Chapter 8 of 21 · 3977 words · ~20 min read

Part 8

Comme elle ne faisait rien pour la chasser, sa tristesse se généralisa. Sous l’impression de cette mort, la vie lui apparut comme une vaste étendue désolée, sans chemins et sans abris. Presque toutes les destinées étaient malheureuses puisqu’elles s’interrompaient brusquement, sans toujours achever leurs désirs. Partout il y avait des séparations. Chaque homme, chaque femme étaient en deuil de quelqu’un. Sa vue entière de l’humanité tourna au noir. Un tel pessimisme était la seule opinion qui pût la satisfaire à cette heure, satisfaire les besoins obscurs d’un cœur ignorant de lui-même.

Un soir, Clarisse se mit à son bureau pour rédiger le compte-rendu de son orphelinat. C’était un travail qu’elle faisait chaque année en y apportant tous ses soins. Il lui valait régulièrement les compliments de ses lecteurs, étonnés qu’une femme pût montrer tant d’ordre et de clarté dans un rapport et des statistiques.

Hubert, qui avait allumé un cigare, s’étala dans son fauteuil.

--Ah, soupira-t-il, quelle chance de passer une soirée tranquillement chez soi.

Comme sa femme, absorbée dans une addition, ne répondait pas, il reprit:

--Tu sais que les Gaillardoz ont acheté une auto? C’est Fanny qui l’a exigé. Une trente chevaux avec laquelle ils comptent voyager. Gaillardoz a peut-être tort de toujours céder à sa femme: elle deviendra insupportable... Insupportable!

Au bout d’un moment, il recommença:

--Tiens, la pendule est encore arrêtée. Il faudra faire venir l’horloger, ce petit horloger bossu que tu as découvert. Comment diable s’appelle-t-il?... Mais enfin, pourquoi ne dis-tu rien?

Les questions de son mari dérangeaient beaucoup Clarisse. Ce soir elle ne parvenait pas à rassembler ses idées et à rédiger ses phrases. Sa pensée se dissipait dès qu’elle cherchait à la préciser. Habituée à exécuter immédiatement ce qu’elle voulait, elle éprouva une humiliation profonde de sentir comme paralysée l’intelligence dont elle était fière.

--Je t’en prie, fit-elle, jette ce cigare. C’est la fumée qui m’entête.

--Mais c’est un très bon cigare. Il m’a été offert au conseil de la Banque générale par un collègue qui les fait venir de la Havane.

--Eh bien alors, va le fumer ailleurs... Je te le demande.

Hubert fronça les sourcils, cessa de jouer ce personnage bourgeois, bonhomme et ensommeillé qu’il affectait chez lui, par dissimulation, et il s’en alla dans son fumoir méditer des opérations de Bourse.

Mais Clarisse, laissée seule n’éprouva pas moins de difficulté dans son travail. Véritablement, sa pensée était rebelle. Elle griffonna quelques lignes, les recommença, puis, d’impatience, déchira la feuille. Qu’avait-elle donc? Pourquoi son cerveau était-il incapable et son cœur stérile? Elle s’efforçait de se représenter l’œuvre dont elle devait raconter l’exercice écoulé, mais son cher orphelinat la laissait indifférente. Les mots ne lui venaient pas, c’est qu’elle ne sentait rien. Pourquoi cette impuissance dont le papier raturé était la preuve évidente et qu’elle n’arrivait pas à surmonter?

Ces questions lui parurent plus indiscrètes que celles de son mari, tout à l’heure. Elle redouta, sans chercher à les préciser, les réponses qu’il faudrait faire. Elle eut peur de sa propre curiosité. Et ainsi il lui était impossible de dissiper ou de contraindre des inquiétudes qu’elle ne voulait même pas définir.

Alors elle reprit son manuscrit et s’appliqua de toutes ses forces. Si elle arrivait à terminer son rapport, c’est-à-dire si elle retrouvait, comme naguère, le plein exercice de ses facultés intellectuelles, elle n’aurait pas besoin de s’interroger davantage. Sous l’empire de cette conséquence, les idées lui revinrent, et elle se remit à écrire avec une sorte de fièvre, et comme l’ardeur d’une personne poursuivie qui se sauve. L’activité renaissante de son intelligence la détourna du mystère mélancolique qu’elle portait en elle. Phrase après phrase, il lui sembla affirmer son intégrité morale, défier l’inconnu. Quel soulagement d’être encore, d’être toujours maîtresse d’elle-même! Son écriture, redevenue nette et droite, couvrit les pages les unes après les autres, jusqu’à la dernière qu’elle termina d’un grand parafe victorieux.

Minuit sonna. Hubert était couché depuis longtemps. Maintenant que le travail était terminé, l’inspiration ne soutenait plus Clarisse qui se trouva étrangement seule. Elle frissonna à l’idée de retomber dans d’autres incertitudes. Alors pour éviter le retour de ces faiblesses, elle se fixa un programme. Dès le lendemain, elle recommencerait ses visites de pauvres qu’elle avait négligées depuis trop longtemps. Obéissant à son esprit méthodique, elle résolut d’agir afin de rétablir son équilibre, et aussi pour éviter de regarder en elle-même.

Le lendemain, Clarisse alla chez Mme Winiger. Elle revit la porte étroite, l’escalier de pierre aux marches creuses et, dans son petit appartement du quatrième étage, la vieille insensée.

Mme Winiger la considéra en pinçant sa bouche flétrie:

--Ah, vous voilà, vous? Enfin!... M’aviez-vous donc oubliée?

Clarisse s’excusa:

--Je vous apporte...

--Chut!

La vieille femme crispa sur son bras sa main maigre afin de mieux lui enjoindre de se taire.

--Prenez garde, fit-elle. On nous écoute peut-être.

--Mais qui donc?

--Baissez la voix, je vous dis...

Clarisse ne comprenait rien à tant de mystère. Et l’autre, avec un grand air tragique:

--Je suis entourée d’espions, d’ennemis, de gens qui m’en veulent... Mais oui, Ils sont nombreux, Ils cherchent à savoir, Ils veulent me nuire... Ah! on ne s’en doute guère, dans le quartier. Silence!...

--Mais je vous assure...

--Soyez tranquille. Je suis résolue à me défendre. Et Ils n’ont encore rien obtenu.

Cette menace fictive l’intéressait au point qu’elle reprenait des forces. Clarisse l’avait laissée geignante et malade: elle se dressait, maintenant, attentive comme une sentinelle. L’oreille tendue, elle se glissa de son fauteuil, gagna sans bruit la porte pour mieux écouter ce qui se passait au dehors, puis revint vers sa visiteuse. Une excitation réelle animait son corps débile. Au déclin de son existence elle avait trouvé le moyen de s’amuser.

--Si vous saviez, reprit-elle, toutes les ruses qu’Ils essayent pour me surprendre. Mais je suis plus fine qu’eux tous. Et je ne dirai pas mes secrets, pas même à vous, vous iriez me trahir... Personne ne les connaîtra. Tant pis, messieurs et mesdames!

Elle essaya une révérence, fit une grimace de vieille comédienne, puis, changeant soudain de ton, reprit d’un air sévère:

--Ah! vous me laissiez seule ici au milieu des dangers et maintenant vous venez me demander pardon.

Clarisse la contempla, un peu attristée, un peu déçue. Son intention était de lui lire des passages des Écritures. Fallait-il se risquer et mêler la parole biblique à ces divagations?

--Madame Winiger, voulez-vous que je vous lise la parabole...

--Oui, oui, mais pas trop fort: je crois qu’Ils essayent de percer la boiserie.

Clarisse se mit à lire. La vieille, très grave, hochait la tête et se comportait comme si Clarisse soumettait le récit à son approbation. Elle ponctua la lecture de «Pas mal... D’accord... Hé, hé...». Puis, de temps à autre, reprise par son obsession, elle se tournait vers la fenêtre ou vers la porte, pour ne pas relâcher la surveillance. Clarisse parfois levait les yeux, près de s’interrompre, alors la vieille l’encourageait, avec le sourire supérieur d’une grande personne indulgente à des puérilités.

--Continuez donc...

Et elle avait véritablement l’air d’être celle qui se plie par complaisance aux caprices d’une malade. Après un quart d’heure, Clarisse n’y tint plus et laissa retomber le livre sur ses genoux. Mme Winiger, les yeux perdus, murmura:

--Ah c’est bien joli, bien joli... Moi aussi j’en raconterais des paraboles, si je voulais. Mais, motus!

--Avez-vous besoin de quelque chose? demanda Clarisse sans vouloir attacher d’importance à ces billevesées.

--J’ai besoin de silence.

--Répondez-moi: qu’est-ce qui vous ferait plaisir? Je puis vous apporter des fleurs, ou bien des oranges. Un peu de gelée de poulet, peut-être?

--Leur Chef est un grand homme noir dont j’ai refusé la main.

Découragée, Clarisse se leva et voulut s’en aller. De nouveau la vieille Winiger se laissa glisser de son fauteuil pour accompagner sa visiteuse.

--Prenez garde en sortant: Ils se tiennent tous contre la porte. Je la fermerai vite derrière vous, sans cela Ils entreraient et se mettraient sous mon lit. Ils vous questionneront. Oh! Ils sont malins et cajoleurs quand Ils ne sont pas méchants... Allez, vite, sortez. Mais dépêchez-vous donc!

Elle tapa la porte, et Clarisse se trouva expulsée sur le palier obscur. Descendant lentement l’escalier, elle songea combien vaine était sa visite. Mme Winiger ne l’avait point entendue. D’ailleurs, avait-elle besoin de consolation? Cette vieille toquée passait ses journées dans le bonheur, et Clarisse, loin de l’enseigner, aurait dû écouter sa leçon. «Oui, certes, se disait-elle avec un accent de tristesse et de défi, Mme Winiger est plus heureuse que moi.»

Obéissant à l’ordre qu’elle s’était donné, elle se dirigea vers la Pélisserie et monta les cinq étages de Pigueret, le vieux batelier repenti. Du palier où elle reprenait son souffle, elle l’entendit qui chantait gaillardement. Elle frappa:

--Entrez, bon sang de bon Dieu! fit une voix joviale.

Elle entra et vit bien qu’à son apparition il cachait sa pipe, la mine atterrée, et changeait de ton comme d’attitude.

--Hé, madame, comme vous êtes bonne de venir me voir. Justement aujourd’hui, je vais beaucoup mieux.

--Et vos rhumatismes?

--Le remède que vous avez eu la bonté de m’envoyer a beaucoup diminué mes douleurs. Grâce à la Providence et à votre charité...

--Laissez donc.

Clarisse fit des yeux le tour de la pièce et rencontra sur la table une bouteille avec cette étiquette: Rhum. Le regard de Pigueret avait suivi le sien et, en réponse, prit une expression doucereuse:

--C’est un de mes vieux camarades qui m’a apporté ça. Il dit que c’est excellent pour les rhumatismes. J’ai voulu essayer, pour ne pas lui faire de la peine. On nous dit toujours de ne pas faire de la peine aux autres, et on a bien raison. Alors, n’est-ce pas...

--Combien en avez-vous bu?

--Oh, madame, pensez-vous? Je ne bois pas, je me frotte.

Il dit ces mots avec une indignation vertueuse, puis, quand même, il ne put s’empêcher de sourire de sa blague que démentait son haleine alcoolisée. Cependant comme Clarisse ne manifestait pas cette indulgence complice sur laquelle comptent les pochards, il prit un air contrit et, avec un soupir:

--Moi et les liqueurs, c’est fini. J’ai bien compris que c’est mal d’en boire. Parfois, bien sûr, le besoin me reprend. Dame, la goutte, c’est l’habitude de l’homme. Mais je lutte. Et puis, n’est-ce pas, y a pas: j’ai signé.

Il tendit la main vers un calendrier édité par la Croix-Bleue et cadeau de sa bienfaitrice. Mais il avait oublié depuis un mois d’en enlever les feuillets.

Pigueret le remarqua, et alors, avec une intonation attendrie:

--Vous me lirez bien quelque chose, ma bonne dame.

Clarisse s’excusa et dit qu’elle avait mal à la gorge. Puis, surmontant son dégoût, elle demanda avec un enjouement forcé:

--Et que devenez-vous? Êtes-vous sorti ces jours derniers?

Oui, il sortait de temps à autre. Il retournait volontiers sur le port, se chauffer aux premiers soleils. Il regardait les mouettes, les pêcheurs, les barques, il retrouvait des bateliers. Il bavardait. Parfois il poussait jusqu’au bout des Eaux-Vives où habitait une de ses filles qui était charcutière. Et le dimanche, s’empressa-t-il d’ajouter, il allait à l’église...

--Moi, il me faut Saint-Pierre toutes les semaines!

Clarisse écouta ses histoires qu’elle connaissait par cœur. La figure du vieil ivrogne, tannée par le vent et la lumière, avait mille petites rides qui le trahissaient toujours en lui donnant l’air de rire de ses propres paroles. Elle songea qu’il avait dû être autrefois un fier sacripant, buvant sec, jurant comme un païen, et tirant des bordées terribles. Il était devenu patelin, douillet, sournois. Elle l’aurait préféré encore insolent et brutal.

Pourquoi n’avait-elle jamais aperçu chez ce pauvre homme la lâcheté et la dissimulation humaines? L’hypocrisie des autres lui fit horreur. Et elle haussa les épaules en pensant à la charité «chrétienne», qui la menait chez tant de malheureux: elle souhaitait leur faire du bien, mais eux n’attendaient d’elle qu’un secours matériel, et mentaient, comme Pigueret, pour mieux l’obtenir. Ce n’était pas leur faute, c’était la sienne. Pourquoi vouloir leur imposer ce qu’ils ne demandaient pas? Ses lectures, ses pieuses exhortations, ses conseils lui parurent ridicules.

Pigueret lui dit, d’un ton papelard:

--M. Lachault est venu me voir...

Par contraste, l’image du grand pasteur fit du bien à Clarisse: celui-là, c’était une conscience, une volonté. Elle comprit ses exigences, son besoin de proclamer la vérité qui scandalisaient ses tranquilles paroissiens. Dans cette mansarde empestée, on sentait mieux la nécessité du grand vent pour balayer ce qui est impur.

Pigueret ajouta:

--Il voulait me prêter un peu d’argent pour envoyer à ma petite-fille qui est en apprentissage à Neuchâtel, et puis, justement, il avait oublié son porte-monnaie. Enfin, je ne discute pas la Providence.

Clarisse vit l’allusion, peut-être le mensonge. Elle se leva, lui donna vingt francs comme pour payer sa propre délivrance, puis, coupant court aux remerciements excessifs, elle s’enfuit, la bouche pleine d’amertume.

Ces deux visites lui firent beaucoup de mal. Désormais son activité quotidienne lui parut sans justification profonde. Elle s’obligea à continuer les mêmes gestes, les mêmes démarches--qu’aurait-elle fait d’autre?--mais ils prirent un caractère automatique. L’âme manqua. Pour les êtres optimistes et sûrs d’eux-mêmes, chaque journée a une saveur qui suscite l’appétit d’exister: Clarisse continua ses occupations parce qu’il le fallait bien, et comme on se met à table quand on n’a pas faim. Elle douta de sa force, de sa certitude, de son orgueil même.

* * * * *

Assis devant son petit déjeuner, Hubert ouvrait son courrier avec le sérieux qu’il apportait toujours à ce geste. Il coupait les enveloppes au moyen de son canif et les plaçait à sa gauche; à sa droite il empilait les lettres. Une de celles-ci le retint: c’était une demande de secours que lui adressait une pauvre femme veuve et chargée d’enfants. Sous la maladresse des phrases perçait l’aveu d’une triste misère. Hubert leva les yeux pour demander conseil à Clarisse. D’habitude elle déjeunait à huit heures tapant, soucieuse d’être prête en même temps que lui et de diriger son ménage dès le matin. Mais ce jour-là elle était restée au lit en invoquant une grande lassitude.

Il hésita, puis passa dans la chambre de sa femme et lui montra la lettre. Il était exact, méticuleux dès qu’il s’agissait d’argent, mais il n’était pas avare. Sans jamais en faire étalage, il aimait inscrire sur ses livres d’importantes libéralités.

--J’ai envie, dit-il, de faire quelque chose pour cette malheureuse. Veux-tu procéder à une enquête? Si elle dit vrai, il faut agir tout de suite.

Que de fois ils avaient prononcé de telles paroles! L’exercice de la charité était ce qui les unissait le plus. Là étaient leur devoir commun, leur satisfaction partagée. Cependant Clarisse ne répondit pas tout de suite. La perspective de retourner dans un de ces logis populaires, de se créer une nouvelle obligation de bienfaisance, lui était pénible. Hubert, déjà pressé, insista:

--Alors, c’est convenu?

Peut-être, si Clarisse avait été à sa place coutumière, et habillée, coiffée, et en train de verser à son mari sa tasse de thé, aurait-elle obéi à sa discipline habituelle. Mais la chaleur du lit où elle s’attardait, déguisant en lassitude sa paresse découragée, la rendit lâche: ce changement infime dans ses mœurs lui changea les idées. Elle répondit:

--Pourquoi se presser? La lettre exagère peut-être... Ne te laisse pas prendre aux apparences.

--Précisément, il faut s’informer, étudier le cas.

Il traitait ces choses-là comme une affaire, avec sa netteté professionnelle.

--Iras-tu? Je suis en retard...

--J’irai...

Elle n’y alla pas. Elle envoya sa femme de chambre à l’adresse indiquée, avec un billet de banque dans une enveloppe. Pigueret lui avait enseigné sans le savoir le moyen de se libérer. Ensuite elle regretta cette dérobade; ce qui faisait la valeur de la charité, c’était la visite personnelle, la parole affectueuse, et l’argent ne venait qu’ensuite, comme remède matériel. Quand Hubert rentra pour déjeuner, elle raconta que de violents maux de tête l’avaient retenue chez elle.

--Es-tu malade?

--Non, un peu de fatigue...

Clarisse s’écoutait si peu, en général, qu’il insista pour téléphoner au docteur. Elle se défendit, elle lui en voulut de ne pas deviner qu’elle se servait d’un prétexte. Voyant sa mine fâchée, et, pour la satisfaire, il lui dit:

--Quant à la femme de ce matin, ne t’en préoccupe pas. Après tout c’est peut-être une intrigante, une hypocrite. Il y en a tant. En tous cas, je ne veux pas qu’on m’exploite.

Il aurait mieux aimé passer à côté d’une douleur vraie qu’être trompé par un faux malheur. Jamais personne ne l’avait roulé, ni une femme, ni un homme d’affaires. Il en tirait une sorte de vanité astucieuse, un dédain profond pour les naïfs, et il devenait de plus en plus méfiant à mesure que la vie augmentait les enjeux.

Mais Clarisse s’accabla intérieurement de reproches. Elle n’avait pas rempli son devoir, et il lui devenait de plus en plus difficile de le remplir. Elle ne trouvait pas dans son existence personnelle les moyens de s’arracher à l’inertie mélancolique où elle s’enlisait. Alors elle résolut de recourir à autrui, et elle se décida à rendre visite à son père qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Et comme elle se sentait de plus en plus inquiète, elle y alla le jour même.

XI

M. Jean-Étienne Bourgueil était dans sa bibliothèque où un rhume le confinait depuis plusieurs jours. Le cou enveloppé d’un foulard blanc, sa tête paraissait singulièrement émaciée, avec son grand nez qui pointait, ses rares cheveux ramenés en avant et comme emportés par une silencieuse bourrasque. Clarisse le questionna.

--Eh bien, répondit-il, je tousse et ta mère me soigne. Naturellement, ta mère triomphe. J’ai aussi parfois un peu de peine à respirer. Qu’importe! Je ne veux pas faire un sort aux petites misères.

M. Bourgueil avait toujours maté la chair. Depuis des années il dormait dans une chambre sans cheminée ni radiateur, sur un lit de camp. A table, il ne buvait que de l’eau. Il n’était pas du tout sensuel, ce qui expliquait à un certain point son fanatisme doctrinaire. Ni gourmand, ni artiste, ni sceptique, ni indulgent, il n’était occupé que d’idées générales mais qu’il rendait passionnées. Son intelligence ardente et forte, nourrie de philosophie antique et d’humanisme chrétien, aimait à grouper les événements de l’histoire en larges perspectives d’hypothèses, ou bien à faire combattre entre elles les abstractions pour donner ensuite à celle qu’il préférait une magnifique couronne d’éloquence. Ses plus belles heures, il les avait passées au travail, lisant, annotant, écrivant, méditant, loin du monde et de la nature, mais recréant un monde et une nature selon sa pensée et les peuplant de nobles chimères. Dans ses yeux, usés par les veilles, le regard prenait maintenant une sorte de lassitude.

--Ah! fit-il, je suis quand même fatigué.

--Vous devriez vous soigner, dit Clarisse avec inquiétude.

Elle chérissait son père, mais ce sentiment, dont elle ne se rappelait pas la naissance, était plus latent que déclaré. M. Bourgueil n’aurait pas admis, d’ailleurs, qu’on lui témoignât de petites attentions, des tendresses féminines. Et elle l’admirait encore plus qu’elle ne l’aimait. Dès sa petite enfance elle avait subi le prestige de cet homme impératif et absorbé, parfois grondeur, et dont elle n’avait jamais entendu parler autour d’elle qu’avec beaucoup de respect. Sa famille, son monde s’enorgueillissaient de le compter parmi eux. Cependant sa pensée audacieuse aurait effrayé plusieurs des siens, s’ils l’avaient comprise. Dans le public, on était fier de son talent, de sa réputation européenne: on le lisait peu, mais on le louait de continuer, avec quelques autres, la grande tradition genevoise de savants et de philosophes. Sa notoriété ne devait rien à la mode: par son œuvre aussi bien que par sa personne il excluait toute idée de familiarité.

Lorsque Clarisse vit son père mélancolique, elle le jugea plus rapproché d’elle, plus apte à la comprendre. Attendrie de commencer une confidence, elle murmura:

--Si vous passez de mauvais moments, laissez-moi vous dire que moi-même...

Mais comme il n’écoutait jamais très bien les autres, il crut qu’elle s’attendrissait sur lui et voulut redresser sa royauté chancelante:

--N’exagère pas mes paroles. Peu m’importe que ma carcasse gémisse. Aussi longtemps que je pourrai travailler, je ne me plaindrai pas. Tant pis si l’on souffre. L’histoire enseigne que les grandes choses s’accompagnent toujours de douleur. Il ne faut pas se dorloter, ni déguiser sa paresse sous la maladie.

Clarisse se crut visée quoiqu’il ne cessât de penser à lui.

--Vous ne pensez qu’à des sorts tragiques, répliqua-t-elle sans mesurer son audace. Mais il y a des misères plus modestes, des inquiétudes quotidiennes dont on ne s’explique pas le sens et qu’il serait bien légitime de vouloir guérir. Vous me parlez de l’histoire, je vous parle de la vie de tous les jours, de vous, de moi...

--Je ne regrette pas de souffrir, ajouta-t-il sans s’offusquer de cette interruption, parce que c’est la rançon de ma vie, et que je ne regrette pas ma vie. Mais tu ne peux comprendre les ambitions d’un homme, et sa fierté d’avoir accompli sa tâche, sa mission, peut-être.

Il maintenait ses distances, majestueusement. Pour lui, Clarisse était toujours la petite fille, l’enfant qui se tient tranquille sur sa chaise et qui assiste, sans l’entendre, à la conversation des grandes personnes. Elle en fut froissée. Elle répondit:

--Je vous assure que je partage votre idée. Les femmes, il est vrai, n’ont pas une œuvre proprement dite à réaliser, mais elles ont leur vie, leur cœur qui les préoccupe...

M. Bourgueil ramena sur ses genoux les pans de sa robe de chambre et daigna réfléchir à ce que disait sa fille.

--Continue, fit-il.

--Les femmes attachent de l’importance à d’autres choses que vous, mais celles-ci leur importent grandement. Oh! je ne prétends pas comparer. Leur mission, comme vous dites, et quand elles n’ont pas d’enfant, n’est pas hors d’elles: elle se confond avec leur existence... Aussi sont-elles anxieuses de ne pas la manquer...

Clarisse s’arrêta, ne sachant plus très bien ce qu’elle voulait expliquer. Son père vint à elle, et, sans même incliner son profil d’oiseau décharné, il tapota sa joue.

--Tu as mille fois raison, dit-il en souriant.

Et ce sourire amical, mais qui refusait la discussion, prouva à Clarisse que son père ne supposait même pas qu’elle eût une pensée indépendante. Pourtant, elle voulait un conseil ou une consolation. Elle était venue pour cela. Et son père devait l’aider, oublier un instant sa propre personne et tous les livres dont il était l’auteur, pour tendre les bras à sa fille malheureuse... Elle vit les grandes bibliothèques étageant leurs reliures, et reprit avec un accent de soumission:

--Papa, vous avez écrit l’_Histoire de la liberté_ et elle vous a rendu célèbre. Vous savez combien j’en suis fière? Mais laissez-moi vous demander si elle est achevée?

--Que veux-tu dire?

Si peu observateur qu’il fût, il devina chez Clarisse une arrière-pensée. Il jeta sur elle un regard surpris, presque mécontent, puis il le tourna avec plus de douceur vers les huit volumes, pareillement reliés de noir et d’or, qui s’alignaient sur un rayon à portée de sa main. Clarisse reprit en hésitant, étonnée elle-même des mots qui lui venaient à l’esprit:

--Votre histoire, c’est, comment dirais-je? l’histoire d’un combat...

--Oui, c’est juste, un combat pour la liberté.

--Ne croyez-vous pas qu’il dure encore, et qu’il existe pour tous les hommes, humblement? Chaque jour, c’est bien ce problème que nous devons résoudre dans nos destinées particulières. Ce serait un chapitre nouveau à écrire. Moi-même, en ce qui me concerne...

--Mon œuvre est une œuvre de philosophie politique, s’écria le vieux Bourgueil, piqué par le reproche d’avoir été incomplet.--Elle est achevée. D’ailleurs je considère les ensembles, je ne m’occupe pas des destinées particulières. Je ne m’en occupe pas, tu entends... Qu’est-ce qui t’a fourré ces idées dans la tête?

--Personne, je vous assure...

--On m’a reproché d’être trop systématique, je le sais! Je ne pensais pas que tu reprendrais cet argument qu’ont développé certains envieux...