Part 13
La veuve d’un fermier, Mme Flavie, alarmait, elle aussi, le menuisier qui la soupçonnait de l’espionner derrière ses persiennes toujours closes. Il connaissait la maison pour y avoir fait des réparations et il imaginait la vieille femme sans cesse aux aguets dans une certaine chambre du premier étage d’où l’on apercevait toute la rue: une vaste chambre où l’on n’entrait guère et que meublaient seulement un ciel de lit vissé au plafond, et des fruits, pommes, poires et coings, étalés par terre sur la paille, se conservant ainsi dans le demi-jour et fleurant bon. Cette présence invisible, mais certaine, achevait de décontenancer Golo et le faisait raser les murs.
Bientôt, pour dépister les inquisiteurs, il cessa de paraître dans la rue: il gagnait les champs tout d’abord et, se glissant derrière le village, il arrivait à la hauteur de la maison de Cendrine et tournait autour du jardin aux heures où il espérait la voir sortir pour donner à manger aux poules et porter la soupe au cochon, dans un seau. Ayant avisé, non loin de la haie, une vieille meule de paille, il s’y creusa une sorte de cache et il y restait blotti durant des heures entières, écoutant les grignotements des souris et mâchonnant des fétus, tout cela pour apercevoir à de grands intervalles la couleur d’une jupe ou d’une marmotte entre les branches des sureaux sans feuilles, près de la pompe.
Les pluies avaient repris; il se saoula d’ennui au fond de la paille mouillée: Cendrine ne bougeait plus que pour les besognes indispensables, traversant vite la cour sous un grand parapluie qui la couvrait presque toute. Et, le soir, il revenait quand même, moins anxieux dans la rue noire, et restait, les pieds dans les flaques, tout près de la maison. A pas de loup, parmi l’obscurité humide, il avançait, doucement, toujours plus doucement, jusqu’à la porte, essayait de voir par le trou de la serrure: la clef rendait la chose impossible. Alors, il prêtait l’oreille; le ménage soupait, et, du repas sans paroles, Golo ne percevait que le bruit d’un couteau frappant le bord d’une assiette, ou le choc d’un verre retombant sur la table. Quelquefois, pourtant, le souper terminé, le charron rouvrait la porte, et Golo, qui avait eu tout juste le temps de gagner le coin du mur, l’entendait dire que les étoiles brillaient d’un éclat trop vif, signe certain de pluie pour le lendemain.
Le loquet de la porte retombait, la clef grinçait dans la serrure, et la lumière se retirait de la fente du volet pour reparaître à la fenêtre du premier étage, dans la chambre des mariés. Des ombres énormes s’ébauchaient derrière les rideaux; puis, brusquement, tout rentrait dans l’ombre, et Golo souffrait plus encore... La rage au cœur, pleurant quelquefois à chaudes larmes, il regagnait enfin le Chep, les jambes molles et ayant l’envie de mourir.
Un matin qu’il passait devant la maison, Cendrine en sortait. Il reçut un coup dans la poitrine; cependant il continuait son chemin, feignant de ne pas la voir, quand, à sa grande surprise, ce fut elle qui vint droit à lui. Il se troubla davantage; devenu très pâle et les yeux à terre, il pressa le pas comme s’il eût craint d’affronter la rencontre. Mais déjà Cendrine l’interpellait, d’une voix un peu dure, mais nullement fâchée:
--Dis donc, Golo, puisque te voilà encore par ici, il faut que je te parle une bonne fois.
Il ne répondait pas, mais elle se plaça nettement devant lui et continua:
--C’est pour savoir ce que tu as à tourner comme ça autour de notre maison. Si c’est pour me voir, eh bien, me voici, regarde-moi et puis n’y reviens plus. Il faut que ça cesse, ce métier-là! Tu sais que je suis mariée, n’est-ce pas? Alors, qu’est-ce que tu cherches, qu’est-ce que tu espères? Tu ne crois peut-être pas que je vais laisser mon homme en plan pour m’en aller avec toi, dis?
Un reste de fierté monta au cœur de Golo:
--Je ne te demande rien, fit-il, et je ne te cherche pas non plus. Qu’est-ce qui te prend? En voilà des histoires, parce que je passe dans la rue! Faut que tu sois joliment glorieuse pour te figurer que je viens par ici pour tes beaux yeux!
--Ne fais donc pas la bête, mon pauvre Golo. Pardi! moi je ne t’en veux pas; si je te dis cela, c’est par rapport à mon homme. Il n’est pas endurant tous les jours, tu le connais bien. Je ne sais pas ce qu’il a, mais les gens d’ici lui ont monté la tête à cause de toi, pour sûr, car voilà maintenant qu’il se figure que nous sommes d’accord ensemble. L’autre jour, il n’y a que ça s’il ne m’a pas battue. Ne te fâche pas, mon Golo, mais il faut bien que je te le dise: que veux-tu qu’il croie? tu es ici tout le temps!... Rien qu’hier, tu as passé trois fois, et avant-hier, après souper, tu es resté un grand moment à écouter à la fenêtre... Voyons, sois raisonnable: puisque c’est terminé entre nous, laisse-moi donc tranquille, et, si tu as de l’amitié pour moi, ne me fais pas avoir de désagrément. Allons, est-ce convenu? Fais ça pour me faire plaisir, je t’en prie.
--Ton mari est un rude imbécile, répondait, Golo, voilà ce qu’il est! Qu’est-ce qui lui prend, à cette espèce de rembelli, de marque-mal? Ah! je n’ai pas peur de lui, mais puisque c’est à toi que ça causerait des misères, eh bien, je m’arrangerai, je prendrai un autre chemin pour aller à mes affaires.
--Allons, je te remercie, je vois que tu es toujours un brave garçon... Au revoir, mon Golo!
--Au revoir?... au revoir dans l’autre monde, alors?
Il lui envoyait cela en partant, pour plaisanter, l’air très crâne et il s’en allait sans se retourner, cette fois.
Il tint parole pendant huit jours. L’obéissance, d’ailleurs, lui plaisait: il y avait eu une entente avec Cendrine, un accord qu’ils étaient seuls à connaître et dont le mystère lui semblait créer entre eux comme une intimité nouvelle. Toutefois, en y réfléchissant, des soupçons lui vinrent: qui sait si son ancienne ne s’était pas moquée de lui, si elle n’avait pas comploté avec son mari pour se débarrasser de sa présence, en faisant appel à ses bons sentiments?... Plus de doute, à cette heure, ils se moquaient de lui tous les deux. Ah! c’était comme ça? Eh bien, ils ne s’en moqueraient pas longtemps!--Et Golo recommença à rôder autour de la maison, ouvertement, se montrant à toute heure, en plein jour.
Arrivé au droit du clos, il ralentissait le pas, la tête haute, les yeux insolemment plantés sur les allées du jardin, sur les fenêtres. Il cherchait Cendrine, mais ce fut le charron qui s’offrit.
Un jour qu’Albert emplissait un seau à la pompe, il aperçut le galant. Tout de suite, il lâcha le balancier, descendit rapidement le tertre de la cour et se campa devant Golo. Blême, les dents serrées, le front grimaçant, il apostropha son rival:
--Te voilà donc encore, toi! Combien de fois as-tu passé depuis ce matin? Si tu crois que j’ai les yeux dans ma poche, tu te trompes. Tu commences à m’embêter, tu sais!
--Eh bien, après? est-ce que ça te regarde?... Qu’est-ce qui lui arrive, à cet artiste-là? Est-ce que je te parle, moi?... Je t’embête? tant mieux!
--Faudrait voir, mon petit! Si tu crois que je vais te laisser promener continuellement ta figure d’imbécile par ici!... Oh! ce n’est pas que j’aie peur que tu tournes les idées à Cendrine: ma femme se fiche de toi, tu peux en être sûr et ce n’est pas encore un dégourdi de ton espèce qui va me la débaucher. Seulement, voilà, il y a les voisins; on jase de nous, et il faut que ça finisse.
--Ça finira si je veux, repartit Golo, qui trouvait dans cette dispute une détente délicieuse pour ses nerfs crispés, ça finira quand je voudrai et ce n’est pas toi qui me feras la leçon! Ta femme et toi et les autres, je m’en moque, tu m’entends? Mais sois tranquille, tu as beau faire le malin, que ce soit moi ou un autre, ça ne t’empêchera pas d’être cornard, mon fiston!
--Et moi, je te dis que je vais te casser la figure, à la fin du compte!... J’en ai eu de la patience avec toi, quand tu allais faire des menteries chez le beau-père, cafarder, essayer de nous brouiller ensemble. Il t’a mis à la porte comme une crapule que tu es, et maintenant tu viens me relancer ici? Ah! si on n’avait pas peur de se salir les mains, ce qu’on aurait du plaisir à se colleter avec toi!
--Essaie donc, grand lâche, essaie donc! dit Golo, le bras ramassé en arrière, prêt à cogner.
Toute sa crânerie de petit soldat, sa flamme de combattant revenu des embuscades tonkinoises, sa bravoure d’amoureux aussi, le faisaient se redresser, la crête haute, le geste menaçant.
--Essaie donc de m’empêcher de passer! répétait-il; le chemin est à tout le monde: mets-toi un peu en travers, pour voir!...
Le charron n’en menait pas large. Un peu effrayé par la colère qui brillait dans les yeux de Golo et redoutant un mauvais coup, il se retirait prudemment, se contentait de menaces inoffensives.
--N’y reviens plus, ou gare! je te briserai les reins, la prochaine fois!
Des gens s’étaient arrêtés pour voir la dispute. Golo, maître du champ de bataille, s’adressait à eux, maintenant:
--Regardez-le, ce grand fainéant! le voilà qui jappe, à cette heure qu’il est rentré dans son chenil. Il a bien fait de se dépêcher pendant qu’il peut encore passer sous la porte!
Mais Albert avait disparu; on se moquait de lui, et le menuisier s’en allait en sifflant, gouailleur et glorieux, très satisfait aussi, car il s’imaginait bien que Cendrine, derrière la croisée, avait vu comment il avait mouché son homme.
XV
Les jours suivants ne furent pas mauvais pour Golo. La fièvre de la dispute n’était pas encore tombée et elle le maintenait dans un état d’excitation qui l’empêchait de trop souffrir. Même, quelque orgueil lui revenait: il avait eu le beau rôle, c’était certain, et tout Villebard, à cette heure, savait qu’il n’avait pas froid aux yeux. Et comme il était moins malheureux, il s’ingéniait à garder intact le souvenir de cette querelle qui flattait sa vanité et distrayait sa douleur. Il en venait à exagérer la couardise du charron, comme aussi sa propre bravoure, et se délectait perpétuellement de la comparaison qui s’imposait entre lui et une pareille «gourde».
--Oui, une gourde, une vraie gourde!
Et, ravi de ce vocable, il s’exaltait, évoquant d’Albert une image tellement comique et piteuse qu’il se prenait à rire tout seul, à l’atelier, sur les chemins. Et peu à peu, il glissait à une autre idée, qui faisait tressaillir en lui quelque espérance: si Cendrine, déjà fort peu éprise, allait, elle aussi, partager l’opinion publique et mépriser à son tour cet imbécile!... Et si elle méprisait Albert, ne serait-elle pas conduite, naturellement à admirer son rival, à l’aimer peut-être?... Quelle chance que cette rencontre! Mais il importait d’en profiter: au plus tôt et à tout prix, il fallait revoir Cendrine.
La revoir, oui, et deviner sa pensée, lui montrer que son ami était toujours là, et que, si elle avait voulu, si elle voulait...
La revoir, sans doute, mais où et comment? Golo n’en savait rien; et, son irrésolution naturelle aidant, les jours passèrent, chacun emportant un peu de sa vanité et un peu de sa confiance. La douleur était revenue, plus insupportable, plus lancinante que jamais, aggravée maintenant par l’exact sentiment de la réalité.
En admettant même que Cendrine, par dégoût de son mari, fût prise de compassion pour son premier amoureux, le reçût avec douceur, et que le temps refleurît des rendez-vous de leur jeunesse, quelle ne serait pas la fin de cette aventure! Golo savait l’impossibilité des rencontres ignorées dans un petit village comme Villebard, et si, à la vérité, le charron était lâche, il n’en était pas moins capable de toutes les cruautés et de toutes les traîtrises. Surpris par cette brute, coupables ou non, sûrement ils seraient frappés. Oh! pour lui-même, Golo n’avait pas peur. Si, un soir, au long d’une haie, le mari à l’improviste lui flanquait un mauvais coup, eh bien! il n’en serait que cela. Il mourrait à cause de l’ancienne, à cause de son amie de jadis, et il aurait fini de souffrir. Mais si c’était elle la victime? Et déjà il se représentait Cendrine abattue, le crâne ouvert d’un coup de serpe dans le jardin où Albert l’aurait poursuivie, au milieu de l’herbe rougie de sang. Non, il ne serait pas la cause d’une telle horreur. Ah! sans doute, revoir quelquefois Cendrine, la serrer dans ses bras, sans rien dire, c’eût été pour lui une inexprimable joie. Seulement, comme cette joie, Cendrine pourrait la payer de sa tranquillité, de sa vie peut-être, Golo se jura d’y renoncer à jamais. Alors, il s’attendrit sur lui-même; et, tout en larmes, il lui sembla que ce sacrifice, c’était son âme d’enfant qui le consentait, l’âme du petit mari des jeux innocents, doux aux gens et pitoyable aux bêtes.
Cette fois, c’était la fin. Puisque, décidément, il ne pouvait posséder Cendrine à lui tout seul, comme on possède son champ, sa maison, puisqu’il ne pouvait même pas la voir, eh bien! il partirait, il s’en irait loin, oh! très loin, dès qu’il lui aurait dit adieu, adieu pour toujours.
Le hasard le servit: l’occasion de l’entrevue dernière ne se fit pas attendre. L’hiver se faisait rude. Deux jours durant, sans discontinuer, la neige tomba, une neige qui rappelait à Golo le jour de son tirage au sort. Dans le grand silence, elle descendait inépuisable, et quand elle faisait mine de cesser, on apercevait un ciel d’un gris uniforme, qui, l’instant d’après, blanchissait de nouveau. Les coteaux et la plaine se brouillaient, l’horizon était clos, et on ne distinguait plus que des choses toutes proches, des apparitions très douces de maisons et d’arbres qui s’atténuaient lentement sous la trame épaissie des flocons.
Le troisième jour toutefois, la matinée fut un peu moins trouble; il ne neigeait plus, mais le ciel était encore bas, et de grosses volutes noires roulaient au-dessus de la côte. Le long des maisons, Golo suivait les petits chemins que les gens avaient tracés pour gagner la grand’rue. Vraiment, on croyait marcher dans un fossé, tant la neige était haute, à droite et à gauche, relevée en talus où l’on voyait encore la traînée des balais. Le menuisier descendait le village, entrait au cabaret où il n’était pas venu depuis la mort du vieux Cluet. L’aubergiste, accroupi devant le poêle qui fumait, en brutalisait la grille, sacrant et jurant. Il fut médiocrement aimable pour ce client irrégulier.
--Te voilà, grand traînard!... C’est-il qu’il t’est tombé un œil, que tu reviens ici comme tu es parti, sans dire gare?
Et comme Golo, un peu interloqué, hasardait:
--Il ne fait pas trop chaud, chez vous!
--Pas trop chaud? riposta Farcette, pas trop chaud? Eh bien! tu sais, si tu ne te trouves pas bien ici, mon garçon, tu peux aller te chauffer par en haut du pays.
--Où ça, par en haut, répondit Golo, où ça? Est-ce dans la maison du père Cluet que vous voulez dire?
Farcette ricana: le plaisir de lâcher une méchanceté l’adoucissait un peu.
--Allons! allons! ne fais pas l’imbécile, tu sais bien ce que je veux dire; il ne s’agit pas du père Cluet, il s’agit de la femme à Champion. Dis donc, mon vieux, il paraît que tu lui as réglé son compte, au charron? il n’était pas crâne, à ce qu’on m’a raconté... Eh bien, si ça t’occupe, mon Golo, je vais te dire une affaire: il est parti ce matin à la Ferté, l’Albert, et, avec le temps qu’il fait, il ne rentrera pas de bonne heure. Le facteur m’a dit en repassant, qu’au droit de Chivres, il y avait plus de quatre pieds de neige. Alors, si j’étais que de toi, je monterais voir par là. J’ai idée que tu y feras tes choux gras, et que ce soir, si cet ouvrage-là n’est pas déjà fait, il y en aura un de plus à Villebard!
Carrouge survenait, suivi de Chandelle. Bien vite, ils secouaient leurs sabots, couraient au poêle, s’ébrouaient: une tournée de rhum était indiquée, car ils avaient froid jusqu’aux tripes.
--Quel temps! quel temps! déclara Carrouge. Si ça continue, les hannetons vont avoir la queue courte, cette année.
--Et les grenouilles donc, fit Chandelle, ce qu’elles doivent s’embêter, pour le quart d’heure!
Mais, optimiste par état, le cabaretier affirma que c’était un bon temps pour la culture.
En se retournant vers la croisée, les quatre hommes observèrent que la neige recommençait. Même, elle tombait plus drue encore que la veille, et le jour avait subitement baissé. Farcette parlait d’allumer la lampe à pétrole. Le vent s’était levé et ses rafales successives tassaient la neige sur l’appui des fenêtres. Un moment, l’ouragan fit rage au point que les maisons d’en face disparurent. Cela devenait comique, à la fin, et les buveurs s’esclaffèrent, devant cette outrance des éléments.
Toutefois, lorsqu’ils furent las du spectacle, ils réclamèrent les cartes, mais Golo refusa net de faire un quatrième à la manille: son ouvrage le réclamait.
--Ton ouvrage? tu ne vas pas nous ennuyer avec ton ouvrage! D’abord, nous ne faisons qu’un tour. Allons, reste donc! sans cela, tu vas nous forcer à jouer au piquet voleur.
Farcette, lui aussi, insistait, pour la forme seulement, car il le connaissait, l’ouvrage de Golo: «c’était de l’ouvrage pressé; il y avait une particulière qui attendait sa commande.» Et comme Carrouge et Chandelle s’étonnaient, Farcette, tirant la langue de côté, clignait de l’œil et se répandait en gestes équivoques.
Le menuisier n’écoutait rien, plantait là les camarades. Farcette a dit vrai sans doute. Cendrine est seule aujourd’hui et il faut en profiter... En profiter, mais non comme le pense cet imbécile, en profiter pour s’arracher le cœur enfin, à jamais! Tout à l’heure, sous ce même ciel funèbre et malade, Cendrine aura cessé d’exister pour lui. Et, devant cette solution si proche, il goûta un instant cette satisfaction étrange que procure l’irrémédiable, et cette espérance de repos qui adoucit leur défaite aux vaincus. Il se trouvait brave, très brave, au point de chasser, sans s’y attendrir, l’idée qu’il sentait poindre en lui, d’un événement mystérieux, d’un désastre surnaturel qui surviendrait peut-être, et lui livrerait Cendrine pour toujours.
Il remontait la rue. Autour des maisons la vie avait cessé. Ni chiens sur les portes, ni poules sur les fumiers, ni pigeons sur les toits. Quant à ce qui se passait à l’intérieur, impossible de le deviner à travers les carreaux givrés, tout blancs comme des yeux d’aveugle. A gauche, le ruisseau descendait, grelottant entre deux franges de glaçons. Partout le silence; seul, venant d’une ferme, le ronflement rythmé d’un tarare allait s’accélérant. Chez Albert, tout était clos aussi; aucune fumée ne montait du toit, et la neige, dans la cour, était intacte: il n’y avait pas à en douter, Cendrine était chez son père, et, sans hésitation, Golo prit le chemin du Roc.
Lorsqu’il arriva au petit mur, il dut s’arrêter un peu, tellement l’émotion l’étreignait. La maison où il avait aimé était devant lui et il se rappelait l’avoir vue jadis, toute blanche comme aujourd’hui, par un même jour finissant. Bien qu’il essayât de se raidir, des souvenirs innocents d’affection enfantine lui revinrent d’un seul coup, évoquant la joie de leurs jeux d’hiver. Dans cette allée, un soir, en revenant de l’école, ils s’étaient lancé des boules de neige, jusqu’à la nuit; une autre fois, il avait modelé près de la porte un bonhomme qui brandissait un sabre de bois: c’était Bismarck, et, à la brune, Cendrine en avait eu peur. Plus tard, l’année qui avait précédé son départ, il l’avait poursuivie à travers le jardin, la menaçant de lui fourrer de la neige dans le cou. Longtemps elle avait couru, suivie de Castillo qui jappait; il l’avait prise enfin, mais la neige dans ses mains avait fondu, et c’étaient ses doigts fiévreux qu’il lui coulait dans la poitrine tiède et ferme... Et dire que c’était le même jardin, la même neige, et que ce n’était plus la même Cendrine!
Elle était là pourtant, en train de balayer l’allée devant la maison, les mains rouges sortant de ses mitaines, et la figure pâlie sous le capulet de laine brune qui, serré au menton, ne laissait voir que l’ovale du visage.
Golo avait franchi la grille. Comme un tapis sous ses pieds la neige empêchait Cendrine de l’entendre. Il était près d’elle, à la frôler presque, lorsqu’elle l’aperçut.
--C’est encore toi? fit-elle; eh bien, vrai, tu en as du toupet!
Et, décidée à ne pas s’occuper de lui davantage, elle continua à balayer.
Golo restait un peu abasourdi de cet accueil. Bien qu’à cette heure il fût médiocrement possédé de soucis vaniteux, il lui était désagréable de constater que sa crânerie avec le charron, l’autre jour, n’avait servi de rien et que Cendrine, en femme pratique, n’hésitait pas à sacrifier son amour-propre à sa tranquillité. Il ne s’indigna point, eut simplement un sourire ironique et attristé.
--Alors, reprit-il doucement, c’est tout ce que tu trouves de gentil à me dire? C’est comme ça que tu reçois les anciens camarades?
Et comme elle faisait semblant de ne pas l’entendre, lui, très calme, mettait la main sur le balai, et l’obligeait à se tourner vers lui.
--Allons, ne fais pas ta méchante. Aujourd’hui je ne t’ennuierai pas longtemps; mais, vois-tu, j’ai des choses à te dire...
--Dis-les vite alors, car il ne fait pas bon ici à ne pas bouger. Seulement, je te préviens; si c’est pour me parler de la vieille histoire, tu peux t’en aller tout de suite. Ça t’amuse peut-être, tout ça; moi, ça ne m’amuse pas, mais là, pas du tout: tu m’en as fait avoir assez, des tracas, depuis un mois, avec tes manies de passer et de repasser tout le temps devant chez nous. C’est-il que tu deviens fou? Comme si je ne la connaissais pas, ta figure!... Non, c’est trop bête, à la fin!
Plus doucement encore, il répondit:
--C’est justement parce que ça va finir que je suis venu encore ce soir. Seulement, il faut que tu m’aides un peu à te débarrasser de ma présence. Ah! j’en ai assez, moi aussi, de cette vie d’abruti que je mène depuis ma rentrée du régiment, à me manger les sangs pour une qui se moque de moi!... Sois tranquille, si j’avais pu te mépriser comme tu me méprises, il y aurait beau temps que tu n’entendrais plus parler de Golo. Eh bien! un moyen de t’oublier, il y en a un, mais il n’y en a qu’un, et je vais le prendre: demain, je quitte le pays; nous ne nous reverrons plus.
Sa voix tremblait. Il répéta:
--Non, nous ne nous reverrons plus.
Devant cette douleur qu’elle ne comprenait pas, mais dont aujourd’hui, pour la première fois, elle devinait la violence, Cendrine resta un instant interdite, cherchant ses mots.
--Vraiment, fit-elle enfin, vraiment tu n’es pas raisonnable. Voyons, il n’y a pas de bon sens!... il ne faut pas te monter la tête comme cela. Et puis, t’en aller où? Il paraît qu’on ne trouve pas de l’ouvrage partout comme on veut, par le temps qui court. Et le père Hénocque, qu’est-ce qu’il va dire, ce pauvre vieux?
Golo ne répondit rien, Cendrine continua:
--Reste donc ici, et ne pense plus à l’ancien temps. Quand on se rencontrera, on se dira bonjour. Là, vrai, maintenant, qu’est-ce que tu veux de plus? Et qu’est-ce qui nous arriverait, une supposition qu’on se revoie? un tas de contrariétés, et ça serait tout.
Golo, silencieusement, approuvait de la tête.