Chapter 2 of 14 · 3962 words · ~20 min read

Part 2

Mais de toutes ces amours et de toutes ces trahisons, de toutes ces langueurs et de tous ces meurtres, l’idée de la femme, cause ou but de tant de choses tragiques, se mit à hanter la cervelle de Golo. Souvent il n’achevait pas la page commencée et de longues songeries l’envahissaient. L’œil arrêté sur un idéal trouble, il se demandait s’il n’éprouverait jamais les délicieuses souffrances qu’il voyait exprimées, s’il ne ressentirait jamais d’aussi complètes voluptés. Il se remémorait l’une après l’autre toutes les amantes dont il avait lu l’histoire, évoquait leurs beautés fragiles et altières, et cherchait dans ce cortège celle dont il eût souhaité la venue. Mais toutes lui semblaient également adorables, et se fondaient en un être unique dont la pensée l’obsédait. Puisqu’il existait quelque part de telles créatures, un jour viendrait sans doute où l’une d’elles se donnerait à lui pour lui apporter sa part de bonheur. En attendant, il restait à Villebard: là certainement ne s’accomplirait jamais son rêve. La pensée de Cendrine traversait bien son esprit quelquefois, mais comment comparer Cendrine aux héroïnes des romans? Toujours, elle lui apparaissait telle qu’il l’avait connue au temps de leur enfance; était-ce une femme pour lui, cette gamine aux joues trop pleines, au corps trop fluet, sans contours, aux gestes brusques et à la voix traînante?

D’inexplicables mélancolies envahissaient Golo à l’atelier, et il ne retrouvait sa gaieté qu’aux jours où il lui arrivait de travailler dans les châteaux voisins avec les compagnons menuisiers. Ceux-ci ne se gênaient pas devant l’adolescent; ils avaient vu du pays, possédaient, disaient-ils, des maîtresses à leur gré, s’étaient livrés à d’incroyables ribotes, et la perspective d’une existence aussi désordonnée aiguisait l’amour-propre de Golo. Ces gens qui connaissaient si bien la vie l’exhortaient à rechercher les satisfactions immédiates: que ne suivait-il leurs conseils? Il était un homme maintenant, et devait-il attendre pour se payer du bon temps les années lointaines encore, où voyageant à son tour il découvrirait l’amante espérée?

Les garçons de son âge montraient plus de résolution. Coiffés de hautes casquettes qu’ils portaient avec crânerie sur le côté, les dimanches dans les rues de Mécringes, on les voyait déboucher tout fiers de leur duvet au menton et du premier costume acquis avec l’argent gagné. Ils fumaient des cigares et crachaient très loin, devant eux. Et durant toute la semaine, ils racontaient à Golo des noces dont les détails étaient grossis par la vanité. Séduit par leurs récits, l’apprenti se laissa entraîner. Les grandes orgies consistaient en des stations prolongées dans les cafés du bourg, où l’on buvait en jouant aux cartes, en discutant bruyamment, chacun louant à son tour la force de ses biceps ou son habileté au culottage des pipes. On s’en allait ensuite danser à l’Ile d’Amour, au bord de la rivière, sous une tente, et le soir, la tête lourde et les idées vagues, on regagnait le village endormi. Quelques-uns pourtant ne rentraient pas avec les camarades, et s’attardaient à des rendez-vous avec les jeunes couturières ou les petites servantes de l’endroit. On vanta à Golo l’agrément de pareilles amours. Rapidement, il était devenu le boute-en-train de la bande, et on croyait qu’un garçon aussi avisé et aussi «farce» se montrerait bientôt à hauteur et serait courtisé par les plus enviées. Les filles, en effet, le recherchèrent; mais chaque fois que l’une d’elles lui adressait la parole, la belle humeur et l’aplomb du menuisier faiblissaient; et, rougissant jusqu’aux oreilles, il ne songeait qu’à s’esquiver. Un peu étonnés de ce qu’ils prenaient pour de la timidité, les amis encouragèrent Golo, s’ingénièrent à faciliter ses entreprises. On lui désigna des vertus indulgentes, des jeunesses peu farouches: il résolut de profiter de ces indications, n’en fit rien et rentra toujours seul. Intrigués, les gars de Villebard résolurent d’en finir; ils cherchèrent une complice et fixèrent leur choix sur une blanchisseuse de Chivres, Mélanie Guyard, qui revenait d’ordinaire en leur compagnie. Ils décidèrent de la faire escorter un soir par Golo: comme le menuisier était gentil et que l’aventure l’amusait, elle accepta. Le dimanche suivant, à la sortie du bal, on les laissa tous deux tête à tête. Pris à l’improviste, n’osant refuser, Golo accompagna la blanchisseuse, laquelle d’ailleurs était plus âgée que lui et laide. Ils suivirent la route qui longe la Marne, ils traversèrent les bois; l’apprenti, qui s’était senti pris au départ d’un grand mal de tête, répondait mal aux avenants propos de la fille. Effrayé par la simplicité de l’intrigue, il marchait vite, les mains dans ses poches, en regardant le ciel. Quand il la laissa, dépitée, à la porte de ses parents, il n’avait pas proféré dix paroles, et minuit sonnait au clocher que déjà l’amoureux était étendu dans son petit lit, chez Hénocque.

Le lendemain l’histoire, connue de tous, lui attirait les plaisanteries et les quolibets de ses camarades.

--Comment, lui, ce gaillard si déluré, qui savait toutes les farces des chantiers et vous débitait des pages entières du _Bréviaire des Blagueurs_, il n’était pas plus brave avec les filles! Était-il donc si dégoûté et lui fallait-il des princesses?

Un peu honteux d’abord, Golo essaya d’expliquer sa conduite. Confiant dans ses façons de beau parleur, il eut la franchise de confesser ses lectures et de proclamer ses préférences. Devant ces paysans ahuris, il évoqua les plus belles histoires qu’il avait retenues. Avec les phrases enflammées qui étaient demeurées dans sa mémoire, il peignit les vertus des amants légendaires, vanta la religion de leurs serments et leur courage dans les épreuves. L’amour, c’était cela; lui, du moins, ne le comprenait pas autrement. Son éloquence ne fut point goûtée; il comptait sur l’admiration, ne rencontra que la raillerie:

--Non, tu sais, disait Létinois, l’apprenti bourrelier, nullement ébloui par tant de romanesque,--jamais tu ne nous avais fait autant rigoler! Si tu crois à tout ce que tu nous as conté là, eh bien! mon vieux, celui qui t’a vendu ça pour un demi-sac ne t’a vraiment pas volé!

Et Golo ne retourna plus à Mécringes. Longtemps, il se demandait qui pouvait avoir raison, de ses camarades ou de ses livres, ne concluait pas et demeurait perplexe: son besoin d’aimer était infini, et son cœur, hélas! restait vide.

Peu de temps après, un soir d’automne, il rencontra, par hasard, Cendrine, dans la plaine. Il l’accompagnait, et tout en causant, comme il la regardait à la lueur d’un crépuscule couleur de marjolaine, il se prit à la trouver belle. Grande, un peu fluette, elle marchait droit, avec un air de fierté presque dédaigneux; tout son orgueil de jeune paysanne dont les parents ont un peu de terre au soleil, s’épanouissait en crânerie. Ses cheveux bruns, soyeux et fins, découvraient un front luisant et volontaire; la bouche était mince, les joues fraîches, le cou d’une blancheur insolite chez une fille de campagne. Et, sous des sourcils très arqués, elle avait de longs yeux gris, tendres et sournois.

Elle faisait à Golo un accueil cordial, nullement surprise des compliments qu’il lui adressait, et l’apprenti s’étonnait de ne pas les lui avoir adressés plus tôt. Vraiment, ce n’était pas la peine d’avoir été chercher si loin dans les livres des fantômes d’amoureuses, alors qu’il avait près de lui cette Cendrine qui avait été son amie autrefois, son amie d’aujourd’hui peut-être encore. Où avait-il eu les yeux pour ne pas s’être aperçu qu’elle était devenue belle? Et voici que, presque subitement, au choc de la réalité, toute la sentimentalité acquise, héroïque et guindée, défaillait chez Golo. L’intérêt des passions factices se reculait, lui devenait étranger. Le petit monde d’illusions qui l’avait amusé un moment, auquel il avait cru, lui faussait compagnie. La vie le prenait, emportait tout. Il n’avait fallu que le hasard d’une rencontre pour le ramener à l’instinct.

Ce soir-là, ils se promenèrent côte à côte un bon moment, et ce moment leur parut court. Moins émue que Golo, Cendrine semblait pourtant prendre plaisir à se retrouver avec lui. Ils se quittèrent enfin; mais, en se quittant, tous deux étaient sûrs qu’ils ne resteraient pas longtemps sans se revoir. Ils se revirent le lendemain, et l’autre lendemain encore, et sans qu’il y eût d’explications ni de promesses, ils reprirent leur ancienne habitude d’être ensemble.

Un matin, le jour de la fête de Chivres, Golo se rendait endimanché à la maison du Roc. Il allait solliciter des Rutel la permission d’accompagner Cendrine aux bals des villages voisins. Les parents réfléchissaient quelques instants, pour la forme, accordaient enfin ce qu’on leur demandait. Ce Golo était un brave garçon et qui peut-être ferait, plus tard, un bon épouseur pour la petite. Eux, les anciens, ne pouvaient conduire leur fille au loin dans les fêtes, et ce n’était pas une raison pour la priver de ce plaisir durant qu’elle était jeune. Alors, mieux valait la confier à Golo que la laisser emmener par le premier venu.

--Et tu sais, mon garçon, avertissait la mère, nous nous en rapportons à toi. Pas de mauvaises histoires!

Le menuisier protesta, jura tout ce qu’on voulut lui faire jurer. Ils allèrent le soir à Chivres, et au bal ne se séparèrent pas. Golo paya plus de quarante sous de danses de caractère et, dans les quadrilles, ses entrechats lui valurent un succès: d’ailleurs, il n’avait pas son pareil pour frapper le sol en mesure, à chaque reprise. Ils revinrent fort avant dans la nuit, une nuit d’été chaude et claire, silencieuse. Loin, très loin, sur le pont de Fromentières, on entendait à de grands intervalles, les pas des chevaux et les roulements des voitures. Et, tout près, c’était comme un soupir de ruisseau, plus léger, le grésillement heureux des insectes dans l’herbe. Le ciel, dans l’ombre sereine, gardait un souvenir bleu de la journée, et, dans les fossés, au ras de la route, se levait la douce blancheur des marguerites, couvertes de rosée. En passant devant la masse plus noire d’une meule, Cendrine eut peur et, pour la rassurer, Golo la serrait contre lui, l’embrassait. Ils ne riaient plus, continuaient à marcher, muets maintenant jusqu’au Roc. Ils se disaient adieu, quand l’aube pâlissait l’horizon.

Dès lors, ils assistèrent à toutes les fêtes. On les rencontra à Chamery où ils montèrent sur les chevaux de bois, aux Essarts où Cendrine essaya de tirer au pistolet, à Fromentières où deux heures durant ils se balancèrent sur des escarpolettes. A Villebard, ils se voyaient au Roc, ils se voyaient au Chep, et se donnaient des rendez-vous au puits du Vivier, au clos de Montcouvert, sur la route de Mécringes, sous les frênes du vieux parc de Vauharlin.

Mais leur asile préféré, c’était le ru de la Couarde, une gorge étroite qui descend à la Marne. Un ruisseau qu’accompagne une procession de peupliers coule au fond, caché par les ronces; des acacias grêles croissent sur les pentes, entremêlés de broussailles et, sous la forêt des herbes pâles, on devine les petits chemins obscurs, les coulées sinueuses des lapins dont les terriers bordent les crêtes. L’été, les moissonneurs viennent y manger la soupe et, à l’automne quand les premiers vents aigres commencent à souffler, c’est là que se reposent les chasseurs; on y est alors comme au creux d’un grand berceau; les cimes des arbres chantent, et cette musique fait la tranquillité meilleure. Le soir, c’est le domaine solitaire et tendre des amants.

Cendrine et Golo parlaient fort peu d’avenir, et d’amour encore moins. Entre deux baisers, l’un à l’arrivée et l’autre un peu avant la séparation, ils tenaient des propos vagues et disaient au hasard des choses sans importance. Tantôt l’apprenti racontait les vieilles fables naïves de la tante Louvet, tantôt il faisait parade de ses lectures, répétait les facéties de l’atelier, ou s’appropriait les bons mots et les calembours d’un livre favori: _le Bon farceur, comme il y en a peu_, par un Ami de la Gaieté.

Cendrine écoutait. Elle se laissait amuser comme elle se laissait embrasser, sans entraînement. Golo, lui, aurait souhaité plus d’effusion et parfois, ému par un contact involontaire, il essayait de lui prendre la taille, de la baiser au cou. Mais elle, en paysanne des plaines grises, prévoyante et peu sensuelle, se défendait et, sans passion ni colère, combattait ces tentatives.

Décontenancé, les bras ballants, le menuisier reprenait alors ses histoires merveilleuses et de temps à autre, s’interrompant au hasard, il demandait à Cendrine:

--M’aimes-tu?

Elle se taisait, heureuse de la question et cependant bien empêchée d’y répondre. L’aimait-elle? Elle n’en savait rien. Elle imitait seulement les façons de ses amies; toutes avaient un galant, docile à leurs caprices, et Golo était le sien. Quel autre aurait-elle pu choisir? La belle humeur du compagnon lui plaisait; intarissable en ses récits, jamais il ne montrait de mélancolie ou d’humeur, bien différent en cela des laboureurs ou des «calvaniés» qu’elle aurait pu fréquenter. Individus silencieux comme des bêtes et grossiers comme du pain de seigle, ceux-là, pour toute délicatesse, vous soufflaient d’ordinaire au visage la fumée de leurs pipes, et, lorsqu’ils serraient de près les filles, il n’était pas toujours aisé d’écarter leurs mains ou de les rabattre. D’ailleurs, Golo passait pour un ouvrier solide à la besogne, et les gens du village, volontiers, le citaient comme le type du beau garçon. Flattée du propos, encouragée aussi par la jalousie de ses compagnes, Cendrine, à la fois par sentiment et par calcul, accueillait les assiduités du jeune homme.

A tous, leur mariage semblait certain. Ils étaient bien assortis de caractère et de taille; la dot de Cendrine était assurément plus forte que les économies de Golo et de sa tante, mais l’habileté du menuisier rétablirait l’équilibre. Le père et la mère Rutel écoutaient, laissaient dire, et ne se montraient pas fâchés de ces projets. Golo allait fréquemment leur rendre visite; on lui offrait à boire, et bien qu’il n’eût point encore parlé ni tenté d’ouvertures, son assidue présence au Roc pouvait passer pour une acceptation tacite. Il leur faisait des cadeaux, fabriquait dans du hêtre donné par son patron une brouette pour Rutel et un banc de lessiveuse pour la vieille. Les camarades plaisantaient Golo: «Quand commencerait-il son lit de noces?...»

--Après, il ne te restera plus qu’à faire la boîte des vieux, et tu en auras, de la monnaie, mon homme!

Le menuisier s’égayait du propos, mais au fond, il n’était nullement rassuré sur le prompt accomplissement de leurs prédictions et de son rêve. Ces gens ignoraient ou méchamment feignaient d’oublier quel était son âge. Il avait vingt ans, et l’époque approchait où il devait tirer au sort. Dans quelques mois, un matin de février, il suivrait la grande route où naguère il avait imité les marionnettes. Là-bas, à Mécringes, il mettrait la main dans l’urne. Le sous-préfet déplierait un numéro extrait d’une enveloppe, et Golo tremblait malgré lui en songeant que ce papier mystérieux déterminerait sa vie et déciderait de son bonheur.

III

C’était le tirage au sort dans la grande salle de la Mairie de Mécringes, une pièce humide qui servait aux audiences de la justice de paix et aux adjudications notariales. Golo reconnaissait l’endroit pour y être venu autrefois passer l’examen du certificat d’études. Le long des murs, il retrouvait les vitrines tapissées de papiers à ramages qui enfermaient la collection zoologique, léguée un demi-siècle auparavant par M. Chautain, naturaliste bien connu dans le canton. Les bêtes étaient là, empaillées, couvertes de poussière et raidies dans des attitudes conformes à leurs caractères: un renard charbonnier surprenait une poule de Houdan; un écureuil croquait une noisette; la patte levée, un héron pêchait, tandis que les oiseaux des Iles, le bec ouvert, semblaient vocaliser autour d’une fontaine de cristal. Et tous ces animaux regardaient devant eux, fixement, avec leurs gros yeux de verre qui bombaient hors des têtes. La plupart des sujets avaient souffert par le temps et la vermine; des plaques chauves se voyaient aux robes des quadrupèdes, et souvent de larges ouvertures bâillaient sur le ventre râpé des volatiles sans queues.

Le cœur serré, les idées troubles, Golo considérait ces pauvres choses. Il lisait les étiquettes, épelait les noms latins pour s’étonner ensuite que le chat pût s’appeler _felis_ et le lapin _cuniculus_. Autour de lui, une centaine de paysans attendaient, anxieux. Certains, afin de paraître crânes, affectaient de parler très haut, se campaient les poings sur les hanches, remontaient leurs casquettes au sommet de chevelures débordantes, où la pommade luisait, et croyaient se donner de la sorte le genre des villes où ils seraient envoyés en garnison. Des facétieux affirmaient que la guerre était imminente; on allait s’aligner, et plus d’un, parmi ceux qui étaient là en ce moment, dans cinq ans ne danserait pas à l’Ile d’Amour. Les attristés, ceux qui ne dissimulaient pas, étaient attirés les uns vers les autres: dans un angle, près du poêle, à l’écart, ils formaient un groupe où l’on se chuchotait des cas de dispense et de réforme.

Le menuisier, lui, songeait à son mariage. Il s’était décidé à entretenir les Rutel, et de son projet d’épouser Cendrine, et de son prochain départ pour le régiment. Leur réponse ne l’avait pas rassuré.

--Amène un bon numéro, mon Golo et l’affaire est dans le sac, nous vous marions à ton retour. Mais si, par malchance, tu dois t’en aller pour cinq ans, tu comprends bien que nous ne pouvons pas te donner notre parole. Nous devons même défendre à Cendrine de s’engager avec toi. Peut-être t’attendra-t-elle, la petite, puisque tu parais lui convenir; mais, dans notre intérêt à tous, il est plus prudent de rester libres. Cinq ans, c’est long, sais-tu? bien long, surtout pour une grande fille déjà en âge d’être mariée. D’aussi sages qu’elle n’ont pas, à beaucoup près, mis ce temps-là pour changer d’idée; elle peut en aimer un autre... toi, tu peux ne plus revenir... alors elle coifferait sainte Catherine, et nous voilà avec une vieille fille à la maison; ça n’est pas gai, et ça s’est déjà vu, mon garçon, ces choses-là.

En vain, Golo jura ses grands dieux: on pouvait compter sur lui, jamais il n’aurait d’autre promise. Ses protestations n’ébranlèrent pas le vieux Rutel. Dans ces conditions, Golo sentait bien que son bonheur était menacé: le nombre des bons numéros était restreint; puis, il ne croyait pas à la chance. Il s’en irait, et, pendant son absence, les Rutel donneraient Cendrine au plus riche qui se présenterait, et elle, si insouciante, si passive, ne manquerait pas de leur céder. Oui, le rêve de sa jeunesse allait prendre fin.

Un grand bruit de chaises remuées vint de l’estrade. Les maires du canton se levaient pour saluer le sous-préfet. Il faisait son entrée, et sous le buste de la République, auréolé de drapeaux, les présentations se succédèrent, interminables. Pour se distraire, Golo essayait de contempler dans une vitrine des grenouilles qui se battaient en duel. L’appel commença enfin, fut mené promptement, tandis que les conscrits qui n’avaient pas encore tiré supputaient leurs chances d’après les numéros sortis.

--Constant Louvet! cria un gendarme.

Golo s’avança très tranquille; presque inconscient, il mit la main dans la boîte, prit un billet, le tendit au président, lequel le déplia avec lenteur.

--Constant Louvet, de Villebard, numéro 3.

Le chiffre et le nom furent répétés plus loin à une autre table.

Numéro 3, c’était la marine: Golo le savait. Et, tandis que, très pâle, il se dirigeait vers la porte, il entendit un grand gaillard de Chamery qui gouaillait dans son dos:

--Tiens donc, le bon ami à la Rutel! ce n’est pas encore demain que nous irons à sa noce!

Dehors, on se pressait autour de trois marchandes: elles vendaient des cocardes, des images enrubannées qui représentaient un dragon lancé au galop entre deux nuages, un chasseur en vedette, un artilleur pointant sa pièce, ou bien encore une allégorie: la France, la République et l’Alsace-Lorraine en marche vers les glorieuses revanches.

Comme les autres, Golo acheta sa cocarde et fit tamponner au-dessous de la vignette son numéro de tirage. Immense, le chiffre unique se détacha sur la partie blanche de la feuille, et, avec un gros soupir, le menuisier orna sa casquette de cet emblème.

Les conscrits de Villebard se rendirent au café, chez Lemoine. L’établissement était plein de consommateurs. Groupés par village, ils s’étaient fait apporter des litres: on buvait dans la salle à manger, sur le billard et jusque dans la cuisine. A chaque table, successivement, des chanteurs se levaient et entonnaient des couplets patriotiques. Selon l’usage, on les écoutait silencieusement. Les uns s’efforçaient de mettre dans l’expression et le geste l’autorité des vieux troupiers, les autres affectaient la gravité des barytons en habits noirs applaudis par eux dans les cafés-concerts des villes, les soirs de marché. L’assemblée tout entière accompagnait au refrain, et, sur les longues tables de bois, battait la charge avec les bouteilles. Un boulanger attaqua _le Vaisseau le Vengeur_; puis vinrent _les Cuirassiers de Reichshoffen_, _le Drapeau de la France_, des récits chantés où il n’était question que de lettres dernières à des promises, d’imprécations maternelles, de décorations accrochées à des tuniques d’agonisants, au coucher du soleil, sur des champs de bataille. Beaucoup pleuraient de les entendre.

Comme les camarades, Golo buvait, et l’alcool peu à peu lui faisait oublier sa tristesse. Les bras croisés, la bouche ouverte et les yeux mi-fermés, devant son verre, il se laissait aller à des rêves de gloire: il savait par cœur sa théorie, conquérait des galons, la médaille, revenait, était nommé gendarme à Mécringes. Après se l’être redite à lui-même, il allait commencer une complainte que lui avaient enseignée les compagnons menuisiers, une complainte dramatique où des francs-tireurs faits prisonniers déconcertaient leurs bourreaux par de mâles réponses, quand ses amis l’entraînèrent: il était l’heure de regagner Villebard.

Ils sortaient. Déjà ceux de Chivres, une vingtaine de jeunes gens, paisibles à leur habitude, mais aujourd’hui tapageurs et gesticulants, drapeau et tambour en tête, partaient. Ceux-là surtout qui, en raison du numéro de leur tirage, pouvaient se croire sûrs d’échapper au long service, affectaient des allures martiales et s’appliquaient à marcher au pas. Les conscrits de Villebard s’en allaient à leur tour avec moins d’appareil; ils étaient huit en tout dans le cortège. Parmi eux, seul Pierre Mélin avait eu de la chance; Létinois avait bien amené le 14, mais peu lui importait, car il était fils de veuve.

La neige qui tombait depuis la veille avait cessé, mais le ciel restait plein, laineux, d’un gris uniforme, sans nuance. Dans la campagne rase, les champs et les arbres se déformaient sous la blancheur accumulée. La neige, çà et là, comme vivante, remuait; le vent la chassait, la poussait dans les fonds où elle s’amassait par couches, avec des ondulations régulières et harmonieuses. Sur les arbres, au bord de la route, les petits oiseaux roulés en boule se tenaient immobiles; seules, les pies sautillaient, et au bruit des passants, des nuées de corbeaux qui cernaient les meules, d’un vol lourd, s’enlevaient. Dans le passage déblayé au milieu du chemin, les conscrits marchaient l’un derrière l’autre; ils se taisaient. Létinois et Mélin par délicatesse, les autres parce qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de faire les fanfarons avec des «pays». A la montée où jadis il avait déclamé les scènes de _Geneviève de Brabant_, Golo, dégrisé par le froid, essayait pourtant de chanter, dans la nuit qui venait:

Nous partons pour l’Amérique, Nous mettons la voile au vent, Eugénie, les larmes aux yeux, Je viens te faire mes adieux.

Il ne continuait pas, car il les sentait venir, les larmes.

Arrivé à Villebard, il rentrait tout droit chez son patron. Au Roc, ils le sauraient assez tôt, qu’il avait tiré le 3: ils le savaient déjà, du reste, ayant appris la nouvelle par le facteur.

--Pas de chance, mon pauvre Golo! lui cria le lendemain le père Rutel.

Il n’en dit pas davantage. Cendrine, elle, plaignit son ami et parut sincèrement attristée.