Chapter 21 of 21 · 1795 words · ~9 min read

Part 21

--Vous souffrez, Clarisse, et lorsqu’on souffre on mérite toujours d’être pardonné.

Elle haussa les épaules et s’essuya les yeux avec colère. Lorsqu’ils se furent quittés, ils songèrent tous deux que jamais ils ne s’étaient parlé si sincèrement.

--Ne veux-tu pas manger quelque chose? vint dire Mme Bourgueil. Tu sais que tu n’as pas déjeuné. Il ne faut pas te rendre malade.

Clarisse écarta cette offre sans la discuter, et demanda des détails sur la consultation. Elle voulait tout savoir, de façon à combler dans son esprit le vide qu’y avait laissé son absence au moment essentiel.

--Ce qui a frappé ces messieurs, ajouta Mme Bourgueil, c’est la rapidité du mal.

Ainsi, pensa Clarisse, un coup si cruel peut être porté brusquement. Quelle injustice! Et soudain elle crut en voir la raison. Si son père était tombé malade, n’était-ce pas à cause de la faute qu’elle avait commise? S’il allait peut-être mourir, était-ce parce qu’elle était adultère? Elle s’efforça de chasser cette idée, en la qualifiant d’absurde, mais elle revint hanter comme une obsession son esprit tourmenté. Gaillardoz lui avait parlé de pardon. Ce n’était pas la seule hypothèse possible: il y avait celle du châtiment. Du fond de son éducation austère monta l’écho de la colère divine qui se répercute et frappe de côté et d’autre. Elle se rappela ce dimanche matin, à la Cômerie, où la liturgie lui était apparue avec toutes ses significations, et où elle avait frémi à l’antique sévérité du Décalogue... Elle avait pensé se protéger contre les hommes en dissimulant son amour. Mais elle avait oublié Dieu, auquel on ne peut mentir, qui voit tout, et qui punit. Il serait donc possible que, pour avoir transgressé la loi, elle fût atteinte dans la personne de son père? Ainsi sa tendresse filiale souffrirait à cause de l’autre tendresse. Non, non, ce serait trop injuste et Gaillardoz avait raison: quand on est malheureux, on est pardonné.

--J’ai oublié de te dire, fit Mme Bourgueil, que le pasteur Lachault est venu pendant ton absence.

--Ah? Qu’a-t-il dit?

--Il a longtemps causé avec ton père. Après il est venu me trouver. Malgré son intention visible de me réconforter, ses yeux, sa voix demeuraient impitoyables. Même sa compassion me glaça. Il a terminé en me répétant: «Que la volonté du Seigneur soit faite...» Bien sûr, je m’incline. Tu me connais, Clarisse, je ne suis pas une révoltée. Mais il est permis d’espérer que cette volonté divine nous épargnera un grand malheur.

Toutefois la Providence équilibrait peut-être le mal et le bien dans les destinées, pour racheter l’une par l’autre. L’hypothèse s’imposa de nouveau à Clarisse, dans sa rigueur biblique: ainsi, pensa-t-elle, elle aurait déchaîné elle-même ce malheur qui épouvantait sa mère. Elle se débattit contre une conclusion si inhumaine. Depuis plusieurs heures, elle était poursuivie de sentiments contradictoires, hantée d’émotions violentes. Les événements dont elle était responsable et ceux qui étaient plus forts que sa volonté s’entrechoquaient autour d’elle, se mêlaient et, d’un instant à l’autre, changeaient d’aspect, de couleur, de signification. L’horreur d’avoir été infidèle et parjure revint l’envahir tout entière. Comment, elle avait livré son être, et toute sa chair chrétienne à des caresses étrangères, et elle y avait pris un immonde plaisir! Comment, dissimulant son impudeur sous de vertueuses paroles, elle avait entraîné dans le crime un adolescent qu’on lui avait confié, et qui était souillé maintenant, souillé par elle et les sales délices qu’elle lui avait prodiguées...

--Mais non! s’écria Clarisse tout haut.

--Hélas! fit Mme Bourgueil qui ne cessait de penser à son mari, peut-être...

Clarisse se couvrit la figure de ses mains. «Mon Dieu, pria-t-elle, si tu veux me punir, ne me punis pas sur un autre, mais sur moi.»

On sonna. Mme Bourgueil, que l’inquiétude poussait au mouvement, ne put s’empêcher d’aller dans l’antichambre recevoir les nouveaux arrivants. C’étaient les Henri Bourgueil. Clarisse entendit un dialogue confus, puis au bout de quelques minutes, cette phrase de sa tante:

--Oui, il a remis son départ à la fin du mois.

Elle dressa l’oreille. S’agissait-il de Laurent? Non, mais de Nicolas qui accompagnait ses parents. Tout le monde entra dans le salon.

--Ma chère Clarisse! fit Mme Henri Bourgueil avec une majestueuse compassion.

Le départ de Laurent... Dans cinq jours elle ne le verrait plus. Son existence, qu’il avait embellie si peu de temps, hélas! serait vidée de sa chère présence. Elle n’entendrait plus sa voix grave, son rire brusque, ce rire presque étouffé qui n’appartenait qu’à lui. Il partirait, et tout rentrerait dans l’ordre. Et il ne reviendrait pas, et elle demeurerait sans lui toujours malheureuse, en proie à des remords qui grandiraient d’année en année pour empoisonner jusqu’au souvenir même de ce triste amour. C’était un arrachement, une amputation que ce départ. Tout ce qui s’en allait d’elle-même avec lui, comment l’exprimer? Quel affreux sacrifice! Laurent, Laurent! Le cœur brisé, elle éclata en sanglots.

--Ma chère Clarisse, répéta Mme Henri Bourgueil, ne vous découragez pas. Votre père peut parfaitement surmonter cette crise. Tout n’est pas perdu.

Personne n’avait jamais vu pleurer Clarisse. Ce brusque bouleversement, si différent de sa maîtrise habituelle, remua les assistants qui mesurèrent là sa douleur filiale.

Le vieux Bourgueil, dans sa chambre aux volets tirés pour le garantir du soleil, secoué par des toux atroces, râlant parfois, anxieux de sentir l’air nécessaire se refuser de plus en plus à ses poumons, eut un désir: il voulut voir Nicolas Bourgueil, et son père l’accompagna au chevet du malade. L’entretien ne dura que quelques minutes. Mais quand les deux hommes revinrent, M. Henri Bourgueil dit, la gorge serrée:

--Mon pauvre frère...

Il ne détourna pas la tête devant l’évidence. Et même, tandis que les autres se concentraient sur la minute présente, il envisagea l’avenir, il ne put s’empêcher de voir dans ce même salon aux tapisseries bibliques, le prochain service funèbre. Esther au festin d’Assuérus, Abigaïl et Déborah mèneraient un deuil pompeux au-dessus de la foule recueillie. Sa pensée alla si vite qu’il ne s’aperçut pas qu’elle anticipait d’une manière inconvenante. «Qui présidera le service? se demanda-t-il. M. Lachault, sans doute... La disparition de mon frère fera beaucoup de bruit. Il y aura certainement un article de fond dans le _Journal de Genève_, des dépêches de tous les coins de l’Europe, des orateurs officiels au cimetière.» Et, quoique profondément affligé, sa vanité de mondain attaché aux cérémonies, à l’apparat, son souci protocolaire de remplir dignement son rôle, lui firent conclure: «Ce sera un grand enterrement.»

Nicolas se tenait droit et sérieux. Cette visite au moribond qui disputait sa noblesse et sa fierté aux affres de l’étouffement, l’avait ému sur lui-même aussi bien que sur son oncle. C’était lui qui était destiné à devenir le chef de la famille. A l’heure où le seul mâle de la branche aînée allait disparaître, il gagnait une importance disproportionnée à sa personne. On avait voulu l’associer à ces instants solennels, et il s’efforçait de porter dignement le poids de sa fonction. Un jour, il serait le maître du nom, un jour viendrait donc se grouper derrière lui, avec son esprit de corps, ses armoiries, ses traditions, ses vertus, ses richesses,--la famille. Il se composa une expression d’héritier présomptif, imprégnée de majesté simple, où l’on reconnaissait la ressemblance de sa mère.

Tout le monde s’était réuni autour de Clarisse, laissant Mme Bourgueil à son larmoiement. Les voix se faisaient graves, les visages soucieux. Clarisse avait essuyé ses larmes, et répondit avec netteté aux questions.

--Quand revient le docteur?

--A quatre heures.

--La fièvre?

--Elle a baissé.

--Souffre-t-il beaucoup?

--Oui. On attend des ballons d’oxygène qui le soulageront.

L’oncle Amédée survint, l’air atterré:

--Je ne savais pas, balbutia-t-il, je ne savais pas...

Il ne demanda rien, il vit bien aux figures qu’on était très anxieux. Il s’assit près de Clarisse et la regarda en attendant ce qu’elle déciderait. Être à ses côtés, c’était le meilleur réconfort. M. Henri Bourgueil aussi rapprocha sa chaise et le cercle d’inquiétude fut plus étroit. Clarisse sentit avec angoisse que tous ces gens venaient, comme à l’ordinaire, lui demander instinctivement un appui. Ils attendaient d’elle une direction morale, une parole de vérité et de raison, une attitude qui serait l’attitude juste et qu’ils pourraient copier. Or ce rôle qu’elle avait joué toute sa vie, d’être l’inspiratrice et le guide, elle devenait incapable de le tenir au moment suprême. Ils ne savaient pas qu’elle était toute faible, désorientée, victime d’un débat cruel. Avec un grand effort, elle essaya de cacher le contre-coup violent de son amour et de sa douleur. Elle ne put le dissimuler tout à fait. Mais ils prirent pour le témoignage d’une émotion légitime les marques sur son visage du désespoir et de la honte. Et ils continuèrent à trouver en elle les forces dont ils avaient besoin.

Hubert entra dans le salon. Il venait de chez son beau-père. A l’interrogation muette de tous les assistants retournés vers lui, il répondit par un signe de tête découragé et en écartant les bras de son corps, comme s’il renonçait à l’espoir. Alors Clarisse se leva. Elle imagina qu’un dernier sacrifice offert au Maître tout-puissant de la vie et de la mort, pourrait sauver son père. S’adressant à ceux qui comptaient sur elle, elle dit, d’une voix claire, presque sa voix paisible et heureuse d’autrefois:

--J’ai un mot à écrire.

Elle prit sur le bureau de Mme Bourgueil une feuille de papier et écrivit: «Mon père est mourant, partez sans jamais me revoir. Oubliez-moi comme je vous oublie.» Elle rédigea l’adresse: «Monsieur Laurent Fabre-Gilles, chez Mademoiselle Moeuffre, route de Florissant.» Puis elle colla un timbre et sortit prier le domestique de porter la lettre à la boîte.

Du vestibule elle gagna la salle à manger. Elle avait des faiblesses dans les jambes, et par instants la tête lui tournait. «Il faut que je prenne quelque chose», dit-elle tout haut. Justement, sur un dressoir, il y avait une assiette de gâteaux. Elle s’assit et se mit à les manger.

Hubert vint la rejoindre, et d’un air maussade:

--Le docteur est arrivé... Ta mère se tient chez ton père... Bien entendu je resterai en ville ce soir. Je ne puis coucher à l’appartement, n’est-ce pas? Non. J’irai à l’hôtel... Je repasserai au bureau avant dîner... Ah! j’oubliais: le petit Fabre-Gilles nous quitte, il est rappelé à Nîmes. Il partira dans quatre ou cinq jours.

Clarisse mangeait toujours les gâteaux. Elle eut un frisson.

--Il fait froid ici, dit-elle.

--Froid..., fit Hubert d’un air prodigieusement étonné.

Il s’arrêta brusquement tandis qu’un bruit de paroles confuses arrivait du salon. Clarisse se leva. Ils restèrent un instant à se dévisager sans se voir, puis se retournèrent vers la porte. Nicolas venait d’apparaître sur le seuil. Il était grave et intimidé. Il ne dit rien. C’était inutile: ils avaient compris.

(1914-1916.)

LAUSANNE--IMPRIMERIES RÉUNIES