Chapter 10 of 14 · 3974 words · ~20 min read

Part 10

Mais, profitant du premier silence, Golo brusquement se levait; se souvenant des années où il entraînait par sa gaieté la jeunesse de Villebard, il entonnait la chanson du Rémouleur. Elle ne lui avait pas été enseignée, celle-là, par les marins à bord des grands navires, par les «marsouins» dans les bivouacs des rizières; elle lui avait valu jadis des applaudissements dans les cafés de Mécringes, aux fêtes où il accompagnait Cendrine: cette chanson-là, c’était la tante Louvet qui la lui avait apprise. Et Golo étonné, ravi, retrouvait ses succès d’autrefois. Au second couplet, on le fit monter sur une table, et, un eustache à la main, il imitait au refrain, de manière à s’y méprendre, le sifflement de la pierre mangeant l’acier. Encouragé par l’assistance il montrait ensuite tous ses talents anciens; il fit le chien, le chat, la poule qui vient de pondre, la mouche qu’on écrase au carreau. La salle se tordait, on l’acclamait, et son triomphe le grisait à ce point qu’il en oubliait son chagrin et ceux qui en étaient la cause, le charron, Rutel, Cendrine elle-même.

Le soir, après la soupe, les consommateurs revenaient presque tous. Mais ils ne riaient plus, ne chantaient plus; ils buvaient, taciturnes. Ils dormaient, le nez sur leurs verres; et dans la salle pleine, silencieuse, on n’entendait qu’une seule conversation, une dispute entre deux ivrognes, interminable, et cette affirmation renouvelée par l’un d’eux, toutes les cinq minutes, d’une voix empâtée, pleurarde:

--Je te dis que son frère est artilleur!

Le lendemain, le surlendemain, puis tous les jours, Golo retourna chez Farcette. Désormais, il consacra au cabaret sa vie fainéante, et le _Puits 120_ remplaça les champs et les routes, les bois et la rivière. Non content de descendre régulièrement à l’heure de l’apéritif, il saisissait tous les prétextes qui pouvaient le ramener à l’auberge: la présence à Villebard des ouvriers de Mécringes, le passage du revendeur et des gendarmes, du boucher et du tueur de cochons. Il devenait l’ami de tous les corps de métier, s’attablait avec tous les clients d’occasion. Un camarade traversait le Chep, criait par-dessus le mur:

--Viens-tu par en bas boire un verre?

Le menuisier se faisait prier. Le travail pressait, assurait-il, sérieusement.

--Bah! tu as bien un moment... On ne s’assoiera même pas. Nous en avons pour cinq minutes.

Golo finissait par accepter: les cinq minutes devaient durer jusqu’à la fin de la journée.

Hénocque s’était fâché. Depuis quelque temps déjà, il ne payait plus ses semaines à Golo, l’avait mis à la tâche, voulant bien encore, par bonté d’âme, le coucher et le nourrir, dans l’espoir qu’il arriverait à s’amender. Au début, quand il désertait l’atelier pour s’en aller au Roc, plus tard, alors qu’il avait complètement abandonné sa besogne pour courir les champs, le patron lui avait bien adressé des remontrances et des menaces. Comme elles avaient été vaines, il ne lui parlait même plus, le laissait flâner, s’abrutir dans la fainéantise, la traînerie et la bamboche.

Golo profitait de ce découragement. Puisqu’on ne le payait plus, il ne devait rien à personne; et, d’accord avec son patron, lui semblait-il, en paix avec lui-même, jamais il ne s’était trouvé si paisible.

La bande à Carrouge, dont il faisait partie maintenant, avait choisi sa table du côté du jardin, dans un angle où l’on était toujours tranquille. Par la fenêtre, au-dessus des pots de géraniums rangés entre les rideaux et les vitres, on apercevait l’enclos délaissé par les anciens propriétaires, de vieux pommiers argentés de lichens et dorés de mousse, des vignes non taillées qui rougeoyaient au-dessus des allées, des massifs de rosiers assauvagis et de grands chrysanthèmes blancs, qui tremblaient dans le soir, au vent d’octobre. Vers cinq heures, les camarades venaient s’asseoir là; et le premier arrivé--c’était généralement Golo ou Carrouge--s’emparait du journal, histoire de lire les faits divers et de suivre le feuilleton. En peu de mots il mettait les nouveaux venus au courant des crimes du jour et des péripéties du roman. Jamais on ne parlait politique: sur ce sujet ils étaient tous d’accord. Mais, sitôt qu’ils se trouvaient en nombre, ils réclamaient les cartes et attaquaient le rams. On jouait l’absinthe, puis le vermouth, quelquefois encore le bitter-curaçao: ils jugeaient sage de ne jamais consommer plus de trois apéritifs: ils se ménageaient pour le soir.

La salle paraissait plus gaie alors sous les quinquets allumés. Il y avait là des vieux, plusieurs sociétés de veufs et de célibataires, toute la bohème paysanne de Villebard. On était en famille: la mère Farcette tricotait derrière le comptoir, et le patron, devenu plus sociable depuis que les affaires allaient mieux, plaisantait avec l’un ou avec l’autre, faisait un quatrième à la manille, enseignait un carambolage.

Ce que l’on buvait, c’était d’ordinaire des alcools frelatés, enfermés dans des litres aux étiquettes bariolées portant des noms étranges, pharmaceutiques. Des bouteilles circulaient, figurant des bustes d’hommes hier célèbres, ou représentant des monuments connus, des tours, des colonnes ou des statues. Quant au vin du pays, au vin de France, les jeunes hommes en avaient perdu le goût. Si par hasard ils en demandaient, au lieu du Crouttes annoncé ou du Dormans espéré, c’était une vinasse algérienne qu’on leur servait, une vinasse épaisse et âcre, résine liquide bouchée de mousse violette. Ils la jugeaient délicieuse, tandis que les vieux protestaient: eux savaient ce que c’était que le vin et ils parlaient des anciens vignobles de la vallée de la Marne, citaient des crus, nommaient des propriétaires, vantaient des années de récoltes. La bière ne leur plaisait pas davantage, et, un jour que Carrouge la vantait, en célébrait les vertus hygiéniques, un septuagénaire, le père Virot, l’arrêtait:

--Ah! mon garçon, tu n’y connais rien!... La bière, la bière!... Mais c’est parce qu’on la paie qu’on la boit. Si on ne la payait pas, on ne la boirait pas!

Tous cependant demeuraient fidèles au marc, et plus encore aux eaux-de-vie de fruits! Mais la crainte des agents du fisc empêchait Farcette d’en débiter. Pourtant, lorsque Golo le croyait bien disposé:

--Allons, patron, servez-nous du marc, mais du vrai, du bon, du marc de Champagne.

Le cabaretier se récusait: il y avait beau temps qu’il n’en avait plus.

--De l’eau-de-vie de prunes, alors!

De l’eau-de-vie de prunes, parbleu! il savait bien où en trouver, et de la fameuse! Un homme de Sainte-Aulde lui en avait offert dix litres la semaine passée, mais il n’avait pas osé les lui prendre, rapport aux rats-de-caves. Ah! ils n’étaient pas commodes à carotter, ces mufles-là! Tout dernièrement encore, ils avaient cherché des raisons au père Gollard pour un vieil alambic déniché dans son fournil; et le cabaretier de Chivres, un novice, s’était laissé pincer bêtement et en avait eu, à Meaux, pour ses soixante francs d’amende... Bien sûr que non, il ne se souciait pas de lâcher sa monnaie au gouvernement, le père Farcette!

Golo n’insistait pas davantage. Carrouge et lui, d’ailleurs, avaient la confiance du patron, qui, pour eux seuls, sortait les précieuses bouteilles de son cellier, lorsqu’ils venaient boire leur goutte le matin afin de se remonter l’estomac.

--Et puis, si vous en voulez, du marc et de la prunelle, poursuivait Farcette, vous n’avez qu’à en faire chez vous... du moment que vous n’en vendez pas...

--Oui, ripostait un vieux, jusqu’au jour où nos députés auront supprimé les bouilleurs, pour nous faire avaler à tous l’alcool de betteraves.

--Ma parole! concluait Carrouge, ils veulent donc avoir notre peau, qu’ils s’entendent seulement pour nous empoisonner!...

Ceci n’empêchait pas le fils de la veuve de s’empoisonner dès maintenant en lampant avec délices les sophistications du _Puits 120_. Et, bien qu’ils fussent de son avis, jeunes et vieux l’imitaient, si bien qu’au bout d’une heure, tous avaient leur compte, tous étaient gris.

Chaque soir, à la minute réglementaire, l’aubergiste déclarait qu’il allait fermer; il éteignait les lampes, ne laissait allumé qu’un lumignon dont la lueur jaune tremblait au milieu du billard, sur la housse. Puis, avec affectation, de manière à être entendu des voisins, il fixait les volets, laissait la porte ouverte un moment:

--Allons, les enfants, il est l’heure d’aller se coucher!

Il attendait, debout sur le seuil. Personne ne démarrait.

--Mais il fait froid ici! proférait régulièrement une voix, après un long silence.

Le patron ne se faisait pas autrement prier.

--Allons! si c’étant!...

Et il repoussait la porte, enlevait le loquet, et l’on recommençait à boire. L’autorité n’était pas à craindre: le garde-champêtre était là et si, par hasard, les gendarmes de Mécringes passaient en tournée nocturne, tous les clients auraient vite fait de se sauver par la fenêtre du jardin.

On ne jouait plus alors, on blaguait. C’était le triomphe de Chandelle. Il chambolait autour des tables, la bouche tordue, l’œil à moitié désorbité, inventant des histoires drôles, ridiculisant tour à tour chaque consommateur. Pour le compléter, ses voisins ne cessaient de remplir son verre, et, quand il avait bu, ivre absolument:

--Prends garde, mon Chandelle, lui disait-on, si tu continues, tu vas te saouler!...

Il protestait et, très exalté, reprenait ses railleries, jusqu’au moment où l’un des habitués, moins patient, parlait de lui casser les reins. Ils s’insultaient, brandissaient des chaises. Mais Farcette s’interposait, les obligeait à faire la paix. On buvait à leur réconciliation, et c’étaient de nouvelles tournées de canettes et de «chasse-bière.»

La soirée finissait dans un abrutissement silencieux, les voix cassées, les pipes éteintes. Et Chandelle, vissé à sa chaise, les mains dans ses poches, ouvrait la bouche de temps en temps, comme un poisson hors de l’eau, incapable d’articuler autre chose qu’un «Ouais! Ouais!», un acquiescement à des paroles qui n’avaient pas été dites.

Vers minuit enfin, Farcette réclamait son argent. Tous se réveillaient, et c’était un effort pour établir le compte des parties gagnées, des tournées offertes, un travail pour aligner sur le comptoir les gros sous tirés des bourses en cuir.

Le menuisier, lui, payait généreusement, sans discuter, s’attribuait avec désinvolture les canettes et les rhums en litige. L’argent ne l’inquiétait guère: comme il ne touchait plus sa paie chez Hénocque, il s’était décidé à vendre un morceau de l’héritage de la tante, de la bonne terre qu’il avait cédée, pour un assez gros prix, au cultivateur de Montcouvert. Personne, d’ailleurs, ne s’amusait autant que lui chez Farcette: il y chantait beaucoup, parlait peu et buvait ferme. Cette fois, le bon remède était trouvé. Il n’avait qu’à se laisser vivre ainsi quelque temps encore, et sûrement il guérirait.

Et il sortait, le dernier de tous, gris comme les camarades, mais d’une bonne ivresse toujours souriante, toujours cordiale.

XI

Un matin qu’il était par hasard resté à l’atelier, Golo vit arriver Jeulin, dit Chandelle, gris plus tôt que de coutume, et qui tout de suite, dans un flot de paroles, annonça une nouvelle: sa sœur «la Titite», se mariait... Oui, ça venait de se décider comme ça, subitement; il y avait longtemps qu’on en parlait, mais cette fois la chose y était: les bans seraient publiés le dimanche.

Le prétendu était un jeune homme de la Ferté-sous-Jouarre, le fils Le Beigne, qui étudiait pour être huissier et avait promesse de succéder à son patron. Chandelle tirait, d’ailleurs, quelque orgueil de cette alliance.

--Mon vieux, tu sais, si les gens qui te doivent de l’argent ne lâchent pas la monnaie, tu n’auras qu’à le dire, on les fera marcher. Bien entendu, tu es de la noce; ça ne traînera pas, c’est dans trois semaines; paraît qu’ils sont pressés.

Fidèle à la civilité en usage, Golo refusait vaguement, un peu attristé, malgré tout. Elle était bien gentille, la Titite, et il avait eu des idées sur elle, au temps où les Rutel le poussaient à se marier pour se consoler de Cendrine. En réalité, c’était la seule du pays qui lui aurait réellement convenu, et voilà maintenant qu’elle était placée, elle aussi; il eût mieux fait peut-être d’écouter les conseils des vieux. Qui sait si maintenant il n’aurait pas oublié l’autre!

Au hasard, il donnait des prétextes: il n’avait pas d’habits, il ne connaîtrait personne à la noce.

--Laisse donc, reprenait Chandelle, tu viendras comme tu es: pas besoin de faire du chic avec les amis... Et puis, au contraire, tu connaîtras tout le monde: il n’y aura presque que des gens de Villebard. Allons! c’est entendu.

Et il partait, laissant Golo affirmer qu’il ne fallait pas compter sur lui.

Mais, le lendemain, la Titite elle-même et son futur, en tournée d’invitations, passèrent au Chep, insistèrent à leur tour. Sans accepter formellement, le menuisier fit une résistance moins vive; et même, flatté de la démarche, il emprunta une bouteille au père Hénocque, et, par un raffinement, il les emmena chez lui, dans la maison un peu délabrée de la tante Louvet, où l’on trinqua à la santé de chacun.

Le lendemain, il pensa à son costume: on avait beau être devenu un loupeur, un traînard de grandes routes, un propre-à-rien, quand des gens convenables vous faisaient une politesse, il fallait se montrer à la hauteur. D’abord, il songea à Droitecourt, un tailleur de Mécringes, un artisan de confiance qui habillait la jeunesse de Villebard; mais des affiches placardées sur la maison commune le tentèrent. Des magasins de Château-Thierry, _Aux Classes laborieuses_ et _Au Progrès moderne_, y étaient figurés magnifiques, à l’angle de rues interminables qu’ils bordaient jusque dans les lointains de la perspective. Une fois dans la ville, il hésita à les reconnaître: c’étaient des magasins comme tous les autres, et dont l’étalage n’offrait rien de particulier, sinon peut-être, de chaque côté de la porte d’entrée, deux mannequins surmontés de têtes souriantes et rougeaudes, aux favoris de garçon de café et revêtus de complets de cérémonie dont le prix s’étalait en chiffres majuscules. Le choix n’y était pas immense, contrairement à ce qu’affirmaient les affiches, si bien que Golo, désillusionné, finit par trouver que sa redingote et son pantalon noirs seraient bons cette fois encore.

Il acheta seulement des gants violets et un chapeau: car, décidément, le sien, auquel il était survenu des malheurs, n’était plus mettable. Et, comme il revenait à la gare, un dernier objet le tenta: une cravate plastron à raies jaunes et noires où éclatait une épingle en simili-or représentant un vélocipède.

Le jour de la noce venu, à neuf heures et demie, à l’heure dite, il arrivait chez les Jeulin, où l’on devait se réunir pour aller à la mairie et, de là, à l’église.

Dans la cuisine, quelques hommes, des parents du marié sans doute, des invités célibataires ou veufs étaient seuls exacts au rendez-vous. Sans grands discours, ils mangeaient un morceau sur le pouce, en buvant le vin blanc dans des petits verres de campagne taillés jusqu’aux bords et qu’ils vidaient d’un seul coup.

Les autres, ceux qui habitaient Villebard, tardaient. Respectueux des convenances traditionnelles, ils avaient tous refusé l’invitation et affirmé jusqu’au dernier moment qu’ils ne viendraient pas. Ils s’étaient mis en tenue, néanmoins, et attendaient que, suivant l’usage, les garçons d’honneur vinssent les presser.

--Allons donc, on n’attend plus que vous! C’est-y que vous ne voulez pas manger du dindon?

Cet argument les convainquait et peu à peu la maison des Jeulin s’emplissait; un bourdonnement de voix montait dans une gaieté diffuse, et, le garde-champêtre étant venu annoncer l’arrivée de M. le Maire, on se décidait à partir.

Le cortège s’organisait, et, le violon en tête, on descendait la rue, où stationnaient des curieux, arrêtés par groupes, au bord des cours. Les gens plus discrets se contentaient de regarder par l’entre-bâillement des volets tirés.

Le marié, ses parents et les invités du dehors, attiraient principalement les yeux. La Titite cependant aurait mérité plus d’attention qu’on ne lui en donnait. Plus brune dans sa robe blanche, elle s’avançait au bras de son père, et son air garçon, ses yeux chauds qui luisaient, le soupçon de duvet qui bordait sa lèvre mince au milieu de sa figure de chèvre, la démarche ondulante de son corps maigrichon, tout en elle donnait aux connaisseurs l’assurance qu’elle était de celles à qui il ne suffit pas «d’en promettre».

Pourtant, on remarquait davantage son futur conjoint, un petit monsieur à moustaches cirées, l’air fat et méprisant. Appelé lui-même à instrumenter prochainement au nom du peuple français, il marchait au second rang avec la certitude d’un homme habitué au coudoiement des gens de loi. De son œil jaune et dur, il semblait contempler par anticipation les panonceaux d’or, qui bientôt, flamberaient accotés au-dessus de sa porte dans la principale rue de la Ferté-sous-Jouarre. Il avait soigné sa tenue et c’était de Paris que venait son habit à revers de soie, son plastron brodé étincelant de strass et, autre éblouissement, ses souliers vernis miroitant dans la poussière.

Il donnait le bras à sa mère, triomphante à son côté dans l’apparat de sa robe de soie mauve et de son chapeau à plumes; une forte commère qui se rengorgeait, prétentieuse, avec un tour de cheveux en dents de loup sur une figure à rougeurs d’eczéma.

Traînant la mère Jeulin, le sieur Le Beigne père paraissait ensuite, un notable galope-chopine, aux allures louches, agent des contentieux suspects et des recouvrements pénibles. Sur le double tour de sa cravate blanche reposait une figure molle et rasée, que trouaient deux yeux verdâtres au-dessus de paupières boursouflées. A la façon des médecins célèbres, il portait de longs cheveux grisonnants et plats, rejetés en arrière. Au fond et malgré son air rogue, il était ravi de ce mariage consolidant par de la bonne terre au soleil la maigre dot qu’il donnait à son fils, une dot faite avec les gros sous des plaideurs en détresse et des emprunteurs pressurés.

Après ces personnages venait le reste de la noce, une ribambelle de gens de campagne cossus, chacun donnant le bras à sa propre femme: des gens de Villebard et aussi des cousins arrivés le matin de fermes lointaines, les hommes dans de solides redingotes et la tête couverte de hauts chapeaux, les femmes en robe de couleur avec des mitaines en filet et de longues chaînes d’or. Et le cortège était fermé par des enfants frisés au petit fer qui marchaient en se donnant la main, orgueilleux de leurs beaux habits.

Golo était le cavalier d’une cousine des Le Beigne, une corsetière de Saâcy, ni jeune ni vieille, plus laide que jolie, mais dont les élégances presque parisiennes ne lui déplurent point tout d’abord. Il lui offrit le bras, un peu troublé, ne trouvant rien à dire, sinon que «grâce au beau temps, la journée s’annonçait bien».

On entra à la mairie, un bâtiment déjà ancien dont l’école prenait la moitié. La tête du cortège y pénétra, mais l’unique salle, qu’encombrait déjà une table énorme entourée de chaises de paille, fut tout de suite pleine et une partie de la noce dut rester sur la place. Golo tint quand même à voir la cérémonie, poussé malgré lui par une curiosité où il y avait du regret, de la bravade, presque de la résignation.

Ainsi que l’avait dit le garde-champêtre, le Maire était arrivé depuis quelque temps et commençait à s’impatienter. Il se tenait au bout de la table, assez majestueux, somme toute, avec son ventre qu’entourait l’écharpe tricolore et sa grosse figure rouge, bordée d’un collier de barbe grise, coupée ras. Il serra la main du père Jeulin et, assisté de l’instituteur qui remplissait les fonctions de secrétaire de la mairie, il commença la lecture des articles du Code, ânonnant, se reprenant au milieu des phrases, en homme peu familiarisé avec ces matières. Un respect, cependant, venait aux assistants de ces mots qu’ils comprenaient mal, mais qu’ils écoutaient en silence, avec l’air grave et défiant qu’ils avaient chez le notaire, avant la signature du contrat.

Golo, lui, regardait la salle, une pièce oblongue aux murs blanchis à la chaux et que décorait, entre deux chandeliers, un buste de la République posé sur la cheminée peinte en noir, dans un pan coupé. Contre le mur, enroulé sur deux crochets, s’allongeait le drapeau du 14 juillet. Sur l’appui de la fenêtre on voyait, couverts de poussière, les godets à suif qui servaient aux illuminations, les jours de réjouissances municipales, et à l’extrémité d’un banc reposait, la bricole pendante, le tambour de l’appariteur.

Mais la cérémonie tirait à sa fin; les mariés, les parents, les témoins se faufilant entre deux chaises, tour à tour, inscrivaient leur signature sur le registre de l’instituteur et déjà, du clocher tout proche, s’échappait la volée du carillon annonçant le commencement de la messe.

Le cortège se reforma et, sur l’air de la _Jolie Parfumeuse_ exécuté par le violon, on traversa le carré d’ormes que dorait l’automne, et, par la grande porte, au milieu des tombes plates et des croix noires de l’ancien cimetière, on entra dans l’église.

Mais l’office parut long; l’allocution du curé fut mal écoutée, et les chantres n’en finissaient pas, suivant leur habitude. Il y eut un moment d’émotion, pourtant, quand les cloches reprirent et que, les réponses irrémédiables ayant été proférées, l’apprenti huissier se tourna à demi vers la Titite, et lui passa résolument le doigt dans l’anneau d’or que venait de consacrer le prêtre.

L’heure s’avançait, d’ailleurs, et l’on avait entendu, il y avait longtemps déjà, sonner midi à l’horloge. Pour se conserver en appétit, on n’avait rien pris le matin, et, à part soi, on songeait à la grande table dressée là-bas, chez les Jeulin.

Pourtant les époux et leurs parents sortirent de la sacristie, la grande porte se rouvrit, les cloches sonnèrent une fois encore, et, dans une allégresse mal dissimulée, on rentra à la maison. Là, il fallut que la mariée subît les embrassades de tous les invités, sans exception, chacun s’approchant à son tour, sans trouver autre chose que ces mots: «Allons, ma Titite, allons...» Golo se présenta, lui aussi, un peu ému, mais elle lui tendit la joue, sans même le regarder, en minaudant avec une amie, si bien qu’il n’y trouva aucun plaisir. Heureusement, et définitivement cette fois, on allait passer à des choses plus sérieuses: le dîner était servi.

La table se dressait dans l’aire de la grange; les récoltes entassées verticalement disparaissaient sous les draps tendus, et le sol, soigneusement balayé, paraissait aussi net que le parquet d’une chambre. En haut, l’armature de la charpente se découvrait avec son bel ajustement d’arbalétriers, de pannes et de tirants; les poutres, grossièrement équarries, à demi écorcées, traversaient d’un jet solide toute la largeur de la bâtisse; des fentes s’y voyaient, semblables à des rides, et au-dessus, soutenant les tuiles, s’alignaient les chevrons et les lattes comme une futaie, d’où tombait, avec le roucoulement des pigeons et la piaillerie des moineaux, une poussière de jour. Les foins sentaient bon, une odeur un peu sèche, entêtante. Par la porte du fond, petite et qui s’ouvrait sur le clos, on voyait un gros noyer près d’une mare devinée derrière les sureaux jaunis et les orties encore vigoureuses.

Bruyamment, parmi les appels et les rires, on prit place et le repas commença. Mais dès le début ce fut une désillusion. Au lieu de cuisiner en famille le banquet traditionnel, on s’était, sur les instances de Mme Le Beigne, adressé à un gargotier de la Ferté-sous-Jouarre qui avait apprêté un dîner dont le fallacieux apparat dissimulait mal l’indigence réelle.

Le couvert était somptueux; les cristaux et les faïences, marqués aux chiffres de l’entrepreneur du festin et portant en exergue les mots: _Hôtel d’Albion_, étincelaient sur du linge damassé que des garde-nappes défendaient du contact des couverts en ruolz. Entre les assiettes du dessert préparé d’avance, derrière les verres, alignés par rang de taille, s’étageaient, piquées dans la mousse, les dernières fleurs de la saison: dahlias, reines-marguerites et soucis. Cette décoration inexplicable ne fut pas goûtée: «Des bouquets sur une table!... c’était-il qu’on les prenait pour des ânes?» Seuls, les soucis eurent quelque succès, les loustics voyant dans leur couleur un présage assuré de prochaines déceptions maritales.