Chapter 1 of 20 · 3952 words · ~20 min read

Part 1

ÉDOUARD ESTAUNIÉ

L’Appel de la Route

PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1922 Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

ŒUVRES D’ÉDOUARD ESTAUNIÉ

Académie française. Prix Née, 1919.

ROMANS

UN SIMPLE. Un volume in-16.

BONNE DAME. (Nouvelle édition). Un volume in-16.

L’EMPREINTE. _Couronné par l’Académie française._ (18e édition). Un volume in-16.

LE FERMENT (5e édition). Un volume in-16.

L’ÉPAVE (2e édition). Un volume in-16, épuisé.

LA VIE SECRÈTE. Prix de _La Vie Heureuse_, 1908. (13e édition). Un volume in-16.

LES CHOSES VOIENT (13e édition). Un volume in-16.

SOLITUDES (7e édition). Un volume in-16.

L’ASCENSION DE M. BASLÈVRE (14e édition). Un volume in-16.

CRITIQUE D’ART

Impressions de Hollande:

PETITS MAÎTRES. Un volume in-16 avec deux planches gravées.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

Il a été tiré de cet ouvrage 5 exemplaires sur papier des Manufactures impériales du Japon, marqués A. B. C. D. E. et 125 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma, numérotés 1 à 125.

Copyright by PERRIN et Cie, 1922.

Pour ANDRÉ BELLESSORT Au maître écrivain, A l’ami,

son ami, E. E.

L’APPEL DE LA ROUTE

TROIS AMIS

La vie courante est parsemée d’extraordinaires rencontres. Toutefois il est rare qu’on s’en étonne. Pris entre l’alternative d’un hasard inexplicable ou d’une volonté mystérieuse qui guide les hommes, on détourne les yeux d’un problème devenu indifférent à force de se présenter, et l’on se croit quitte de solution en décrétant que le monde est très petit.

Qu’un soir de 1918, au retour de la guerre, nous nous soyons ainsi retrouvés, trois camarades d’enfance, à la terrasse du café de la Paix, et que, pris du désir de mieux nous informer les uns des autres, nous ayons décidé de dîner ensemble au cabaret, ceci, j’y consens, n’a rien que de naturel. Mais qu’ayant suivi, à partir du collège, des carrières parfaitement divergentes, qu’ayant vécu l’un à Versailles, l’autre à Paris, le dernier dans une ville retirée de Bourgogne, nous ayons été chacun témoin d’une des faces d’un drame unique; que de plus, sans nous donner le mot ni d’ailleurs soupçonner où nous allions, nous ayons eu l’idée, ce soir-là, de raconter ce que nous en avions vu, et découvert de cette manière qu’au total nous avions assisté à _une même aventure_; qu’enfin nous soyons aujourd’hui encore _les seuls à le savoir_ tandis que _les acteurs eux-mêmes l’ignorent_, voilà en revanche de quoi provoquer chez tout être qui réfléchit un «pourquoi» d’autant plus anxieux que nulle réponse n’y peut être donnée.

Quoi qu’il en soit, telle fut l’impression produite alors sur chacun de nous que je me sens en mesure de rapporter ici non seulement les récits dont s’illustra une soirée si singulière, mais les propos beaucoup plus vagues qui leur servirent de prétexte ou de préface, comme on voudra.

Ils commencèrent, si j’ai bonne mémoire, le repas terminé, à ce moment où, les coudes sur la table, la cigarette allumée, et humant l’odeur d’une tasse de café brûlant, on est tenté, suivant le mot d’un humoriste, de souscrire à l’immortalité de l’âme.

En réalité, nous ne nous étions guère entretenus auparavant que de choses indifférentes. Comme ceux qui ont vraiment fait la guerre, nous avions surtout le besoin de n’en plus parler. Donc, en réponse aux questions sur nos destins divers, chacun s’était contenté d’esquisser à larges traits sa vie d’_avant_. J’appris ainsi que mon ami Tinant, devenu professeur libre et passablement vagabond, enseignait en dernier lieu au collège R*** à Paris; que Pierre Duclos, au contraire, avait sagement chaussé les souliers de son père, feu le docteur Duclos, médecin-chef de l’hôpital de Semur; enfin aucun de nous n’était encore marié. Que le rude effort d’une existence paraît peu de chose quand on le résume de la sorte pour l’édification d’un labadens!

Mais, à peine ces renseignements fournis, il avait semblé que l’intérêt de la réunion fût épuisé et notre curiosité à bout de souffle. Très rapidement la conversation prit un ton neutre, ce je ne sais quoi d’un peu gêné, propre aux entretiens où l’on désire marquer n’être pas entre indifférents, et où l’on ne saurait cependant livrer ses pensées intimes. A l’élan des premières effusions succédait une fatigue intérieure, peut-être la désillusion de nous retrouver en somme aussi étrangers qu’avant nos confidences, si bien, je le répète, qu’une fois le café servi, nous étions mûrs pour une parfaite mélancolie, ou, ce qui revient au même, pour un débat métaphysique.

Et ce fut alors, précisément pour couper court à un silence qui menaçait, que Pierre Duclos, le premier et sans le vouloir, entra dans le chemin où nous attendait la surprise des récits que je souhaite évoquer.

--Tout compte fait, déclara-t-il soudain, on a traversé quatre années assez rudes; quels enseignements en avez-vous tirés? Pour ma part, aucun... A peine une ou deux lumières sur des choses que je savais. Par exemple, il est clair que la guerre n’est que souffrance, un grand torrent de souffrance roulant à la même heure dans son flot imbécile une portion d’humanité; mais c’est de la souffrance collective, de la souffrance dans le bruit. Hé bien! je comprends maintenant très bien pourquoi les charlatans opèrent au milieu de la foule et au son de la caisse: ce n’est pas pour étouffer les cris du patient, c’est que la sensibilité de chacun en devient beaucoup moindre. A parler franc, une guerre nouvelle m’effrayerait moins que la paix qui guette chacun de nous, car la paix est silencieuse et l’on y est solitaire... Autre indication encore: je soupçonnais, j’étais même convaincu que la souffrance tire son origine le plus souvent de sources irresponsables, inconscientes de l’œuvre qu’elles font. Dans la vie normale, on va, on vient, on parle, on n’a aucune intention mauvaise, et parce qu’on a passé à droite plutôt qu’à gauche, prononcé un mot au lieu d’un autre, à distance, quelqu’un est frappé auquel on ne songeait pas, dont on ignorait même parfois l’existence. Toutefois, ce jeu de la bête humaine, fabriquant le mal à la manière d’une sécrétion, ne m’était apparu que par éclairs et dans des cas que je croyais exceptionnels. La guerre, au contraire l’a illuminé. Un homme épaule, vise dans une direction donnée, parce que telle est la consigne. Le coup part; un corps tombe; et le meurtrier ne connaît pas la victime, il ne saura jamais ni pourquoi il a tué, ni même parfois s’il a tué. Simplement, il a fait son métier d’homme... Et voilà... Nous aussi allons continuer de le faire, plus ou moins... Seulement, plus de coups de feu pour avertir, plus d’abris pour se protéger, les balles viendront on ne sait d’où. La guerre encore, mais cette fois contre l’insoupçonnable et où l’on tombe sans témoin... tout à fait seul...

Je me rappelle qu’en parlant, Pierre Duclos avait pris une cuiller et scandait chaque début de phrase d’un heurt sur la soucoupe, comme pour donner plus de force à ce qu’il disait. Il s’exprimait cependant avec une certaine hésitation, à la manière d’un homme qui, après avoir longtemps médité des pensées familières, s’efforce, sans y parvenir, de leur trouver une traduction satisfaisante.

Je répliquai avec un peu d’ironie:

--Si c’est là toute la joie que te procure la vue des drapeaux aux fenêtres, je la trouve mince. Pour fâcheuse que nous apparaisse l’obligation de recommencer une carrière, la paix n’en a pas moins un visage plaisant. Je ne me sens point non plus si féroce que tu dis: surtout, j’ai garde de dédaigner une existence que tu es, autant que moi, ravi de posséder encore.

Tinant dit à son tour:

--Sans dédaigner la vie, il est loisible d’en examiner le mécanisme. Quant à en tirer une conclusion, autant rêver de la suppression des catastrophes, une fois monté dans le train qui vous emporte vers elles!

La cuiller de Duclos se remit à tinter avec violence:

--Ai-je prétendu autre chose qu’établir un constat? Je répète que la paix institue l’état de guerre individuel. Qu’il le veuille ou non, l’homme crée de la souffrance pour quoi que ce soit qui l’approche.

Je ripostai:

--Et tout l’effort de l’homme n’a d’autre objet que de supprimer cette souffrance: accorde cela qui pourra!

--Accorder entre elles des contradictoires, souffla Tinant, est également le propre des humains: témoin la Croix-Rouge et la bataille...

Mais Pierre Duclos, tourné vers moi, reprenait déjà:

--L’effort de l’homme est aussi tout entier dirigé vers le bonheur: en sommes-nous moins malheureux? Entre nos vœux ou nos tentatives et la réalité, se dresse toujours, infranchissable, l’obstacle des lois physiologiques. De même qu’abandonné, un champ se couvre d’orties et de chardons sans que jamais du blé s’y mêle, pareillement, livré à lui-même, le monde ne produit que souffrance et ne supporte qu’elle. Oh! je ne demande même pas pour quelles raisons on est frappé! Les faits immédiats me suffisent. L’universalité de la souffrance et sa nécessité, voilà au fond le mystère qui n’a cessé de me hanter durant la campagne, et ce ne seront ni l’armistice, ni la victoire, ni la paix qui l’empêcheront de nous guetter encore au tournant de l’heure!

--D’où vient le mal? à quoi peut-il servir? soupira de nouveau Tinant. Problèmes très anciens et dont aucune métaphysique ne s’avisa sans trébucher. S’il y a un Dieu, comment tirer le mal de lui? Si tout est hasard, pourquoi celui-ci tourne-t-il toujours du mauvais côté? A ces questions, jamais de réponse. Toutefois, l’humanité résignée a cessé d’en gémir: Duclos, tu retardes...

Je le regardai. Bien qu’un sourire sceptique animât sa lèvre, l’expression de son visage était devenue très grave. Après tout, peut-être avait-il comme Duclos l’appréhension des temps qui allaient venir.

--Bah! m’écriai-je, laissons de côté les métaphysiques et ce qu’inventèrent les philosophes. Je n’ai, pour ma part, jamais constaté qu’une loi de nature fût sans bénéfice pour les vivants. Si donc la souffrance est une nécessité, ce ne peut être qu’une nécessité bienfaisante!

Ils s’exclamèrent.

Aussitôt, comme il arrive souvent, fouetté par la contradiction, j’insistai:

--N’est-il pas reconnu que la souffrance transforme les êtres en les améliorant? Au physique, elle sert de garde-fou contre les excès possibles. Au moral, elle martèle les âmes, en tire des accents supérieurs, et, comme un creuset, purifie ceux qu’elle dévore!

--Entendu, coupa Tinant, il paraît qu’elle aide les incroyants à se convertir!

--A moins qu’elle ne jette les croyants dans la révolte! poursuivit Pierre Duclos en haussant les épaules.

Et il conclut:

--Car cela seul est évident que la souffrance est injuste!

--Ou incompréhensible, précisa Tinant.

--Incomprise plutôt! interrompis-je.

--C’est pire!

Dans l’ardeur de la discussion, nous nous étions levés. La passion que nous apportions soudain était vraiment curieuse. Aucun de nous toutefois ne songeait à s’en apercevoir.

Et c’est alors que, poussé par je ne sais quelle obscure intuition, je déclarai:

--Assez parlé dans les ténèbres: un exemple concret vaudrait mieux qu’une heure de théorie. Donnez-le-moi, et je me fais fort d’y découvrir la justification de cette souffrance que vous nommez une injustice et qui n’est peut-être que le ressort le plus efficace de la vie!

--Des exemples! s’écria Pierre Duclos. En veux-tu un?

--Certes!

--Quels que soient les faits apportés par Duclos et la conclusion qu’on en tirera, d’avance je m’engage à en apporter d’autres, montrant des résultats inverses, s’exclama Tinant.

--Soit, toi aussi, tu parleras! Et après... après, parions que nous conclurons comme j’ai dit, ou, si l’on n’y parvient pas, c’est que, ainsi qu’il arrive trop souvent, nous n’aurons eu devant nous que des apparences, l’essentiel nous ayant échappé.

--Sérieusement, reprit Pierre Duclos, tu demandes?...

--Ton histoire, et celle de Tinant. Une condition, toutefois...

--Laquelle?

--Pas de récit de guerre.

--Hé! mon cher, n’ai-je pas dit tout à l’heure que le vrai tragique se rencontre surtout en temps de paix, là où personne ne le soupçonne?

D’un commun accord, chacun retournait déjà vers sa place. Un instant, le bruit du boulevard déferla seul dans la pièce, différent de jadis, plus vulgaire et moins varié. Pierre Duclos, ayant avalé d’un trait son café et repoussé la tasse, commença ensuite le récit annoncé. Tinant et moi, nous nous attendions à une brève anecdote: mais de même que tous ignoraient pourquoi la conversation avait pris ce tour inattendu, nous ne pouvions prévoir quels sentiers nous allions suivre, ni la lumière qui nous attendait au bout.

L’UN D’EUX COMMENCE

I

Il est superflu d’affirmer que je ne cacherai rien, sauf les noms. Qu’importent ceux-ci? le fond seul est en cause. Je n’ai pas non plus été témoin de tout: j’ai vu certaines choses, j’en ai deviné d’autres... Qu’importe encore? on n’est jamais en somme le témoin complet d’une pensée: cela empêche-t-il d’en inférer des conclusions que nous jugeons certaines? En revanche, je ne ferai point mystère du lieu où l’aventure se déroula. Une maison, une rue, une ville sont des éléments essentiels à défaut desquels on n’explique pas des actes parfaitement clairs: et tel dénouement, impossible à Paris, avenue de Messine, devient au contraire seul acceptable à Semur.

Mais j’oublie qu’en bons Dijonnais vous ne connaissez pas Semur ou ne l’avez parcouru qu’en passant...

Imaginez donc une falaise hérissée de donjons, cernée par une rivière de toutes parts, sauf en un point qui est un isthme étroit par où la falaise se rattache au plateau. Le plateau lui-même, pris entre les pinces de la rivière, a peine à s’approcher et n’y parvient qu’en s’effilant en pointe.

Il va de soi que, dans les temps anciens, une forteresse couronnait la falaise, tandis que la ville, collée de son mieux au réduit tutélaire, tassait pêle-mêle à l’extrémité du plateau son beffroi, sa cathédrale et ses maisons ventrues. Puis une époque vint où la forteresse parut moins redoutable. Déjà, sous Louis XI, elle comptait peu. Henri IV fit mieux et, pour se venger de quelques ligueurs retardataires, la démantela. Aujourd’hui, seules, une ligne de murailles et quatre tours colossales subsistent encore, témoignant de la vengeance du roi aux yeux d’un peuple qui ne s’en soucie plus.

Ne jugez pas inutile ma digression... Sans elle, vous n’auriez pas compris la séparation de Semur en deux parties distinctes et devenues rivales: celle du plateau ou vieille ville, fleurie de maisons du XIVe et du XVe siècle; celle du château, bâtie à la fin du grand siècle, composée de demeures solennelles à son image. Comme sous le bon duc Philippe, la première uniquement s’obstine à vivre. L’autre qui a nom _le Rempart_ dort dans sa grandeur sans témoins, et son pavé, quand on le foule, rend le son d’une dalle de cloître.

Au total, une cité qui agonise. Le pays alentour est délicieux, les terres parmi les plus riches, mais le rucher se vide, insecte par insecte, au fil des jours. Pourquoi? on ne sait pas... Dans les rues, aucun bruit, sinon celui qui arrive des maisons. Ni passants, ni voitures. On s’étonne qu’il y ait encore des marchandises aux étalages. Un chat dort à la vitre du libraire, entre des cartes de visite jaunies par le soleil, une photographie de l’hôpital et d’antiques porte-monnaies. Tel quel, cependant, je trouve adorable mon coin natal. Pas une pierre qui n’y parle d’histoire, une église pareille à un joyau, des rues en labyrinthe à l’issue desquelles se découvre chaque fois un horizon surprenant, enfin partout un air de discrétion, une manière distinguée de vous envelopper dans du silence, sans que vous vous sentiez tout à fait solitaire. Ce n’est que chez nous que se rencontrent pareille ardeur à ne jamais paraître, et tant d’ingéniosité à tout savoir, quitte ensuite à tirer de l’humble fait divers journalier une leçon générale, voire des lois à appliquer à l’univers.

Et maintenant, venons au fait.

En 1907, de retour chez mon père, à Semur, je commençais à prendre sa clientèle. Or, un soir, vers onze heures, un coup de marteau frappé à la porte avec une vigueur inaccoutumée, nous fit tressaillir l’un et l’autre. Les domestiques étaient couchés. Mon père, qui lisait près de moi, dit:

--Ouvre la fenêtre, et vois ce qu’on nous veut.

J’obéis. A peine avais-je penché la tête au dehors qu’une voix de femme s’éleva:

--C’est pour avoir le docteur tout de suite. Madame Lormier s’est trouvée mal; on croit qu’elle va passer.

Je me retournai vers mon père:

--Tu as entendu?

Il répliqua:

--Naturellement, il faut y aller. Je n’ai jamais soigné les Lormier, mais puisqu’on vient à pareille heure, le cas doit être sérieux.

En hâte, j’allai donc passer un vêtement convenable et, trois minutes après, je trouvais en bas une servante qui, redevenue paisible une fois sa commission faite, allait et venait sur le trottoir. On partit.

Tout en marchant, je m’informai et démêlai, à travers des réponses assez embrouillées, qu’il s’agissait probablement d’une attaque,--un de ces cas, en effet, où la présence immédiate du médecin peut être utile, mais où, hélas! la médecine est parfois, quoi qu’on tente, d’un bien pauvre secours.

Je ne connaissais pas de nom les Lormier: encore moins savais-je où ils gîtaient. Très vite, je compris que ce devait être au Rempart. En effet, quelques minutes plus tard, nous passions devant l’hôpital, et cinquante mètres au delà, nous nous arrêtions devant une porte. La servante prit une clé dans son trousseau, la serrure grinça, le battant s’ouvrit: nous étions au but.

Pour vous représenter ce qu’était la maison Lormier et l’étonnement qu’elle me donna, rappelez-vous qu’au Rempart, la moindre bâtisse fait figure de palais. Celle-ci était au contraire étroite et haut sur pattes. Elle n’avait que deux fenêtres de façade; en revanche, trois étages, dont le dernier mansardé, lui donnaient un air de gratte-ciel, exagéré par la pénombre de la nuit. Pareillement on voit des plantes privées de soleil allonger le cou démesurément, sans que les feuilles, le long de la tige, parviennent à s’étaler.

A l’intérieur, l’impression était pire: un corridor étroit qui tenait lieu d’antichambre, un escalier juste large pour laisser passer une personne, des plafonds bas à les toucher de la main, bref un arrangement tel que, dans tout le Rempart, on n’en devait point trouver de pareil.

--Attendez là, dit la servante, je vais prévenir.

Elle indiquait une pièce éclairée vaguement par une bougie, dont on se demandait si elle était atelier ou salon. A côté de meubles anciens y voisinaient en effet un tour, une table à dessin et nombre d’outils de mécanicien, le tout dans un parfait désordre et dans la poussière.

Je songeai: «Suis-je chez de petites gens, un ouvrier arrivé ou un bourgeois avare?» Je n’eus d’ailleurs pas le loisir de décider. Déjà, une femme venait de paraître.

--Ah! c’est vous qui venez? fit-elle d’une voix sourde.--Elle s’attendait sans doute à voir mon père.--Je crains que vous n’arriviez bien tard... allons...

Et je suivis encore, guidé par la lueur vacillante de la bougie qu’elle avait prise aussitôt. Nos pas firent crier les marches de l’escalier. En vain avançais-je avec précaution, on aurait pu croire qu’une troupe de gens montait. Puis, au premier, j’aperçus une chambre ouverte, un corps étendu sur un lit défait... La malade était là: je cessai d’observer l’extérieur, pour ne plus m’occuper que de la sauver, si l’on pouvait...

Je ne m’étais pas trompé: au premier coup d’œil, je reconnus une attaque qui, sans doute, ne pardonnerait pas. Toutefois j’avais besoin de détails, et c’est à ce moment qu’il faut placer ma première vision des acteurs du drame, vision à ce point inoubliable que le temps n’en a rien effacé.

Imaginez, je vous en prie, le décor où nous sommes, une pièce vaste, très basse de plafond, où la nuit règne. Les meubles sont à peine distincts, à peine la cheminée: sur une paroi seulement l’alcôve se détache en lumière, et dans celle-ci, le lit, car à la tête de ce dernier, la servante tient une lampe levée juste au-dessus de la malade qui, de son regard fixe, semble vouloir dévorer la clarté hallucinante... Moi, je n’interroge d’abord que ce visage: figure sèche et longue, cheveux gris épars, regard terne et bleu. Mais voici qu’avant de rien décider, je lève la tête pour demander comment la chose est venue, et tout à coup je _les_ vois... Ils sont, tous deux, à l’autre bout du lit. Ce n’est pas la mourante, c’est moi qu’ils surveillent avec une telle acuité d’attention que je crois sentir une morsure. Légèrement inclinés, eux aussi reçoivent en pleine face le choc de la lumière, cependant qu’en arrière le noir reprend, les murs s’effacent.

L’homme, lui, porte cinquante-cinq ou soixante ans. Il est en chemise de nuit et gros veston de laine. Autant qu’on en peut juger encore, il a dû jadis être assez beau, mais on ne s’en aperçoit pas, tant il n’y a place sur ses traits que pour une discordance frappant jusqu’au malaise. D’une part, le front, la courbe du nez, les contours de la bouche, tout le modelé des chairs expriment la timidité ou peut-être la peur, et d’autre part, les yeux ont un éclat insupportable. L’iris et la pupille y étant rigoureusement du même noir, on dirait des yeux vernis; ce sont à la fois des yeux où on ne lit rien, et des yeux volontaires: exactement le contraire du reste du visage.

A côté, la fille... Sans âge visible, et laide. Il est très difficile d’expliquer à quoi tient la laideur d’une femme. Maintes fois depuis lors, j’ai revu mademoiselle Lormier; pas plus aujourd’hui qu’hier je ne saurais définir d’où venait sa disgrâce. Je répète que sa laideur frappait... et pourtant, là encore comme pour le père, une discordance éclatait entre l’âme et l’étui; derrière cet écran de muscles tirés comme une chevelure de pensionnaire, jaunes comme des feuillets d’incunable, on pressentait la flamme, je ne sais quoi de hardi, peut-être des passions sans frein, de toutes manières une vie ardente qui cache ses ardeurs sans tout à fait y parvenir.

Soudain, lasse de tenir le bras levé, la servante déposa la lampe sur la table de nuit: la vision disparut.

--Qu’augurez-vous? dit en même temps M. Lormier.

Je me contentai de hocher la tête. Aucun mot nouveau, aucun geste n’accueillit ma réponse décourageante. Bien mieux, je crus sentir qu’un autre verdict aurait déçu. La malade intéressait moins, peut-être, que sa disparition. Que de drames muets j’aurai ainsi côtoyés, et qu’il faut ignorer, après les avoir entrevus!

Je passe sur la suite qui n’eut rien de particulier. Vainement je pratiquai la saignée d’usage et le reste. A trois heures du matin, madame Lormier expirait. Aucun de nous, cela va de soi, n’avait quitté la chambre.

A l’annonce de la fin, mademoiselle Lormier vint s’agenouiller aux pieds de sa mère, mais ne l’embrassa point. M. Lormier abandonna la fenêtre où il surveillait le jour naissant, contempla gravement les yeux qui ne verraient plus jamais et s’incline en murmurant:

--Que la paix soit avec elle!

Après quoi, je m’éloignai. Le spectacle de la mort laisse toujours un malaise. Mais cette nuit-là, avouerai-je que j’eus plus de peine que d’ordinaire à le dissiper? C’est qu’aussi, en dépit des apparences, j’avais assisté rarement à une fin plus solitaire...

Le lendemain, j’interrogeai autour de moi. Qu’étaient ces Lormier? D’où venaient-ils? Pourquoi ne les rencontrait-on jamais?

En réalité, on en connaissait peu de chose. Établis depuis quelques années à Semur, ils n’y avaient pas noué de relations. Madame, très pieuse, passait pour conduire sa maison avec maîtrise, mais peu de douceur. On tenait au contraire Monsieur pour un original sans conséquence. Il s’occupait, paraît-il, de travaux scientifiques et eût certainement fait partie de la _Société des Arts et des Sciences_, si l’on n’avait craint de se heurter à un refus imposé par sa femme. Mademoiselle, enfin, ne comptait pas. On se bornait à la plaindre de n’être pas jolie.

--Quelle fortune?

--Aucune, probablement, ou fort mince.