Chapter 11 of 14 · 3927 words · ~20 min read

Part 11

Les serviettes aussi, par leur pliage inaccoutumé, provoquèrent l’étonnement général: les unes se déployaient comme des éventails, les autres s’érigeaient semblables à des mitres. Mais celles des mariés se distinguaient entre toutes. Elles représentaient des colombes battant de l’aile, prêtes à l’amour: et leurs becs étaient noirs, ayant été tortillés par les doigts des garçons.

Toutes ces innovations furent l’objet de commentaires défavorables, de la part des anciens surtout. Le potage ne leur rendit pas l’indulgence: au lieu de la bonne soupe grasse, emplissant jusqu’aux bords les assiettes profondes, de la soupe, essentiel fondement de tout repas sérieux, ce furent trois cuillerées d’un tapioca débile, servi d’avance et froid comme un mort. Puisqu’on ne servait pas le bœuf après, d’où venait donc le bouillon? On avait espéré du réconfort par le poisson; mais, autre déconvenue, ce qu’on passait n’était point la matelote copieuse, baignant dans sa belle sauce au vin, délicieusement odorante; posées sur des planches habillées de serviettes, c’étaient des bêtes plates dont les convives cherchaient vainement la tête. Elles furent saluées d’un murmure agressif. Ils demandèrent ce que c’était:

--Du turbot!

Du turbot?... Du poisson qui n’était pas de la matelote, ce n’était pas du poisson; et ils mangèrent dédaigneusement, du bout des lèvres, les petits carrés choisis pour eux par les serveurs.

Et après le turbot, des plats aux noms prétentieux défilèrent, insolites et méprisés. Encore si le vin avait été à hauteur! si c’eût été du vin des petits crus briards, du vin du pays, mais non, il fallut subir des faux Bordeaux et des Bourgogne de tables d’hôtes, sans goût ni verdeur, versés dans des verres tout petits, par des sommeliers parcimonieux.

Malgré tout, et en raison peut-être de la sophistication des produits, une grosse gaieté se faisait jour. Les plaisanteries coutumières des repas de noces se produisirent au moment nécessaire. Déjà, fidèle observateur des rites, un garçon d’honneur avait plongé sous la table et, après un semblant d’hésitation entre des jupes amies, s’attaquait à la mariée qui se renversait pâmée de chatouilles. Il commençait à dégrafer la jarretière, l’enlevait à la fin et réapparut, la face empourprée, les cheveux en désordre, la brandissant comme un trophée. Ce fut le signal de toutes les licences permises. Golo lui-même, qui avait bu jusque-là sans rien dire, le chapeau sur la tête comme tous les hommes, sentit ses idées se troubler et se mit à serrer de près sa voisine. La corsetière eut quelques effarouchements prévus, puis rapidement ils devinrent très camarades. Tout en mangeant et avec une sournoiserie affectée, il lui prenait la taille. Il n’était pas le seul, car les camarades s’en donnaient avec leurs voisines, chaque couple s’isolant au milieu du tapage.

Mais un bouchon sautait, applaudi par les plus allumés: c’était l’heure du champagne. Un champagne acidulé et plat qui s’évadait bruyamment, tout en mousse, de goulots chaperonnés d’or. Et dans la griserie croissante, se déchaînèrent les chansons.

Ce furent d’abord des couplets de circonstance, avec des mots à double sens, équivoques délicates et histoires plaisantes, telles qu’avaries de fleur d’oranger, effarements dépensées, baptêmes avant l’heure. Puis une jeune fille de Nogent-l’Artaud attendrit les cœurs par une romance pleine d’aveux ingénus, échangés au clair de lune, sous une charmille toute sonore de rossignols. Mme Le Beigne elle-même, sollicitée par tous, se leva, maîtrisant son émotion, et, avec le style d’une femme qui a entendu les chanteurs en renom, elle attaqua l’air fameux des _Dragons de Villars_: «Ne parle pas, Rose, je t’en supplie...»

Et, les âmes se trouvant amollies par la tendresse, un des camarades de Carrouge, un nommé Tape, chez qui la boisson avait exagéré le patriotisme, profita du silence. Avec la même vigueur et la même religion qu’il eût chanté au lutrin, il entonna l’hymne comminatoire: _Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine!_

La fin du dîner s’en trouva assombrie: la frontière n’était pas si loin!... Chacun fut impressionné désagréablement par cette évocation des mauvais jours qui troublait le dessert. Et quand, lancé avec provocation, éclata l’appel à la revanche, tous regardèrent le fond de leur assiette et vidèrent leur verre silencieusement.

Pour dissiper ces idées fâcheuses, tout le monde se leva, et la noce, un peu à la débandade cette fois, fit le tour du village, avant d’arriver à l’auberge où l’on prenait le café.

Golo, maintenant, ne s’amusait plus du tout. Il en avait assez de sa corsetière: parce qu’une ou deux fois il lui avait poussé le coude, elle était devenue sentimentale, et pour le bon motif, encore! Elle se plaignait de sa vie solitaire, engageant son cavalier à venir la voir: sa mère le recevrait très bien. Et, à mesure qu’elle se faisait plus tendre, lui la trouvait plus laide. Il la lâcha dès l’entrée chez Farcette.

Carrouge l’appelait, d’ailleurs. Il était avec une fille de Chamery, qu’il accompagnait depuis le matin, pas plus jolie que la demoiselle de Saâcy, mais il s’en contentait, étant de complexion raisonnable. On ne venait pas à la noce pour s’ennuyer, et, très gais tous deux, ils se moquaient de Golo. «Qu’est-ce qu’il avait donc, ce godiche-là, à ne pas s’amuser comme les autres? Est-ce qu’il avait peur de se tacher, ou bien faisait-il le malin à cause de sa médaille?»

--Monsieur pense à ses amours! dit la jeune personne en s’esclaffant.

--Faut croire! dit Carrouge, devenu presque grave subitement, car il se rappelait le retour de Fromentières, après la partie de boules.

--Mais non, mais non, fit mollement le menuisier, tout ça, c’est des vieilles histoires.

Le bal commençait. Le violon s’était adjoint un piston et un alto de renfort et, aux sons des mêmes ritournelles insatiablement répétées, les couples tournaient, frappant du pied le plancher largement arrosé pour la circonstance. La mariée, qui avait ouvert le bal avec son époux, ne manquait ni une figure de quadrille ni une polka, chacun tenant à honneur de la faire danser à son tour. Seul, Golo ne bougea point. Comme si le vin et le bruit eussent avivé encore son chagrin, à mesure que la soirée se prolongeait, il s’assombrissait davantage, sourdement enragé à l’idée qu’une autre mariée, elle aussi en robe blanche, un an auparavant avait dansé dans cette même auberge et qu’un homme aussi, un homme autre que lui, sans rien dire à personne, à la pointe du jour, l’avait emmenée dans la rue grise.

XII

Décidément, la noce n’avait point réussi à Golo. La Titite et Cendrine se confondaient maintenant dans ses regrets: il les avait perdues toutes les deux, elles et aussi les autres, car il sentait bien que de l’amour, que de la femme, il n’aurait plus rien dans sa vie, rivé qu’il était à une passion unique et sans remède. Et la pensée que tout était fini, qu’il était condamné au noir pour toujours, le rejetait dans un abattement absolu. Puis, une révolte le prenait, une révolte où les sens avaient leur part. Des rêves d’homme chaste, tels qu’il en avait connu sur le pont des transports, encombraient ses nuits: une idée à la longue s’en dégageait, l’idée de la femme sans l’amour, le besoin de la possession brutale et l’espoir de l’anéantissement qui suit les satisfactions excessives.

Et dès lors, il prit plus d’intérêt aux conversations ordurières du _Puits 120_. Elles le troublaient maintenant et il en arrivait à envier les garçons disant leurs amours, dans les champs de luzerne, les soirs de fêtes, et les hommes mariés détaillant avec cynisme leurs habitudes légitimes. Au fond, Carrouge était dans le vrai: ce brigand-là, en reconduisant sa danseuse à Chamery, la nuit de la noce, n’avait-il pas trouvé le moyen, pour faire un trajet aussi court, de rester quatre heures en route? Dans le vrai aussi, Chandelle, qui, à minuit sonné, après avoir épuisé la série des rincettes et des chasse-bière, était allé finir sa nuit à Mécringes chez une connaissance qu’il nommait devant tous, sans discrétion.

Et à propos de celle-là, on énumérait les filles accueillantes du canton: la Testard à Videgrange, une jeunesse plutôt rance, la Gredelu à Chivres, une vilaine bête d’ailleurs, d’autres encore, toutes bien connues.

Une chose vraiment fâcheuse, c’est qu’à Villebard il ne restait plus de ce gibier-là, personne, depuis que cette pauvre Lettré était partie à l’hospice. Quel dommage! une si belle fille, pas exigeante quant à l’argent, et la peau si fraîche! On s’informa de sa santé. Quelqu’un avait-il des nouvelles? Farcette en donna: elle n’allait pas bien du tout. Le père Lettré était venu l’autre soir en rentrant de Meaux et, en buvant une chope, avait raconté sa visite. Il n’avait pas vu sa fille depuis la moisson et c’était à peine s’il l’avait reconnue. Elle était très bas, la Jeanne: plus de joues, plus de bras, plus rien, et ce qu’elle toussait!... Vrai, ce n’était pas l’envie de faire la noce qui la tenait; elle n’avait pas seulement regardé les deux oranges qu’il lui apportait. Alors, histoire de l’amuser un peu, le vieux lui avait dit: «Penses-tu encore à l’homme?» Elle avait fait non, de la tête. «Quand j’ai vu ça, concluait le père Lettré, j’ai bien compris qu’elle était foutue.»

Pourtant, à défaut de Jeanne Lettré, Ledoux, le nouveau maréchal, en connaissait une autre qui recevait les hommes chez elle, la veuve Préteux.

Quelques-uns s’étonnèrent: on ne la croyait pas si pauvre. A son âge, bien sûr, ce ne devait pas être les idées qui la pressaient. Et sa petite, alors, que devenait-elle durant ce temps-là? Cependant personne ne la blâmait: il fallait bien vivre. Et l’on but une dernière «blanche», debout, sur le comptoir, avant de sortir.

Golo remonta seul au Chep. Mais il ne s’arrêta pas à l’atelier, relancé par ses hantises charnelles, qui hâtaient sa marche le long des grands chemins.

C’était une journée de fin d’octobre, avec un ciel pommelé, paisible. Il y avait encore de la douceur dans l’air, quelque chose de vaporeux qui enveloppait la nudité des bois sans feuilles, qui planait sur les champs dépouillés de leurs récoltes. Des attelages de labour sillonnaient la plaine d’une marche insensible, et déjà, annonçant l’hiver, des corbeaux tourbillonnaient par bandes autour des meules nouvelles. La petite pluie du matin avait développé les odeurs et, accrochés aux éteules, les fils de la Vierge, humides, prenaient des tons roses dans la lumière du soir.

Golo revenait à Villebard, alangui par la nuit tombante, et, comme il suivait une ruelle située derrière l’école, il arriva bientôt non loin de la maison qu’habitait la veuve Préteux.

Ce voisinage le tenta: s’il entrait un instant, rien que pour causer? Il hésitait pourtant, peu habitué à ce genre de galanteries, intimidé en somme par la misère de l’aventure et retenu malgré tout par l’idée de Cendrine. Il allait passer, quand, brusquement et par un revirement inexplicable, il s’engagea dans la sente et traversa le jardin: de pauvres carrés de légumes, quelques arbres en plein vent et une seule fleur près du seuil: un tournesol, dont la grosse tête fatiguée, alourdie par les pluies, saluait piteusement. Des cicatrices noires se voyaient sur sa face, les alvéoles des graines absentes, que la petite avait dû enlever, une par une, pour les manger comme dessert tandis qu’elle s’en allait en classe.

Le visiteur n’eut pas la peine de frapper à la porte, elle s’ouvrait devant lui: la Préteux l’avait vu venir. La chambre ressemblait aux autres chambres du pays, un peu plus vide. L’armoire à linge bâillait, creuse, la courtepointe du lit était en loques et des restes de nourriture traînaient sur la huche. Un intérieur de misère, où régnaient la malpropreté, l’abandon.

Golo regardait la veuve: une figure terne avec des cheveux d’un blond fade qui s’échappaient de la marmotte, des yeux soumis, et, sur la bouche édentée, un sourire qui essayait de promettre, un sourire où il y avait de la luxure feinte et de la confusion dissimulée. Elle n’avait jamais été jolie, jamais personne n’en avait été amoureux alors qu’elle était jeune, et ce n’était pas les sens qui la livraient aux hommes depuis que son mari était mort. Son métier maintenant, elle l’acceptait comme une besogne, avec la résignation des pauvres.

Ils se contemplaient niaisement.

--Tiens, Golo! par quel hasard?

--Il n’y a pas de hasard... Je suis venu comme ça, pour vous voir... pour vous dire bonjour...

Et il continuait ces propos insignifiants, toute sa hardiesse réfugiée dans des grimaces qu’il essayait de rendre significatives et qui n’attestaient que sa parfaite gaucherie.

La veuve n’osait pas l’encourager, n’étant pas suffisamment sûre de ses intentions.

--C’est Ledoux qui m’a parlé de vous, l’autre jour, chez Farcette... alors, je suis venu...

--Ledoux, c’est un brave garçon.

Il y eut un silence embarrassant. La veuve le rompit:

--Eh bien, puisque vous êtes là, asseyez-vous donc une minute, vous allez goûter mon cassis.

Elle atteignit une bouteille, rinça deux verres sur l’évier, derrière la porte; et pendant qu’elle tournait dans la chambre, Golo la suivait du coin de l’œil. L’audace lui venait, mais en même temps décroissait son désir devant la simplicité de la chose et la tristesse de l’endroit, et il restait là, bêtement, avec une vague envie de sortir.

--A votre santé, mon Golo!

--A la vôtre, à la vôtre!

Et on trinqua. Ils buvaient tranquillement, à petits coups, en parlant de questions indifférentes: du temps qu’il faisait, des noix qui étaient abondantes cette année, des semailles qui se faisaient convenablement. Mais leur gêne persistait, lui, hésitant toujours à la demander, elle, n’osant pas s’offrir.

Pourtant il avait vidé son verre et il se levait pour s’en aller. Elle se levait aussi, le reconduisait à la porte.

--Allons, à nous revoir! disait Golo, un de ces jours je reviendrai.

--C’est cela, quand vous voudrez; je suis toujours là.

Et, comme elle s’effaçait pour le laisser sortir, elle le frôla légèrement. A ce contact imprévu, il tressaillit, les sens subitement remués. Le fichu lâche de la veuve s’était ouvert et, par l’échancrure de la robe mal agrafée, l’on voyait la naissance du cou, un peu de peau nue où le hâle cessait, un peu de chair débile... Elle ne se défendit pas, riant seulement d’un rire niais de gamine chatouillée.

--Laisse donc! laisse donc! répétait-elle.

Mais il l’avait étreinte, il l’enlevait de terre et la reportait dans le fond de la chambre... Elle riait toujours, la tête renversée en arrière, la main sur les yeux...

Ils retournèrent au cassis, elle, très gaie, caressante, lui, assombri, un peu humilié.

--Faudra revenir, mon petit Golo!

Et le menuisier l’ayant vaguement assurée de ses visites, elle insistait, donnait des indications précises, des heures de rendez-vous: le soir, par exemple, avant neuf heures, quand il verrait la bougie allumée derrière la fenêtre, il pouvait frapper, il serait le bienvenu.

Décidément, cette fois, il partait; mais comme, après avoir remis sa casquette, il ébauchait le geste paresseux de la main au gousset, la veuve refusait d’avance. «Non, pas aujourd’hui: elle avait des sous pour le quart d’heure. Elle le tiendrait quitte s’il pouvait seulement venir, un jour qu’il aurait le temps, réparer un volet qui ne tenait plus: seule avec sa petite fille, elle avait peur la nuit.»

Il promit et, scrupuleux, reparut dès le lendemain avec sa boîte à outils, en plein jour, sans se cacher. Tout de suite, laissant de côté la gaudriole, il se mit au travail comme un ouvrier à la tâche.

Le contrevent à réparer s’ouvrait derrière la maison sur l’enclos, un coin humide livré aux orties et aux ronces, avec des groseilliers assauvagis dans l’herbe haute et des cerisiers malades aux troncs englués de gommes rouges.

La journée était encore plus triste que la veille, l’air plus sonore, la lumière plus délicate. On entendait distinctement, comme si on y eût été, les voix chantantes des petites filles qui épelaient à l’école; et la Préteux, debout derrière Golo, lui faisait admirer la vue que l’on avait de son jardin, d’où l’on distinguait très loin, au-dessus de la colline fermant la vallée, une forme svelte qui était le clocher de Jouarre. Il le reconnaissait, car c’était une distraction à Villebard de le découvrir par les temps clairs, mêlé aux cimes des peupliers.

Comme il enfonçait la dernière pointe, des pas résonnèrent dans la maison: un habitué, sans doute, car on n’avait pas frappé. Un habitué, en effet, le père Cluet, un paysan riche qui, sage et rangé tant qu’il avait vécu avec sa femme, s’était mis à courir la soixantaine sonnée, dès qu’il s’était trouvé veuf.

Un grand vieillard, une carcasse voûtée, solide encore, mais que surmontait une face aux muscles détendus. De rares cheveux blancs se plaquaient aux tempes creuses, et sous des sourcils tombés clignotaient des yeux pâles. Sur la bouche mince errait un sourire piteux; et tout le personnage croulait, accablé par une fatalité obscure, dans une attitude où il y avait de la honte et de l’abdication.

Naguère, son idée fixe était l’accroissement du patrimoine, l’amour de la terre; maintenant, c’était le regret de sa femme qui le hantait, le possédait tout entier, qui l’enrageait comme une injustice et le précipitait dans la crapule. Trop vieux et trop triste pour se remarier, il avait rompu avec la morale et s’était brouillé avec l’opinion, poursuivant les filles, sans choisir. D’abord, il avait accueilli chez lui toutes les mendiantes, toutes les traînées des routes, bohémiennes et arracheuses de betteraves. Il les congédiait au jour, en leur mettant une pièce blanche dans la main, un peu dégoûté, mais incapable de résister à une nouvelle occasion, si forte s’imposait la nécessité de se démontrer à soi-même qu’il n’était pas complètement fini, si grande était l’accoutumance d’avoir de la femme à son foyer, dans son lit.

Ces expédients l’écœuraient à la fin, et il essayait de vivre en «camelote» avec une de ses bonnes; mais, comme la donzelle le pillait effrontément, la famille était intervenue, l’avait obligé à la chasser. Depuis, on l’accusait de payer la note du boulanger à tous les ménages pauvres de Villebard et l’on avait tenté de mettre à son compte l’enfant d’une voisine; mais, pour l’instant, ses conquêtes se bornaient à la veuve Préteux chez laquelle il se rendait presque chaque jour, lassé qu’il était des promiscuités de hasard et revenant, malgré tout, à la régularité d’une habitude.

En apercevant le jeune homme, il eut une minute d’embarras, pendant que, de son côté, Golo discrètement ramassait ses outils, prêt à partir. Mais le vieux était sans jalousie, résigné à partager avec tous les bonnes grâces de la veuve, et, comme s’il eût flairé chez l’autre quelque détresse, il le retint: «Puisqu’on se trouvait ensemble, on pouvait bien causer un moment.»

Et il commandait une tournée, avec la tranquillité d’un client qu’on ménage. Et Golo, qui ne tenait pas autrement à sembler être chez lui, acceptait sans trop de cérémonie.

Comme la veille, la Préteux emplissait les verres, rassurée par la tournure que prenait la rencontre. Après tout, le père Cluet était sa meilleure pratique et, pour un blanc-bec d’occasion, elle n’avait pas envie de se fâcher avec le vieillard. Debout devant eux, les bras croisés, elle était fort convenable, écoutant les deux hommes qui, maintenant, causaient attablés sans plus se préoccuper d’elle.

Cédant à un besoin d’expansion, Cluet racontait ses affaires. Il venait de louer son bien pour la Saint-Michel prochaine, ne se réservant que son jardin et son clos, deux hectares en tout. Il avait assez trimé toute sa vie et se souciait peu de s’esquinter pour ses nièces.

Golo l’approuvait: il aurait fait de même à sa place. Cet assentiment ravissait le vieux, depuis longtemps sevré de sympathies; et, tout à fait séduit par la figure bon enfant du menuisier, bientôt il se déboutonnait complètement, lâchait ce qu’il avait sur le cœur.

Non, à cette heure, il n’avait plus le goût à la culture. Et pourtant il s’y entendait mieux que tout autre, il pouvait le dire sans se flatter. On le savait bien dans le pays, et ailleurs aussi, quand on le consultait sur les acquisitions de bétail, l’élevage des abeilles et la fumure des prairies; mais tout cela, c’était de l’histoire ancienne. Décidément, il ne voulait plus s’occuper de rien, ni voir personne: on avait été trop méchant pour lui. Il en avait assez des gens de Villebard: durant des années, il avait tout fait pour leur rendre service, en qualité de conseiller municipal d’abord, d’adjoint ensuite, perdant son temps à s’occuper des affaires des autres qui aujourd’hui le remerciaient en le calomniant, en le traitant comme le dernier des derniers.

Et, douloureusement, il racontait, une par une, les «menteries», les vilaines histoires que l’on faisait courir sur son compte; tout le monde s’était acharné contre lui, tout le monde sans exception, les vieux amis même. Ah! de ceux-là, pas un ne l’avait soutenu, pas un ne lui restait, et cela, parce que, sa pauvre femme morte, il lui était arrivé de prendre, de temps en temps, son plaisir avec d’autres. Comme si les camarades se gênaient, même ceux qui étaient mariés!

--Des salauds, mon cher garçon, des salauds, entends-tu?

--Oui, des salauds! insistait la veuve.

Et Golo hochait la tête, pris de commisération pour ce pauvre homme.

Ainsi encouragé, le père Cluet laissait couler tout son chagrin.

--Ah! mon Golo, tu ne sais pas toi ce que c’est que d’être veuf,--et il renouvelait le cassis dans les verres,--non, tu ne sais pas! Vois-tu, lorsque pendant quarante ans un ménage est resté sans se disputer une fois, sans se quitter d’un jour et que l’un des deux se trouve seul, tout d’un coup, quand il a perdu sa compagnie, il est fini, il est nettoyé, je te dis!... Et une si bonne femme, la mienne, et vaillante, et économe! Et ce qu’elle était belle dans son temps!... Quel malheur!

Une larme dégringolait de ses yeux, s’en allait vers le cassis, dans son verre, sous son nez.

«Oui, c’était un rude malheur, appuyait la Préteux, d’avoir perdu une femme pareille. Oh! elle se la rappelait, elle l’avait bien connue!... Seulement, quoi dire à cela? C’était comme son mari, à elle... on ne pouvait pas ressusciter les morts. Il fallait se faire une raison et ne pas se manger les sangs, surtout quand on avait de la monnaie...»

Mais le vieux n’était pas consolable. Il recommençait à gémir avec les mêmes mots, les mêmes phrases.

--Ah! quand on a perdu sa compagnie!...

C’était le commencement et la fin de toutes ses plaintes.

La nuit était venue qu’il les exhalait encore, et quand Golo, se décidant, prit congé, Cluet l’accompagna jusqu’au Chep, l’invita à venir manger avec lui, et, sur son refus, tenace, l’obligea à accepter pour le lendemain matin.

Ils se quittèrent très bons amis, le vieillard enchanté d’avoir trouvé une âme compatissante à ses misères, quelqu’un devant qui il pût pleurer et geindre à son aise, Golo troublé instinctivement par la lamentable histoire de cette existence en déroute. Une sympathie venait au jeune homme pour cette «vieille bête», comme on disait à Villebard, une sympathie où il entrait de la commisération pour lui-même. Cluet avait perdu sa défunte, et sa vie était terminée; lui, n’avait pas eu Cendrine, et sa vie aussi était finie: leur malheur, au fond, était pareil.

XIII

Dans le jardin du vieux, un jardin négligé dont l’herbe emplissait les allées, ils se promenaient le long d’un mur en ruine où les dernières guêpes achevaient d’évider les grains des raisins trop mûrs. Ils avaient allumé leurs pipes et, tournés au sentiment par la chaleur des vins, ils recommençaient à se raconter leur histoire, chacun écoutant l’autre avec distraction, absorbé par l’unique souci de son propre chagrin.