Chapter 20 of 21 · 3993 words · ~20 min read

Part 20

--Non. Je craindrais d’être indiscret, répliqua-t-il. Je sors avec vous.

--Je vais faire quelques pas sur la Treille.

Elle espérait qu’il la quitterait en arrivant dans la rue. Mais il ne l’abandonna pas, et elle dut aller vers la Treille comme elle l’avait dit. Il lui tint des discours avantageux qu’elle n’entendit pas. Pensant à un autre, elle se répétait: «Il m’attend.» Et puis, l’heure passant, elle commença à détester Desnouettes, sa prétention et son bavardage. Enfin elle ne put supporter davantage de perdre un temps si précieux. Elle l’interrompit au milieu d’une phrase, lui tendit la main et le planta là en disant:

--Pardonnez-moi de vous quitter, mais j’ai une course pressée...

Elle était déjà partie qu’il balbutiait:

--Mais je ne veux pas vous retenir, chère amie.

Elle se hâta jusqu’à la rue de l’Hôtel de Ville. Elle franchit la porte cochère de sa maison: justement le concierge n’était pas là. Elle gravit l’escalier aussi vite que possible. Sur le palier, Laurent l’attendait. Elle ne lui dit rien, mais elle ouvrit la porte d’une main tremblante qui fit sonner la clef dans la serrure, elle entraîna le jeune homme, et referma le battant derrière lui. Enfin, ils étaient seuls, libres, et rien n’existait plus au monde qu’eux-mêmes.

--Suivez-moi, dit-elle.

Ils gagnèrent le salon où tous les meubles étaient recouverts de housses. Instinctivement ils marchaient sur la pointe des pieds pour éviter les craquements du parquet sans tapis. Dans la pénombre flottaient des rayons de clarté, horizontaux, dardés du dehors. Comme Laurent traversait une de ces zones étroites de lumière, Clarisse l’arrêta pour mieux revoir, inondé de soleil, ce visage dont elle ne pouvait se passer. Elle murmura:

--Il est venu. Il m’a dit qu’il viendrait, et il est venu...

Le jeune homme se tenait debout, ébloui et docile. Qui donc s’interposerait entre eux? Personne. Nul événement ne viendrait les séparer. Il était à sa disposition et sous sa loi.

--Te rappelles-tu, s’écria-t-elle avec une gaieté fébrile, le salon de la Cômerie, la première fois où je t’y ai mené? Nous étions déjà parmi des meubles recouverts de housses...

Il rit comme elle, mais de son petit rire brusque qui n’exprimait pas la gaieté, puis s’approcha.

--Allons dans ta chambre...

--Attends.

Pourquoi se hâter? Le temps était aboli. Il fallait savourer le bonheur d’être ensemble. Elle reprit, d’une voix sérieuse cette fois:

--Et te rappelles-tu le jour où tu es venu ici me rendre visite, le jour où nous avons eu notre premier tête-à-tête. Comment pouvais-je savoir que cet enfant intimidé deviendrait celui qui...

Elle arrêta sa périphrase et dit, d’un mot net:

--... mon amant.

Il l’entoura de ses bras, elle devina sa prière, mais elle ne voulut pas l’exaucer tout de suite.

--Ainsi, reprit-elle, tu reviens en maître dans cette maison, je t’ouvre la porte, je te livre ce que je possède, tout ce qui est moi-même. Je ne veux rien retenir, rien te cacher. Règne sur ma vie, elle t’appartient...

Assise sur un canapé, elle fit asseoir Laurent à ses pieds. Elle mit ses deux mains sur sa tête adolescente, les doigts passés dans ses cheveux noirs, comme pour l’attacher à elle. Elle continua, sur un ton impudique à la fois et raisonnable:

--J’ai été folle de me priver de toi. Je ne veux plus. Je ne chercherai pas de bonheur autre part qu’en toi. Je n’aurai plus avec toi ni scrupules, ni réticences. Dès que tu le voudras, j’accourrai, je me mettrai à ta disposition, je serai comme une chose obéissante entre tes mains, comme tes gants, tiens, que tu reprends ou que tu jettes, et trop heureuse d’être choisie par toi. Tout, de toi, m’est nécessaire, ton être physique dont je connais la beauté, et ton âme qui a été si cruelle mais sans le vouloir peut-être, et dont je raffole jusque dans ses injustices, parce que ces injustices, c’est encore toi. Pardonne si je te parle avec maladresse: je ne sais pas encore bien dire combien je t’aime, mais je sais profondément que je t’aime.

Ces paroles, Clarisse les prononçait délibérément, pour les affirmer dans cette pièce où elle avait vécu de si longues années et où elle avait été si différente. Il lui sembla renoncer plus complètement à son ancienne personnalité en la désavouant ici-même. Son passé, elle s’en défaisait ainsi que d’un vêtement trop lourd et trop laid. Elle n’ignorait pas l’étendue de sa trahison, elle ne méconnaissait pas qu’elle mentait à tout le monde, sauf à Laurent. Mais elle était entraînée par la logique charnelle de sa passion. Elle jeta un défi aux meubles, aux rideaux, aux murs. Oui, elle avait admis le jeune homme en ce lieu qui aurait dû lui être sacré, au cœur même de son existence, et elle le conduirait plus loin encore.

Parce que rien d’autre ne valait à ses yeux que lui. Le reste, son mari, sa famille, sa dignité personnelle, la considération dont elle bénéficiait--le reste se décolorait, s’évanouissait dès qu’il était là, et il demeurait seul éclairé, comme tout à l’heure lorsqu’il était debout dans le rayon de soleil. Nul raisonnement, nul prêche, nulle menace ne l’aurait ébranlée: pour elle, un être unique était tout le réel. Personne au monde ne lui avait jamais procuré ce saisissement de bonheur que lui communiquait Laurent par sa seule présence. Et cet être, qu’elle adorait, elle l’avait à ses pieds, ardent mais soumis, et elle allait se donner à lui. Naguère il avait échappé à sa sollicitude, il l’avait rendue malheureuse, et puis, tout à coup, elle l’avait capturé. Il n’était plus rétif, dédaigneux ou inconstant. Elle s’émerveilla d’atteindre enfin à cette minute où leurs deux désirs s’accordaient, se mariaient dans une pareille intensité. Alors, toute la joie humaine qui fût possible l’envahit comme une fête. Elle se pencha vers Laurent qui levait vers elle sa bouche humide, et elle lui dit:

--Viens...

* * * * *

Laurent s’accouda près d’elle et, d’une voix changée, d’une voix redevenue habituelle et normale, murmura:

--Te rappelles-tu la lettre que tu m’as fait écrire à mes parents? J’ai reçu ce matin la réponse de mon père... Il me rappelle à Nîmes.

Engourdie, le cerveau vague, elle ne saisit pas ce qu’il disait. Il répéta sa phrase.

--Eh bien, demanda-t-elle, qu’allez-vous faire?

Il hésita, baissa les yeux, détourna la tête. Alors elle comprit, ses idées se précisèrent, et au bout d’un long moment, elle dit, pour elle-même:

--Je savais bien qu’il s’en irait.

Il était vraiment irrésolu. Quel dommage de quitter cette femme au moment même où elle lui plaisait le mieux! D’un autre côté, la lettre de Nîmes lui avait porté l’accent impératif de son père, auquel il n’avait jamais résisté. De quel prétexte oserait-il colorer un refus? D’ailleurs, la question se posait-elle? Son père avait écrit en même temps à M. Damien, et celui-ci n’aurait aucune raison de le garder dans sa banque. Rester seul à Genève? Ce serait bien suspect. Et son père renouvellerait son ordre bien vite, n’hésiterait pas à lui couper les vivres, ou viendrait lui-même le chercher.

Ces réflexions de Laurent, Clarisse les refit pour son compte. Elle vit combien il serait difficile d’éluder les injonctions de M. Fabre-Gilles.

--Pourquoi exige-t-il votre retour?

Laurent fut surpris, vexé même du calme apparent de Clarisse. Il avait redouté une crise de larmes, mais il lui en voulut de trouver son départ tout naturel. De nouveau son éternelle défiance, née d’une sécheresse de cœur qui augmentait dès que son ardeur sensuelle était satisfaite, l’inclina à soupçonner la sincérité de Clarisse.

--Il veut que j’assiste au mariage d’une de mes cousines, répondit-il... Et puis, il croit que je ne travaille pas beaucoup ici... Il se plaint de ne pas recevoir assez de mes nouvelles...

--Pourtant, mon mari l’a toujours renseigné...

--Justement. Dieu sait ce qu’il lui aura raconté.

Désireux d’inquiéter Clarisse, il ajouta, l’observant par en dessous:

--Ton mari se doute peut-être de quelque chose...

--Peut-être, fit Clarisse, le cœur serré d’une mortelle angoisse.

Elle lui dit l’histoire de la lettre ramassée à sa place. Il s’emporta contre l’indiscrétion d’Hubert, mais dut avouer que son indiscrétion, en mettant son frère au courant, avait été pire encore. Envisageant les conséquences que pourrait avoir sa «bêtise», il eut peur. Une sueur froide lui vint à l’idée d’être chassé, ou provoqué, ou sévèrement puni--il ne savait au juste. Sans rien dire, il rumina ces réflexions tardives.

--Vous le voyez, reprit Clarisse du même ton égal qui dissimulait son anxiété, mon honneur, ou plutôt l’idée que les autres se font de mon honneur est entre vos mains, ainsi que la dignité de mon mari, le repos de toute une famille, le respect dû à mon nom. Je veux conserver notre amour secret. Promettez-moi le silence sur tout ce qui s’est passé entre nous...

--Je n’aurais jamais osé lever les yeux sur toi, j’en suis certain. C’est toi-même qui m’as attiré...

--Taisez-vous, fit-elle brusquement, et promettez. Je sais bien que je suis la seule responsable. Vous n’êtes qu’un enfant.

--Oui, répondit-il, je te le promets.

Et il parut soulagé par cet engagement qu’ils prenaient tous les deux. Il entoura Clarisse de ses bras, et, plus vivement:

--Et puis, j’ai oublié de te dire encore ceci: mon père me parle de son associé qui va faire un voyage d’affaires au Japon, et il me laisse entendre que je l’accompagnerais peut-être comme secrétaire...

L’idée de ce grand voyage le consolait un peu. Clarisse le félicita, et il fut de nouveau agacé par sa résignation. Il s’écria:

--Mais je n’ai pas encore décidé de partir. Je puis rester ici, demeurer avec toi.

Elle porta la main à son cœur qui la faisait souffrir. Elle savait bien qu’il partirait, et cette protestation inutile soulignait le caractère irrémédiable de leur séparation. Ils n’avaient plus que quelques semaines, ou que deux semaines, ou qu’une semaine peut-être, à vivre dans le même endroit de la terre. Laurent vit sur sa figure tirée qu’elle avait mal, et il se rasséréna. Il voulut l’embrasser, en récompense, mais elle l’écarta:

--Quand vous faudrait-il quitter Genève?

--Je dois être à Nîmes dans cinq jours déjà, à cause du mariage.

Elle se leva, fit quelques pas, s’arrêta, considéra devant elle son grand malheur. Tout à coup elle se retourna:

--Depuis quand le savez-vous?

--Depuis lundi.

--Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt?

--Hier, je n’ai pas eu le temps. Aujourd’hui je n’ai pensé qu’à toi... Ce n’est qu’après que j’ai songé à cette mauvaise nouvelle... Et puis, je ne voulais pas gâter notre amour.

--Vous avez bien fait.

Elle souffrait tant qu’il lui fallut s’asseoir. Laurent comprit enfin qu’elle n’était pas insensible et que son apparente résignation n’était due qu’à un effort courageux pour ne pas se laisser abattre.

--Comme tu es pâle..., fit-il avec une légère inquiétude.

--Croyez-vous que je vous aime? demanda-t-elle.

--Mais oui, j’en suis certain. Et moi, je t’adore...

Il pensa qu’elle allait s’évanouir. Sa figure, cette figure si douce, si raisonnable d’expression, était toute blanche et torturée. Il réfléchit qu’ils étaient seuls dans l’appartement des Damien: s’il arrivait quelque chose à Clarisse, il devrait chercher de l’aide, et ce serait tout trahir, le scandale éclaterait. Quelle imprudence, pensa-t-il, d’être venus dans cet appartement! Il entrevit la rage de M. Damien, la colère terrible de son père. Alors, d’une voix haletante, il cria:

--Clarisse!

Elle rouvrit les yeux, et parvint à dominer sa souffrance. Elle lui dit:

--Allez me chercher un peu d’eau... Les verres sont dans l’armoire de la salle à manger. Le robinet est à la cuisine.

Il s’empressa, tourmenté par l’idée d’un malheur et des conséquences qu’il aurait pour lui. Elle but le verre d’eau et parut mieux.

--Vous rappelez-vous, dit-elle avec un cruel sourire, je vous ai prévenu à la Cômerie que vous m’oublieriez.

Son sourire disparut et d’un air dur elle ajouta:

--Voici le moment.

Il voulut protester, elle l’interrompit:

--Ou si vous gardez mon souvenir, vous le confondrez bien vite avec d’autres.

Elle considéra Laurent et songea qu’elle, du moins, ne l’oublierait jamais. Elle fixa dans sa mémoire tous les détails de sa personne, afin de les conserver le plus longtemps possible. Dès qu’ils seraient séparés, elle ne posséderait plus que cette image, destinée à pâlir. Lui, cependant, sans s’apercevoir qu’il révélait sa fatuité égoïste, expliqua:

--Je serai toujours fidèle à ton souvenir, parce que, comprends-tu, si j’ai connu avant toi d’autres femmes, tu es la première qui m’ait inspiré quelque chose que j’ignorais. Je ne connaissais que le plaisir, tu m’as raffiné, comment dire? tu m’as fait sentir certaines complications. Tu n’es pas la première venue, tu es une honnête femme qui t’es donnée à moi. Tu as fait des sacrifices pour moi. Pour moi!... Eh bien, tout cela est considérable, c’est une date dans ma vie. Désormais...

Il s’arrêta, il vit bien qu’il allait la blesser en évoquant l’avenir, l’avenir où elle ne serait plus.

--Je ne sais si je vous ai appris quoi ce soit, Laurent. Ou bien alors ce fut involontaire. Mais je vous ai aimé. Voilà qui est exceptionnel.

Il fit un geste, pour protester qu’il rencontrerait encore beaucoup d’autres passions. Elle devina ses pensées et ajouta:

--Pas une ne vous aimera comme moi. Peut-être le verrez-vous un jour...

Il l’écoutait mal, le regard perdu au loin. Clarisse pressentit que leur liaison avait éveillé chez le jeune homme la curiosité inextinguible de l’amour, un besoin de liaisons nouvelles, et ce que Desnouettes appelait, d’un mot pédant qui la choquait, l’instinct polygamique. Alors que sa passion, à elle, la consacrait à un seul être, la sienne le précipitait vers tous les autres. A peine avait-il joui d’un sentiment qu’il l’abandonnait, qu’il aspirait à des émotions nouvelles, agité par l’ardeur au gaspillage de sa prodigue jeunesse. Clarisse avait espéré le posséder pour toujours, mais elle n’avait fait que le préparer; son chagrin annonçait le bonheur de celles qui lui succéderaient. Pour Laurent, elle n’était qu’une heure, intense et brève, et il était pour elle toute sa vie. A l’instant même où ils s’étaient enfin accordés, le destin les séparait, la rejetait en arrière, et lui en avant.

Elle l’attira, elle l’embrassa avec une longue et tendre insistance. Elle se dit que ces yeux de velours seraient baisés, après elle, par tant d’autres femmes qu’elle ignorait; que ces lèvres étroites diraient encore des mensonges et des promesses, mais qu’elle ne les entendrait plus; et que le bien-aimé vivrait d’innombrables nuits d’amour où elle ne serait pas.

--Dire, s’écria Laurent, que je t’ai crue sévère et prude!

--Moi, je vous croyais timide et romanesque.

--Nous nous sommes donc trompés l’un l’autre.

--Oui, nous nous sommes aimés en nous jugeant différents. C’est maintenant que nous nous reconnaissons.

--Austère, toi? Mais tu es une maîtresse délicieuse...

Elle lui mit la main sur la bouche. Alors il voulut l’étreindre, réveiller son désir. Mais Clarisse lui échappa.

--Ne me retirez pas ma force.

Il la pressa de lui accorder de nouveaux rendez-vous avant son départ.

--Certes, s’écria-t-elle avec une expression poignante. Ce ne sont pas encore nos adieux... Retrouvons-nous ici bientôt, demain...

--C’est cela. Nous passerons l’après-midi ensemble?

--Oui, une longue après-midi... Mais quittons-nous. Je vous écrirai ce soir pour vous le confirmer.

Elle l’accompagna sur le palier. A l’instant de partir, il eut un remords obscur. Il lui dit:

--N’oublie pas de m’écrire; je veux une lettre d’amour de toi... Et puis, tu sais, je reviendrai de Nîmes, je te retrouverai. Nous vivrons encore beaucoup d’heures dans les bras l’un de l’autre.

--Bien sûr, fit-elle.

Elle l’écouta qui descendait l’escalier, qui passait sous la voûte. Le bruit de ses pas s’éteignit. Elle rentra mettre de l’ordre dans l’appartement. Puis elle descendit à son tour.

Dans la rue, qui lui parut étrangement vide, elle regarda sa montre: une heure et demie. Alors elle se souvint brusquement de son père qui était malade, de son mari, de sa mère, de Desnouettes, du petit chien de sa mère, de sa vie enfin, et elle se hâta, en proie à une stupéfaction et à une angoisse inexprimables.

XXV

--D’où viens-tu? s’écria sa mère quand elle la vit paraître.

--J’ai été faire quelques pas, comme vous me l’aviez conseillé, et puis, je ne sais... je me suis trouvée indisposée. Oui, j’ai dû entrer chez un pharmacien... je vous expliquerai.

--Comme tu es pâle, dit Hubert qui était survenu au coup de sonnette.

--Mais oui, tu es défaite, gémit Mme Bourgueil.

--Ce n’est rien, cela passera. La consultation?

Mme Bourgueil secoua la tête et d’une voix basse:

--Ton père est très mal.

--Mon Dieu...

--Oui, la pneumonie s’est aggravée. La garde a fait des piqûres de caféine. Par moments il délire.

--Je veux le voir.

--Prends garde, mon enfant, les médecins ont recommandé le repos le plus absolu. Il ne faut pas lui parler trop longtemps ni lui donner la moindre secousse.

Clarisse s’écarta de son mari et de sa mère sans répondre et entra chez M. Bourgueil. Quand elle fut dans cette chambre où planait peut-être la mort, quand elle vit son père si manifestement épuisé, elle ne sut résister davantage à ses émotions. Elle avait été forte tant qu’elle avait pu, mais maintenant elle cessait de pouvoir. Elle tomba sur un fauteuil, les yeux dilatés.

Elle ne distinguait pas ce qui la faisait le plus souffrir. Quoi, son père allait disparaître? Et Laurent s’en aller? Celui qu’elle vénérait depuis sa petite enfance vivait peut-être ses dernières heures. Quant à l’autre... Ils la quitteraient tous deux pour toujours. Elle revit soudain son père à Chamonix, vingt ans auparavant. Il l’avait menée à la Mer de glace. Il n’aimait pas la nature alpestre, et il avait passé tout le trajet à lui faire remarquer ce qu’il appelait les laideurs du paysage. Mais elle avait été surtout frappée de son pantalon à carreaux de couleur, si différent des vêtements noirs sous lesquels elle le voyait toujours... Jusqu’à dix-huit ans, elle n’était que bien rarement entrée dans sa bibliothèque: quand elle venait l’y trouver, il ne répondait pas tout de suite et continuait à écrire, puis il levait un regard courroucé derrière les lunettes d’écaille qu’il mettait pour travailler. Une même appréhension, quoique bien atténuée, l’accompagnait encore maintenant quand elle pénétrait dans la pièce redoutable, où les livres superposés lui faisaient, comme autrefois, l’effet de murailles et de retranchements... Le jour de son mariage au retour de l’église, son père l’avait entraînée à l’écart, et avait parlé avec une douceur inaccoutumée: il lui avait si affectueusement exprimé son regret de la voir quitter la maison, qu’elle en avait eu les larmes aux yeux... Aujourd’hui, c’était lui qui partait.

--Papa..., murmura-t-elle.

Mais tandis que les docteurs délibéraient sur lui, elle avait été rejoindre son amant. S’il avait expiré durant son absence! Malheureuse, qui déserte son devoir filial... Quand il ne serait plus là, qui donc le remplacerait? Ce n’était pas avec son mari qu’elle pourrait dorénavant s’entendre. Sa mère était trop bonne, trop faible pour la comprendre et l’assister. Son père, si impitoyable qu’il semblât, l’aurait mieux comprise. Pourquoi n’avait-elle pas forcé son attention, réclamé son secours. Maintenant, il était trop tard, et elle était toute seule... Et puis, l’idée revenait la déchirer qu’elle avait abandonné son poste pour suivre sa passion.

--Papa, dit-elle.

Tout ce qu’elle avait, depuis trois heures, éprouvé de doux, de poignant, d’amer, de honteux, d’atroce, tournait dans sa poitrine, et elle aurait voulu s’en débarrasser avec ses doigts, avec ses ongles, et livrer au jour le lamentable bonheur de son existence.

--Papa...

M. Bourgueil ouvrit les yeux, la découvrit. Il parut heureux qu’elle fût là, puis, d’une voix faible mais qui gardait son accent décisif:

--Ne le dis pas à ta mère... je suis perdu.

--Ce n’est pas vrai, s’écria Clarisse. Vous vivrez. Que ferais-je sans vous? Tenez, il faut que je vous raconte... Écoutez-moi...

Il poussa vers elle une main maigre dont elle s’empara, et il répondit:

--Tu as toujours été une bonne fille, Clarisse.

Elle pleurait, rompue d’émotion. Il ajouta avec un peu d’impatience:

--Je suis très fatigué, laisse-moi dormir.

--Pardonnez-moi, pardonnez-moi, répéta Clarisse en sanglotant.

Il avait fermé les yeux et son visage aveuglé revêtait une expression mystérieuse, impassible, d’une sublime indifférence, comme s’il renonçait désormais au droit de prendre parti entre les hommes et de les juger. Lui qui, tout le long de sa vie, avait recherché ce qui était juste et dénoncé le crime avec une violence qu’on n’attendait pas d’un historien, il s’abstenait au moment où la cause intéressait sa famille. La chair de sa chair criait vers lui pour s’accuser et il ne l’entendait pas.

--Papa!

Il ne bougea pas; son souffle soulevait difficilement sa poitrine amaigrie. Clarisse ne serait ni absoute, ni condamnée. Elle se leva, céda la place à la garde-malade qui apportait une boisson chaude, et elle gagna le salon. «Je reviendrai», pensa-t-elle.

--Hubert est retourné au bureau, fit Mme Bourgueil. Il sera ici dans deux heures.

Jimmy sortit de dessous un meuble où le confinait l’hostilité générale. Il reconnaissait Clarisse dont il avait flairé la veille l’optimisme analogue au sien. Il s’avança vers elle et sauta en jappant pour lui lécher les mains. Clarisse le repoussa. Il revint à la charge, sans comprendre. Alors elle le prit par le collier et lui donna une tape sur la tête, brutalement. Le chien se sauva en geignant à son tour.

--Ton père, fit Mme Bourgueil, m’a longuement parlé de toi, cette nuit, durant son insomnie...

--Qu’a-t-il dit?

--Il t’aime beaucoup, tu le sais. Il se faisait des reproches de ne pas t’avoir assez témoigné cette affection. Sous des dehors autoritaires, il est très scrupuleux. Si tu l’avais vu se tourmenter à mon sujet, au tien. C’est en vain que je voulais le rassurer, il continuait. Ah! vois-tu, ce besoin de se mettre en règle avec nous, j’ai compris que c’était un adieu... Depuis il est plus calme...

--J’aurais voulu lui parler encore, lui demander conseil, m’accuser à mon tour et combien plus légitimement!

--Ne trouble pas sa sérénité. Les médecins ne veulent aucune agitation autour de lui.

«Je suis une fille indigne», songea Clarisse. Mentir aux autres, à sa mère, à Hubert, à Desnouettes, elle s’y résignait parce qu’elle devinait que c’était l’obscure et cruelle nécessité de la vie en commun. Mais mentir à celui qui était sur le seuil de la mort! Dissimuler à ce père loyal, au moment suprême, la réalité de son cœur! Ainsi, il emporterait d’elle une image inexacte. Et lorsqu’il entrerait dans la grande vérité, il saurait qu’elle l’avait trompé. C’eût été plus respectueux de lui raconter son rendez-vous.

Ces idées troublèrent par leurs exagérations son cerveau fatigué. Elle se leva pour retourner chez son père et tout lui dire. Mais elle retomba assise, songeant aux recommandations de Mme Bourgueil. Elle n’avait pas le droit d’interrompre sa paix par le récit de sa propre misère. Il était trop tard. Le malade n’était déjà plus accessible, mais retiré, suspendu au-dessus de l’existence courante, et les rumeurs des hommes ne lui parvenaient que de loin.

Gaillardoz vint prendre des nouvelles. Clarisse fut réconfortée par sa présence. Sa confiance pour ce gros honnête homme redoubla. Elle lui dit:

--Quand un être qu’on aime est très mal, on voudrait qu’il n’y ait entre lui et vous aucun secret, aucun remords. Mais souvent il est trop tard pour s’expliquer...

Gaillardoz la regarda sans comprendre. Mais il vit ses yeux agrandis, ses lèvres tremblantes.

--Vous êtes malheureuse, Clarisse?

--Très malheureuse.

--Vous vous faites des reproches que vous exagérez, j’en suis sûr...

--Non, je ne les exagère pas. Les reproches que je m’adresse sont fondés.

--Nous sommes tous pécheurs.

--Ah! fit-elle d’une voix ardente, le pire, c’est d’être coupable...

Il lui prit la main avec une extrême bonté. Il était le seul à avoir deviné, une ou deux fois déjà, que sa cousine n’était peut-être pas si simple qu’on le croyait communément. Il ignorait ce qu’elle dissimulait, mais il pressentait qu’elle dissimulait quelque chose. Sous ce chagrin filial, il sentit une douleur d’un autre ordre.