Chapter 6 of 14 · 3975 words · ~20 min read

Part 6

Sa dernière distraction, la promenade, finissait, elle aussi, par le lasser. Il partait cependant, fixant à ses courses un but déterminé, le plus lointain possible. Il longeait les murs gris fleuris de giroflées, les jardins où les abeilles bourdonnaient auprès des buis centenaires; il contournait les champs où les crêtes des coqs, dans cette saison d’un rouge plus ardent, couraient au-dessus des jeunes récoltes, ainsi que de mouvants coquelicots. Il avançait, gagnait les bois, résonnants de l’appel prolongé du coucou, de la plainte rauque des tourterelles. Sombre, machinal, il marchait, marchait toujours; la gaieté du printemps augmentait sa tristesse, et, lorsqu’il rentrait, poursuivi par le cri de la chouette amoureuse, le soleil qui se couchait splendide, au fond de la vallée violette, lui donnait envie de pleurer.

Un soir, comme il passait devant le Roc, les Rutel, assis sur le banc, près de la grille, l’arrêtèrent. Depuis le tournant de la route, ils le regardaient venir; et lui, errant à son habitude, la tête basse, un instant songeait à les éviter, mais Rutel déjà l’interpellait:

--Hé, bonsoir, Golo! tu es donc bien pressé que tu n’es pas encore venu nous voir?

--Ce n’est pas l’envie qui me manquait; seulement, vous savez, quand on rentre au pays, on a tant de choses à faire!...

--Bien sûr, bien sûr! mais on ne t’en veut pas, et la preuve, c’est qu’on va boire un coup ensemble. Pas vrai, mon garçon?

Il hésitait, mais la mère insistait rudement, à sa manière.

--Entre donc, Golo! Ce n’est pas à cause que...

Elle se tut; et le jeune homme se décida, suivit l’allée bordée de buis qui menait à la maison. Tout en marchant, il examinait les anciens. Chez la vieille, la sécheresse des traits, qui attestait sa volonté fière et rapace s’était accentuée encore depuis ces dernières années; ses mains s’étaient cordées de veines bleues, ses lèvres rentraient, ficelées par des rides, et de rares cheveux s’échappaient de la marmotte en cretonne. Rutel, moins vieilli, sur sa figure rasée de frais portait plus profondément gravées les tares de ses habitudes paysannes. Sous sa casquette à rabat, son profil d’oiseau s’était aiguisé, sa bouche sans dents, relevée au coin gauche, souriait plus fûtée, et ses yeux d’avare, ses yeux de braconnier, froids et vifs, semblaient toujours épier une proie, préméditer un coup de fusil, un coup de trafic.

Ils entrèrent dans la grande salle dallée, qu’emplissait déjà la nuit tombante. Un tison flambait au fond de la cheminée, sous le manteau à hauteur d’homme, éclairait l’alcôve, habillée d’indienne aux couleurs fatiguées par les lessives. Les meubles encaustiqués luisaient doucement et, dans sa gaine à fleurs, près de la fenêtre, le balancier de l’horloge allait et venait, promenait de droite et de gauche un éclair de cuivre à travers la pénombre. Dans cette chambre, les Rutel passaient toute leur vie. Une odeur triste y flottait, exhalée des salpêtres humides et des moisissures enfermées dans les armoires; et les sacs de graines accotés contre les murs, les panicules de millet, provisions d’hiver pour le serin pendues aux solives, y mêlaient des senteurs de grange et de volière. Golo envoyait à chaque objet un regard de connaissance, d’amitié. Le père Rutel, soulevant par un anneau la trappe qui s’ouvrait au beau milieu de la pièce, descendit à la cave, rapporta une bouteille: une bouteille du vin de sa vigne, de sa récolte dernière; il l’assurait, du moins. On trinqua: le vin de sa vigne était fabriqué avec des raisins secs. La chandelle allumée, Golo et Rutel fumèrent leurs pipes, les pieds sur les briques de l’âtre, tandis que la mère restait assise plus loin, entre eux deux, les jambes rentrées sous sa chaise. Tous les trois, muets, regardaient la flamme qui s’élevait maintenant, entourait la marmite où la soupe fumait, faisait trembler le couvercle.

Pourquoi cette tranquillité, cette paix faisait-elle Golo subitement mélancolique? Il ne comprenait pas. Tout ce qu’il éprouvait de précis, c’était le regret d’avoir accepté l’invitation du jardinier. L’air et la vie de cette maison lui faisaient mal; et, dans le silence persistant, il se refusait à s’expliquer à lui-même pourquoi il était au Roc et pourquoi Cendrine n’y était pas. Le père Rutel toussa, cracha dans les cendres.

--Il ne faut pas nous en vouloir, mon Golo. Car, tu sais, je vois bien pourquoi tu ne parles pas. Voyons, que voulais-tu que nous fassions? Nous ne t’avions pas donné notre parole quand tu as quitté Villebard: et puis, deux années sans lettres de toi, on t’a cru mort. Alors, ce garçon-là s’est présenté; c’était le plus riche de la commune, et pourtant Cendrine ne tenait guère à lui; seulement, il y a un âge où il faut bien que les filles s’établissent, et on a pris le charron! Tu aurais joliment tort de nous garder rancune. Tu serais bien bête de te faire du mauvais sang; d’ailleurs, nous en avons eu, nous aussi, des chagrins!

Golo leva la tête en manière d’interrogation.

--Quinze jours après la noce, continuait le père Rutel, voilà que nous nous brouillons avec Albert Champion. Figure-toi qu’il nous réclamait la récolte du champ des Gouasses, que nous avions donné à Cendrine par contrat. Tu le connais, le champ des Gouasses? il est en bordure de la grand’rue, tout au faîte. Oui, mon garçon, du blé ensemencé de mes mains; et il disait comme ça que c’était dû, penses-tu? ça faisait plus de vingt-cinq hectolitres!... Cendrine a eu sa terre et son argent, quant au surplus nous n’avions rien convenu en tout, et tu sais si nous sommes justes, si nous avons l’habitude de tromper notre monde!... Mais lui, il croyait nous faire aller, l’imbécile! Et comme on ne s’est pas laissé dépouiller, voilà mon individu qui n’a plus permis à Cendrine de remettre les pieds au Roc. Elle n’a pas osé venir depuis ce temps-là. Si ça n’est pas pitoyable!... Elle pourrait nous être si utile, aider sa mère à repriser, elle qui a les yeux jeunes, couler nos lessives, aller au marché à notre place... Et puis, vois-tu, lorsqu’on n’a qu’une fille, qu’elle est établie dans le pays, c’est un rude malheur quand le mari l’empêche de voir ses parents.

--Canaille! résumait la vieille.

Golo, sans répondre, but longuement une goutte de vin qui restait dans son verre.

--Avec toi, reprit Rutel, tous ces malheurs ne seraient pas arrivés; mais pourquoi n’as-tu pas donné de tes nouvelles? qu’est-ce que tu fabriquais donc là-bas?

--On se battait; puis, j’ai été malade, dit Golo.

--Enfin, mon petit, si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne plus penser à tout ça.

--Ah! ben, c’étant, c’étant... N’en parlons plus!

La mère remplit les verres et ils trinquèrent de nouveau. Heureux de causer, le jardinier, qui lisait le journal, interrogeait maintenant Golo sur le Tonkin. Les questions se suivaient, se précipitaient; et le menuisier y répondait à peine, de moins en moins.

Le silence se fit de nouveau, un silence qui semblait grandir, sorti des angles de la salle. On entendait d’abord juter une pipe. Puis, dans la marmite, la soupe aux légumes se mettait à chanter, et un parfum s’en échappait, appétissant. Golo, penché vers le foyer, humait l’odeur longuement, et elle évoquait en son esprit des heures anciennes. Peu à peu son imagination s’excitait, et, tout éveillé, il faisait un rêve: il était marié; cette soupe, elle avait été préparée par Cendrine et elle serait, pour tous deux, le repas du soir; ils allaient s’attabler; manger l’un en face de l’autre... Sûrement, elle était à côté, dans la maison, la chère petite, non pas la Cendrine en robe bleue, la Cendrine mariée de l’autre dimanche, mais celle de jadis, la bonne amie sérieuse et tendre...

Golo sentait que les yeux lui faisaient mal; il soupirait, s’efforçait de retenir ses larmes. Une cependant coulait, lente, sur la joue hâlée; bien vite il l’essuyait de sa manche, mais d’autres allaient venir, plus pressées, intarissables. Alors, il secoua la cendre de sa pipe, essaya de se tromper lui-même et de tromper ses hôtes en considérant le fourneau avec attention. Il se leva.

--Allons, je vous remercie. Chacun un bonsoir!

--Tu as bien le temps, on ne mange qu’à huit heures, chez les Hénocque. Reste donc.

--Tu devrais même goûter notre soupe, ajoutait la mère, je pense qu’elle sera à ton idée.

--Non. Les patrons m’attendent là-bas. Et puis, voyez-vous... j’aime mieux m’en aller. Au revoir!

--Comme tu voudras, mon garçon! dit Rutel, qui sortit avec Golo et l’accompagna jusqu’à la grille de bois.

--Voilà du bon temps pour mes asperges, déclara-t-il en suivant l’allée; et j’ai rarement vu autant de fleurs aux arbres que cette année. Pourvu qu’il ne gèle pas!

Derrière le mur du parc de Vauharlin, on entendit un chant d’oiseau.

--Tiens donc, voilà le rossignol! c’est le premier... écoute-le...

--Bonsoir, père Rutel.

--Je te dis que c’est lui, sacré bon sang! Attends, il va recommencer... L’entends-tu, l’entends-tu qui tuite?

Golo s’en fichait bien, du rossignol.

Mais le premier pas était fait: le menuisier revenait le lendemain. Peu à peu, ce fut une habitude, et, chaque jour, il se rendait au Roc. D’abord il inventa des prétextes, des causes imaginaires qui l’appelaient dans le haut du village, puis il négligea de chercher des explications. Il venait voir le père Rutel, tout simplement, et le vieux ne s’étonnait pas de ses visites. Golo n’était pas embarrassant, pourquoi lui aurait-il fait mauvais accueil?

Dès qu’il avait un instant de loisir, le menuisier montait au Roc, jetait un coup d’œil par-dessus le mur, franchissait l’entrée, trouvait le père Rutel soignant ses espaliers, taillant sa vigne, arrosant ses légumes, pinçant ses groseilliers.

Le jardin était au penchant du coteau, entourant la maison: un clos d’arbres fruitiers et de plantes potagères qui s’étalait, abrité du nord par les chênes du parc, et de l’ouest par un rideau de grisards toujours bruissants. Des allées droites, bordées de buis, le divisaient en carrés symétriques, où s’arrondissaient les têtes de choux, montaient en voûtes les rames de petits pois et s’échevelaient, en leur temps, les asperges arborescentes. Des poiriers, des pommiers s’espaçaient, taillés en gobelets et en quenouilles; un grand arbre se dressait, voisin de l’habitation, un vieil acacia dont les fleurs à leur maturité s’égrappaient, pleuvaient sur le toit, sur le fumier de la cour.

Des fleurs encadraient partout les légumes, mais les plus précieuses s’alignaient de la grille au seuil de la maison, le long de la grande allée, parée de sable blanc. Des amarantes à queues de renard décoraient l’entrée, et c’étaient, à la suite, méthodiquement disposés suivant leurs floraisons, les glaïeuls et les lis, les balsamines à la chair tendre, les pivoines aux larges figures rieuses, et les roses trémières, montant en l’air, comme des fusées rouges. Plus modestes, à leur rang, les primevères, les rameaux d’or, s’épanouissaient au ras de terre et, délicate, à l’abri du mur, fragile et vivace, la fleur traditionnelle qui fleurit les chansons paysannes, la verveine.

Toujours des parfums émanaient des plates-bandes, odeur fraîche et capiteuse des lilas, chauds effluves des chèvrefeuilles et des seringas en folie et, apéritives, les senteurs ménagères du thym, de l’estragon et de la citronnelle. Au bas de l’enclos, l’eau d’une source emplissait un bassin circulaire: des verdures tremblantes d’osiers et de saules pleureurs la dénonçaient; des poissons rouges frétillaient parmi les plantes aquatiques et, dans la profondeur, immobiles, des dos de carpes apparaissaient. Deux figures en plâtre, épaves de décorations bourgeoises, se tenaient au bord: un pêcheur en débraillé du dernier siècle décrochait un éternel poisson de sa ligne en souriant à une villageoise, coiffée à la Marie-Antoinette, qui, agenouillée, la poitrine en offrande, le battoir en l’air, lavait une lessive illusoire.

Et tout, au Roc, était très propre; on devinait, à la santé des espaliers comme à la régularité des bordures et à la netteté du sable, la patience et l’orgueil du propriétaire.

Golo l’abordait, le saluait:

--Quoi de neuf aujourd’hui, mon père Rutel?

--Rien, rien en tout, mon garçon.

Ils se taisaient, s’étant tout dit. Sous le soleil, le jardinier reprenait ses greffes et ses repiquages, et Golo, les mains dans les poches, vaguement intéressé, suivait le travail méticuleux de l’ancien et, sans le vouloir, machinalement, répétait ses gestes. Tous les quarts d’heure, les deux hommes faisaient deux ou trois pas, confondaient leurs ombres, et leur mutisme se prolongeait, coupé par une brève question, une réponse plus brève encore.

Au bout de quelques semaines, pourtant, une grosse commande de volets pour la ferme de Montcouvert retint le menuisier au Chep. Désormais, il travailla toute la journée, hâtant la besogne, s’imposant à lui-même sa tâche quotidienne. Dès l’aube, il songeait à l’instant où il pourrait filer chez les vieux, et c’était pour lui la même attente impatientée que jadis à l’école, alors qu’il supputait d’avance les joies des récréations et du départ. Sur les six heures, il était libre: il courait au Roc, et s’offrait tout de suite pour des travaux; il aidait Rutel à bêcher un carré, cueillait des légumes, arrosait jusqu’à la nuit, vêtu du tablier bleu professionnel. Il s’attirait l’affection de la mère, en préparant les bottes d’asperges, la veille des marchés à Mécringes; il faisait de l’herbe pour les lapins, cuisinait la soupe du cochon.

Un jour, on le fit entrer dans la chambre de Cendrine pour y réparer le fronton de l’armoire à linge qui se décollait. Golo ouvrit la fenêtre; et tout le passé lui revenait devant les meubles paysans de fabrication honnête, les portraits des parents qui encadraient la glace, celui de Cendrine en première communiante, et les deux chromos représentant des modes de la Restauration: «Le marié--Lo Sposo» et «La Mariée--La Sposa» qui se faisaient pendant et se souriaient, tandis que des légendes, versifiées, leur enseignaient le moyen de faire durer leur bonheur. On avait laissé Golo seul et, avant de commencer son travail, il se complaisait à revoir, l’un après l’autre, les bibelots, les pauvres fantaisies qui avaient appartenu à Cendrine et qu’elle avait dédaigné d’emporter: un album à photographies, vide, encore dans sa boîte en carton, un verre où s’enlaçaient ses initiales, un sac à ouvrage avec une garniture d’objets en acier débile, qu’il lui avait offert, le jour de la foire à Mécringes.

Tout son ancien amour ressuscitait, au contact de ces reliques, et non plus seulement à l’état de fantôme: il aimait de nouveau, ou plutôt il s’apercevait qu’il n’avait jamais cessé d’aimer Cendrine. Son indifférence en la revoyant l’autre jour, ne s’adressait qu’à la jeune femme, à la Cendrine nouvelle dont l’image inattendue avait dérouté ses souvenirs. Mais dans cette chambre, où tout lui parlait de sa petite amie d’autrefois, son cœur se réveillait, et il se réveillait pour souffrir. Pour la première fois depuis qu’il était triste, il comprenait la cause de sa tristesse. C’était cela, c’était ce chagrin que, sans y penser, il était venu chercher au Roc. Car il le sentait bien, sa vie désormais était manquée: devant lui, il ne voyait plus que du malheur.

Golo se mettait à la besogne, et ses regrets lui faisaient une compagnie amère et douce. Quand il sortit de cette chambre qui avait dû être la leur, il eut un regard dernier, instinctif, pour le lit, toujours inoccupé, toujours plein de Cendrine.

Le lendemain, les jours suivants, les Rutel demandèrent à Golo d’autres ouvrages: réparation de l’horloge, rhabillage complet de la charrette, fabrication d’échalas pour la vigne. Golo acceptait ces travaux, les exécutait soigneusement. Il apportait à ceux qui ne lui étaient pas habituels son adresse, son ingéniosité d’ouvrier à tout faire, de bricoleur, comme on dit, en bonne part, à la campagne. Les Rutel ne le remerciaient jamais, à peine s’ils lui offraient à boire, de temps à autre. Mais Golo ne leur demandait rien: n’était-il pas un peu de la famille? Cette parenté manquée lui tenait au cœur; et il se trouvait aussi trop heureux qu’on le laissât venir à son gré dans cette maison, la seule du village où il se trouvât bien.

A huit heures, il rentrait au Chep, et, la dernière bouchée avalée, il retournait au Roc faire la veillée. Deux ou trois fois dans la soirée, il était question de Cendrine. On parlait d’elle comme d’une morte, et les vieux s’attardaient à évoquer ses gentillesses de petite fille, à raconter des riens charmants de son enfance, et ces riens enchantaient Golo.

Rutel se confiait au menuisier, il lui énumérait ses affaires, les désagréments nouveaux que lui causait son gendre, les mauvais propos qu’il tenait contre lui. Et, bien que Golo profitât de leur brouille, il prodiguait ingénument les bons conseils, cherchait des moyens d’entente, prêchait la réconciliation.

Puis bientôt, au coin du feu entretenu pour économiser la chandelle, tout à coup, sans qu’il sût pourquoi, un souvenir, une vision, un espoir l’amollissant, il sentait ses yeux se gonfler, les larmes venir. Il ne les retenait plus et ne prenait pas la peine de les cacher aux vieux, car elles ne lui causaient aucune honte. Elles l’inquiétaient seulement, lui attestant chaque jour sa croissante faiblesse.

VII

L’été triomphait, incendiant la plaine. Des journées qui ne finissaient pas, des journées où tardait le soir charmant, se succédaient décolorées, écrasantes. Tout était brûlé, les herbes et les feuilles, et l’on n’entendait plus chanter les oiseaux. C’était sur la plaine attendant la moisson comme un recueillement, une stupeur. Ni piétons, ni voitures le long des routes qui se déroulaient à perte de vue, toutes droites, bordées d’arbres malingres; les paysans vivaient à l’ombre chez eux, muets, anxieux des orages et de la grêle.

De temps à autre pourtant un bruit d’enclume parti de la forge s’en allait sur les récoltes; puis, durant toute l’après-midi, pendant des semaines, un petit bugle se fit entendre au sommet du village. Quel pouvait être le paysan désœuvré qui s’époumonnait à cette musique? Golo se renseigna: c’était le fils du garde-champêtre, élève de l’École normale primaire, qui employait un congé de convalescence à étudier un pas redoublé que la fanfare de l’École devait jouer à la distribution des prix. Une note, malheureusement, l’arrêtait chaque fois presque au début, un passage du naturel au dièse qui se refusait à sortir, obstinément. Mais lui s’acharnait, recommençant pendant des heures et Golo finissait par prendre intérêt à cette lutte jusqu’à se féliciter le jour où le dièse rebelle s’échappa enfin, victorieux, et se prolongea sur la campagne.

Le menuisier avait d’autres distractions; tous les deux jours le boulanger de Chivres traversait le village dans son char à bancs, sonnant sur le clairon des marches régimentaires; puis c’étaient, au-dessus des terres blanches qui bordent l’autre rive de la Marne, très loin, dans un retrait plus bleu de la vallée, brusques avec une petite fumée lente, les trains vomis, avalés par le tunnel. Par eux, Golo connaissait les heures: le train omnibus de Château-Thierry annonçait le déjeuner, le rapide des Ardennes passait vers le goûter et, un peu avant le repas du soir, fuyait l’express d’Orient. Par eux se mesurait, se détaillait son ennui au long de ces interminables journées, que ne remplissait plus le travail.

Car, peu à peu, il avait pris son métier en dégoût. Parti, son amour-propre de bon ouvrier! Et, comme l’idée de se rendre libre à six heures pour aller au Roc ne suffisait plus à le stimuler, à chaque moment il interrompait sa besogne sous prétexte d’affûter la scie au tiers-point, de donner du fil à son rabot, de souffler le feu pour faire chauffer la colle.

Le nez en l’air, il musait autour des établis, sans plus regarder, épinglés au mur, les scènes de la guerre, le panorama de l’Exposition, les vues des grands magasins, et tous les portraits des hommes successivement illustres: Napoléon III, Rochefort, Monsieur Thiers, Victor Hugo, le maréchal de Mac-Mahon, Gambetta, Chanzy, d’autres encore distancés maintenant, dans l’admiration des foules, par un général à barbe blonde monté sur un cheval noir.

Dans la cour, il s’intéressait aux poules, aux canards, aux pigeons, dont les vols enlaçaient le toit de la maison. Il étudiait l’immobilité ruminante des «gourils», ou bien, à travers la porte en treillage métallique, il offrait des trognons de choux à une vieille lapine blanche, qu’il se flattait d’apprivoiser. C’était autant de pris sur sa journée qu’il prolongeait mollement, jusqu’à la soupe, ayant saboté juste assez d’ouvrage pour ne pas se fâcher avec le père Hénocque, lequel, après deux mois d’absence, avait réintégré l’atelier.

Le repas fini, il se levait de table et comme d’habitude, reprenait le chemin du Roc, le chemin coutumier, sans hâte maintenant; et il ne se pressait pas non plus de donner un coup de main aux Rutel, pas davantage d’entamer la conversation avec eux. Sitôt arrivé, sitôt installé sur le banc devant la porte, seul ou en compagnie, ça lui était égal. Plié en deux, les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, il s’abrutissait à songer, les yeux sur la vallée indistincte comme ses songes, et, au bout d’un moment, il se prenait à pleurer: des larmes paisibles, des larmes l’une après l’autre, aujourd’hui comme hier.

A ses côtés, la vieille allait et venait sans faire attention à lui, tandis que Rutel assis, le dos au mur, les mains à plat sur les cuisses, s’endormait, la pipe aux dents. Et chaque soir ainsi, durant des semaines.

Le dimanche, au lieu d’aller arroser le jardin de la tante Louvet, un pauvre clos où l’herbe poussait drue, étouffant les cultures, il passait encore la journée chez les Rutel, sans leur parler davantage. Il jouait mélancoliquement avec Griton, un chat tortillard et rancunier, estropié jadis par un piège, traînant sous les tables, dans les angles, sa vie hargneuse, son âme inquiète d’infirme. Ou bien il faisait rapporter sa belle casquette par Castillo, un épagneul manqué, moitié barbet, moitié autre chose, un naïf, un étonné, dont on ne pouvait rien tirer, mais qu’on avait gardé à cause de son bon caractère. Des dimanches pleins de bâillements à se décrocher la mâchoire, et Rutel qui le regardait faire bâillait aussi malgré lui, et le soir venu, il était toujours là, et recommençait à pleurer.

Le vieux, à la fin, s’impatienta. A plusieurs reprises déjà, amicalement, il avait gourmandé le jeune homme, l’avait secoué à sa façon, en lui tenant des discours goguenards accompagnés de tapes dans le dos et de blagues pour rire. Et cela ne servait à rien, impossible de le faire rigoler un brin, ce paroissien si rigolard dans le temps!

«Mais qu’est-ce qu’il avait donc, cet animal-là?... Se mettre dans des états pareils pour une femelle!...» Et cette femelle-là avait beau être sa fille, il ne s’expliquait pas que pour un mariage manqué, on pût se rendre si malheureux.

--Grand bête! elle s’est bien consolée, elle! Est-ce que tu vas continuer longtemps à pleurnicher comme un veau? Tu finiras par te tourner les esprits: un de ces jours, on t’enverra à Melun avec tous les mange-lunes du département. Regardez-moi ça, un gaillard de vingt-cinq ans qui est allé au Tonkin, qui s’est battu avec les Chinois, avec les Pavillons-Noirs, avec le diable et son train, un Briard qui a voyagé sur mer, qui a tout vu, qui a tout fait, et qui est là à geindre comme un enfant de six mois parce que sa belle en a épousé un autre!... Eh! marie-toi donc, abruti! prends-en une, prends-en deux plutôt, puisque tu ne peux pas t’en passer... N’en manque pas dans le pays, n’est-ce pas, Françoise?

Pour de vrai, qu’elle en connaissait, la mère Rutel!... Et, complaisamment, sa vieille âme réjouie à l’idée de noces possibles, elle les énumérait.--«Il y avait la Phrasie de chez les Coulon, sans doute un peu vieille pour Golo, bonne fille tout de même et qui aurait du bien, plus tard. S’il en voulait des plus jeunes, alors, il fallait prendre la Titite, une belle personne, celle-là!...»

Golo haussait les épaules.