Part 18
Tandis que je m’exprimais ainsi, elle continuait de sangloter; à chacune de mes affirmations, elle tendait simplement les mains en avant, comme pour en éviter le choc douloureux. Elle ne niait pas: elle demandait grâce. Toutefois, vers la fin, je vis ses yeux se sécher, son attitude changer. Elle avait cessé d’être une suppliante pour devenir un auditeur qui se détache. Elle écoutait toujours: elle ne comprenait plus. Moi-même, parvenu à cet excès d’émoi, je chancelai et dus m’asseoir, hors d’haleine. Je renonçais à poursuivre. Elle persistait à se taire. On se demandait où nous allions; plus que des cris, le silence qui s’établissait, qui menaçait de rester, et même de tout conclure, donnait le vertige.
--Que ne suis-je morte avec lui! dit soudain mademoiselle Lormier.
Elle venait d’appuyer ses coudes sur ses genoux, sa tête sur ses mains, et, dans cette attitude, regardait devant elle, très loin, peut-être le passé, peut-être les lendemains qui l’attendaient. Elle me paraissait à ce moment moins occupée de ma présence et de ce que je pourrais ajouter que du spectacle se déroulant sous ses yeux.
Elle répéta:
--Morte...
Puis, se rejetant brusquement en arrière:
--Comme je l’aimais!
Je ne pus retenir une exclamation:
--Étrange façon d’aimer! où nous a-t-elle conduits!
Mais elle n’entendit pas: elle continuait de ne suivre que ses pensées. Je repris:
--Est-ce là tout ce que vous avez à me dire? En ce cas...
Ma phrase ne s’acheva pas, arrêtée par un geste violent:
--De grâce, ne voyez-vous pas que je cherche... que j’ai besoin de me recueillir? S’il m’entend, qu’une fois au moins il apprenne quel martyre je lui dois!
En même temps, elle se redressa: elle avait pris une expression nouvelle: on n’y lisait pas comme auparavant le désespoir de la femme qui s’abat sur le cadavre de son amant: c’était autre chose encore, plus poignant,--un mélange d’horreur et de défi devant la destinée qu’on évoque. Enfin, elle aussi, allait se libérer! J’avais cru, en exigeant qu’elle parlât, venger mon ami; nous ne savons jamais où nous mène la volonté des morts! Sans m’en douter, je venais d’offrir la seule minute où, certaine de ne pas exposer ses secrets, mademoiselle Lormier pourrait cependant les crier à voix haute, et goûter le soulagement prodigieux de ne plus se taire!
Il y eut un arrêt,--le dernier.--Je trouvais inutile désormais d’interroger. Elle n’avait plus l’air d’ailleurs de songer à moi. Quand elle commença, elle avait aussi changé de voix; son récit s’adressait vraiment à un autre et, passant par-dessus moi, gagnait les régions mystérieuses où doit planer l’invisible. Je ne me sentais plus qu’un témoin; le juge était ailleurs.
Ce ne furent d’abord que des phrases brèves, de simples mots de rappel, sans détails, presque sans lien, tant il s’agissait là de choses certainement connues, ou encore évidentes... Comme elle l’avait aimé! de la seule manière qui pût être la sienne, c’est-à-dire sans mesure.
--J’ignorais tout de lui, et à peine l’ai-je aperçu, j’ai compris que je ne vivrais plus que pour lui...
Puis, tout de suite, l’obstacle qui se dresse. René, assure-t-on, est riche, de famille noble; elle, au contraire, se croit pauvre, et quelle extraction que la sienne, puisque son grand-père est un vannier mort en prison! De plus René est beau; elle s’exagère sa laideur. Cependant, elle s’informe: elle a appris qu’une ancienne amie de sa mère est demoiselle de compagnie chez une dame Manchon: qui sait s’il n’existe pas une parenté entre cette dame et René? Elle écrit... La même semaine, son père lui révèle qu’elle est riche, et Lapirotte répond...
--Ah! cette fois le hasard m’arrivait les mains pleines: avec quelle joie l’ai-je accueilli! Il fallait le maudire et j’ai vu le ciel s’ouvrir! Non seulement la question de fortune n’existait plus, mais devenue intarissable, Lapirotte me livrait tout le passé de René et jusqu’au roman de sa naissance! Ainsi, rien ne nous séparait plus: la route libre... Je rêvais... Rêve encore, quand un soir, dans la gare, pour la première fois j’ai entendu sa voix, serré mon bras contre le sien... Mais pourquoi me suis-je tue? Quelle absurde foi dans une chance qui m’avait déjà trop servie, a retenu sur mes lèvres l’aveu dont le désir me bouleversait?... Une heure après, le cœur de René se fixait ailleurs: tout était perdu, ou plutôt non, tout commençait...
Je ne rends jusqu’ici, bien entendu, que l’essentiel. Je me rappelle qu’arrivée à ce point, mademoiselle Lormier eut une redoutable hésitation. Je craignis qu’elle ne s’évanouît: mais au contraire, c’est à partir de là qu’elle sembla saisir corps à corps le passé, convaincue sans doute que plus elle y jetterait de lumière et mieux elle se justifierait.
--Et d’abord j’avoue! Quand on aime comme j’aimais, on ne renonce pas: on se bat. Fiancé ailleurs? soit; hé bien! patiemment, de loin, sans paraître, je dénouerais son lien. J’avoue tout, je le répète: oui, j’ai voulu qu’abandonné par celle qu’il s’imaginait désirer, victime de circonstances qu’il ne connaîtrait pas, il me retrouvât ensuite, lui apportant pour le consoler la merveille d’une passion sans égale. Quant au moyen, qu’importe! dès qu’on défend sa vie, qui donc y va regarder de près? Ce moyen était là, devant moi: je l’ai pris. L’histoire de la naissance, après m’avoir rapprochée de lui, allait chasser les Traversot. Il suffisait de parler. Je n’ai pas hésité. Oh! ne croyez pas que ç’ait été simple! Pour ne pas me découvrir, il a fallu prendre un détour, cheminer obliquement, me faire sans qu’on le sût la voix d’une ville... Je luttais, moi, à l’aide de l’impalpable; songez qu’il s’agissait d’atteindre l’ennemie sans effleurer René! Je ne prétendais que répandre un bruit, assez pour effrayer, trop peu pour une certitude... Et voici la merveille, j’ai failli réussir!... Coup sur coup, j’appris la rupture des fiançailles, le départ de René... madame Manchon, qu’on attendait, se refusait à paraître... Une courte patience, enfin mon tour venait!... Soudain, l’écroulement. Quelles explications René avait-il reçues, données? je l’ignore; mais madame Manchon retirait son refus, les Traversot rouvraient leurs bras. Avoir vécu ces heures, quelle torture! J’ai souhaité mourir: surtout, j’étais devenue folle. C’est qu’aussi tous les jours, il passait devant moi pour aller chez l’autre! J’avais beau projeter vers lui mon être, implorer en silence l’aumône d’un regard, il ne m’avait même jamais vue! Et je décidai qu’une fois au moins, il me verrait, m’écouterait... J’allai chez lui: je ne calculais plus mes mots, j’ordonnais, je menaçais...
Ici, je ne pus m’empêcher d’interrompre:
--Je sais, murmurai-je, il m’a tout raconté...
Mademoiselle Lormier tourna son visage vers moi, comme stupéfaite d’entendre près d’elle une voix humaine; puis, haussant les épaules:
--Alors, vous croyez, vous aussi, qu’en le sommant de rompre, j’avais calculé ce qui suivrait? Pas une seconde, dans les huit jours que je lui laissai, je n’y ai seulement songé! J’étais folle, vous dis-je, puisque je comptais qu’il aurait peur! folle puisque cela seul occupait ma pensée que dans huit jours, je le reverrais encore! Pouvais-je d’ailleurs me douter vers quoi j’allais? On va... on va... chaque seconde qui tombe semble rapprocher de ce qu’on espère, mais on ne soupçonne pas ce qui sera. Quand, le délai accompli, je revins à la banque, Dieu m’est témoin que j’arrivais, ivre du seul bonheur de l’approcher! Cela, c’était ce que _j’espérais_ et _voilà ce qui fut_. Je me présente: on m’éconduit. Je fais mine de le croire, j’attends au bas d’un escalier que les abords redeviennent muets; puis je remonte, vais droit à son bureau et pousse la porte sans frapper... On ne m’avait pas trompée: personne! Ainsi mes espoirs étaient vains et il s’est dérobé! Que je me dérobe à mon tour, tout est fini... Ah! faire quelque chose... mais quoi?... Comment décider sans délai, puisque je vous ai déjà dit que je n’y avais jamais réfléchi? Comprenez-vous au moins où j’en étais? Je restais là, titubant dans la pièce abandonnée, assurée, si je ne tentais rien, de le perdre tout à fait, appelant à mon secours les murs, les tables, toutes choses qui m’entouraient et qui restaient muettes, alors que l’une d’elles peut-être détenait mon salut! Je restais là et ma cervelle demeurait vide; mes mains fouillaient, agitaient des papiers que je ne lisais pas, bouleversaient des feuillets, et pas une lueur pour m’orienter, pas un projet viable! Non contente de chercher sur la table de René, je passe à une autre qui, au delà d’une porte grande ouverte, a l’air de m’appeler: mêmes gestes inutiles... Savais-je seulement ce que je cherchais, et pourquoi?... Tout à coup, des pas dans le corridor, quelqu’un vient: affolée, je quitte la table. Pour fuir, machinalement, je repasse par le bureau de René. Au moment d’atteindre la porte, j’ai le temps de m’apercevoir que je tiens encore une liasse dans la main, je la jette au hasard... Il paraît que c’était de l’argent, des billets... Je jure qu’à ce moment je ne m’en doutai pas! Et éperdue, je m’évade, disparais. Je croyais n’avoir vécu qu’un instant d’effroi; je tentais déjà de me dire: «Tout à l’heure, oui, tout à l’heure, dès que je serai calme, je découvrirai la solution: on aborde toujours, quand le port est en vue!» Je le répétais, je parvenais presque à m’en convaincre, et sans le savoir je venais de creuser la fosse où mon amour allait crouler!
Je continue de reproduire le récit de mademoiselle Lormier comme je le puis; à travers moi, il reparaît décoloré, telle une fleur séchée qu’on retrouve entre deux feuillets de livre. L’attitude, l’accent, le rendaient unique, et quelle lumière pour l’auditeur que j’étais! Grâce à lui, non seulement les événements reprenaient leur véritable sens, mais je commençais à comprendre que le drame qu’ils résumaient méritait peut-être autant de pitié que celui sous lequel venait de succomber René.
Mademoiselle Lormier reprit:
--Oui, j’avais fait cela... moi seule... sans le savoir... On s’imagine que le passé n’existe plus, on croit que les actes, une fois commis, cessent de vivre et vont rejoindre le tas mort des œuvres périmées: duperie! une heure après ma fuite, la voix qui avait été ma servante fidèle, que j’avais conduite, orientée, dirigée, et à laquelle je ne songeais plus parce qu’elle m’était devenue inutile, s’élevait à nouveau, mais sans moi, et malgré moi! Et savez-vous ce qu’elle annonçait? qu’on avait volé la banque! que René était le voleur!
Ici, mademoiselle Lormier eut un rire strident.
--Je me demande si vous percevez le tragique de ce qui arrivait là? Je déplace des papiers par hasard: un courant d’air entré par la fenêtre aurait pu produire le même résultat: il ne s’est rien passé, et sans que j’aie jamais deviné comment, ceux-là même dont je m’étais servie jusqu’alors, s’emparent de ce _néant_, en font le scandale qui va nous emporter tous. Le premier qui m’en parla, me parut fou: je ne compris pas d’abord, puis je criai: «C’est imbécile! Vous savez bien qu’un homme de son rang ne vole pas!» Mais un autre suit, encore un autre, chacun riposte: «Vous-même, rappelez-vous ce que vous pensiez de lui! Il ne change pas: c’est vous qui avez changé!» Ah! voilà l’abominable! pas un qui ne dresse contre moi mon propre témoignage! Et le néant qui s’enfle, grossit, devient peu à peu une telle réalité que René lui-même finit par y croire, et m’accuse à son tour! Je l’avais menacé: j’étais revenue; tout coïncidait. Si absurde que cela fût, je ne pouvais plus être à ses yeux qu’une voleuse!... Après... après, en vérité, je perds le fil, je ne parviens plus à préciser... J’ai souffert, comme au moment d’une mort. Même si les Traversot l’avaient chassé, je savais que je n’arriverais plus à le rejoindre. Je n’imaginais pas qu’un tel désastre fût compatible avec le pouvoir d’exister, et je persistais à vivre! Je n’imaginais pas non plus qu’on pût aller plus loin dans la douleur; cependant, le lendemain matin, je l’ai rencontré. Je voulais fuir, il m’a retenue. Je voulais me taire: cinglée par son mépris, je n’ai pas retenu les seules paroles que je n’aurais jamais dû prononcer. Ce n’était pas assez de le perdre: je le tuais!
Après ces mots, l’accablement qui succède à de telles confidences, une lassitude d’âme qui nous obligea, elle à rester immobile, comme si elle voulait parler encore, et moi, à guetter une suite à ces aveux, bien inutile en vérité, toute la lumière ayant paru.
J’imagine que nous éprouvions aussi un égal soulagement. N’oubliez pas que la disparition de René apprise le matin avait fait de nous des cordes vibrant au moindre souffle. Certains accords nous auraient fait crier. C’est un immense repos que de pouvoir se retourner alors vers le passé, en n’ayant plus à lui demander: «Que contenais-tu?»
--Je comprends, lui dis-je enfin, que vous soyez tentée de comparer votre souffrance à la sienne: vous êtes très malheureuse...
Au son de ma voix, elle tressaillit, puis sans répondre fit un effort pour se lever. J’approchai, mais elle refusa d’un signe l’aide que j’offrais et parvint à se mettre debout. Cependant, elle ne paraissait pas décidée à partir, et au contraire, me regardait.
--Vous ne me demandez plus pourquoi je tenais à son adresse?
Je fis un geste las:
--A quoi bon?
Elle sembla recueillir de nouvelles forces avant de poursuivre:
--Vous vous trompez: quand je me suis arrêtée, nous n’étions pas au bout.
J’eus une exclamation:
--Que pourrait-il y avoir de pire?
--Depuis hier, j’ai découvert... la femme dont j’ai parlé et qui me renseignait...
--Lapirotte!
--Cette femme, poussée à bout de questions, a dû reconnaître qu’elle avait menti pour se venger. Tous ses renseignements étaient faux! tous, l’histoire de la naissance comme le reste!
--Quoi? m’écriai-je, elle a osé...
D’un geste tragique, mademoiselle Lormier m’empêcha d’achever:
--Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis ici? Ne fallait-il pas lui écrire que, moi aussi, j’ai menti? Oh! toujours sans le savoir, mais qu’importe! J’ai menti! J’accourais le sauver et j’apprends...
Elle se tordit les mains:
--Désormais comment vivre?
Jusqu’alors, l’avouerai-je, j’étais demeuré partagé entre ma rancune et l’étonnement de la trouver si différente de ce que j’avais imaginé. A ce moment, j’entrevis tout ce que l’âme de la malheureuse renfermait de sincérité passionnée et de réelle grandeur. Je fus saisi de pitié.
--Lapirotte est une misérable; c’est aujourd’hui seulement qu’elle vous trompe, dis-je doucement: car aujourd’hui, craignant de votre part un éclat, elle a trouvé le moyen bon pour se débarrasser de vous.
Mademoiselle Lormier me considéra incertaine.
--Ah! murmura-t-elle, où trouver la vérité?
--Ici, répondis-je encore.
Elle hésita, puis tristement:
--Quoi qu’il y ait eu, vivant, je voulais le rendre à l’existence dont je l’avais dépouillé; mort, je n’ai plus qu’à lui sacrifier la mienne.
--Se tuer n’est pas une solution.
--N’ai-je pas dit que ma vie n’est plus à moi? Je n’en dispose pas.
Elle s’approcha ensuite de la porte. Je ne tentai pas de la retenir. Près du seuil, elle fit un dernier geste découragé.
--Quand je pense, murmura-t-elle, que, si je n’avais pas été une fille abandonnée à ses rêves, isolée au milieu des siens, et croyant à la toute-puissance d’une immense passion, je n’en serais pas à pleurer avec des larmes de sang celui que j’avais choisi! Dieu n’est pas bon; espérons qu’il sera juste!
Elle disparut sur cette phrase, qui résumait à la fois son désastre et son attente.
Je ne devais plus la revoir, ni madame Manchon, ni l’abbé, ni personne. Le tragique de la vie réside en cela qu’on surprend de loin en loin les circonstances qui conduisent à la souffrance, mais qu’aussitôt après les êtres s’effacent. On perçoit un cri bref quand surgit la lame de fond; ensuite on a beau regarder, on ne découvre plus qu’une grève déserte et la mer garde son secret.
Donc jusqu’à ce soir j’avais ignoré le sort de mademoiselle Lormier. J’ignore de même ce qu’il est advenu rue Monsieur, car là on n’a jamais cherché à me rejoindre, et je me suis abstenu de forcer une réserve qui dut avoir des raisons dont, après tout, les intéressés étaient les meilleurs juges. Je me contente d’imaginer l’effrayante réunion de ces trois êtres, vivant d’une existence _en apparence_ sans rides, dans une maison où personne ne vient plus, mais en tête-à-tête avec une angoisse dont ils ne parleront jamais, et toujours la présence mystérieuse du disparu.
Madame Manchon est là, sur le fauteuil où je l’ai aperçue maintes fois. Immobile, prostrée, elle n’a pas encore compris comment s’étant éloignée pour vingt-quatre heures, elle a pu retrouver au retour sa maison vidée, son fils parti sans adieu. Inlassable, elle scrute l’énigme et se demande: «Pourquoi?»
Devant elle, l’abbé. A quoi pense-t-il, lui qui a tout créé de la douleur qu’il ne peut consoler? Tente-t-il de convertir sa mère à une religion qui ne parvient pas à l’apaiser lui-même? Ah! le temps doit être passé où, du haut du sacerdoce, il préconisait l’expiation; et, s’il voulait demander un pardon, oserait-il en même temps révéler ce qui le rend nécessaire?
Entre les deux, enfin, Lapirotte, souriant toujours, et peut-être dévorée d’ennui, car une vengeance trop longue est un plaisir qui lasse.
L’heureux homme, en vérité, qu’un Lormier! Lui, du moins, savait qu’il y avait eu _l’autre_! Ici, tous souffrent dans la nuit, ne supposant même pas que les coups ont pu partir d’ailleurs que d’eux-mêmes! Supprimez Lormier et sa fille: René vivrait, madame Manchon vieillirait radieuse, l’abbé--qui le sait?--aurait désarmé peut-être; Lapirotte, certainement, aurait été chassée. Mais il y avait, là-bas, des inconnus, et le cyclone a passé.
On peut donc s’ignorer totalement, et, par le jeu inéluctable de la vie, se torturer jusqu’à la mort! Justifie cela qui voudra! Quant au résultat, jugez-en: Lormier révolté, sa fille religieuse, madame Manchon devenue probablement une automate, l’abbé doutant de son salut... Prétendez, après cela, que la souffrance est loi de grâce! Une loi, évidemment. Seulement qui l’a édictée et que veut-elle?
J’entends qu’on va répondre: «Et Lapirotte?»
En effet, voici l’exception incontestable et monstrueuse. Que Lapirotte ait paru triompher est certain; mais, à sa place, j’aurais tremblé. Il faut toujours trembler devant la bête qui nous dévorera, en fin de compte, aujourd’hui ou demain. Le cri de Job résumait moins le passé des humains que leur avenir: «Rassasiés d’angoisse jusqu’au matin, tous sont coupés en leur temps, comme la tête de l’épi mûr.»
LE TROISIÈME CONCLUT
Tinant cessa de parler et, cette fois, aucun commentaire ne vint. Nous n’étions pas seulement troublés par la rencontre qui avait permis, aussitôt le récit de Pierre achevé, d’en évoquer l’envers. A notre tour gagnés par l’angoisse de la douleur, nous sentions celle-ci inéluctable et vaine. Quel déchaînement de catastrophes inutiles sur des êtres dont les survivants ne se connaissaient pas de nom, et pour quelles futilités! Jamais non plus, je crois, nous n’avions perçu avec une telle netteté que la souffrance nous guettait, nous aussi, et qu’au jour prochain nous deviendrions sa proie.
Cependant, à mesure que je réfléchissais, deux souvenirs remontant au début de la guerre se levaient au fond de moi, encore imprécis, mais obstinés: une rencontre de personnages qui présentaient avec madame Manchon et M. Lormier de surprenantes analogies, des propos sur une route, dont alors je n’avais pas saisi la portée et qui, aujourd’hui, prenaient une signification singulière.
Le mécanisme de la mémoire est déroutant. Durant des années, on porte en soi des visages, des idées, que l’on a cru ne pas remarquer, ne pas comprendre; soudain, au gré d’une circonstance fortuite, ils revivent, s’éclairent, et, s’échappant du coffre clos où ils semblaient ensevelis, deviennent l’élément décisif du présent.
--Hé bien? demanda enfin Duclos, quelles conclusions tirer maintenant de la double aventure?
Et tourné vers Tinant:
--Car je t’accorde volontiers que, pour inattendu que cela soit, c’est bien la même dont le hasard nous a rendus témoins.
Tinant alluma une cigarette, puis haussant les épaules:
--Quelles conclusions? aucune. Personne ici, je pense, n’avait la prétention de trouver un but à la souffrance ou de justifier son origine. Elle est, cela suffit. Elle vient aussi d’une certaine manière, qui n’est pas celle que le commun pense; mais en quoi cette assurance pourrait-elle soulager?
Duclos me regarda d’un air las:
--Tu te tais?... La cause est entendue.
--Non, répondis-je presque malgré moi.
Ce qui n’était auparavant qu’images incertaines achevait, en effet, de se préciser. J’en ressentais un allègement, comme lorsqu’on retrouve enfin un nom propre qui, toujours au bord des lèvres, n’a cessé d’échapper. Plus je réfléchissais, moins je doutais de tomber juste dans mes suppositions.
Décidé à en avoir le cœur net, je risquai le tout pour le tout:
--Et d’abord, déclarai-je, vous avez eu jusqu’à présent recours à des noms de fantaisie. Abattons les masques. J’ai cru reconnaître madame Manchon, et M. Lormier: ils se nomment en réalité, madame Z... et M. X... Est-ce une erreur?
Tinant et Duclos eurent la même exclamation:
--Quoi! toi aussi...
La preuve était faite.
--Inutile d’insister. Reprenons donc la convention qui a prétendu cacher les personnalités véritables; et puisque vous réclamiez une conclusion, écoutez celle-ci, qui ne sera pas la mienne, mais bien la leur, telle du moins qu’ils l’ont tirée en ma présence, il y a quelque trois ans.
--Impossible!
--Jugez-en...
* * * * *
En décembre 1914, je dus revenir à Versailles pour un long congé de convalescence. Incapable de supporter une complète inaction, je me mis à la disposition d’une œuvre locale dite «La Recherche du Soldat» et qui avait pour objet de fournir aux familles des renseignements sur les soldats disparus.
Les bureaux de l’œuvre étaient installés rue Notre-Dame: toutefois, l’âme en était ailleurs, chez une femme dont chacun s’accordait à reconnaître l’énergie, l’extrême générosité et qui, sans quitter jamais sa chambre, trouvait pourtant le moyen de galvaniser les volontés.
Appelé auprès d’elle, je ne sais plus à quel propos, j’eus la chance de lui plaire et devins une sorte d’agent de liaison entre elle et l’office qu’elle dirigeait de loin. Durant les quatre mois de mon séjour à Versailles, j’ai donc vu, à peu près tous les jours, celle que nous continuerons d’appeler madame Manchon, et travaillé pour elle.
L’impression qu’elle fit sur moi est difficile à définir, tant il s’y mêle de sentiments divers.
Le premier abord éloignait. D’une politesse froide et mesurée, elle avait des manières brusques, un regard glacé, et ne marquait d’intérêt pour rien, pas même pour l’entreprise à laquelle elle consacrait son temps. Par contre, un sens pratique, une méthode, une clarté de jugement qui s’imposaient, et maintes fois nous firent trouver la voie dans les cas épineux. Bref, une individualité supérieure qu’on n’avait pas envie d’aimer, faute peut-être de sentir qu’elle ne désirât l’affection de personne.
En d’autres temps, sans doute aurais-je été curieux du passé de madame Manchon: mais alors, la tragédie était trop le lot commun. Les heures manquaient pour s’occuper d’événements rétrospectifs que la guerre reculait vers un lointain de préhistoire. Si j’admirais la lucidité de madame Manchon, et l’emploi qu’elle donnait à sa fortune, je ne me souciai donc jamais de l’interroger sur sa vie personnelle. Elle n’encourageait pas d’ailleurs aux confidences. Évidemment, j’aurais dû songer que pour en arriver au point où elle était, il est nécessaire de venir de très loin: je n’en fis rien, et je n’aurais même jamais soupçonné que tant de calme extérieur recouvrît un drame encore saignant, si, un jour et par hasard, un rais de lumière n’avait filtré devant moi, à travers l’entre-bâillement de cette âme jusqu’alors toujours fermée.
De ce jour, à dire vrai, je n’avais conservé jusqu’à ce soir que des impressions confuses. Tout à l’heure, seulement, en vous écoutant, j’ai compris ce qu’il me donna. Si je m’efforce à mon tour de le ressusciter devant vous, ce ne sera pas uniquement pour la satisfaction d’ajouter à vos récits un autre qui leur est lié: en réalité, je crois vous apporter avec lui le dénouement: mieux que cela, une réponse à nos tourments...
Cela se passa un certain après-midi de dimanche, en janvier 1915, si ma mémoire est fidèle.