Chapter 2 of 20 · 3919 words · ~20 min read

Part 2

Ce que je vis au service funèbre de madame Lormier ne put que confirmer ces dires sans y ajouter rien. Dans le cortège ne figuraient que des ecclésiastiques et quelques voisins. On s’y contenta d’une messe basse. A la minute des serrements de main, M. Lormier, qui ne pleurait pas, me remercia en termes mesurés. Sa fille ne parut pas me reconnaître. Ni l’un ni l’autre ne paraissaient souhaiter me revoir. Je n’avais aucune raison non plus pour y tenir. Si bien que je les laissai, convaincu d’avoir eu affaire à une clientèle de hasard, celle que nous nommons sans grâce les profits et pertes de profession.

J’avais mal compté puisque, deux mois plus tard, un matin cette fois, la même servante vint de nouveau frapper à ma porte et me réclamer d’urgence pour Mademoiselle: désormais les Lormier étaient devenus mes clients.

En arrivant devant leur maison, je ne sais si je ressentis plus la satisfaction d’être ainsi rappelé, malgré les tristes souvenirs attachés à ma première venue, ou celle de contenter une curiosité demeurée entière, malgré les apparences. Toujours est-il que la servante n’eut pas à me prier de presser le pas. Il n’y eut pas besoin non plus de tirer des clés devant la porte; au bruit de notre approche, celle-ci s’ouvrit d’elle-même et M. Lormier parut.

Tout de suite, à un air tendu, au timbre de sa voix, à cette attente même dès le seuil, je compris que l’impassibilité d’antan n’était plus de saison. J’en fus même effrayé: allais-je me heurter à un nouveau désastre?

--Je tremblais que vous ne fussiez déjà sorti, murmura-t-il.

Et m’entraînant aussitôt vers l’escalier, il m’expliqua brièvement comment sa fille avait été prise une demi-heure auparavant d’une crise de suffocations et de douleurs telles qu’il redoutait une angine de poitrine. Par bonheur, depuis un instant, le mal venait de s’apaiser... Tout cela exprimé en termes concis. J’admirais la netteté de l’analyse. Mais en même temps, je sentais, derrière la façade des explications spéculatives, la houle d’un immense émoi. Ah! nous étions loin du premier soir!

Heureusement pour tous, la supposition de M. Lormier était absurde. Je trouvai sa fille étendue sur une chaise longue, dans la chambre du dernier étage. Bien qu’assez lasse, elle m’expliqua à son tour ce qu’elle avait éprouvé. Elle aussi s’exprimait clairement, comme son père, et d’une manière encore plus nette.

Après avoir écouté, j’eus plaisir à rassurer tout le monde. Rien de sérieux, des névralgies passagères, il paraissait même inutile que je revinsse. Je joignis à mon avis quelques propos d’usage, tout en considérant la pièce,--juste le temps de découvrir que des fenêtres on apercevait l’hôpital et les deux rues du Rempart,--et je m’empressai de partir, d’autant plus décidé à me montrer discret que je me sentais moins disposé à le rester.

J’étais déjà dans le corridor d’entrée quand la voix de M. Lormier me rappela.

--Docteur! encore un mot...

Étonné de le trouver derrière moi, je répondis:

--De quoi s’agit-il?

--Entrons d’abord dans mon cabinet que voici...

Sans attendre mon acquiescement, il ouvrit la porte de la pièce bizarre où j’avais attendu le premier soir, entre des outils de serrurier et des sièges Louis XVI authentiques et m’obligea à passer le premier.

De plus en plus surpris, je me laissai faire, acceptai le siège qu’il m’offrait et attendis qu’il s’expliquât.

Cependant, après avoir soigneusement vérifié que personne ne nous avait suivis, il revenait devant moi et, silencieux, me considérait. J’ai déjà dit quels yeux étaient les siens. A ce moment, je me sentis fouillé par eux jusqu’à l’âme.

--Qu’y a-t-il de vrai dans ce que vous nous avez dit? murmura-t-il enfin.

Si calme qu’il s’efforçât de paraître, un imperceptible tremblement agitait sa voix. De même, ses mains qu’il tenait cachées dans les poches du veston, devaient se crisper pour résister à l’assaut nerveux que subissait son corps.

--Ce qu’il y a de vrai?... répétai-je. Mais... tout... naturellement.

Encore ses yeux s’appesantirent sur moi, mesurant la capacité de mensonge professionnel dont j’étais capable. Il approcha ensuite d’un pas.

--Êtes-vous seulement capable de la sauver? Les médecins peuvent si rarement quelque chose!

Je haussai les épaules.

--Si c’est là votre inquiétude, fis-je assez rudement, il était fort inutile de me retenir et de perdre votre temps. Je répète qu’avant quinze jours ce sera une affaire oubliée.

Du coup, ses yeux m’abandonnèrent.

--Quinze jours!... quel délai!...

Puis il se mit à déambuler à travers la pièce. Il semblait avoir oublié ma présence, absorbé tout entier par je ne sais quelle préoccupation qui le dévorait. Quand il revint en face de moi, je m’aperçus avec étonnement qu’il pleurait.

--Excusez-moi, dit-il. Que voulez-vous? je n’ai plus que ma fille...

--En effet, murmurai-je, je comprends qu’après le malheur qui vous a déjà frappé...

Il m’interrompit:

--Vous n’y êtes pas... pas du tout...

Et s’asseyant brusquement:

--Quand j’affirme n’avoir plus que ma fille, j’entends par là que je n’ai jamais eu qu’elle. Le reste...

D’un geste nerveux, il sembla vouloir balayer à travers l’espace le reste dont il parlait; sa main ensuite s’arrêta, désignant la table à dessin:

--Même cela ne compte plus!

Il vit à mon air incertain que je comprenais de moins en moins.

--Vous vous demandez ce qu’est cela?... Ma vie depuis vingt ans, simplement... Oui, monsieur, pendant vingt ans, je n’ai pas quitté cette table, choisie d’abord comme un refuge, et devenue peu à peu la confidente de mes espoirs. Quand je m’y installai, je ne songeais vraiment qu’à m’effacer. J’étais marié depuis six mois à peine. Il se trouvait que j’avais rêvé d’un certain mariage, d’une certaine tendresse, enfin de choses qui n’existent pas, puisque précisément on en rêve. Par bonheur, la réalité est là qui vous redresse sans tarder, et comprenant mon tort, j’avais décidé de me faire oublier et d’oublier moi-même... Un homme qui s’enferme toute la journée dans une pièce, qui n’ouvre la bouche que pour répondre: «Comme il vous plaira!» ou bien: «Faites à votre gré», cet homme vous l’avouerez, peut bien passer pour absent de chez lui? On finit même par ne plus s’apercevoir qu’il est en vie. Donc, au début, je ne prétendais que m’effacer. Je perdais le temps, sans but. Je ne travaillais pas, je flânais... J’ai flâné jusqu’à l’heure où une pensée vint transformer le flâneur que j’étais en chercheur obstiné. Cette pensée,--n’en souriez pas, vous auriez tort,--cette pensée était la suivante: si l’on m’interdisait d’élever à mon gré ma fille, si je passais à ses yeux pour un homme mort, ou insignifiant, ce qui est pire, du moins avais-je le pouvoir de lui procurer la fortune. Comment?... Mais avec cela, monsieur!... Avec cela, vous dis-je, soulevé par la chimère, dans la fièvre, dans le désespoir, dans l’ivresse, je n’ai plus cessé de poursuivre la découverte qui devait doter ma fille! Et le plus extraordinaire n’est pas encore dit: cette découverte, je l’ai réalisée!... Tenez, c’était quelques jours à peine avant la nuit où vous fûtes appelé... Subitement la lumière s’est faite. On tâtonne, on erre, on doute pendant un quart de vie: puis, tout à coup, l’idée,--une toute petite idée qui semble insignifiante,--passe, et c’est fini, on tient le miracle au bout du doigt. Je voulais la fortune pour Geneviève: elle est là, sur la table!... Hé bien! monsieur, croyez-m’en, si vous pouvez, depuis trois mois qu’elle y est, je l’y laisse et je ne m’en soucie plus! Ah! c’est qu’aussi depuis trois mois, j’ai repris possession de ma fille! Trois mois d’un rapprochement... ineffable... Vous ne connaissez pas Geneviève, cela va de soi: une âme de feu, un cerveau dont les éclairs me déconcertent, un cœur de cristal... enfin elle m’aime! Elle m’avait plaint! Ah! trouver cela est autre chose, je pense, qu’inventer une mécanique quelconque, dût-elle rapporter des millions! Je vous demande un peu à quoi ils serviraient aujourd’hui? On nous offrirait l’univers, qu’en ferions-nous, puisque désormais nous sommes là, tous les deux, tout près?... Autant proposer de traîner la jambe dans la plaine, à qui respire l’air sur un sommet! Un sommet, voilà le mot qui exprime exactement où nous en sommes. Seulement, il est de règle que le sommet attire la foudre. Ce matin, elle est tombée. Comment rendre ce que j’ai senti? J’ai vu le sol s’effondrer, j’ai roulé dans le vide, j’en tremble encore et c’est pourquoi je vous demande, je vous conjure en grâce de ne pas me leurrer: est-il vrai, absolument vrai, que j’ai le droit de me rassurer, et que bientôt, dans quelques jours, mais en toute certitude, nous nous retrouverons comme avant?

Il s’arrêta enfin. Il avait joint les mains à la manière d’un suppliant. Il ne se rendait probablement pas compte d’avoir parlé aussi longuement. Et moi, je l’écoutais, abasourdi par ces confidences imprévues où transparaissaient à la fois l’aveu d’une vie de ménage invraisemblable et celui d’une passion paternelle telle que je n’en avais pas encore rencontrée. Divaguait-il? D’un inventeur tout est possible, surtout quand il prétend tenir des millions au bout de son compas; mais le reste eût-il été un rêve que son angoisse, elle, demeurait certaine et poignante. Touché de compassion, je répondis donc:

--Je vous jure que vous n’avez rien à craindre. Si cela peut d’ailleurs aider à vous rassurer, je reviendrai.

Il eut un cri:

--Oui, souvent... tous les jours... ne fût-ce que pour me le répéter!

Puis je le vis rougir. La conscience du présent lui revenait.

--Je vous demande pardon, poursuivit-il d’un air gêné, j’en ai peut-être trop dit.

--Bah! répliquai-je, un médecin peut tout entendre, puisqu’il se tait.

Nous nous levâmes ensuite avec une hâte involontaire. Il me reconduisit jusqu’à l’entrée.

Sur le seuil, pris d’un doute, je demandai encore:

--Y a-t-il indiscrétion à savoir sur quoi porte la découverte?

Il haussa les épaules:

--Peu de chose, une lampe électrique nouvelle qui, à prix égal, donne le double de lumière. A demain, peut-être?

--A demain, puisque vous y tenez.

II

Fidèle à ma promesse, je revins, durant quatre ou cinq jours, chaque matin. S’il faut l’avouer, un si beau zèle n’avait pas pour objet unique de calmer des inquiétudes reconnues illusoires dès le début, mais, après avoir entrevu le père, j’étais devenu curieux de la fille.

Hasard ou calcul réfléchi, M. Lormier, hélas! s’attachait à mes pas dès l’arrivée, pour ne me lâcher qu’à la sortie. Quant à mademoiselle Lormier, aussi calme que son père l’était peu, elle se montrait avare de paroles et toujours désireuse de couper au plus court. A ce régime, je pouvais revenir indéfiniment sans découvrir en elle autre chose qu’une intelligence évidente et une froideur qui ne l’était guère moins.

Tant de réserve, loin de me décourager, m’excita au jeu. Loin de me tenir pour battu, quand le jour vint de signifier à ma malade que je lui rendais sa liberté, je n’hésitai donc pas à annoncer que je reviendrais encore m’assurer de la parfaite convalescence, mais je n’eus garde de fixer une date.

--Je profiterai, dis-je, de la première occasion qui me ramènera dans le quartier.

On acquiesça, et je laissai passer une semaine environ, jusqu’au jour où, apercevant depuis ma fenêtre M. Lormier, canne en main et l’allure preste, en train de se diriger vers la rue Bourg-Voisin qui est à l’opposé du Rempart, je songeai: «Voici l’occasion de trouver la fille seule.» Aussitôt je partis à mon tour. A supposer que mademoiselle Lormier fût demeurée chez elle, j’étais bien sûr cette fois de rattraper mon avance et d’éclairer la nuit qui m’intriguait.

Non seulement mademoiselle Lormier n’était pas sortie, mais je fus accueilli par un: «Je comptais vous voir paraître» qui, à défaut de sourire, me donna tout de suite à penser.

Je répliquai, de l’air le plus naturel du monde:

--J’avais promis de profiter de la première course au Rempart pour vérifier que votre guérison est complète. Me voici fidèle à la parole donnée. Comment vous trouvez-vous?

--Tout à fait bien.

--Rien de particulier à signaler?

--Absolument rien.

--Allons! voilà de quoi enchanter votre père!

Et parfaitement décidé à ne point lâcher la place, toutefois avec un air de complète bonhomie, je pris le siège qu’on ne m’offrait pas.

--Mais, repris-je, je n’entends pas M. Lormier; aurais-je la malchance de ne pas le rencontrer?

Mademoiselle Lormier me regarda fixement:

--Ne le saviez-vous pas?

Je fus surpris en même temps de constater combien son regard à ce moment rappelait celui de la morte.

--Comment l’aurais-je appris?

--Je pensais que, demeurant sur la place, vous l’aviez vu passer.

Une telle clairvoyance ne parvint pas à me déconcerter.

--Tant pis, expliquai-je en affectant un entier détachement: il en sera quitte pour se contenter du rapport que vous lui rendrez d’ailleurs avec votre précision coutumière.

Puis, achevant de m’installer sur ma chaise, paisiblement je commençai de regarder autour de nous.

Au fait, je n’ai pas encore dit où nous étions. Il s’agit toujours de la chambre du troisième étage où je n’avais cessé de soigner mademoiselle Lormier. Ayant cette fois le loisir de l’inspecter, je tentai d’analyser les raisons de l’impression revêche qu’elle produisait. Ceci frappait à première vue qu’on n’y apercevait, en guise d’ornements, aucune des niaiseries chères aux jeunes personnes. Pas de vide-poches: point de photographies encadrées avec des rubans, encore moins de filet brodé, mais des meubles nus, qui manquaient de style: sur la cheminée, un Christ entre deux torchères de bronze coulé; sur le sol, une simple sparterie. Bref l’ensemble d’un garni de couvent, et sur toutes choses l’air glacé de celle qui vivait là.

Autre remarque: lorsque j’étais entré, mademoiselle Lormier ne travaillait pas des doigts ainsi qu’il sied, en province, chaque fois qu’une demoiselle reçoit. Installée à sa fenêtre comme à un observatoire, elle tenait un livre à la main, et quand elle l’eut déposé sur le guéridon qui nous séparait, me surprise fut grande à déchiffrer son titre. C’était le _Discours sur les passions de l’amour_, c’est-à-dire de beaucoup l’œuvre la plus inattendue chez une fille vivant sans relations à Semur, tout au fond du Rempart.

Je note ces détails au passage. Ils aideront, je pense, à vous orienter à travers les sinuosités de l’entretien qui va suivre. Si décousu que celui-ci paraisse, croyez aussi que j’en ai gardé un souvenir très fidèle, tant il me parut révélateur.

Quand mademoiselle Lormier eut reconnu que non seulement je m’installais, mais prétendais en outre me taire et laisser venir, elle haussa les épaules et reprit:

--J’imagine, puisque vous ne dites rien, que vous avez une communication à me faire. N’hésitez plus. J’aime aller au but sans détours inutiles.

Il m’apparut, en l’écoutant, qu’elle savait prêcher d’exemple: mais il y a des façons qui coupent court aux meilleures volontés d’entretien.

--Oui et non, répliquai-je.

--Puisque j’ai deviné l’essentiel, rassurez-vous et parlez.

--Il est vrai, mademoiselle, et bien que vous ne paraissiez pas beaucoup m’y encourager, que j’avais résolu de profiter de cette visite du médecin,--la dernière d’ici longtemps, espérons-le,--pour vous faire part de sentiments amicaux probablement déjà devinés. Au cours d’épreuves récentes, je n’ai pas été sans m’attacher vraiment à votre père. Ce que j’ai vu de lui me prouve qu’il vous aime... au delà des mesures habituelles. J’imagine que vous le lui rendez. De tels sentiments sont rares: ils peuvent, suivant les circonstances, devenir une source de joies exceptionnelles et de douleurs sans égales. De toutes manières, vous me trouverez prêt à les servir. Si donc vous avez jamais à utiliser mon dévouement, pour votre père ou pour vous-même, je vous serai obligé de n’y pas apporter de scrupules.

Il va de soi que j’avançais assez péniblement dans mes phrases. Je n’ai pas coutume d’improviser. De plus, je me sentais suivi sans indulgence. Tournée vers moi, mademoiselle Lormier avait moins l’air d’écouter ce que je disais, que de chercher quelle arrière-pensée me guidait.

--Qu’entendez-vous par là? dit-elle enfin.

--Mais... rien que ce que j’exprime: n’en ôtez rien, n’y ajoutez rien.

Puis j’affectai de regarder, moi aussi, par la fenêtre et pour changer de sujet:

--Vous commandez ici, je le vois, toutes les rues d’accès. On ne saurait approcher, sans être signalé du haut de votre tour!

Mademoiselle Lormier redemanda, paisible:

--Oui, que faut-il entendre par «amitié» et ces offres vagues auxquelles, je l’avoue, le passé ne m’a pas préparée?

Je m’efforçai de sourire.

--Mon Dieu! mademoiselle, n’allons pas supposer plus qu’il n’y a: je répète qu’un jour ou l’autre, vous pouvez avoir besoin soit d’une aide amicale, soit d’une démarche, enfin d’un de ces riens, fréquemment à la portée d’un habitant du pays, et au contraire, délicats si c’est une jeune fille seule qui s’en occupe. Dans ce cas, rappelez-vous que j’existe, usez de moi, vous et votre père... c’est tout.

Un pli d’ironie tendit les lèvres de mademoiselle Lormier.

--En cas de mariage, par exemple, vous vous chargeriez des enquêtes?

Je répétai, sans relever la raillerie:

--En cas de mariage ou en tout autre.

Subitement, je vis les yeux traversés par une lueur:

--Voyons, cher monsieur, n’êtes-vous plus sérieux? Je sais lire dans ma glace.

Et comme j’esquissais un geste de protestation:

--Parfait; vous demeurez poli, mais n’en pensez pas moins. Qui songerait à épouser le laideron que je suis?

--Cependant, mademoiselle, sans accepter ce que vous dites, ne puis-je rappeler qu’on n’épouse pas qu’un visage?

--Alors une dot? La mienne est mince.

--Qu’en savez-vous?

--Vous croyez aux inventions de mon père?

--Je vois que vous êtes au courant.

--Mon père ne me cache rien, pas même ses illusions... Pauvre père! il s’en fera jusqu’à la mort.

--A mon tour, interrompis-je, me permettrez-vous de craindre que vous ne vous en fassiez pas assez?

Elle eut un mouvement de tête singulier.

--Vous vous trompez. Les miennes sont assez grandes pour diriger ma vie.

Et elle conclut:

--Enfin, merci pour vos bonnes intentions: soyez certain qu’il vous en sera tenu compte.

Je me levai, croyant à un congé, mais il paraît qu’elle n’était plus pressée de me renvoyer.

--Pourquoi n’attendez-vous pas? Mon père sera ici dans cinq minutes et vous seul parvenez à le rassurer.

Je répliquai sans conviction:

--C’est que... j’ai encore beaucoup à faire.

--Tant que cela? Je ne m’en doutais pas...

--Soit, encore un instant.

Je revins à ma chaise. J’étais à la fois retenu et intrigué par l’attitude de cette étrange fille, tour à tour accueillante et hostile.

--Vous avez dû très mal me juger, fit-elle, voyant que j’hésitais à renouer l’entretien.

--Quand?

--A la mort de ma mère.

--Je ne me le serais pas permis. Je suis trop convaincu qu’il y a toutes les formes de chagrin. Les silencieuses ne sont pas les moins vives.

Ses yeux semblèrent soudain se perdre au loin.

--Ma mère avait une manière à elle de nous aimer. On ne choisit pas toujours celle que les autres souhaitent: cela n’empêche pas d’aimer vraiment...

--Il y a même des bonnes volontés qui font beaucoup souffrir, murmurai-je.

Mademoiselle Lormier haussa les épaules.

--Elles valent mieux que rien. En somme, j’adore mon père, mais je comprends aussi très bien ma mère.

Pour le coup, c’est moi qui ne suivais plus. Elle dut le sentir, car elle poursuivit:

--Si jamais je m’avisais d’aimer, je crois que, moi non plus, je ne regarderais pas aux moyens.

--Le bonheur de l’autre vient ensuite, s’il peut, continuai-je, un peu railleur. Votre père, par exemple...

--Oh! je ne prétends juger personne, mais j’imagine que mon père, s’il s’y était prêté, aurait pu être heureux.

Je m’abstins de répondre. Elle-même, sans doute, ne tenait pas à insister, car elle était revenue à sa croisée.

Il se fit un silence. M. Lormier décidément ne rentrait pas.

--Quoi! reprit mademoiselle Lormier, déjà quatre heures! Voici l’abbé Valfour qui sort de l’hôpital.

--Je vois que vous connaissez les habitudes de chacun.

--C’est vous-même qui l’avez dit: j’observe, du haut de ma tour.

--L’abbé Valfour était, je crois, aux obsèques de votre mère?

--Nous le connaissons un peu et il la confessait.

--Votre mère était très pieuse, n’est-ce pas?

--Oui, plus que moi.

--Ne le seriez-vous pas?

--Vous avez envie d’être scandalisé?

--En aucune manière.

--Avant de répondre, qu’entendez-vous par être pieuse?

Je ne pus retenir un sourire.

--C’est difficile à préciser, en effet. J’imagine qu’être pieuse consiste principalement à suivre avec conscience les prescriptions de l’Église.

--Et à faire maigre le vendredi?

--Par exemple.

Mademoiselle Lormier eut un nouveau coup d’œil ironique de mon côté.

--Là encore, nous ne parlons pas de même. Si j’étais vraiment pieuse, j’aimerais Dieu à la folie, c’est-à-dire jusqu’à l’extrême et sans réserve.

--Ce qui signifie que vous en mettez une pour le moment?

--Il est possible.

Mais en même temps, elle examinait le Christ qui décorait la cheminée. Curieuse fille, décidément, tenant tour à tour des propos de vieillard désabusé et d’amoureuse exaltée.

--Qu’est-ce qu’aimer jusqu’à l’extrême et sans réserve? continuai-je, songeur.

Mais cette fois, elle m’arrêta vivement:

--Vous n’êtes pas l’abbé Valfour; ne comptez pas le remplacer. Je déteste d’ailleurs me confesser.

--Vous avez raison: ce sont là matières secrètes. On en disserte, tant qu’elles sont loin: on se tait, dès qu’elles paraissent.

--Alors, soyez rassuré: vous êtes témoin que j’ose en parler.

--Nous serons même deux à pouvoir témoigner, acheva M. Lormier derrière moi.

Je me retournai vivement: il avait poussé la porte sans bruit et nous écoutait déjà depuis un instant.

Il y a des choses qu’on ne dit point et qui s’entendent plus clairement que si on les prononçait. L’accent de M. Lormier, son visage, son maintien n’exprimaient rien de particulier: et cependant, avant qu’il eût achevé sa phrase, j’avais déjà compris que, se méprenant au sens de nos paroles, et convaincu d’interrompre une tentative de déclaration, il avait envie de me jeter par la fenêtre.

Résolu de faire tête à cette situation absurde, je montrai le livre déposé sur le guéridon:

--Votre fille, monsieur, me paraît s’adonner à des lectures bien dangereuses, lui dis-je gaiement. Pascal a mal fini: prenez garde qu’elle ne l’imite!

M. Lormier tenta en vain d’esquisser un rire qui répondit au mien.

--Craindriez-vous que le jansénisme ne lui monte à la tête?

--Pis que cela: l’amour de Dieu! c’est elle qui vient de l’affirmer. Soyons justes toutefois: il n’est plus question d’autre danger. J’ai ainsi le plaisir de vous promettre que je ne reparaîtrai que sur convocation spéciale.

Soit pour couper court à l’incident, soit qu’elle n’eût point remarqué que j’étais déjà levé, mademoiselle Lormier, de son côté, demanda sans transition:

--Hé bien! père, quelles nouvelles du notaire? Tu n’as pas l’air content.

M. Lormier se détourna vivement.

--Si... si... absolument.

Et je sentis encore qu’il aurait souhaité que la question ne fût pas posée en ma présence. Il était écrit que nous manquerions tous d’à-propos.

--Adieu, dis-je, il s’agit d’affaires. Je ne veux pas être indiscret.

Les serrements de main d’usage s’échangèrent; je m’esquivai. Contrairement à son habitude, M. Lormier n’avait pas tenté de m’accompagner.

Dehors, la promenade du Rempart s’offrait toute proche; je ne sus pas résister à son appel et, installé sur un banc, laissai courir ma rêverie.

Devant moi ne s’élevaient que des collines riantes. Deux enfants demi-nus s’ébattaient à l’extrémité de la pelouse. En ce lieu plein de silence, leurs rires éclataient comme une fleur rouge au centre d’un parterre sombre. Partout ailleurs un calme doux et la sérénité poignante des ombrages qui ont vu les générations disparaître l’une après l’autre, sans cesser de reverdir. Devant cette magnifique indifférence de la nature, qu’étaient les Lormier, les petites curiosités qui m’avaient tourmenté à leur égard, et même l’imperceptible désillusion que je ramenais de ma visite? Cependant je n’aurais pu songer à autre chose.