Part 9
Le curé remercia d’abord les fidèles accourus en masse pour rendre hommage aux vertus et aux bienfaits de saint Firmin, évêque et martyr, patron de la paroisse. Et ce fut, mot pour mot, phrase pour phrase, le panégyrique annuel. Golo le connaissait par cœur pour l’avoir entendu débiter maintes fois dans son enfance, il prévoyait les périodes et attendait les gestes. D’ailleurs, il se souciait peu que saint Firmin fût né à Pampelune, en Espagne, et qu’il eût été catéchisé dans les vallées pyrénéennes par l’archevêque de Toulouse, saint Saturnin lui-même: il venait de découvrir Cendrine, assise au premier rang, à gauche, près de son mari. Un trouble lui venait, où sombraient ses prétentions de tout à l’heure: elle aussi s’était faite belle, malgré son deuil. Dans sa robe de mérinos noir, un peu échancrée du corsage, à la parisienne, elle avait une allure de fête, et sa figure, ouverte et insouciante, semblait heureuse. Elle avait aperçu Golo, à coup sûr, mais elle ne le regardait pas; et jamais son indifférence n’était apparue aussi manifeste au jeune homme, jamais il n’avait senti aussi cruellement le peu qu’il était pour elle, alors qu’elle était tout pour lui. Les moindres traits de son visage, les plus menus détails de sa toilette, le captivaient. Et, les yeux noyés dans une extase imbécile, les mains sur les cuisses, il demeurait pétrifié, contemplant les frisettes des cheveux sur le front, le chapeau qui la faisait ressembler à une dame, et les boucles d’oreilles que le jour de la rosace rendait lumineuses.
Cependant M. le curé poursuivait l’éloge du patron de Villebard: saint Firmin était maintenant évêque d’Amiens, il convertissait au catholicisme des peuples sans nombre, prononçait dans les champs des homélies simples et tendres jusqu’au jour où le juge Valère Sébastien faisait tomber sa belle tête blanche. C’était en l’an du Seigneur 287.
Saint Firmin mort, le sermon allait finir et aussi la messe. A la sortie, Golo pourrait frôler Cendrine; l’après-midi encore, il la reverrait aux vêpres, à la procession, puis sur la place, devant la marchande de pains d’épices. Il lui parlerait. Le charron ne devait plus être fâché, puisqu’il était réconcilié avec son beau-père. Il ne devait pas être jaloux et, d’ailleurs, pourquoi l’eût-il été? On se connaissait, on pouvait bien causer ensemble; et déjà Golo se promettait de renouer avec le ménage, de se faire leur ami.
Mais le curé ne se pressait pas de descendre, ajoutant cette fois au sermon ancien une conclusion nouvelle. Saint Firmin était mort, mais voilà que, six siècles après, saint Sauve s’avisait de retrouver ses reliques et les transférait en grande pompe de l’abbaye de Saint-Acheul dans la ville d’Amiens. Or, miracle très édifiant et admirable à voir, pendant toute la durée de la cérémonie qui se fit en plein cœur de janvier, partout, sur les pas du cortège, l’hiver se changea subitement en un printemps agréable, les arbres se couvrirent de fleurs, les prés reverdirent et les oiseaux firent entendre leur plus doux ramage.
«Heureuse, concluait le desservant, bien heureuse, l’église rurale, placée sous l’invocation d’un saint qui disposait à son gré des éléments et des saisons! Et qui sait si, à l’occasion, les paroissiens montrant plus de générosité, plus de ferveur, la véritable relique, un fémur presque entier, ne préserverait pas des fléaux du ciel les champs et les jardins de Villebard!...»
Sur cette péroraison du genre insinuant, M. le curé quittait la chaire. Revenu à l’autel, il bénit le gâteau porté sur les épaules des jeunes gens; puis on s’en fut à l’offrande, et chacun baisa la patène. La messe dès lors se précipita, et, après un _Domine salvam fac rempublicam_, que les mauvaises têtes comme Carrouge braillèrent vigoureusement,--histoire de faire «endêver» le prêtre, suspect de malveillance pour le gouvernement,--on sortit enfin en se précipitant par la porte en ogive, trop étroite pour tout ce monde, et qu’obstruait encore la curiosité des gens tassés sur le seuil. Golo se hâtait, mais entre Cendrine et lui s’interposa en rangs serrés la compacte tribu des Belges, tous vêtus de blouses pareilles, et, quand il fut dehors, il était trop tard: Cendrine était loin, il ne la reverrait pas avant les vêpres.
Allons! il ne lui restait plus qu’à se consoler en faisant avec les camarades un copieux déjeuner largement arrosé de vin blanc, en «redisant la messe», suivant l’expression de Carrouge. Et, la soupe avalée, les plats torchés, les bouteilles vides, on sortait en troupe pour aller offrir le gâteau dans les grosses fermes, chez les richards du pays.
Les gens étaient encore à table, on trinquait avec eux sans s’asseoir, on portait leurs santés, et le maître répondait par une pièce blanche, quarante sous, cent sous quelquefois. Puis, la tournée finie, on partageait l’argent: on le boirait le soir.
Pourtant, quand les vêpres sonnèrent, toute la commune avait déjà son compte, ceux du gâteau comme ceux qui avaient déjeuné en famille, et cela se reconnut dès le début de l’office à la façon dont on menait les cantiques et les psaumes. Les chantres expédiaient les versets, gaillardement, à tue-tête, et le curé lui-même, débordant de sa stalle, la face enluminée, accélérait le mouvement des antiennes. On attendait la procession, la sortie de la châsse. Qui la porterait? Un honneur très prisé autrefois, mais singulièrement dédaigné aujourd’hui! au point que, l’année précédente, des vieux, contre l’usage, avaient dû se dévouer et promener le fémur sacré.
Cette fois, Carrouge et ses amis s’étaient entendus pour passer la corvée au menuisier, et, innocemment, M. le curé s’associa au complot. Croyant faire plaisir à Golo, il l’invita à se mettre au brancard, et Golo accepta sans se faire autrement prier. Au fond, il n’était pas fâché d’attirer ainsi les regards en figurant au premier rang, à côté du prêtre, dans cette cérémonie solennelle: Cendrine serait bien forcée de le regarder. Néanmoins il ne laissait pas voir son contentement, feignait d’y aller par obéissance et politesse, souriant d’un air détaché.
Par contre le choix de son compagnon de brancard ne le flattait que médiocrement. C’était le nommé Mignot, un grand dadais qui, malgré ses trente-cinq ans, ne quittait guère les jupes de sa mère. Même on racontait qu’elle le faisait coucher dans sa chambre afin qu’il n’eût pas peur la nuit. Il était riche, d’ailleurs, et cossu dans ses habillements, et Golo se consolait un peu à l’idée qu’on avait pris cet imbécile pour ses écus, tandis qu’en lui, Golo, on avait voulu honorer la bravoure de l’armée française.
Cependant la procession sortait de l’église. Les petites filles s’avançaient d’abord, en robes blanches et les cheveux frisés, quelques-unes, les plus sages, portant inclinées les oriflammes de la Sainte Enfance. Leurs aînées suivaient, chantant des cantiques; quatre d’entre elles, les bras rouges sous la mousseline transparente, tenaient les cordons de la bannière portée par une rousse à la face pâle, qui, disait-on, voulait se faire religieuse. C’était une bannière ancienne en soie blanche, lamée d’argent. Au centre se voyait une Vierge en relief, brochée de couleurs tendres, dont la tête peinte se levait vers trois nuages mauves, tandis que de ses mains sortaient des rayons vermeils. Venaient ensuite les gamins de l’école, les cheveux en broussaille, l’œil en dessous et les bras croisés. Puis c’était la châsse, imbriquée d’or et percée de lucarnes; dans l’intérieur, tout rouge, brillait le cristal du reliquaire où l’on devinait un fragment d’os. Et la boîte sacrée tanguait entre ses deux porteurs, de taille et d’allure différentes, Mignot, qui marchait le second, étant incapable de se mettre au pas de Golo. Derrière elle, les chantres, barbus et moustachus, chantaient à livres ouverts, et, sous leurs surplis blancs très empesés, dépassaient des pantalons jaunes ou bruns; les enfants de chœur balançaient des encensoirs éteints, précédaient le curé paré de la chasuble des grandes fêtes, et le cortège était fermé par les paroissiens, marchant sans ordre, avec un piétinement de troupeau.
Ils allaient, descendant la côte entre les acacias aux cimes jaunissantes; la rivière, au loin, apparaissait en coulées lumineuses, et au delà s’étendait la plaine grise et endormie sous les sonneries de vêpres lointaines. Dans la vallée, des clochers se profilaient, noyés parmi les vapeurs automnales.
La procession atteignait le cimetière neuf, faisait le tour de la croix qui le domine, et rentrait à l’église dans une volée de cloches sans que Golo eût pu découvrir Cendrine.
La châsse réinstallée à sa place habituelle, au-dessus du maître-autel, le curé donnait la bénédiction du Saint-Sacrement, les enfants du catéchisme chantaient un dernier cantique, et la cérémonie était terminée.
A la sortie de l’église, Golo ne rencontrait toujours pas Cendrine et, mélancolique, il s’en allait voir la fête. Il y avait, cette année-là, deux boutiques: le tourniquet de la «mère Guignon», un éventaire de pains d’épices et de sucres de pomme, et un manège, tout en glaces, où se poursuivaient des lions, des léopards et des sirènes, aux sons obsédants d’un orgue de barbarie lequel, jusqu’au soir, joua le même air: tous les enfants faisaient le cercle, hébétés de voir repasser les mêmes couples étalés dans les gondoles, les mêmes filles cramponnées à la barre, riant aux éclats et poussant des cris de joie niaise.
Golo les regardait tourner un moment, avec le vague espoir que Cendrine, elle aussi, viendrait là, attirée par le spectacle: personne! De guerre lasse, il allait à la loterie, et il restait une heure à écouter appeler les numéros derrière les filles qui tentaient la chance. Pour tuer le temps, lui-même risqua ses deux sous; il gagna.
--Pour vous, le joli garçon! s’écria la mère Guignon, une ancienne belle de village, avec des accroche-cœur énormes écrasés sur le front.
Et elle fit passer à Golo une assiette bariolée au centre de laquelle il lut:
Les beaux serments d’amour Ne durent pas toujours.
Cependant, derrière les maisons, dominant le bruit des pétards allumés par les enfants dans l’ancien cimetière, une détonation plus forte fit dresser l’oreille à Golo: le tir au poulet commençait. Dans un chaume ras, sans un arbre, sans une haie, un pieu était fiché en terre, sur lequel debout et vacillant, les pattes attachées à une planchette, un poulet servait de cible. A quarante pas se tenait le groupe des tireurs. Ils se passaient, chacun à son tour, un antique Lefaucheux dont les batteries sans timbre hésitaient au départ, une arme de rebut qui reculait en crachant. Chacun avait sa façon de se piéter, d’épauler, d’allonger ou de rapprocher la main gauche; et tous, très sérieux, inquiets de leurs dix sous et jaloux de leur réputation de tireurs, visaient lentement. C’était, sans une femme, une réunion muette où de grands cris, tout à coup, s’élevaient, quand le poulet, touché peut-être, fléchissait sur les pattes. La malheureuse bête, immobile, l’estomac tendu en carène, l’œil clignotant, attendait. Des balles passaient loin d’elle, qui s’en allaient trouer le chaume en soulevant de la poussière; d’autres frôlaient la planchette, et leur trajet se reconnaissait au mouvement effrayé du volatile qui se jetait à droite ou à gauche; d’autres enfin touchaient le but: des plumes volaient et une aile pendait, fracassée. Puis une patte était fauchée et la bête chavirait alors, se débattait, pendue à la planchette.
Des contestations se produisaient entre le tireur et l’industriel:
--Je vous dis qu’il n’est pas mort.
--Je vous dis que si.
Tous couraient, allaient vérifier le coup, et les discussions recommençaient autour de l’agonie du poulet, qui, la tête en bas, perdait son sang, goutte à goutte, par le bec.
Carrouge avait gagné: il brandissait en l’air sa victime, et les jeunes gens de la commune, rejoints par Golo, l’escortaient vers le cabaret.
La nouvelle salle du _Puits 120_ était déjà pleine de monde, de fumée et de bruit. L’entrée du poulet fit sensation; des applaudissements éclatèrent et l’on battit aux champs:
--Ohé! la coterie! salua le père Farcette, montez, on vous a gardé la chambre.
Et, au milieu des blagues de toute l’assemblée, ils gravirent l’escalier, derrière le comptoir.
La chambre, récemment plafonnée, était humide et sentait le plâtre frais. Des illustrations coupées dans les journaux, des affiches annonçant des feuilletons, des réclames coloriées pour des machines agricoles ornaient les murs. Pas de meubles, un lit seulement, sans traversin ni oreillers. Des tables avaient été dressées sur des tréteaux et la cheminée était décorée par une belle rangée de bouteilles, portant toutes la même étiquette: «Apéritif Meldois», en lettres d’or.
--C’est-il des canettes que vous voulez, les enfants? interrogeait l’aubergiste.
--Donnez-nous-en toujours pour commencer, on verra après.
Les chapeaux jetés sur le matelas, on s’assit et les bouchons des canettes partirent. Immédiatement, les plaisanteries commencèrent.
Un certain Chandelle surtout en débitait de raides. C’était un garçon tout en longueur, comme le disait son sobriquet, blême avec des cheveux roux et de gros yeux, l’air rosse avec sa figure glabre et sa bouche fendue en tirelire: le loustic de la bande. Tout de suite, il entreprit Golo à propos de la procession.
--Eh bien! mon pauvre vieux, ce que tu avais l’air d’une andouille, tantôt, à balader la boîte à Saint-Firmin! Toi et Mignot, vous faisiez la paire!... Tu es donc devenu calotin, chez les Annamites? Et moi qui croyais que tu t’étais fait Chinois!... Grand Nicodème, va! c’est-il que t’attends pour être bedeau?
Des rires bruyants éclataient: Golo riait aussi, mais riait jaune, un peu vexé de voir qu’au fond aucun des amis n’était fâché qu’on raillât l’homme revenu de loin, le médaillé du Tonkin; et il se demandait si réellement on ne s’était pas moqué de lui, tout à l’heure, et si, à promener la châsse, il n’avait pas récolté le ridicule au lieu de la considération espérée. Il s’excusait naïvement, mais Chandelle reprenait:
--Tu étais plus chouette que ça dans le temps, mon garçon. Tu es donc devenu bête en voyageant, toi? Tu ne te rappelles donc pas, il y a dix ans, quand tu avais fait la traînée de poudre depuis le cimetière jusqu’à l’autel, un soir du mois de Marie? C’était ça, une riche idée! Pendant que tout le monde se sauvait, toi, tu ne perdais pas ton temps: tu embrassais Cendrine Rutel dans un coin durant que la mère prenait ses jambes à son cou... Et maintenant, voilà que tu fais la pige à Mignot?
Heureusement pour Golo, le nom de Mignot détourna la verve de Chandelle, et ce furent, durant une heure, des histoires où cet imbécile était bafoué, intarissablement. Une fois qu’il était allé à Meaux avec quarante sous dans sa poche pour s’amuser, ne les avait-il pas donnés, sans demander la monnaie, à un décrotteur voisin de la gare qui lui avait ciré ses souliers à l’arrivée? Une telle stupidité scandalisait l’avarice de tous ces paysans.
Quand leurs invectives contre Mignot furent un peu calmées, Golo, pour se faire pardonner sa conduite de tantôt, essaya de raconter des farces de chambrée, des histoires de bord apprises pendant ses traversées. L’effet fut nul. Le milieu ne valait rien; et bientôt il se tut, voyant qu’il ne faisait rire personne. Il comprenait lui-même, du reste, que son temps de boute-en-train était fini, qu’il n’était même pas capable de s’amuser pour son compte, qu’il n’était plus propre qu’à une chose: penser à Cendrine. Qui donc le délivrerait de cela, vingt dieux? Qui donc lui ferait passer cette sacrée maladie?
Le père Farcette entra, avec des bouteilles sous les bras et aux mains deux bougies dans des chandeliers de cuivre. Sourdement Golo se mit à boire; l’absinthe succéda au vermouth, l’«Apéritif Meldois» à l’absinthe. Maintenant, il ne savait plus. Il entendait rire autour de lui, des chansons s’étaient élevées, des chansons d’une solide obscénité qu’on chantait déjà dans sa jeunesse; il se mit à reprendre les refrains comme les autres, à faire du bruit avec tout le monde. Il lui semblait que sa douleur chancelait, tombait dans un grand trou.
Devant lui, de plus en plus, les choses se faisaient troubles: la lumière des bougies projetait sur le mur blanchi à la chaux des ombres énormes qui s’agitaient confusément; dans l’air alourdi passaient des mots qui avaient perdu leur sens, des cris de bêtes. Cependant il s’aperçut qu’il n’était plus à côté de Carrouge; quand donc avait-il changé de place? Il lui sembla aussi qu’on apportait des assiettes et des plats qui fumaient. Il mangeait, très digne, prenait même garde à ne pas se tacher. Il buvait encore et, quand les pipes s’allumèrent, il se trouvait très heureux. Tassé sur sa chaise, un coude sur la table, il regardait devant lui, l’œil un peu rond et ressentant un grand bien-être. Tout lui paraissait facile; toujours amoureux, mais sans souffrance aucune, il se passait très bien de Cendrine, l’idée seule de son amour le contentait. Il avait aussi de l’amitié pour tout le monde, il n’en voulait plus à Chandelle qui l’avait blagué tout à l’heure; même, si Champion avait été là, il aurait trinqué avec lui. Quant à Carrouge, il l’adorait, il le voulait près de lui, l’assommait de cordialités. Décidément, la vie était bonne, tout de même.
En bas, dans la grande salle que l’on inaugurait ce soir-là, le bal commençait: un piston et un violon juchés sur une table attaquaient le quadrille. La «coterie» descendit dans la pièce démeublée et parée de branches de sapin symétriquement clouées au mur. Des danseurs s’agitaient. Il y avait là des jeunes gens en condition à Paris, venus pour la fête, trop bien mis et l’air méprisant, des garçons et des filles des villages environnants. Mais celles qui avaient le plus de succès, c’étaient les femmes de chambre des châteaux voisins: des vraies dames, avec des robes claires, des gants jaunes et des cheveux en boucles sur le front. On se les arrachait, et Golo eut toutes les peines du monde à obtenir que l’une d’elles lui accordât une valse. Quand il lui eut entouré la taille de son bras et qu’ils partirent à peu près en mesure, il perdit toute notion de la vie réelle; il trouva seulement que sa danseuse avait du linge fleurant bon, et il voulut l’embrasser dans le cou. Il lui sembla aussi qu’il buvait encore une canette avec elle dans la salle contiguë; puis, plus rien...
Et quand, vers trois heures du matin, il sortit avec les derniers, avec ceux qui n’avaient pas eu de filles à reconduire, très saouls, dans la nuit déjà froide de cette fin de septembre, ils brayaient à tue-tête:
Vers les rives de France, Voguons en chantant...
X
Un vent d’ivrognerie passa sur Villebard.
Les betteraves arrachées, les labours touchant à leur fin, les gens avaient du loisir et le mettaient à profit. Le dimanche, le cabaret ne désemplissait pas. Farcette, un peu avant la fête, avait agrandi son établissement; il avait loué la maison voisine, percé une porte dans le mur; et c’était à côté de l’ancien cabaret,--tout ensemble buvette, cuisine et bureau de tabac,--une grande salle blanche où l’on avait dansé le jour de la Saint-Firmin. Des chaises remplaçant les escabeaux et les bancs y entouraient de petites tables séparées, et le comptoir en faux marbre, un comptoir comme on n’en avait jamais vu à Villebard, était orné de vases en métal où l’on serrait les cuillers. Deux lampes à pétrole éclairaient un billard neuf, et, au mur, vis-à-vis de la loi sur l’ivresse, on voyait la règle du jeu, encadrée de bois noir, où un amateur en manches de chemise, allongé dans une pose tourmentée, mais élégante semblait exécuter un «trois bandes». Aussi, tous avaient-ils la curiosité d’aller admirer cette installation et de goûter aux apéritifs, car le bruit s’était répandu que l’aubergiste s’approvisionnait de liqueurs de premier choix.
Dès le matin, pendant que les femmes habillaient les mioches ou assistaient à la messe, les gens, sous prétexte de se faire raser,--Farcette joignant à ses nombreuses professions celle de coiffeur,--se rendaient au cabaret. Ils consommaient, et revenaient l’après-midi. Le patron n’avait plus alors une minute de repos, était obligé, pour servir la clientèle, d’appeler à la rescousse ses fils, sa femme et sa belle-mère.
Le dimanche qui suivait la fête, Carrouge et Golo étaient au _Puits 120_, fêtant avec leurs camarades le retour d’un ami qui rentrait du service. Et c’était, durant toute la journée, dans la salle comble, un bruit de bouchons, un cahotement de billes, un fracas de jurons, au milieu d’une atmosphère irrespirable.
Tout le monde autour d’eux parlait à la fois. Ici, le piquet sévissait, et là, le matador. Des buveurs trinquaient avec une véhémence de cordialité qui s’exprimait dans la vibration des verres. A certaines tables, c’étaient des sociétés de gens posés causant d’affaires avec des gestes sobres et des rires contenus, tandis que plus loin on cancanait, on remuait toutes les histoires scandaleuses du pays, les plus récentes ignominies et les turpitudes anciennes.
L’avarice des uns comme la luxure des autres s’allumait avec la brûlure des alcools: les voix montaient, le bruit redoublait et l’on appelait le patron à coups de chaise sur le parquet. Les plus ivres vantaient leur capacité de buveurs, la résistance de leurs muscles; ils s’entraînaient à des paris: celui-ci proposait d’enlever le comptoir sur son dos, celui-là de grimper au clocher monté sur des échasses; trois jeunes gens s’offraient pour boire une feuillette sans s’interrompre. Les joueurs de billard eux-mêmes, excités, se hasardaient aux «massés» les plus présomptueux et, pour ne pas se donner la peine de frotter de craie leurs procédés, ils allaient chercher le blanc au plafond, au plafond tout neuf, qu’ils vrillaient de leurs queues.
A la table de Carrouge, tous racontaient ce qu’ils avaient fait au régiment, leurs déceptions et leurs plaisirs, leurs dimanches de ribotes et leurs nuits de salle de police. Le libéré avait tenu garnison à Reims: il énumérait ses aventures galantes dans une brasserie du faubourg de Neuchâtel, affirmait effrontément avoir bu du champagne presque tous les jours. Un autre avait été envoyé à Abbeville, non loin de la mer, qu’il n’avait pas vue d’ailleurs: tout ce qu’il se rappelait, c’était un café où une excellente bière ne coûtait que deux sous le bock. Mais le garde-champêtre en avait vu bien d’autres, lui qui avait fait sept ans sous l’Empire, qui avait été tambour au Mexique. Sa mémoire se refusait à restituer les noms du pays; il confondait les sierras avec les contreguerillas et il s’égarait une heure entière dans les rues de Puebla, qu’il assiégeait, maison par maison impitoyablement. Golo seul l’écoutait, impatient de raconter Hanoï, le fleuve Rouge et les Pavillons-Noirs. Depuis six mois, il n’avait pas encore trouvé l’occasion de placer ses souvenirs du Tonkin: ils lui pesaient. A peine Puebla s’était-elle rendue, qu’il entrait à son tour en campagne; et il n’omettait aucune étape de Rochefort à la baie d’Along, de la baie d’Along à Bat-Cat. Bientôt, l’attention de ses camarades s’étant assoupie, il ne craignait pas, pour la secouer, d’offrir une tournée de vermouth. Mais on en avait assez du Tonkin: le garde-champêtre sommeillait sur ses lauriers du Mexique. Carrouge entamait un bésigue avec Chandelle, et les autres bâillaient à se décrocher la mâchoire. Pour en finir, le libéré de Reims proposa de chanter une chanson de marche, et tous acceptèrent avec enthousiasme. Bientôt on les imitait aux tables voisines et ils durent brailler très fort pour ne pas entendre des vieux qui, tout à côté, attaquaient un air du pays, tandis que plus loin on célébrait la gaudriole et «les Blés d’or».