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Part 20

«J’ai affirmé tout à l’heure que la souffrance n’épargnait personne. Sans doute, ses moyens varient. Il en est de violents, il en est d’insinuants et de cauteleux; il en est des lents et des rapides, de toutes les sortes et de toutes les qualités. La victime, elle, est toujours atteinte. Tel dont vous enviez la fortune heureuse, se ronge en secret et appelle la mort: tel autre dont le bonheur est évident, ignore que l’existence le détroussera demain, avec la dextérité d’un bandit de grand chemin. L’universalité de la souffrance sous des formes diverses est un fait.

«Son apparente inégalité en est un second... Gardons-nous cependant de croire trop à celui-là. Le plus souvent, en effet, on est tenté de mettre sa souffrance au-dessus de celle du prochain. D’autre part, nous ne nous attachons guère à observer que les douleurs se rapprochant de la nôtre. On risque ainsi de ne pas tout voir et même de ne rien voir.

«Quoi qu’il en soit, voilà un phénomène de la vie, le plus considérable, le plus constant, le plus redoutable aussi, dont on se demande: «A quoi sert-il?» Car rien ici-bas n’est inutile; lui seul, en s’en tenant au point de vue humain, ne semble que nuire. Encore s’il nuisait partout de la même manière! Mais non: quoi de plus divers que l’œuvre de la souffrance? Ici, résignation, ailleurs, révolte; autre part, élans vers Dieu, renoncement, mysticisme; à côté, fureurs, incrédulité, blasphèmes; tantôt la charité, tantôt l’ordure, pour s’étourdir. Ah! croyez-moi, le problème n’est pas seulement dans l’_existence_ de la souffrance. C’est devant le _résultat_ de la souffrance que j’ai le plus tremblé... jusqu’au jour où, grâce à Dieu, j’ai compris et me suis incliné devant ce moyen cruel, et merveilleux!...

Ici, l’abbé abandonne mon bras. Après avoir débuté, comme je l’indique, d’une voix posée, lentement il avait suivi la progression de ses pensées et laissé transparaître une part de la fièvre intérieure qui, j’en suis convaincu maintenant, le dévorait. Désormais, il allait poursuivre autant pour lui que pour moi. On ne met tant d’ardeur à établir un bilan que lorsqu’on est en jeu. J’écoutais, mais le véritable auditeur de l’abbé Manchon était sa conscience.

--Cruel et merveilleux, reprit-il, répétant ces mots avec complaisance, mais combien sûr! Parmi tant d’effets impossibles à classer et plus encore à juger, j’en vois deux en effet, toujours pareils, qui, tôt ou tard, paraissent comme le fruit sur l’arbre: et tous les deux ne sont à dire vrai que la même conquête imposée à l’homme ou plutôt à l’élu choisi par la souffrance.

«Le premier est le _détachement_: un détachement du devenir, de ce qui entoure, de soi-même, enfin de tout ce qu’on est convenu de nommer la vie. L’homme qui a vraiment souffert peut avoir l’air consolé: il ne retrouve jamais le goût de vivre. Détaché de la réalité, c’est déjà un mort qui erre. Vous avez été surpris du don Lormier? moi pas. Je ne m’étonne pas non plus des générosités de ma mère. Son ardeur à diminuer la douleur des familles ne sollicite d’ailleurs aucun remerciement et ne se préoccupe d’aucun nom. Elle aussi, autant que Lormier, est détachée non seulement de la fortune, mais du bien qu’elle tente. Ma mère ne tient plus à elle, ni à moi, ni à rien. La douleur en a fait une plante arrachée brutalement de terre et qui, racines en l’air, achève d’expirer au soleil.

«Mais au-dessus du détachement, et par delà, il est un second effet dont j’estime qu’il est la raison suprême de la souffrance, et qui, rarement formulé, ou mal, ou parfois pas du tout, devient pourtant un élément de la pensée aussi dominateur que salutaire.

«Parce que la souffrance dépouille, parce qu’elle paraît injuste, parce que rien surtout n’est capable ici-bas de réparer ce qu’elle engendre, fatalement, l’être détaché de lui-même en appelle au delà. Sans la souffrance, l’homme n’aurait jamais songé à l’immortalité. Par la souffrance, il en acquiert le besoin et brisant les limites d’un présent qui ne compte plus, projette son existence véritable dans les régions de l’infini.

«Sous quelle forme, pareille induction souveraine? Ah! peu importe! c’est affaire aux métaphysiques et aux religions, de tenter une précision si elles peuvent. Le principal, monsieur, n’est pas qu’on sache ce qu’il y aura: c’est que le regard mental ose enfin dépasser le visible; c’est qu’à la notion d’un stupide divertissement de quelques années, se substitue celle d’une chaîne prodigieuse et riche, nous prolongeant à travers les réparations et l’agrandissement de l’avenir.

«Quand je suis entré chez ma mère, M. Lormier parlait de ténèbres qui supposent la lumière: c’est bien, il est sauvé! Ma mère répondait: «Je cherche l’explication, mais la nuit reste...» Elle se trompait: puisqu’elle cherche, elle aussi est sauvée! Pour tous deux, la souffrance a clos son œuvre...

«Œuvre tragique: soit. La mort aussi en est une autre. Mais on n’aborde l’inconnu, mentalement ou réellement, qu’à travers des cris et des sanglots, c’est-à-dire par la souffrance! La Vie, la Mort, même chose! rien de plus qu’un chemin, le grand chemin qui mène à l’inconnu!...

D’un geste large, l’abbé montra la perspective de la chaussée que nous ne cessions de suivre.

--On marche... on va devant soi... comme ces gens, là-bas, qui nous précèdent: on avance à pas toujours plus lourds, sans se connaître, sans regarder autour de soi, uniquement à la fatigue de la côte et à la rudesse du fardeau... et c’est la Vie! On approche ensuite du sommet... Ah! justement! l’un de ces gens y arrive... La silhouette se détache sur le fond net du ciel... Voyez! ce n’est plus, ainsi qu’auparavant, une forme confuse: maintenant, on distingue les vêtements... la coiffure... une femme... Comme elle paraît grande, malgré la distance! Mais les pieds disparaissent... les jambes... le buste est mordu... Apercevez-vous encore la tête?... Plus rien et c’est la Mort!

«Oui, cette femme vient bien de disparaître, ainsi que disparaissent les morts. Cependant, vous êtes sûr, n’est-il pas vrai, _absolument sûr_ que sa disparition n’a pas arrêté le voyage et qu’elle va quelque part? Vous en êtes sûr, parce qu’on ne suit jamais une route sans un but à atteindre, parce que vous savez d’expérience la toute-puissance de l’appel de la route. Ah! cet appel magnifique vers le gîte d’étape, la demeure ancestrale, ou le paysage dont on rêve! cet appel, sans lequel on ne saurait où orienter son pas et qui, en ce moment, fait que nous-mêmes ne souhaitons d’aller ni à droite ni à gauche, mais préférons gravir la côte, pour découvrir un horizon dont nous ne mettons pas l’existence en doute, bien que nous ignorions quel il peut être!

«Vous souhaitiez apprendre, monsieur, la raison dernière de la souffrance dans le voyage qui nous emporte à travers le temps: cette femme vient de parler pour moi. La souffrance est l’appel de la route. Si pénible que soit l’effort, marchons, guidé par lui, vers le pays où j’espère que la Justice de Dieu perdra son obscurité, parce qu’il y fait toujours clair...

«Ainsi soit-il!

Après ceci, l’abbé se tut.

Ne pensez-vous pas, mes camarades, qu’il avait répondu à vos questions et que le plus simple est d’arrêter là nos récits?

* * * * *

Duclos et Tinant approuvèrent d’un signe. Nous nous sommes quittés ensuite. Chacun, depuis lors, gravit sans doute aussi la côte: mais où sont-ils?...

TABLE DES MATIÈRES

Trois amis 1 L’un d’eux commence 11 Un autre répond 133 Le troisième conclut 327

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie

Collection de Romans

HENRY ASSELIN Rapetisse ton Cœur. 2e édition. 1 vol. in-16.

AVESNES Contes pour lire au Crépuscule (Académie française, Grand prix du roman). 10e édition. 1 vol. in-16.

ÉMILE BAUMANN Le Fer sur l’Enclume. 1 vol. in-16.

JACQUES BOMPARD L’Étrangère. Récit. 1 vol. in-16.

ÉDOUARD DEMEUSE L’Engrenage. 2e édition. 1 vol. in-16.

ÉDOUARD ESTAUNIÉ L’Empreinte (ouvrage couronné par l’Académie française). 17e édition. 1 vol. in-16. Le Ferment. 3e édition. 1 vol. in-16. La Vie secrète (Prix de la _Vie Heureuse_ 1908). 14e édition. 1 vol. in-16. Les Choses voient. 13e édition. 1 vol. in-16. Solitudes. 5e édition. 1 vol. in-16. L’Ascension de M. Baslèvre. 14e édition. 1 vol. in-16. L’Appel de la route. 1 vol. in-16.

GUILLAUME GAULÈNE Maman et Claude. 1 vol. in-16.

COMTE DE GOBINEAU Nouvelles asiatiques. Nouvelle édition. 1 vol. in-16. Ternove. Nouvelle édition, avant-propos de Tancrède de Visan. 1 vol. in-16.

J. P. HEUZEY Le Chemin sans but. 1 vol. in-16.

ANDRÉ LAFON L’Élève Gilles (Grand prix de l’Académie française 1912). 34e édition. 1 vol. in-16. La Maison sur la Rive. 3e édition. 1 vol. in-16.

SELMA LAGERLÖF Les Liens invisibles. Nouvelles traduites du suédois avec l’autorisation de l’auteur, par M. André Bellessort. 23e édition. 1 vol. in-16. Prix Nobel. Le Livre des Légendes. Nouvelles traduites du suédois avec l’autorisation de l’auteur, par Fritiof Palmer. 14e édit. 1 vol. in-16 avec portrait. Le vieux Manoir. Nouvelles traduites du suédois avec l’autorisation de l’auteur, par Marc Hélys. 11e édition. 1 vol. in-16. Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, traduit du suédois avec l’autorisation de l’auteur, par T. Hammar. 26e édition. 1 vol. in-16. Le Charretier de la Mort, traduit du suédois par T. Hammar. 1 vol. in-16 avec un portrait de l’auteur.

DMITRI MEREJKOWSKY La Résurrection des Dieux (Léonard de Vinci) traduit du russe avec une préface de S. M. Persky. 7e mille. 1 vol. in-16.

ALBERT REGGIO Les Conclusions de Prodrome Zécas, roman de mœurs grecques contemporaines. 1 vol. in-16.

LÉON THÉVENIN Le Retour d’Ariel. 1 vol. in-16.

COMTE LÉON TOLSTOÏ Résurrection. Traduit du russe par T. de Wyzewa. 53e mille. 1 vol. in-16. (Édition complète en un volume.) Contes et Romans posthumes. Hadji Mourad, traduit du russe avec une introduction et des notes biographiques, par T. de Wyzewa. 1 vol. in-16.

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A. DE VILLÈLE Allemand d’Amérique. Roman de la vie contemporaine. 1 vol. in-16. Mirage d’Amour. 1 vol. in-16.

Paris.--Imp. HENRI DIÉVAL, rue de Seine, 57.