Part 16
L’église de la Cômerie est au bout d’un chemin ombreux, bordé de haies vives. Les Damien y arrivèrent comme les cloches cessaient de sonner. La petite nef, crépie à la chaux, avec ses versets bibliques inscrits en lettres noires, ses vitraux anciens, se trouvait déjà remplie de paysans. Clarisse eut comme voisin un vieux bonhomme bronzé qui sentait le savon, le linge frais, et qui chantait d’une voix tremblante en suivant du doigt sur son psautier.
Le pasteur était un grand jeune homme blond et enthousiaste, très goûté par les personnes sensibles du village, et dont l’éloquence fleurissait comme un verger au printemps. Après le cantique il se leva ainsi que toute l’assemblée, et, selon l’usage, il lut la confession des péchés.
Que de fois, depuis sa petite jeunesse, Clarisse avait entendu ces paroles liturgiques. Elles lui avaient paru souvent un peu excessives dans leur rigueur ancienne. Néanmoins chaque dimanche, consciencieusement, elle avait reconnu devant Dieu qu’elle était une pécheresse, et elle avait recueilli les moindres de ses fautes pour s’en affliger. Cet aveu lui permettait de constater qu’elle n’était pas très criminelle. Alors elle s’accusait d’autant plus qu’elle ne pouvait offrir à Dieu le sujet de bien sérieuses repentances.
Ce dimanche, toutefois, elle dut reconnaître avec horreur que les termes de la confession des péchés étaient tout juste assez graves pour qualifier son cas. L’espèce de tournoiement qui la grisait depuis quelques jours s’arrêta pour laisser voir la réalité. Au cours de la semaine, elle avait cédé à ses désirs, et ce flot longtemps contenu, devenu brusquement trop fort, l’avait emportée sans lui laisser le temps de réfléchir, de juger,--mais aujourd’hui c’était dimanche, un dimanche de lumière. Aujourd’hui, elle était dans une église, le lieu où sa conscience s’était si souvent interrogée. De nouveau, il fallait lui répondre. Comment la satisfaire? Devant les hommes, à haute voix, elle pouvait dissimuler, mentir; elle pouvait se cacher de son mari, de son pasteur. Mais dans le silence de son âme enfin éclairée, comment ne pas être franche?... Pourtant elle voulut retarder encore, échapper à ses objurgations intérieures: elle leva la tête, la détourna, et tout à coup elle aperçut à quelque distance, entre les personnes debout, Laurent. Que faisait-il là?
Alors, en présence de son amant, elle ne put discuter ni reculer davantage. Sa conscience l’accusa sans détour: elle était une femme adultère... L’acte était accompli, le péché ineffaçable, et chacun avait le droit de lui dire, en la montrant au doigt: «Adultère!... Et voilà l’homme dont tu as reçu les caresses. Il a connu le plus intime de toi, ton abandon dans ses bras, et ta jouissance impure.» Un lien d’iniquité unissait cet adolescent et cette épouse. «Tu as souillé ta vie et souillé ton honneur. L’homme dont tu portes le nom et la bague, tu l’as trahi. Tu as trompé la confiance que les tiens avaient en toi, tu as perdu le trésor précieux de ta réputation et de ta dignité; tu t’es retiré la permission de reprocher quoi que ce soit à quiconque, puisque tu es coupable, profondément coupable, ayant commis ton péché au sein même de la vertu. Et ce crime, pourquoi l’as-tu commis? Pour une éternité de délices?--non, pour une minute de folie bestiale.» Alors, entre le vieillard à sa droite, si pieux et si loyal, et son mari à sa gauche qu’elle avait trompé, elle se mit à trembler de tous ses membres. En nage, rouge de honte et d’angoisse, elle s’attendit presque à ce que Dieu, Dieu qui les voyait tous les trois et qui savait toutes choses, intervînt pour la dénoncer, et annonçât à la foule qui la respectait encore: «Regardez, cette femme est adultère.»
Du haut de la chaire, ignorant ce qu’il déchaînait dans un cœur, le pasteur continuait de lire le texte sacramentel: «Mais, Seigneur, nous avons une vive douleur de t’avoir offensé. Nous nous condamnons, nous et nos vices avec une sérieuse repentance, recourant humblement à ta grâce...»--«Oui, se disait Clarisse, je suis une femme perdue, je l’avoue et je me condamne, je mérite tous les reproches, toutes les injures, tous les châtiments. J’ai mal agi, j’ai trahi mes devoirs... Mais pourquoi l’ai-je rencontré? Pourquoi ai-je en moi cette âme qui n’a besoin que de lui?»
Maintenant le pasteur priait. Il s’adressait à Dieu, il établissait par ses paroles pleines de conviction, une avenue vers le ciel. On sentait la voûte ouverte, et le regard de l’Éternel reposant sur l’assistance. Alors, mise en contact plus direct avec Celui qu’elle nommait son juge, Clarisse, encouragée par la prière du prédicateur, se mit à prier pour elle-même: «Seigneur, je suis coupable d’avoir enfreint tes lois divines aussi bien que les lois humaines, mais toi qui sais tout, tu vois combien je l’aime. Pourquoi m’as-tu permis de le rencontrer et de me plaire à sa personne? Est-ce mal, d’éprouver si profondément l’amour, même si ce n’est pas celui que tu nous recommandes? Il n’y a qu’un seul amour: pourquoi est-il permis ou défendu selon les cas? Mon sentiment n’est pas égoïste, ni capricieux, c’est l’humble offrande de mon cœur qui est à ton image et de mon corps que tu as formé...»
A la dérobée, elle regarda Laurent, qui se tenait la tête baissée, dans une attitude immobile. Et tout à coup une terreur la bouleversa. Si Laurent était venu à l’église, c’était peut-être pour obéir à des remords, pour demander, comme elle, pardon à Dieu de ce qu’il avait fait. Serait-il là de son propre gré sinon pour s’accuser et se repentir? Mais alors il renoncerait à elle! Tout serait fini entre eux... Elle leva les yeux vers le pasteur avec épouvante. Pourquoi continuait-il, de sa voix persuasive, à exhorter à la vertu ses auditeurs? «Saura-t-il le convaincre de ne plus m’aimer?» se demanda Clarisse. Et, chassant bien loin les scrupules, elle voulut murmurer, persuasive à son tour, deux mots de prière anxieuse:
--Taisez-vous...
Elle retomba sur son banc en prononçant: Amen. Il y eut un léger remue-ménage dans l’église; des gens toussèrent, se mouchèrent. On s’installa pour mieux écouter le sermon.
Clarisse ne l’entendit guère. Le pasteur parla des bienfaits de la Providence avec son enthousiasme habituel et un lyrisme facile. Il prêchait la reconnaissance et la joie. Clarisse observa son visage blond aux yeux purs qui semblaient ignorer les bassesses humaines. Comme elle s’était éloignée de sa croyance sincère et forte! Elle eut la conviction qu’il ne la comprendrait pas, qu’il la plaindrait peut-être plutôt que de la condamner, mais qu’il n’entrerait pas dans ses motifs. Alors sa pensée vagabonda lourdement, tourmentée d’inquiétudes, incapable pourtant de renonciation. Par un vitrail ouvert venait du soleil et l’on entendait un chant d’oiseau. Clarisse n’eut plus qu’une envie: quitter cette église où elle était prisonnière, et aller au dehors, pour être libre... Parfois elle se détournait vers Laurent: impassible, il écoutait. Alors elle se demandait avec une angoisse renouvelée s’il était convaincu par ces affreuses paroles de repentance.
A la sortie, elle se hâta vers le seuil, tandis que son mari restait à causer avec des paysans. Elle suivit le chemin creux, bordé de haies vives, certaine d’être rejointe par le jeune homme. En effet, elle entendit bientôt son pas et son souffle. Et tout de suite, âprement:
--Pourquoi êtes-vous venu?
Mais sans lui répondre, il s’exclama:
--Qu’il est donc ennuyeux votre ministre de village!
Si vite rassurée, Clarisse s’arrêta une minute comme éblouie par le soleil malgré son ombrelle ouverte. Puis dès qu’elle eut compris que Laurent n’avait pas changé de sentiments, elle se remit en défense. L’instant d’avant, elle était prête à le solliciter, maintenant elle voulut se protéger contre lui. Elle recommença:
--Pourquoi êtes-vous venu?
Il se rapprocha d’elle et l’interrogea à son tour:
--M’aimes-tu?
--Répondez-moi.
--Pas avant ta réponse.
Des groupes les dépassaient sur le chemin, des hommes endimanchés, des filles habillées de robes claires, qui sortaient de l’église, qui les saluaient, et qui pouvaient les entendre. Clarisse frissonnait de honte et de frayeur.
--Eh bien oui, murmura-t-elle, je vous aime.
Alors d’une voix basse, il dit:
--Je suis venu pour vous rejoindre jusque dans votre église, pour vous faire sentir ma présence même là où vous prétendez m’oublier...
Elle fit un geste de protestation, mais élevant le ton, il se plaignit avec véhémence d’être, depuis le retour d’Hubert, tenu à l’écart. Il déclara qu’il ne le supporterait pas plus longtemps, il menaça... Clarisse essayait en vain de le calmer; elle le suppliait de parler moins fort, elle se retournait pour voir si Hubert ne les rejoignait pas. Enfin elle expliqua, en s’embrouillant:
--Écoutez-moi, Laurent: j’ai commis une grande faute quand je me suis donnée à vous... Je prends tous les torts sur moi et je n’accuse personne... Mon mari est revenu; je ne puis pas devant lui trahir mes sentiments, sentiments que je condamne, je le répète... Nous nous verrons ailleurs, plus tard...
--Soit!
--Qu’allez-vous faire?
--M’en aller, répondit brutalement Laurent. Vous ne pensez pas que je vais rester plus longtemps à contempler votre bonheur conjugal.
--Mais que voulez-vous?
--Viens ce soir dans ma chambre...
Clarisse poussa un faible cri, et protesta que c’était impossible. Il répondit en ricanant qu’il était alors prêt à la rejoindre dans la sienne.
Ils arrivèrent à la grille. Dans la cour une auto était arrêtée. C’était celle des Gaillardoz. Ils entrèrent et trouvèrent le ménage qui les attendait au salon.
--Ma chère, s’écria Fanny en bondissant, nous sommes très indiscrets: nous venons vous demander à déjeuner.
Ils achevaient un voyage en automobile et arrivaient du Dauphiné. Ils avaient décidé de s’arrêter à la Cômerie, dernière étape avant d’atteindre leur propriété aux environs de Nyon. Clarisse les félicita de leur idée, et Hubert, survenu, se joignit à elle.
Très animée, Fanny fit mille récits amusants de voyage. Son mari, bruni par le grand air, corpulent dans son vêtement de grosse laine, tentait parfois lui aussi, de raconter quelque chose. Mais Fanny coupait avec impatience son histoire et la terminait à sa barbe. Alors il avait un sourire heureux, comme pour prendre des autres à témoin de la gentillesse et de l’éloquence irrésistibles de sa femme.
A déjeuner, Fanny continua d’être intarissable. Elle n’accorda aucune attention à Laurent. Celui-ci s’enferma dans un silence complet dont personne, sauf Clarisse, ne s’aperçut. Mais au sortir de table, lors du café que l’on prit au salon à cause de la trop grande chaleur, il parvint à isoler sa maîtresse.
--Ces gens sont assommants, dit-il, et bavards. Quand s’en vont-ils?
--Je ne sais pas.
--Quant à nous, ce soir...
--Taisez-vous, Laurent, c’est impossible. Plus tard...
La sentir palpiter à la fois d’inquiétude, de honte et de chagrin le divertissait. Mais il eut le tort de la pousser à bout. Si on allait les entendre, pensait Clarisse, remarquer l’accent de leur dialogue, l’expression inattendue de Laurent! Alors, s’adressant aux Gaillardoz, elle leur proposa de rester à la Cômerie jusqu’au lendemain. Ils avaient leur bagage avec eux, il suffisait d’annoncer à Nyon qu’ils retardaient leur arrivée. Fanny, sans consulter son mari, accepta tout de suite.
Clarisse n’osa pas regarder Laurent. Elle avait peur de ce qu’elle avait fait. Mais elle s’était protégée: plus la maison serait pleine, mieux elle pourrait objecter au jeune homme l’impossibilité de le satisfaire. Cette mesure lui donnait du répit, mettait du monde entre elle, Hubert et Laurent.
XX
Laurent avait commencé par frémir de colère. A ses yeux, Clarisse, par sa décision de mettre des tiers entre eux, lui mentait encore. Mais si le succès lui était monté à la tête, la déception imprévue le dégrisa. Il comprit qu’il ne réussirait pas par la brutalité et il décida de recourir à la ruse. Au delà du plaisir, il pressentit ce que la complication des âmes, le scrupule, le remords ajoutaient à l’amour. L’on jouissait non seulement de rendre une femme heureuse mais aussi de la faire souffrir. Clarisse se dérobait, soit: il tâcherait de la rejoindre moins par des procédés impératifs que par des moyens subtils et plus cruels.
Il alla trouver Hubert et lui demanda l’autorisation de manquer le bureau le lendemain.
--Un jour de congé? Je n’aime pas beaucoup cela. Mais enfin, soit.
Lorsqu’il l’eut obtenu, Laurent ajouta:
--Je compte rester ici, auprès de ces dames.
Hubert le regarda avec étonnement. Quelle drôle d’idée d’utiliser ainsi sa journée de vacance! Puis il pensa que le jeune homme était un des nombreux flirts de Fanny. Il prit un air fâché, mais sa sévérité visait Fanny et non Laurent qu’il estimait sans importance.
Dans le courant de la soirée, il fit part de son impression à sa femme. Celle-ci haussa les épaules:
--Mais non, il ne fait pas la cour à Fanny. Ils ne se sont pas adressé la parole... Il veut simplement un congé par flânerie.
--Oui, c’est un paresseux... Enfin, quand même, surveille-les.
Clarisse songea avec appréhension que Laurent restait pour elle, et elle s’effraya à l’avance de tout ce que Fanny allait deviner.
Cependant, le lendemain matin, elle dut rendre cette justice au jeune homme qu’il se tenait parfaitement à sa place. Il se borna à affecter un certain empressement discret auprès de Fanny comme si, étant l’hôte régulier de la Cômerie, il devait aider à recevoir les hôtes de passage. Soulagée, Clarisse se prit à penser qu’il serait agréable d’avoir Laurent près d’elle en commensal, d’oublier leurs relations charnelles au profit d’une bonne amitié, tout en continuant à vouer à son mari le même sentiment paisible que naguère. L’idée du partage, sous le même toit, lui faisait horreur. Mais elle aurait admis un ménage à trois platonique.
Seulement elle ne savait par quels moyens donner ce caractère à leurs relations. Elle demeura hésitante. Naguère, elle aurait commencé tout de suite d’agir. Mais elle avait tellement changé! C’est que naguère, elle se plaisait à imposer au jeune homme sa volonté. Maintenant elle n’osait pas le traiter avec un tel sans-gêne. Laurent avait revêtu le rôle d’initiateur en lui enseignant le plaisir: c’était au tour de Clarisse d’être soumise et d’apprendre. Il avait gagné de l’assurance dans leur liaison et le sentiment d’un pouvoir mystérieux, tandis qu’elle y avait pris une humble docilité, une sorte d’appréhension générale, la crainte de se trahir ou de le fâcher.
Fanny ne répondit à l’amabilité de Laurent qu’avec une certaine négligence. Et Clarisse s’étonna, comme la veille, qu’on fît si peu d’attention à lui. On lui coupait la parole, on l’écoutait à peine, il passait le dernier dans les portes et se servait après tout le monde. Si les autres savaient pourtant de quoi il était capable! Mais, par extraordinaire, lui-même ne se formalisait pas. Avec Clarisse, il faisait l’important: en public, il reprenait la place et le ton d’un petit jeune homme. Clarisse, un peu vexée, jugea étrange qu’il fût si considérable à ses yeux et si peu de chose pour sa cousine.
Comme il était allé chercher un sécateur parce qu’elles voulaient cueillir des roses, elle dit à Fanny:
--Est-ce que cela vous ennuie que Laurent Fabre-Gilles soit resté?
--Ce petit? Mais non. Il n’a pas l’air méchant d’ailleurs.
Clarisse baissa la tête sans répondre. Et quand Laurent revint, les deux femmes le regardèrent. Il ne se départit pas de sa courtoisie pleine de sérieux quoiqu’il devinât qu’on l’observait. Mais, à partir de cette minute, Clarisse retrouva chez lui les yeux baissés, la voix volontairement tenue dans le registre grave, tout le masque qu’il affectait au début de leurs relations. Elle aurait pu dénoncer son jeu au fur et à mesure qu’il le jouait,--car c’était bien un jeu, une tactique qu’il pratiquait sans le moindre embarras. Elle s’en indigna d’autant plus qu’il réussit. Fanny en effet sembla intriguée à son tour par cette mélancolie impénétrable. Il lui répondait avec froideur puis, tout à coup, relevant ses paupières, l’enveloppait d’un magnifique regard, aussitôt retombé. Fanny s’amusa à provoquer cette éloquence muette jusqu’au moment où elle finit par en être un peu gênée,--reconnaissant, sous l’apparence juvénile de Laurent, cette ardeur physique que les femmes devinent par instinct chez certains mâles.
Alors elle se retourna vers Clarisse:
--Eh bien! dit-elle, voilà votre solitude peuplée... Avec trois invités à dîner ce soir, vous serez obligée de mettre une belle robe.
Puis, affectant une fausse admiration:
--Il faut vous dire, monsieur Fabre-Gilles, que ma cousine prend ici les allures les plus simples. L’hiver, c’est la personne d’apparat, qui tient son rang. Et les Damien-Bourgueil sont parmi ce qu’il y a de mieux à Genève. L’été, elle s’ensevelit dans la verdure; on ne la voit plus, tellement elle est occupée de son jardin et de son village... Une vraie fermière!
Clarisse protesta. Elle ne voulait pas être dépréciée. Fanny continua, en souriant à demi de côté:
--Il est vrai qu’elle est faite pour le plein air, tant elle est naturelle et sincère. N’est-ce pas, Clarisse, que vous préférez vos plates-bandes à tous les salons de la rue de l’Hôtel de Ville?
--Et vous, madame? demanda Laurent à Fanny.
--Moi, monsieur, je suis une personne artificielle. Ma cousine est franche, je suis hypocrite; elle est honnête, je suis dépravée; elle plaît à tous, et j’irrite...
Clarisse tenta d’arrêter cette comparaison en parlant des plaisirs de la campagne. Sans vouloir l’entendre, Fanny persista à interpeller le jeune homme.
--Mais, j’y songe, je n’ai pas à vous la décrire. Vous appréciez aussi bien que moi le charme de Mme Damien. Vous êtes ici depuis plusieurs jours, n’est-ce pas?
Laurent ne répondit pas. Clarisse non plus. Fanny se mit à rire:
--Je serais curieuse de voir vos soirées. Hubert s’endort-il sur son cigare? Ma cousine, j’en suis sûre, vous dit de ces choses sensées et un peu ennuyeuses qu’il faut toujours dire aux jeunes gens.
--Croyez-vous? fit Laurent d’un ton glacé.
--Comment, il doute de vous, Clarisse? mais ma cousine a l’habitude de remplir tous ses devoirs! Elle doit vous donner d’excellents conseils, et compléter une éducation qui me paraît soignée. Il faudrait toutefois y ajouter un soupçon de fantaisie, qui est de votre âge, je vous assure.
Clarisse, à qui cette conversation commençait à devenir odieuse, vit s’approcher le domestique: il annonça l’arrivée du boucher et demanda des ordres. Contente de s’échapper, elle fut néanmoins agacée d’une raison aussi prosaïque.
--Le boucher et le boulanger, expliqua-t-elle, nous viennent du village voisin... ici c’est trop petit...
--Allez, lui dit Fanny, nous commander des côtelettes.
Lorsque Clarisse revint, elle eut de la peine à rejoindre ses compagnons. Elle finit par les trouver assis sur un banc dans l’ombre d’une treille. A son arrivée, Laurent affecta de se taire brusquement.
--Savez-vous, dit Fanny, ce que je conseille à monsieur?
--Jamais je n’oserai, murmura Laurent.
--De vous faire la cour!
--Excusez-moi, madame, dit le jeune homme en s’adressant à Clarisse.
--Mais non, interrompit Fanny, il serait très bon d’apprendre, auprès d’une personne telle que ma cousine, comment faire une cour discrète. C’est un art qui se perd, et tous vos contemporains, monsieur, sont insensibles ou bien brutaux.
Elle semblait enchantée de son interlocuteur. Vive, hardie, elle raffolait de quiconque savait lui donner la réplique. L’attitude d’abord réticente de Laurent l’avait piquée au jeu, elle l’avait aguiché et maintenant il essayait de lui tenir tête.
Clarisse trouva que leur intimité avait grandi bien vite. Elle se vit réduite elle-même au rôle de personnage muet. Sa ruse n’avait que trop réussi puisque le jeune homme non seulement ne la tourmentait plus mais s’occupait d’une autre. Elle chercha à les questionner pour rentrer dans leur dialogue, mais ses questions ne les intéressaient pas. Fanny lui répondait en deux mots et reprenait ensuite sa conversation principale; quant à Laurent, son visage si animé vis-à-vis de Fanny, devenait immobile quand il se tournait vers Clarisse.
Sur ces entrefaites, Fanny, parlant de leur voyage, vanta Aix-les-Bains.
--Connaissez-vous Aix? demanda-t-elle.
--Non, je n’y jamais été.
--Cependant... fit involontairement Clarisse qui se rappela la lettre au photographe qu’elle avait lue dans la chambre rouge.
Ils la regardèrent, et attendirent son explication, mais elle ne sut comment continuer, et Laurent lui dit, avec un soupçon de raillerie:
--Je vous assure, madame, que je ne connais pas cet endroit...
Pourquoi mentait-il? Pourquoi vis-à-vis d’elle, cette attitude distante, presque malhonnête? Elle y retrouva le ton qu’il avait lors de son arrivée à la Cômerie. Voulait-il la rendre jalouse, en se montrant empressé auprès de Fanny? Elle ne put croire à un tel calcul. Mais alors, s’il était sincère? Était-il rassasié d’elle et enclin à l’abandonner?
Tous deux contemplèrent Fanny: lui avec une admiration complaisante,--elle avec une sourde inquiétude. Fine, moqueuse, Fanny penchait son joli visage aux sourcils bien marqués, et tout éclairé par son demi-sourire. Clarisse se reprocha avec angoisse de s’être montrée si dure avec Laurent: Fanny était peut-être une dangereuse rivale. Elle aurait dû le retenir, le leurrer, lui faire croire qu’elle céderait encore--et lui céder, s’il le fallait. Elle s’était reprise, parce qu’elle avait eu honte. Mais on n’efface pas le passé, on ne se recompose pas une vertu. Puisqu’elle aimait Laurent, et que l’irréparable était accompli, n’était-ce pas un zèle absurde que de se priver de Laurent?
A l’heure du déjeuner, et tandis que Fanny était remontée dans sa chambre, Clarisse emmena le jeune homme au salon. La porte fermée, elle lui demanda:
--Pourquoi la laissez-vous se jeter à votre tête de cette façon?
--Eh! que dites-vous là?
Laurent, qui commençait à comprendre les plaisirs de la duplicité, fit l’innocent. Il protesta qu’il n’y avait pas de sa faute. Clarisse revit sur son visage son air étonné, sérieux de naguère, et, remuée par ce souvenir, elle murmura:
--Prenez garde, c’est une coquette.
Il ne bougea pas. Alors elle s’imagina que son silence préparait la trahison. Elle voulut le ramener à elle en noircissant sa rivale et, soucieuse là encore de le préserver, mais à son profit, elle dit, tremblante d’avancer une pareille accusation:
--Vous savez, elle a des amants...
Laurent fronça les sourcils: cette idée ne lui déplaisait pas. Il se borna à faire deux pas vers la porte, sans répondre, et comme hésitant entre les deux femmes. Clarisse, pâle de son mensonge, répéta:
--Une femme comme elle n’est pas faite pour vous... Vous ne seriez qu’un caprice.
Il fit un geste d’indifférence, voulut s’en aller, alors, tout éperdue, elle s’écria:
--Mais enfin, qu’attendez-vous de moi?
Il se retourna, la saisit dans ses bras, moins par amour que par besoin de la contraindre, ou pour lui faire comprendre le bonheur de s’y trouver. Il vit sa figure délicate rougir, redevenir pâle de nouveau, et il sentit son corps se coller au sien. Avec une expression têtue, il dit:
--Viens chez moi ce soir...
Ensuite, il la lâcha. Clarisse jeta un coup d’œil affolé autour d’elle pour s’assurer que personne ne les avait entendus. Le vieux salon familial était là, avec ses meubles accoutumés, les bouquets qu’elle avait faits, le portrait de son beau-père; elle respira l’odeur d’étoffe et de fruit, elle entendit quelqu’un marcher à l’étage supérieur, et la cloche du repas sonner. Tous ces détails familiers, réguliers, quotidiens, lui prouvèrent l’impossibilité de céder au jeune homme. Ce portrait de son beau-père, surtout, avec ses moustaches tombantes, et son air de reproche maussade! Se tournant vers Laurent, elle murmura d’une voix douloureuse qui disait si bien son amour sans qu’il voulut l’entendre.
--Vous êtes injuste. Je ne peux pas ici, ce soir... Plus tard, ailleurs, je vous le promets.
Mais, sans écouter davantage, il s’en alla.
L’après-midi, ce fut pire. Laurent jeta le masque et entoura Fanny d’aussi près que possible. Délaissant son genre correct, il se montra plein d’audace. Elle lui plaisait, il la croyait facile, et cette intrigue nouvelle n’empêcherait pas la réussite de l’autre: il s’estimait de taille à les poursuivre toutes les deux. Aux phrases les plus vives, Fanny, enchantée, essayait de le faire taire en disant:
--Pas devant Clarisse, voyons!
Puis, dès qu’il semblait s’interrompre, elle le provoquait. Elle le jugeait tout haut, avec impertinence: