionner l’oncle Amédée et Laurent... Et tandis qu’elle parlait, l’idée même qu’elle se faisait de Laurent la rassurait sur son acte irréfléchi. Il représentait à ses yeux un ensemble de sentiments honorables qui, en principe, contredisait toute interprétation fâcheuse. Clarisse ne pensait pas souvent à la tentation, sinon d’une manière abstraite et pour autrui; elle n’y avait jamais rêvé, et pour elle-même, sous les espèces d’un jeune garçon. Un instant, peut-être, à constater le plaisir qu’elle avait éprouvé à poser ses lèvres sur sa joue aurait-elle pu comprendre... Et alors elle se serait révoltée. Mais cet instant avait été trop court, et maintenant les nuées l’entouraient à nouveau. Elle ignorait complètement les surprises des sens. Elle ne lisait pas de livres qui l’auraient renseignée. Hubert ne s’était pas soucié de l’instruire, suivant une politique de mari prudent, désireux de ne pas compromettre chez elle un équilibre sentimental qui lui suffisait. Les choses de la chair, Clarisse les connaissait d’une façon méthodique en quelque sorte, à leur heure, et sous la forme d’une habitude. Émotions permises mais secrètes, auxquelles elle ne faisait jamais allusion, et qu’elle ne devait jamais à personne d’autre, bien entendu, que son mari. Or ce qu’elle éprouvait pour Laurent était bien loin de ressembler à ce qu’elle éprouvait pour Hubert, si bien qu’elle n’avait pas même l’idée d’établir la comparaison. C’était à la fois plus et moins--mais elle ne s’apercevait que de ce qui était en moins.
Cependant, puisqu’elle reconnaissait avoir commis une imprudence involontaire, Clarisse était trop portée à l’action pour ne pas chercher à prendre une mesure pratique. Elle chassa le reste de gêne qui, malgré tout, la poursuivait, en décidant de ne plus voir pendant quelque temps le jeune homme. Elle ne reprendrait leurs relations que plus tard, avec plus de sang-froid et quand se seraient dissipés cette légère excitation, cet excès de zèle qui l’avaient entraînée et qui étaient si contraires à ses habitudes de raison.
C’était un sacrifice, et elle le fit d’autant plus volontiers qu’il ne portait que sur un détail. Comme beaucoup de personnes disciplinée, elle acquérait un sentiment de bonne conscience à s’obliger, quelle que fût la nature de l’obligation. Et elle se persuada d’autant plus de faire son devoir qu’il s’accompagna d’une certaine tristesse: il lui était pénible de s’interdire Laurent.
Pour rien au monde, elle ne l’aurait mis au courant de ce qu’elle avait décidé. Son geste irréfléchi devait demeurer inconnu à tous, mais surtout à lui. Elle l’aurait plus facilement avoué à Hubert. Ce qu’elle souhaitait connaître de Laurent, ce qu’elle souhaitait qu’il connût d’elle, c’était ce qu’ils avaient de meilleur. Elle ne réclamait de lui qu’une âme généreuse et pure. L’image d’elle-même qu’elle voulait imposer à Laurent devait n’avoir nul besoin de commentaire ou d’excuse. Le respect cérémonieux qu’il lui témoignait lui plaisait comme un hommage et comme une soumission. Elle ne voulait à aucun prix qu’il eût le droit d’être moins docile ou plus familier...
Mais un jour, à l’improviste, il vint la voir. Elle était seule. Dès les premières paroles, elle fut déçue par la banalité des phrases qu’il prononça. Il ne se doutait pas des scrupules qu’elle avait dû combattre ni de la décision qu’elle avait prise. Il se tenait assis dans le même fauteuil qu’à sa première visite. Toutefois il avait remplacé son embarras de naguère par une sorte d’affectation qui lui allait très mal. Dans ce visage satisfait, Clarisse ne retrouvait pas le visage abandonné, endormi, dont elle avait senti contre le sien la douceur chaude.
Après un silence, et comme prenant un parti, Laurent s’écria:
--Je venais vous remercier, madame, pour la journée de samedi.
--N’est-ce pas que la Cômerie est une jolie maison?
--Je veux dire pour votre accueil. Vous m’avez fait oublier ma solitude, et d’une manière si agréable!
Clarisse se sentit un peu rougir. Ces mots, que Laurent avait prononcés avec application, l’auraient réjouie la semaine précédente. Mais elle y vit une allusion involontaire. Elle répondit qu’elle avait été heureuse de l’emmener là-bas, et qu’il était tout naturel qu’elle s’intéressât à lui... Elle s’arrêta, songeant que ces phrases si simples pouvaient être interprétées, et elle acheva, afin de se rendre justice:
--D’ailleurs, j’ai fait très peu pour vous jusqu’à présent... Nous avions promis davantage à votre père...
--Je vous remercie de ce que vous ferez d’autre. Je sais que vous êtes très indulgente pour moi.
Clarisse s’irrita d’être si peu maîtresse d’elle-même parce qu’elle se croyait soupçonnée. Alors, elle prit son grand «air Bourgueil».
--Hélas, cher monsieur, je regrette que, d’ici quelque temps, nous ne puissions plus vous voir. Je vais probablement m’absenter. Mon mari désire aller à la montagne.
Le mensonge la servit mieux que la sincérité. Laurent perdit du coup son air d’assurance, redevint très «petit jeune homme» et se leva pour partir.
Alors elle crut qu’il s’en allait en même temps de sa vie. Elle se sentit transportée par le sentiment exaltant mais amer qu’en l’écartant elle accomplissait son devoir. Rien de vil n’était entre eux: tout se passait sur les sommets.