Chapter 5 of 14 · 3949 words · ~20 min read

Part 5

Pourtant, les Hénocque sont couchés, endormis sans doute, et le caporal hésite à les arracher à leur premier sommeil. Mais où passer la nuit? Tout à l’heure, à droite du chemin, il a bien retrouvé la silhouette d’une vieille meule abandonnée, où déjà, de son temps, allaient nicher tous les mendiants, tous les galvaudeux qui traversaient Villebard, et il songe un instant à s’y blottir. Mais ce sera là un bien misérable gîte, et il ne veut pas attrister encore son retour. Coucher à l’auberge, chez Farcette? Ma foi non, il est trop fatigué, et il ne va pas refaire, en sens inverse, le chemin qu’il vient de parcourir. Et puis, il a hâte de savoir, si, oui ou non, il pourra rester à Villebard et si son pain y est assuré. Les Hénocque sont de braves gens; et, après tout, il n’est pas si tard, neuf heures viennent de sonner à l’église.

Il pousse la barrière et il frappe discrètement à la porte. D’abord, on ne répond pas, et Golo, qui ne respire plus, perçoit simplement le tic-tac de l’horloge, régulier. Il frappe de nouveau, un peu plus fort. Un enfant appelle.

--Papa!... papa!... on cogne... j’ai peur.

Un grognement sourd, puis une grosse voix qui demande:

--Qui est là? Qui est là?

--C’est moi.

--Qui toi?

--Moi, Golo, votre Golo!

Un silence, puis un chuchotement, et des pieds lourds qui tombent sur le plancher. La clef tourne dans la serrure, et Hénocque apparaît, titubant de sommeil, la culotte mal boutonnée et la chemise ouverte montrant un torse velu. Il met la chandelle sous le nez du voyageur, et, quand il l’a reconnu:

--Eh! la femme! C’est lui, c’est vraiment lui!... En voilà une occasion pour arriver! mais ça ne fait rien, entre tout de même.

La mère Hénocque s’est levée, elle aussi. C’est une gaillarde de quarante ans, à la face rougeaude, aux cheveux pâles, et dont l’ample poitrine fluctue dans une camisole entre-bâillée. Les poings campés sur les hanches, elle regarde Golo, maternellement.

--Tu n’as pas l’air faraud, mon garçon! Tu es comme notre coq, tu as la crête un peu basse.

--Dame! fait Hénocque, ça ne vous arrange pas un homme, ces brigands de pays-là!... C’est vrai, tout de même, que tu n’as pas engraissé.

--Laissez donc, répond Golo, tout heureux de l’accueil: dans un mois, avec l’air de Villebard il n’y paraîtra plus.

--En attendant, reprend la brave femme, je parie que tu n’as pas mangé.

Et vite, sans se préoccuper des enfants, qui de leurs couchettes, roulent des yeux ahuris, elle ouvre une armoire à côté de la cheminée, une armoire qui pue le vieux fromage, et en tire un morceau de bœuf figé dans sa graisse, une miche entamée, une assiette, un couvert. Hénocque descend un escalier noir qui s’enfonce en terre et, un instant après, il reparaît, tenant à la main une cruche à fleurs, où s’apaise une mousse légère.

--Tiens mon Golo, bois un coup, cela te remettra la gueule en place.

Et, bonhomme, il emplit les verres d’un petit vin gris qui pique et fleure un peu le moisi.

--Ma récolte de l’an dernier, goûte-moi ça: du vin blanc de raisin blanc. C’est de ma vigne de la Bisgauderie; tu la connais? En 65, j’y ai fait cinq pièces de vin, et du crâne... C’est dommage que tous ces temps-ci elle ne donne plus rien. Encore, cette année, tiens, il y avait une préparation comme jamais tu n’as vu plus beau, et puis, le 22 d’avril, crac! voilà tout qui gèle; c’est-y pas fichant, hein?

Golo s’est assis, tout ravi de ces bonnes paroles, de cette cordialité qui le ragaillardit. Si le menuisier pouvait le reprendre? Et, bien vite:

--Avez-vous de l’ouvrage pour moi, patron?

Il réfléchit un instant le patron, trinque, fait claquer sa langue:

--Pas trop, mon petit, pas trop. Pourtant, on peut quasiment te garder, si tu n’es pas exigeant. Tiens, aux mêmes conditions qu’il y a cinq ans: nourri, logé et quarante-cinq sous par jour. Ça te va-t-il?

--Entendu! fait le soldat.

Et les deux hommes se tapent dans la main, un peu émus.

Golo mange lentement, installé à son ancienne place où ce soir, instinctivement, il s’est attablé et il promène ses yeux sur toutes les choses amies, sur la gaine de l’horloge, sur le mur où se découpent les ombres des trois personnages, sur le dressoir où luisent, par rang de taille, les pots d’étain.

Ils restent là sans rien dire, en vieux amis contents de se retrouver, et, seul, le sourire des yeux exprime leur satisfaction. Golo, cependant, en cassant, à la pointe du couteau, le fromage dur comme de la pierre, s’inquiète de la santé des enfants, qui se sont rendormis.

--Ça pousse, ça pousse! et ça nous pousse aussi... Les deux que tu as connus sont grands maintenant, ils vont à l’école, et il y en a un surtout, Gustave, qui apprend tout ce qu’il veut. Alfred, lui, ne manquerait pas de moyens, non plus, mais il aime trop à s’amuser. Pas possible de le faire tenir en repos, ce mâtin-là! Enfin, c’est de son âge. Et puis, tu ne sais pas, depuis que tu es parti, on en a eu un troisième. Hein! Des vieux comme nous, qu’est-ce que tu en dis? Voilà ce que c’est que d’être resté dix ans sans avoir de gamins: on se rattrape!... Encore un garçon celui-là. Ernest qu’on l’appelle. Et un gaillard qui nous coûte cher, plus cher que les deux autres, au même âge. Quatre litres de lait qu’il lui faut par jour; quatre litres penses-tu? Mais nous avons les trois pieds de la marmite, il s’agit de ne pas les dépasser; pas vrai, la bourgeoise?

Elle rit, la bourgeoise, d’un gros rire honnête.

--Tu sais, mon Golo, fait-elle, faut prendre exemple sur nous. Je veux être marraine de ton premier; car tu ne vas pas te croiser les bras, maintenant que tu es revenu au pays tout à fait. Tu as du bien, puisque tu as la succession de la tante; et, si tu veux, je me charge de t’embaucher une gentille petite femme. C’est convenu, n’est-ce pas? Dans deux mois, nous sommes de noce.

--Oui, oui, répond Golo un peu troublé; je vais voir à cela.

L’horloge sonne bruyamment, avec un grincement de rouages.

--Dix heures! fait Hénocque; allons, il faut aller se coucher. Tu dois en avoir besoin mon garçon, il y a longtemps que tu es levé.

Golo accepte; il se sent fatigué, en effet, et tout courbatu par le voyage en chemin de fer.

La patronne monte lui préparer son lit dans sa chambre d’apprenti, sa chambre d’autrefois. Dès la porte, il reçoit au visage une bouffée de senteurs rustiques: des nattes d’oignons sèchent aux poutres du plafond, des fleurs de sureau jaunissent à un clou et sur une planche, les dernières pommes de l’année précédente achèvent de pourrir. Un coin de la pièce est occupé par un séminaire où trois poulets, jadis, ont essayé d’engraisser, et une odeur ammoniacale de pâtée aigrie et de fiente séchée pique les yeux et fait pleurer. Golo déménage ce meuble, le porte à la buanderie; lorsqu’il remonte, les draps sont au lit et, sur la huche servant de commode, la flamme de la chandelle oscille au vent doux qui vient par la fenêtre entr’ouverte.

Les Hénocque descendus, Golo se déshabille machinalement, regarde autour de lui. Il retrouve les murs blanchis à la chaux où se sont agrandies les taches verdâtres du salpêtre. Près des naïves épures et des multiplications crayonnées sur le plâtre, il reconnaît ses premiers dessins: profils charbonnés que souligne un nom, soldats croisant la baïonnette, femmes fumant des pipes. A une cheville, dans un angle, pend une veste de travail anciennement portée, raidie maintenant par l’humidité et veloutée de moisissures.

Un moment, il s’attriste en voyant traîner, sous la table en bois blanc, la cage d’osier occupée jadis par la corneille, son amie. Mais la lassitude l’emporte sur l’attendrissement, et une minute après, il est assis, déshabillé, sur son vieux lit de frêne. Il reste là, une minute encore, la pensée absente déjà, regardant de ses yeux fixes la lumière qui rougeoie.

Brusquement, il la souffle, et d’un seul coup, il s’allonge dans les draps frais, tandis que sort de sa bouche, presque à son insu, la phrase unique où se résume toute sa pensée latente:

--Ah!... les femmes... les rosses de femmes!

VI

Le lendemain matin, dès l’aube, Golo descendait à l’atelier et bien qu’Hénocque, très paternel, l’engageât à se reposer quelques jours encore, il insistait pour se mettre immédiatement à l’ouvrage.

--Allons-y, puisque te voilà si gaillard!

Et le vieux menuisier lui désignait les commandes pressées, lui fixait sa tâche.

Golo reprenait son métier, comme s’il l’avait quitté la veille. Tout en fredonnant une ancienne chanson de travail, il constatait avec satisfaction la sûreté de sa main à enfoncer des clous, à jouer du ciseau, l’agilité de son bras à pousser la varlope. L’expérience le rassurait: puisqu’il était toujours un ouvrier habile, son patron le conserverait, et la vie d’autrefois allait recommencer. Désormais les jours s’écouleraient tous pareils: à midi, à sept heures et sans qu’il eût à se préoccuper de rien, il mangerait la soupe de la mère Hénocque, boirait à sa soif le vin rose de Nanteuil; et le soir, entre les draps de toile, il dormirait dans sa chambre d’apprenti. Qu’importait le reste?

Le bonheur d’avoir retrouvé le pays natal le pénétrait aussi et il éprouvait, à en respirer l’air, une joie inconsciente et profonde. Par la porte ouverte de l’atelier, il regardait la plaine ensoleillée, le village muet, la route du Chep toujours déserte; au milieu de la cour les poules dormaient sur le fumier, et des pinsons chantaient dans le vieux laurier-thym, près du mur. La semaine sainte finissait: l’école était fermée, les cloches «parties à Rome», et il n’y avait sur Villebard ni éclats de voix enfantines, ni carillons de sonneries, pour mesurer le silence. Trois fois le jour, cependant, les petits clercs parcouraient le village, s’arrêtaient devant les portes et secouaient leurs «tartelets». On appelait ainsi des marteaux mobiles qui, fixés au centre d’une planche, s’en allaient tour à tour frapper une enclume de bois placée aux deux extrémités. Ce bruit de crécelle ne s’entendait qu’aux jours saints; il suppléait l’Angélus, et les enfants terminaient leurs aubades et leurs sérénades par l’annonce traditionnelle chantée sur un rythme traînant: «Voilà six heures, voilà midi, voilà sept heures qui sonnent.»

Le samedi ils s’en allaient quêter les œufs. Agenouillés dans leurs casquettes, sur le carrelage des salles, ils entonnaient, très graves, la prose fameuse: _O filii et filiæ_, et les ménagères leur souriaient tandis que s’échappait du four l’odeur de la galette pascale. Lorsqu’ils furent au Chep, Golo les regarda, bienveillant. Il se revoyait tel qu’il avait été, voilà douze ou treize ans, et il lui semblait que rien depuis lors n’était changé ni en lui, ni à Villebard.

Il assistait le lendemain, sur la porte, à l’entrée de la grand’messe. Cordial, il serrait des mains, frappait sur les épaules, était salué de phrases simples:--«Tiens donc, mon Golo, ça s’est tiré tout de même!... Te voilà donc rentré mon homme!»

La messe dite, il revint pour la sortie, et, retardé un moment par les félicitations du maire,--il voterait maintenant--il dut se hâter afin de rattraper Carrouge qui, pour obtenir son argent du dimanche, avait accompagné sa mère à l’office. Pressant le pas, il remonta le village, longea la maison de Mlle Agathe, une rentière âpre et sédentaire en son logis; un peu essoufflé, il s’arrêta un instant pour regarder le jardinet de la vieille et découvrir dans l’encadrement de rideaux sa face immobile, penchée sur des feuilletons au papier jauni, coupés naguère dans des journaux. Il allait poursuivre son chemin quand il entendit derrière lui une voix qu’il crut reconnaître:

--Alors, on ne dit plus bonjour, maintenant?

Il se retourna et vit Cendrine. Elle ne lui sembla plus la même. Elle avait engraissé et de larges taches de rousseur faisaient paraître son teint plus pâle. Comme les Parisiennes qui venaient à la fête de Mécringes, elle portait les cheveux sur le front; sa robe d’un bleu violent s’ornait de boutons représentant des fleurs, et, passée dans une boutonnière haute, sous la broche, une chaîne de montre en or descendait jusqu’à la ceinture. Des breloques y pendaient, et Cendrine embarrassée, pour se donner une contenance, les tournait et retournait dans ses mains qui sortaient rouges au bout des manches étroites du corsage. Et Golo regardait ces mains, étonné de songer que jadis il les avait beaucoup serrées.

--C’est donc vrai que tu n’es pas mort, reprenait Cendrine. On ne savait plus, depuis le temps! Hein, tu en as vu du nouveau!

--Et toi, répondit Golo, subitement égayé, c’est toi qui en as vu du nouveau! Toi aussi, tu as fait une campagne!

--Dame! il fallait bien faire comme tout le monde.

--Alors, c’est comme ça que tu m’as attendu?

Avec plus de douceur, en une sorte de reproche amical, elle répondit:

--Et toi, c’est comme ça que tu m’as donné de tes nouvelles?

Il cherchait des prétextes, des excuses. C’était si loin, il faisait si chaud!... et puis, il avait été si malade! Deux fois, pourtant, il avait écrit.

--Possible! pourtant nous n’avons rien reçu en tout.

Il s’étonna et accusa les pirates, lesquels fréquemment arrêtaient les courriers. Lui aussi, n’obtenant pas de nouvelles, à la fin, s’était découragé.

--C’est donc ça... moi, j’ai cru que tu m’oubliais.

Golo haussait les épaules. Et puis, à quoi bon parler de tout cela? Ce qui était fait était fait, ça ne servait à rien d’y revenir.

--Allons, mon Golo! toi aussi, tu te marieras à ton tour...

Et tous deux, sans raison, se mettaient à rire.

--Ce n’est pas tout ça, reprenait le menuisier, quand est-ce qu’on le baptise?

--Tu es trop curieux, par exemple. Pensez-vous? On ne te demande pas ce que tu as fait avec les filles du Tonkin, espèce de dégourdi!

Et, avant que Golo eût le temps de riposter:

--Tu as recommencé à travailler chez Hénocque?

--Oh! des braves gens, et puis là, je me retrouve. J’ai assez traîné mes guêtres comme ça, je ne suis pas fâché de me reposer une minute et de revoir les camarades et le pays.

--Eh bien! c’est ça, on se reverra. En attendant, je me sauve; faut que j’aille voir par là, du côté de la soupe.

--Allons, dit Golo, bon appétit!

--Et toi pareillement.

Avec sa démarche balancée, Cendrine continuait sa route; gauche, dans ses habits du dimanche, lentement, elle disparut. Et Golo, qui lui tournait le dos, s’en alla vers le Chep, le long des haies envahies par les orties, le long des fermes, d’où sortait l’odeur musquée des fumiers.

Il retrouva Carrouge seulement après les vêpres, dans le cabaret déserté ce jour-là par la jeunesse de Villebard, partie au «réchaud» de la fête de Fromentières. Jusqu’au soir, ils jouèrent sur l’immense billard, et Golo perdit toutes les manches.

Vers la fin de la dernière partie, comme il venait de manquer un coup superbe, il se retourna, se trouva nez à nez avec un grand gaillard mal équarri, vêtu de noir, rouge de barbe et le front bas.

Le charron Albert Champion sembla tout gêné par la présence de Golo; il comptait que le menuisier lui adresserait des reproches, et les attendait en s’efforçant de rouler une cigarette entre ses doigts trapus, couverts de cicatrices et inutilement lavés.

--Tiens, bonjour, Albert. Comment ça va-t-il?

--Très bien: et toi, mon Golo? En voilà, du temps qu’on ne s’est vu!

Carrouge gagnait toujours. Alors le charron, comme s’il eût cru devoir une réparation à Golo:

--Si nous prenions un verre? dit-il.

Carrouge, entraîné par le succès, la partie terminée, continuait à essayer des carambolages.

Golo et Albert, l’un en face de l’autre, s’assirent à la même table.

--A ta santé!

--A la tienne!

Et longtemps, tandis que les billes se choquaient avec bruit, ils parlèrent des prochaines élections, de la culture, du prix du vin. A la sortie, le charron accompagna le menuisier jusqu’au milieu du village, et, en se quittant, comme de bons camarades, ils se serrèrent la main.

Le soir, au lit, avant de s’endormir, Golo repassait les événements de la journée: sa rencontre avec Cendrine, ce qu’elle lui avait dit, ce qu’il avait répondu, et tout cela lui paraissait fort simple.

Sûrement, elle avait bien fait de se marier, cette fille, puisqu’elle n’avait pas eu de ses nouvelles. Albert, d’ailleurs, était plus riche que lui, et la préférence lui semblait naturelle. Il ne réfléchit pas davantage, et comme il avait veillé un peu tard, paisiblement il s’endormit.

Les jours passèrent laborieux et monotones. Quand Golo demeurait à l’atelier, la scie en main ou le marteau, tout allait bien, et la régularité même de son travail l’enchantait. Mais peu à peu, aux heures de repos, il commença à trouver le temps long; la société des Hénocque, avec lesquels, sa besogne faite et la soupe mangée, il restait à bavarder et à fumer, l’amusait médiocrement. Ces braves gens s’occupaient peu de lui, consumaient leurs loisirs en des discussions sur les recettes et les dépenses du ménage, en des querelles futiles que Golo écoutait sans pouvoir s’y intéresser. Il essayait alors de se distraire en reprenant quelques livres de sa jeunesse ou en suivant le feuilleton du _Petit Journal_. Mais la lecture ne le passionnait plus; il se décidait à sortir. Il traînait, un moment, seul sur la route, dans la nuit, ou il se mettait à la recherche d’un ancien camarade. Le plus souvent, il trouvait porte close: les travailleurs étaient au lit. Il ne lui restait guère que la compagnie de Carrouge; encore était-il difficile à joindre, celui-là, toujours en noces, le soir, dans les villages voisins, ou s’attardant derrière les clos, dans les bois, à des rendez-vous où il se vantait de ne pas gâcher son temps. Bientôt les commandes diminuèrent, la morte-saison arriva: Hénocque partit, s’en alla dans les moulins et dans les fermes, accomplir sa tournée annuelle d’abonnements. L’ouvrier demeura seul pour faire «le courant», et les journées à moitié vides de travail lui parurent encore plus pesantes.

Tout d’abord, il profita bien de ses loisirs pour mettre, conformément aux instructions du patron, l’atelier en ordre, passer la revue des outils, affûter les fers, confectionner quelques manches. Ou bien, d’une encre pâle et d’une écriture soignée, il écrivait des relevés de comptes, vérifiait des mémoires, moulait au bas des colonnes le total de ses additions. Puis ce fut, dessiné sur le mur, le profil d’un pupitre fort compliqué, un pupitre à crémaillère, comme il en avait vu un jadis, chez le major, à Rochefort. Il termina les comptes, renonça à exécuter le pupitre, se promena.

Depuis quelques jours, de petits souffles passaient sur la plaine comme des secousses nerveuses, et la nature avait des changements imprévus, se montrait tour à tour ardente et mièvre. Le printemps éclata enfin, splendide. Les arbres fruitiers fleurirent en une semaine; les pêchers s’épanouirent tout roses dans la lumière grise, puis les cerisiers étalèrent leurs bouquets ingénus. Partout, sur les vignes, par-dessus les haies, des dômes aux couleurs tendres s’arrondirent, dégringolant les pentes ou faisant à travers le village comme une allée de reposoirs. La verdure s’envolait des buissons, gagnait les bois: elle s’échappait des arbustes frêles, des pousses flexibles, envahissait les noisetiers, les cornouillers, s’élançait plus haut, avec les clématites et les viornes. Elle s’emparait ainsi des grands arbres, étalait sur leurs ramures une cendre qui semblait répartie par le vent, au hasard. Et sous le soleil nouveau, tous ces jeunes verts tremblaient aussi variés, aussi fondus qu’à l’automne le bouquet des feuilles mourantes. Les ajoncs rendaient des parfums d’abricots, et dans la tiédeur des petites vallées les peupliers embaumaient l’encens et le miel. Les sauges bleuissaient les champs, les primevères doraient les prés, et, aux murs des jardins qui longeaient la sente du Chep, de gros bourdons velus bruissaient autour des festons violets des glycines.

Chaque matin apportait une transformation. Les seigles montaient, la campagne se couvrait de colzas en fleurs, et, entre le jaune et le vert infini de la plaine et l’azur du ciel, planait, plus haut que le clocher, la chanson des alouettes, immobiles. La signification mystérieuse de ces choses n’échappait pas à Golo: les perdrix appariées qui s’appelaient dans les blés au penchant du coteau, les insectes qui se cherchaient dans l’herbe et dans la poussière, le voyage inquiet des semences végétales poussées à leurs buts inconnus par des brises favorables, tout lui annonçait le retour de la saison d’aimer. Et plus direct encore était l’avertissement donné, dans les soirs pleins de la musique récente des grillons et des crapauds, par les couples d’amants, qui le long des sentes, derrière les vieilles meules, se dérangeaient, se cachaient à son approche.

Ces rencontres le troublaient, inquiétaient, lorsqu’il était couché, la solitude de sa chambre, de son lit. Il songeait alors au temps où il était amoureux, à ses chastes et tendres promenades avec Cendrine par d’autres soirs de mai, après leur sortie du Mois de Marie. Il se rappelait ensuite les nuits de joie naguère, à Rochefort, les serveuses de petits cafés, et cette jolie apprentie qu’il allait retrouver le dimanche, à l’heure des vêpres, dans une auberge, à l’extrémité du faubourg. Il en arrivait même à regretter les petites congaïs, ces pauvres instruments de plaisir, avec lesquels il s’égarait parfois, après l’appel, dans la rizière. Et ces souvenirs, évoqués tous ensemble, aggravaient sa solitude. A Villebard, toutes les filles de sa connaissance avaient un mari ou un galant, et, en attendant qu’à son tour il se décidât au mariage, il ne voyait près de lui aucune liaison possible. La noce lui répugnait, maintenant qu’il en avait fini avec la vie militaire; et, puisqu’il était redevenu un ouvrier sérieux et rangé, il ne se souciait plus de s’en aller le dimanche aux bals de l’Ile d’Amour, courtiser les servantes comme un galopin. Alors il se couchait, s’efforçait de dormir, mais le sommeil tardait, et, quand il arrivait enfin, il était si léger, si peu sûr, que le vent faisant grincer la girouette, un oiseau nocturne frôlant la vitre de ses ailes, un rien, suffisait à le dissiper.

Une nuit, dans le silence, au-dessus du dormeur, un bruit résonnait, sur les planches du plafond. C’était des roulements secs et multipliés qui cessaient brusquement pour se répéter presque identiques. Golo s’éveilla, étonné, les idées troubles; il venait de rêver qu’il était à Rochefort, à la caserne, et, pour reconnaître sa chambre d’apprenti, il mettait des secondes qui lui parurent interminables. Une branche de noyer, doucement balancée au clair de lune, devant la fenêtre, lui disait enfin son retour à Villebard, sa rentrée chez Hénocque. Que se passait-il là-haut? Golo, sur le dos, les yeux grands ouverts prêta l’oreille, se souvint tout à coup. Les rats! c’étaient les rats qui faisaient ce tapage, car ils avaient coutume, chaque nuit, dans le grenier, de jouer avec les vieilles noix éparses sur le plancher. Ces chevauchées insolites terrorisaient jadis ses sommeils d’apprenti: alors il croyait la maison hantée par ces revenants dont la tante Louvet parlait à la veillée, dans ses contes. Il se rappelait son accès de fou rire, le soir où, décidé à pénétrer ce mystère, il avait surpris, sous les rayons de la lune, les longs animaux noirs, comme une troupe d’acrobates répugnants et comiques, se livrant à leurs étranges ébats. Et Golo repassait alors en sa tête tous les souvenirs de son enfance. Comme la vie commençait bien, alors! Et maintenant quel vide, quelle lenteur et quel ennui!