Chapter 17 of 20 · 3914 words · ~20 min read

Part 17

L’abbé cependant souriait: dédain pour ces injures, à moins que ce ne fût la marque du triomphe sur l’adversaire que lui seul connaissait. Ensuite son bras retomba, et un aveu suivit, prononcé très bas, ainsi qu’il sied quand on reconnaît une faute dont on sollicite le pardon:

--En effet... je t’ai détesté... il y a longtemps... très longtemps... A prétendre remonter le passé, tu risques vraiment trop de raviver des plaies anciennes: crois-moi, oublions un sentiment dont je m’accuse, me repens, et que j’espère avoir détruit dans ses racines.

--Oh! riposta René, toujours des mots de prêtre!

L’abbé frémit.

--Bénis le ciel que je me refuse à en prononcer d’autres.

--J’ai demandé des preuves: tu n’en as pas!

--J’en ai.

--Je te défie de les donner!

--A quoi bon si elles doivent anéantir le peu qui nous unit?

--Prétexte facile! Il dispense de justifier des assertions auxquelles je ne crois plus!

--Encore?... Alors, écoute!...

Subitement, le prêtre venait de quitter le refuge de la cheminée; une tempête transfigurait le masque impassible. Duclos a connu ce spectacle une fois, chez Lormier: mais alors, c’était le prêtre dictant des ordres au nom d’un Dieu: ici se révélait l’homme, rien que l’homme, d’autant plus redoutable qu’il demeurait maître de sa colère.

--Alors, écoute!... Sais-tu seulement comment est mort _mon_ père? Non. J’avais seize ans: tu en avais quatre. Naturellement, on ne t’a jamais parlé de _cela_! _Cela_, d’ailleurs, est chose entre lui et moi. On l’a ramené de la chasse, expirant... Tout le monde a déploré l’accident... mais moi... oh! moi! pouvais-je ignorer que le matin, avant de partir, il m’avait pris à part et fait jurer de t’arracher son nom et de te chasser du foyer?...

René à ce moment ayant reculé, d’un geste souverain le prêtre le ramena vers lui:

--Ah! il n’est plus temps! Tu as voulu m’entendre: désormais, nous irons jusqu’au bout!... Dieu m’est témoin qu’à l’instant tragique dont je parle, je n’hésitai pas à prononcer le serment qui m’était demandé: Dieu m’est témoin aussi que je n’ai d’autres preuves que ce serment, et le suicide de mon père, une heure après...! Qu’elles te satisfassent ou non, elles ont suffi pour faire de l’adolescent que j’étais un vieillard et ta victime!

Abandonnant ensuite René qui alla tomber sur un siège, le prêtre commença de marcher.

--Je dis bien: ta victime! J’adorais mon père et tu l’as tué! Si je suis devenu prêtre, c’est à toi que je le dois! Je ne supportais plus ta présence dans ma maison: désespérant de t’en chasser, j’ai préféré m’en chasser moi-même. Calcul vain: tu ne m’as pas quitté, je t’emportais en moi!... Tant pis! j’avoue tout et il n’est pas mauvais qu’un jour au moins, nous mesurions ensemble la souffrance que je te dois. Tu ne t’en doutais pas, j’y consens: mais est-ce que les hommes ont besoin de _vouloir_ pour faire souffrir: il leur suffit d’exister!... Donc, tu te croyais loin, tu ne t’occupais pas de moi, et tu n’as cessé de me torturer! car, prêtre, je me suis trouvé pris entre ma conscience et la dette de mon serment. Désobéir à Dieu, ou renier mon père, voilà le dilemme que ton existence a créé, et dont je n’ai pu sortir. Oh! je vois clair en moi-même! j’ai louvoyé... J’avais la prétention d’être un vrai prêtre, tout en ne pardonnant pas. Sur mes instances, tu es devenu La Gilardière: à mon instigation, on a tenté de t’établir à Semur... Demi-mesures qui ne satisfont ni le passé, ni Dieu. Je me flatte que tu m’es devenu indifférent, et dès que j’évoque le cadavre de mon père, une horreur me soulève, je ne puis plus te voir! C’est un duel au fond de moi qui toujours recommence, que rien n’apaise... non, pas même ces aveux que j’aurais dû retenir. Souffriras-tu moins pour les avoir reçus? Qu’en rapporterai-je, sinon d’autres remords? Crois-moi, fût-ce en ce moment, ne souhaite pas de changer avec moi: tu y perdrais. Il n’y a au monde que douleur. Comme Abel paya pour Adam, nous payons, sans autre raison qu’une volonté divine, contre laquelle notre raison se dresse... ou plutôt, non, je blasphème, fermons les yeux, ne tentons pas de comprendre et prions... si tu le peux... si je le puis moi-même...

Hors d’haleine, il s’écroula ensuite, plutôt qu’il ne s’agenouilla sur le prie-Dieu. René, lui, depuis longtemps, ne semblait plus entendre. On se demandait s’il respirait encore.

Admirez, en tout cas, le mensonge des apparences. Si, à ce moment quelqu’un était entré, qu’aurait-il vu? Deux hommes, l’un agenouillé, l’autre attendant la fin de l’oraison: entre les deux, un Christ, symbole de paix. Si, plus curieux, il s’était enquis de la vie de ces hommes, qu’aurait-il appris encore? qu’ils étaient frères, menaient des existences séparées, et ne se témoignaient que peu d’intérêt. Or non seulement chacun d’eux subissait alors une crise tragique, mais, amenés à exprimer leurs souffrances, ils découvraient n’avoir jamais cessé d’être leurs propres bourreaux. L’abbé, sans doute, venait de torturer René, mais René, toute sa vie et sans le savoir, avait torturé l’abbé; même René disparu, quelle absolution effacerait dans l’âme du prêtre le remords d’avoir éclairé son frère? Ainsi, présents ou absents, ignorants ou conscients, ils ne pouvaient que se faire du mal; et nous touchons enfin au problème soulevé par Duclos. Je ne demande pas si René fut grandi par la souffrance, si son frère y puisa les éléments d’une sainteté nouvelle ou d’un désespoir sans consolation: la question que je pose est autre. Pourquoi l’être humain ne saurait-il respirer sans créer d’abominables conflits? Pourquoi l’essaimage automatique de la douleur et la nécessité de toujours tuer pour vivre?

L’abbé sur son prie-Dieu, René, la tête dans ses mains, ont-ils songé à la loi farouche, dont ils étaient victimes? Plus probablement, et comme nous tous, se jugeaient-ils une exception? L’un en appelait à Dieu qui gardait le silence, l’autre à la justice, qui ne paraît jamais. Des deux côtés, même désastre, et point de secours.

Un long intervalle s’écoula avant que l’abbé ne se relevât. Quand il le fit, le rictus de sa bouche avait disparu, la flamme du regard s’était éteinte. Le prêtre était parvenu à reprendre la place que l’ennemi intérieur un instant lui avait volée.

--Et maintenant, demanda-t-il d’une voix sourde, que comptes-tu décider?

René tressaillit. Il était écrit que ce jour-là, les moindres paroles de son frère traqueraient sa souffrance.

--Pour décider, murmura-t-il, il faudrait avoir eu le temps de réfléchir. Naturellement, avant de venir, je n’avais pensé à rien...

L’abbé se recueillit, puis, sans dissimuler le prodigieux effort qu’il faisait:

--En ce cas, voici mon conseil. Retourne à Semur. J’ignorerai que tu es venu.

René le considéra avec surprise.

--Mais moi, pourrai-je ne pas le savoir?

--Oh! fit l’abbé, si difficile que cela paraisse, la volonté parvient toujours à dominer une pensée mauvaise. Pars donc: va rejoindre _notre_ mère. Elle t’attend là-bas.

Au nom de sa mère, il sembla que René découvrît de nouveau la réalité que son frère s’efforçait d’effacer.

--Non, dit-il, ce serait au-dessus de mes forces.

Et quittant le fauteuil, il s’apprêta à sortir.

La voix du prêtre devint suppliante:

--Je te le demande... comme une grâce...

Un sourire navré passa sur les lèvres de René.

--Trop tard. D’ailleurs, si c’est le fruit de ta méditation, tu te fais illusion. Avant une heure le passé te reprendra. Autant qu’il m’emporte tout de suite!

Chose curieuse, les instances mêmes du prêtre aidaient à le chasser. Figé sur place, l’abbé le vit approcher de la porte.

Il était devenu très pâle.

--Ainsi, conclut-il d’un ton défaillant, tu refuses?

René, au contraire, prenait une expression apaisée.

--Oui. J’ai pu te rendre malheureux, mais que ceci te console: je ne le suis pas moins et je me demande pourquoi...

--On se demande toujours pourquoi: est-ce parce que nous sommes sourds, l’explication ne vient pas, mais il semble chaque fois qu’on se penche sur de l’éternité!

L’abbé, pour répondre, avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, René n’était plus là.

XI

Dans la même nuit, on sonna chez moi vers deux heures. Je me levai en sursaut et, stupéfait, me trouvai devant René.

--C’est moi, dit-il, qui viens dormir chez vous. L’hôtel m’a fait peur: j’avais besoin d’un toit ami.

Cinq minutes plus tard, il me racontait tout. J’écoutai son récit, détaillé avec une simplicité parfaite et le calme tendu qui, chez les nerveux, marque l’extrême limite de l’émotion. A l’inverse de ce que vous devez supposer, le rôle de mademoiselle Lormier y paraissait réduit à rien. Cette fille, aux yeux de René, n’avait été que l’occasion du destin. Il ne lui en voulait pas: il l’ignorait. On ne s’occupe pas non plus de la pierre qui a provoqué un déraillement. De mon côté, je ne songeai que plus tard à ce qu’il y avait de singulier dans les attitudes successives de l’auteur, volontaire ou non, de la catastrophe. J’avais à ce moment, un bien autre souci!

--En quittant mon frère, acheva René, j’ignorais à quoi me résoudre, mais il y a des grâces d’état. J’ai réfléchi, j’ai vu, et j’arrive avec une décision prise. Elle tient compte de tous, de ma mère que je ne puis me décider à aborder en ce moment, de mon frère qui sera débarrassé de ses scrupules pieux, enfin de moi-même qui tiens à laisser derrière moi le souvenir d’un homme probe.

Je tremblai: il s’en aperçut.

--Oh! rassurez-vous: aucune tragédie en perspective. Si compliquée que soit une situation, il existe toujours une solution pour la dénouer et la plus simple est la meilleure. Dès ce matin, je gagne Marseille: après quoi, départ pour le Maroc. La légion étrangère est, dit-on, un asile parfait pour qui prétend se passer d’état civil. J’espère y trouver l’anonymat auquel je tiens, l’oubli, à tout le moins le pouvoir de vivre, bref ce que je cherche...

C’était bien, comme il l’avait annoncé, une volonté définitive: mes objections échouèrent devant elle.

Il me demanda ensuite la permission d’écrire et fit trois lettres. A son frère, il expliquait en détail son projet. A sa mère, il adressa un bref adieu, sans donner d’autres motifs de son départ que la soudaine rupture de son mariage et le besoin d’étourdir une déception cruelle. La dernière, la plus longue, était pour Annette. J’ignore ce qu’elle contenait: on peut l’imaginer.

Quand il acheva, l’aube pointait. Nous échangeâmes ensuite des promesses de revoir et de fréquentes correspondances. Nous avions l’air d’y croire, sans parvenir à être dupes. Pareillement les grands malades se livrent au jeu des projets avec d’autant plus d’ardeur qu’ils savent ne devoir jamais les réaliser.

A sept heures, enfin, René me quitta sans me permettre de l’accompagner. Je revois son geste de main au bas de la rampe. J’entends encore son adieu:

--A bientôt des nouvelles!

Il avait à la main le petit sac de voyage pris à Semur. C’est la seule chose, je crois, qu’il emportait de sa vie passée. Le bruit de son pas s’évanouit. Je le guettais encore qu’il n’était déjà plus. Et le rideau tomba sur lui, sur madame Manchon, sur tout ce groupe d’êtres qui avaient connu le bonheur, qui désormais ne connaîtraient plus que la détresse.

L’après-midi en effet, m’étant présenté rue Monsieur, je me heurtai à une Lapirotte munie de la consigne de ne recevoir qui que ce fût. En m’expliquant qu’à son retour madame Manchon avait eu un évanouissement et que le docteur redoutait une congestion cérébrale, elle gardait son sourire neutre, mais ses yeux luisaient de plaisir. Elle ne donnait aucune explication et elle avait l’air de crier: «Voyez quel prophète je suis: rien de ce qui arrive ne m’a surprise!»

Au cours d’une seconde tentative, l’abbé m’accueillit en personne. Madame Manchon était très malade: lui-même avait décidé de quitter Versailles et renoncé au ministère paroissial afin de ne pas la quitter durant une convalescence qui--si elle venait--serait fort longue. Comme j’annonçais mon intention de repasser aux nouvelles, il m’arrêta:

--Non, ne vous dérangez plus. Si l’état de ma mère s’aggravait, vous en seriez averti. Sinon... je crois meilleur qu’elle ne vous revoie pas, du moins pour un temps. Tous ceux qui ont beaucoup connu mon frère ne peuvent que lui apporter des émotions inutiles.

Devant ce congé en règle, il n’y avait qu’à s’incliner: je ne revins plus.

Que se passa-t-il ensuite durant trois mois? Je le répète, le rideau était tiré: libre à moi d’imaginer, mais l’imagination, croyez-le, est toujours, dans ce cas, inférieure à la réalité. J’étais devenu comme Duclos après la disparition des Lormier: pas tout à fait pourtant, car je suivais encore René.

«Suivre», me semble aujourd’hui une expression étrange. Est-ce en effet suivre quelqu’un que de percevoir chaque jour un peu plus sa disparition progressive au fond de terres mystérieuses? Sans doute, il ne cesse pas d’être vivant, on ne peut affirmer qu’on ne le reverra pas: cependant chaque jour aussi le rend plus difficile à atteindre, plus impossible à ramener et l’on sent bien qu’il ne reparaîtra jamais!

Deux billets brefs comme des dépêches: voilà tout le lien me rattachant à mon ami. Le premier parlait de hâte à quitter la vie du camp: le second annonçait un départ en colonne, vers le Sud; les deux répétaient: «Qu’on ne s’inquiète pas si la correspondance se fait plus difficile». Pauvres courts billets! les derniers... Comment rendre l’extraordinaire sensation d’effacement qu’ils m’apportèrent? Je me représentais le désert, l’immensité mouvante des espaces couverts de sable, et à la limite de l’horizon, la silhouette évanouissante de celui qui me quittait. Vous connaissez cette impression: on se dit: «Le voilà encore!» Les yeux se troublent, les plans se mêlent: «C’est lui: je ne cesse pas de l’apercevoir!» Le point dès longtemps n’est plus visible: on se flatte de le distinguer quand même.

Que de fois, dans cette période, me suis-je reproché de n’avoir pas su retenir René! Un autre, moins impulsif, aurait au moins pesé les conséquences d’une disparition mille fois pire que la situation à laquelle elle prétendait remédier. Après tout, l’aventure, jugée de sang-froid, ne méritait pas d’être prise avec un tel emportement. La plupart à la place de René s’en seraient à peine soucié. Hélas! de tels regrets ne menaient qu’à me faire sentir mieux la fierté de mon ami. Jugez, d’après ce que j’éprouvais, du supplice que dût être celui de madame Manchon!

Je vous ai dit que fidèle à la consigne reçue, je m’abstins de tenter de la revoir: mais à diverses reprises, il m’arriva de passer devant son hôtel. J’entrais alors chez la concierge:

--Comment va madame?

--Mieux, monsieur.

--Monsieur l’abbé est toujours là?

--Oui monsieur.

--Et mademoiselle Lapirotte?

--Toujours aussi.

Rien d’autre. La façade avec son air habituel. Les volets arrêtés aux crans de jadis. Et derrière les murailles, quelles agonies! quelle frénésie peut-être! Car enfin, n’oublions pas que madame Manchon ignorait pourquoi son fils était parti, que l’abbé ne pouvait douter d’avoir condamné son frère, que le sourire de Lapirotte enfin, si stable qu’on le suppose, devait bien refléter un peu de cette douleur et de ce remords vivants...

Mais à quoi bon insister, puisque je n’ai pas vu, puisque les murs gardent le même visage, qu’ils abritent l’extase de deux amants ou étouffent les cris tragiques d’une mère? Arrivons au dénouement, ou plutôt à ce que je tiens pour tel, faute de terme meilleur.

XII

Il vint, brutal, rapide et, comme de coutume, échappant à mes prévisions.

Un matin, je lus dans les journaux l’annonce qu’une colonne française venait d’être surprise et dispersée aux environs de N..., c’est-à-dire précisément dans la région où devait opérer René.

Saisi d’inquiétude, je courus au ministère. Mes craintes n’étaient que trop réelles: René figurait parmi les disparus.

Je dis bien: _disparu_.

Depuis la guerre, la plupart des femmes et des mères ont savouré les virtualités de souffrance qu’apporte cette solution, pire que n’importe quelle certitude. S’agit-il désormais d’un mort ou d’un vivant? Faut-il prendre le deuil ou se réjouir, chercher un cadavre sans sépulture ou guetter un retour et fêter une délivrance? Mais, alors, madame Manchon a-t-elle compris tout de suite?

Disparu... Les bureaux ignorent le reste. Ils affirment seulement que du coup de main tenté là-bas, des hommes sont revenus et d’autres pas. René est de ceux qu’on n’a point revus et dont le corps ne fut pas retrouvé. Prisonnier, peut-être, ou mis à mort après avoir été torturé, ou fugitif... Tous les possibles subsistent, la pire douleur alternant avec les confiances les plus chimériques.

J’écoutai les explications qu’on me donnait, les paroles d’espoir que l’on tentait d’y joindre, car on s’imaginait avoir affaire à un parent; mais je n’eus aucun doute. Pour moi, René avait cherché la mort et n’était plus.

En revenant du ministère, je ne pleurai pas. Je me rappelle par contre qu’une colère intérieure me soulevait contre cette conclusion stupide d’une vie où n’avait passé, j’aurais pu le jurer, aucune pensée basse. Jamais l’injustice souveraine du destin ne m’était apparue avec une pareille évidence. En même temps, et par un jeu naturel de la pensée, j’évoquais les causes du drame, les acteurs qui s’y étaient trouvés mêlés et me demandais: «Que sauront-ils?... Annette Traversot va-t-elle se consoler, ou veuve sans avoir eu d’époux, s’éteindra-t-elle, silencieuse et fidèle, sous les lambris de l’hôtel de Thil? Et l’autre, mademoiselle Lormier, cette énigme?...» Ah! celle-là, qu’avait-elle vraiment cherché? N’était-ce qu’une fille qui s’ennuie et que le mal distrait? ou victime d’une passion véritable, fallait-il voir en elle une amante jalouse et maladroite? Ironie du sort: mariée et satisfaite, peut-être ignorerait-elle toujours la mort de René: désastre ici, là-bas oubli total, ou même bonheur instauré sur des ruines... Ainsi, au spectacle de cette injustice supplémentaire, trop probable pour n’être pas, ma peine s’exaltait. Pouvais-je supposer que le passé, si vainement interrogé, m’attendait à l’arrivée, prêt à lever la plupart des incertitudes dont il était chargé?

Et je rentrai chez moi...

Il faut ici me recueillir. Parviendrai-je, aussi bien que Duclos, à évoquer la scène qui terminera mon récit, et à laquelle je dois d’avoir pu, sans l’ombre d’une hésitation, identifier nos deux histoires? Essayons cependant...

Je rentrai donc. Aussitôt, la domestique, qui me guettait, vint à moi.

--Il y a au salon une dame pour monsieur et qui attend depuis une heure. J’ai eu beau répéter que monsieur peut-être ne reviendrait pas, elle s’est contentée de répondre: «Je resterai le temps qu’il faut, pourvu que je le voie.»

--La connaissez-vous?

--Non.

Assez intrigué, bien que mal disposé aux aventures un pareil jour, je dis:

--Soit: débarrassons-nous-en.

Et sans plus tarder, je me rendis dans la pièce où se trouvait l’inconnue. A ma vue, elle se leva. Vêtue de noir et le visage caché par une voilette épaisse, on ne pouvait lui donner d’âge. Toutefois, malgré la simplicité de la mise, il apparaissait au premier coup d’œil que j’avais affaire à une femme de bonne compagnie, et d’une distinction de manières peu commune.

--M. Tinant? demanda-t-elle.

Puis, sur mon signe affirmatif:

--Excusez-moi, monsieur, d’avoir insisté pour vous entretenir: je ne vous retiendrai d’ailleurs que le temps d’obtenir un renseignement qu’il est pour moi nécessaire de posséder sans délai, et que vous serez sans aucun doute en mesure de me communiquer.

Je m’apprêtais à répliquer par les politesses d’usage: elle ne m’en laissa pas le loisir et poursuivit:

--J’ai appris hier soir,--vous voyez combien mes informations sont récentes,--que vous aviez été l’ami très intime de M. de La Gilardière: vous serait-il possible de me donner son adresse?

Le nom de René, prononcé à cette heure et d’une manière si imprévue, me bouleversa. D’instinct, aussi, je me sentis pris de défiance, et m’efforçant de garder un ton neutre:

--Il est exact, répliquai-je, que j’ai été lié avec M. de La Gilardière et que j’ai su son adresse: toutefois, en raison de circonstances qui importent peu, jusqu’à ce matin, je ne me serais pas reconnu le droit de livrer un secret qui ne m’appartenait pas.

Je parlais: j’allais ajouter qu’aujourd’hui, hélas! ce secret n’avait plus d’importance; mais à mesure, une autre pensée s’emparait de moi, une de ces intuitions qui semblent à la fois jaillir du fond de l’être et vous être soufflées par un étranger dont la voix sans timbre couvre irrésistiblement les bruits humains. Et tout à coup m’interrompant:

--D’ailleurs, vous ne vous êtes pas nommée, madame... bien que je craigne de vous reconnaître... Mademoiselle Lormier, n’est-ce pas?

Elle ne répondit pas, ce qui était un aveu. Je poussai un cri sourd:

--Vous! et à un pareil moment!

Cette fois, elle murmura:

--Que voulez-vous dire?

En même temps, à travers la voilette, je découvris ses yeux; une terreur les agrandissait, non pas celle que vous pourriez croire, puisque le fait de demander l’adresse de René prouvait qu’elle ne soupçonnait rien; uniquement, elle songeait que l’ayant reconnue, et probablement au courant, j’allais désormais refuser de répondre.

--Ce que je veux dire?

Je reculai malgré moi. Après avoir découvert les yeux, que n’aurais-je pas donné pour apercevoir le visage. Voilà donc celle par qui René venait de mourir! Qu’elle fût venue chez moi, et précisément ce jour-là, me remplissait d’une frayeur religieuse. Il me semblait que la volonté de mon ami avait seule commandé une telle rencontre, et que de même que mademoiselle Lormier avait obéi, j’allais à mon tour prononcer des paroles vengeresses qui me seraient dictées.

--Mais, vous-même, repris-je avec une subite colère, que prétendiez-vous tenter encore? Ignorez-vous donc que ce serait peine inutile, puisque tout est fini?

--Fini?... répéta mademoiselle Lormier d’une voix blanche.

--Mort, il vous échappe!

--Mort!

Je jetai:

--Songez que, sans vous, il serait là et que, pas plus que lui, je ne soupçonne pourquoi vous avez commis ce crime!

Aucune réponse, cette fois. En revanche, je vis le corps de mademoiselle Lormier osciller comme un arbre au souffle de l’orage. Puis, tout à coup, elle s’abattit: et stupéfait, je n’eus plus devant moi qu’une loque humaine secouée par des sanglots. Était-ce le remords? Cependant, pouvait-on ne pas être frappé par l’intensité de cette douleur inattendue? J’avais vu pleurer souvent: jamais, je vous le jure, de cette manière silencieuse et désespérée! Ce n’était pas de la révolte; ce n’étaient pas non plus des plaintes: on percevait seulement qu’au delà de la souffrance abattue sur l’être il n’y avait rien. La limite était atteinte; après cela, impossible de descendre...

Dans un éclair, j’entrevis que peut-être, elle aussi, mademoiselle Lormier pouvait n’être qu’une victime: toutefois la colère, je vous l’ai dit, m’aveuglait.

Je continuai, impitoyable:

--Vous pleurez! Trop tard! Du moins, il ne sera pas écrit que vous êtes venue inutilement. J’exige... la lumière va se faire... qu’au moins je sache pourquoi vous l’avez poussé à un pareil suicide!

Le mot la fit se redresser frémissante:

--Ce n’est pas vrai! Taisez-vous! vous me faites mal.

--Nierez-vous que, sans vous, il eût toujours ignoré le secret de sa naissance? Qui a rempli Semur de racontars ineptes? vous. Qui lui a donné l’idée de consulter son frère? vous. A l’heure où son amour pour Annette Traversot triomphait, qui s’est dressée devant lui, avec la menace d’un scandale suprême? vous toujours... En vérité, quel rôle est le vôtre et que vous fallait-il, à vous qui ne le connaissiez pas, que vouliez-vous encore aujourd’hui, en venant ici, m’escroquer son adresse? Ah! tant pis, je m’exprime sans y mettre les formes. Mais le temps est passé où il pouvait se défendre, et c’est moi, son ami, moi qui maintenant le venge de tout ce qu’il a souffert!