Chapter 5 of 20 · 4000 words · ~20 min read

Part 5

Ayant remercié d’un signe de tête, il prit son chapeau sans répliquer et se dirigea vers la porte.

Je compris qu’arrivé à ce point, il n’aurait pu poursuivre. Moi-même, changeant d’attitude pour l’accompagner, m’efforçai de reprendre un ton plaisant.

--Admirez, dis-je tandis que nous descendions ensemble, combien c’est toujours l’imprévu qui vient. J’avais compté apprendre grâce à vous des merveilles sur La Gilardière, et je ne saurai rien, pas même s’il est amoureux de votre fille!

Un pâle sourire erra sur la face désolée de M. Lormier.

--Oh! pour celui-là, je suis tranquille! Tout le fâcheux que j’en ai su me venait par Geneviève.

Sur le seuil, il dit encore:

--Je reviendrai peut-être... probablement...

Je songeais de mon côté:

--Pauvre homme! je le reverrai avant huit jours.

Or, non seulement il ne devait plus reparaître dans ce lieu, témoin de notre amitié naissante, mais convaincu d’avoir atteint au sommet de son calvaire, à peine commençait-il d’en gravir les premières marches.

V

J’ai toujours pensé que si une intelligence humaine était en mesure de percevoir les millions d’aventures individuelles qui s’entrecroisent à une heure donnée, la notion du hasard s’effacerait pour elle. L’enchevêtrement de tant de faits, dus en apparence aux seules fantaisies du sort, est en réalité le produit d’une logique implacable. C’est pourquoi je demande à interrompre une seconde fois mon récit, au profit d’une poussière de menus événements tous relatifs encore au mariage de La Gilardière. Précisément parce qu’il est resté dans l’aventure Lormier une part de mystère, je m’en voudrais de négliger rien. A vous ensuite de juger du fond et de lier entre elles des parties que vous jugeriez devoir l’être.

Donc, après la visite que je viens de raconter, un temps s’écoula durant lequel je m’attendais chaque jour à voir reparaître M. Lormier. Attente parfaitement vaine. Il ne vint pas. Je cessai même d’en avoir des nouvelles, n’allant pas du côté du Rempart, et ne l’ayant plus rencontré dans Semur. En revanche, il sembla brusquement que l’aventure Traversot-La Gilardière remplît l’horizon visible.

Il y eut d’abord l’annonce de l’arrivée prochaine de madame de La Gilardière. On donnait du même coup des précisions sur celle-ci. Elle habitait Paris, mais possédait, assurait-on, un hôtel somptueux à Orléans et des propriétés en Beauce que, pour des raisons inexpliquées, elle ne visitait jamais. Ses sentiments religieux ne pouvaient faire doute, car son fils aîné, seul frère de La Gilardière, entré fort jeune dans les ordres, desservait actuellement, en qualité de vicaire, une paroisse de Versailles. On affirmait enfin que, si excellente chrétienne qu’elle parût, elle aimait l’argent, et exigerait certainement une dot des Traversot. Comme il était douteux que ceux-ci pussent la fournir, on en concluait que le projet sombrerait au cours du voyage.

Puis, ce fut une autre histoire. Plus d’arrivée en perspective. Madame de La Gilardière ne viendrait pas. Le mariage était rompu. La raison? Un conte à dormir debout. La Gilardière n’était pas La Gilardière, mais prosaïquement un sieur Manchon, frère de l’abbé Manchon fort lié avec l’abbé Valfour, lequel, comme on sait, avait été des premiers à patronner dans Semur le nouvel arrivant.

Alors, pourquoi ce titre, et comment expliquer que l’abbé Valfour, si honorablement connu, se fût prêté à une usurpation d’état civil, quitte à compromettre la famille la plus notable du pays? Ici les explications variaient. L’une d’elles, très répandue, consistait à affirmer la naissance illégitime de La Gilardière. Faute de pouvoir le reconnaître, sa mère l’avait fait inscrire sous un nom de fantaisie, peut-être celui du lieu de naissance. Quant à concilier pareille aventure scandaleuse avec ce qu’on affirmait de l’intransigeance de madame de La Gilardière, c’était affaire aux habiles, et, de plus, sans importance.

Bientôt, d’ailleurs, un fait donna tort à tout le monde. Si, en effet, madame de La Gilardière ne paraissait toujours pas, si même les Traversot avaient fait subitement une absence de quelques jours, l’hôtel de Thil se rouvrit. La Gilardière continua d’y fréquenter comme avant.

Ainsi groupés, de tels racontars prennent un aspect incohérent, j’en conviens. Était-il assuré pourtant qu’il ne s’y trouvât que du roman? Plus d’une fois, les recueillant, je me rappelai que M. Lormier avait hésité à communiquer au notaire des Traversot un renseignement «à défaut duquel des personnes honorables risquaient d’être dupées». Inconsciemment, il s’établit de la sorte au fond de moi une sorte de lien mal défini entre les deux histoires. Je m’habituai à les associer comme si véritablement l’une eût conduit l’autre. Vous verrez plus loin quelles inductions je me risquai même à en tirer...

On en était là, c’est-à-dire qu’en dépit du tourbillon de médisances qui emportait la ville, les intéressés suivaient paisiblement leur chemin, quand une aventure mystérieuse bouleversa les cervelles et provoqua le dénouement.

Mais auparavant, que je mentionne encore une courte et fortuite rencontre avec M. Lormier. Ce devait être la dernière d’ici longtemps, et elle eut lieu précisément la veille du jour où le scandale éclata...

Ce soir-là, je ne sais pourquoi, pris d’un irrésistible désir de solitude et de flâne, je m’étais décidé à me rendre au Rempart. Il y a des heures, où, fût-on libre d’inquiétudes et parfaitement heureux, on éprouve ce que j’appellerais volontiers la nostalgie de la mélancolie. N’importe qui a connu cela. Arrivé à la promenade, je m’installai sur un banc, et face au paysage paisible, savourai la tristesse qui m’accablait sans cause. Elle m’oppressait comme si ma misère eût été véritable, et je n’aurais pu dire cependant à quoi elle tenait ni pourquoi elle était venue. Las de rêver, je m’apprêtais à repartir, quand au bout du mail surgit à son tour la silhouette de M. Lormier. Il avait l’air de se diriger vers moi et je crus qu’il m’avait aperçu. En réalité, il regardait bien devant lui, mais tout entier à ses pensées, ne voyait rien.

Mon premier instinct fut de m’enfuir, tant je souhaitais garder intacte la tranquillité que j’étais venu chercher. Je réfléchis ensuite que je risquais de me montrer impoli et que le mieux serait d’expédier rapidement la corvée que le hasard m’imposait.

Allant à sa rencontre, je l’abordai, le premier.

--Voilà, dis-je, une heureuse coïncidence. Il faut venir ici pour avoir de vos nouvelles. Êtes-vous mieux, au moins, et vos soucis se sont-ils un peu dissipés?

Tiré d’une rêverie profonde, M. Lormier ne put réprimer un léger sursaut, puis, revenant à lui, non sans peine:

--Ah! c’est vous, docteur? En effet, je suis bien... tout à fait bien...

--Votre fille?

--Ma fille aussi.

--Toujours à sa tour?

Il eut d’abord l’air de ne pas comprendre.

--Vous voulez dire dans sa chambre?... Oui... c’est-à-dire, non... enfin elle y est en ce moment.

--J’entends bien qu’elle n’y saurait demeurer sans cesse! Rappelez-lui de ma part que l’exercice est excellent pour son cas.

--Inutile: elle ne vous obéit que trop. Depuis une semaine, elle est toujours par voies et par chemins.

--Parfait. L’accompagnez-vous?

--Moi?

Il hésita. Une ombre passa sur son visage.

--Non, je n’ai plus le temps... Imaginez-vous que je me remets au travail.

--De mieux en mieux: rien ne peut être plus favorable.

--Cela réussit aussi à Geneviève: je l’ai rarement vue si gaie.

--Allons, m’écriai-je en guise de conclusion, j’avais donc raison! vous voyez que tout s’arrange.

Il me regarda encore, mais de l’air d’un homme qui n’y est pas.

--En effet.

Puis, comme las de l’effort d’avoir tant parlé:

--Charmé de la rencontre... A une autre fois!

Il inclina la tête et repartit.

En dépit de ses assurances, il ne semblait pas, à le voir, qu’il fût sorti de soucis. Je rentrai obsédé malgré moi par la pensée de l’extraordinaire dissentiment qui torturait désormais ce père et cette fille. J’avais en même temps l’espoir irraisonné qu’une chose surviendrait bientôt qui me ramènerait au cœur de l’aventure, ou bien y mettrait fin. Je ne me trompais qu’à demi: vingt-quatre heures plus tard, on apprenait l’affaire du vol.

Par qui fut-elle révélée? Comment en un après-midi une ville entière s’en trouva-t-elle bouleversée? Je l’ignore, et ne tenterai pas de l’expliquer. C’est à de pareils faits que se découvre la puissance de la police anonyme dont je parlais tout à l’heure.

Quoi qu’il en soit, le vol ayant eu lieu vers onze heures, dès midi l’annonce en était donnée, heurtait une porte après l’autre, courait, s’enflait de gloses décisives, si bien qu’à deux heures il était clair déjà que l’étranger ne pourrait résister et n’avait plus qu’à partir: la ville enfin avait vaincu!

Résumés, les faits constatés étaient les suivants:

Dans la matinée, le banquier Chasseloup avait déposé sur la table de son cabinet de travail une liasse de dix billets de mille francs. Quand il voulut la reprendre, elle avait disparu. Il cherche, bouleverse ses papiers, interroge discrètement. L’évidence s’impose: sans doute possible, il y a vol. Mais qui a pu le commettre?

Ici l’inexplicable. Dans le bureau de Chasseloup, en effet, ne pénétraient que Chasseloup,--cela va de soi,--La Gilardière, éventuellement des clients notoires de la banque et enfin un garçon de bureau nommé Broquant. Ce matin-là, on n’avait pas connaissance qu’aucun client se fût présenté, et la pièce n’avait cessé d’être occupée tantôt par Chasseloup, tantôt par La Gilardière, tantôt enfin par tous les deux. S’il y avait eu détournement, force était de choisir entre trois personnes: Chasseloup lui-même, ce qui était ridicule, La Gilardière, ce qui ne l’était pas beaucoup moins, enfin Broquant, vieil homme d’une honorabilité reconnue et qui, de plus, aurait dû opérer sous les yeux mêmes des patrons, alors que tant d’autres occasions meilleures s’étaient auparavant trouvées à sa portée.

L’opinion populaire, elle, n’hésita pas. Pour tout Semur, La Gilardière devint le coupable. On découvre toujours des raisons valables à l’absurde. En somme, La Gilardière passait pour mener grand train: or, que savait-on de ses ressources? Rien. Il y a d’ailleurs voleur et voleur. La Gilardière, gêné par une échéance, n’aurait évidemment pas songé à détrousser un passant: rien d’excessif en revanche à lui imputer un emprunt momentané, auquel Chasseloup n’eût peut-être pas consenti de plein gré, et qui, la passe difficile franchie, serait restitué de la même manière mystérieuse. Autre chose: aucune plainte ne partit de la banque; sans les recherches faites en première heure par Chasseloup, on aurait même tout ignoré. Nouvelle charge contre La Gilardière. Dès lors qu’on avait songé à lui céder l’entreprise, pouvait-on rendre public un éclat qui eût prouvé avec quelle légèreté Chasseloup s’apprêtait à traiter? Je vous fais grâce du reste. Vous avez le principal.

Ce que je voudrais rendre, est la folie qui suivit. Je n’ai jamais senti à ce degré combien _une opinion_, même stupidement orientée, peut devenir un impondérable irrésistible. A Paris, où le regard ne pousse jamais au delà d’une façade, on ne saurait le comprendre: on ne rencontre les grandes lames qu’au milieu de l’océan et loin des côtes, et pareillement, il faut la solitude de la province pour découvrir de tels remous. Ce n’est aussi qu’en province que se trament les machinations véritables, j’entends par là celles que non seulement la justice ne peut atteindre, mais qui frappent leur homme sans que celui-ci soupçonne d’où vient le coup.

En apprenant ces sottises, je haussai d’abord les épaules. J’en vins ensuite à me demander si l’on ne se trouvait pas précisément devant une tentative savamment combinée pour prendre un adversaire contre lequel les efforts précédents avaient échoué. Je me le demande encore. Mais allez-y voir! Tout compte fait, je ne fus pas loin non plus de considérer, avec la plupart, que La Gilardière avait au moins le tort de beaucoup faire parler de lui. Je ne devais pas le penser longtemps. Deux jours plus tard, en effet, on sut que les billets avaient été retrouvés précisément dans son bureau. En revanche, l’essentiel était obtenu: La Gilardière venait de partir sans crier gare. Il ne revint plus. Il était écrit qu’Annette Traversot resterait fille.

Autant la tempête avait soufflé violente, autant la victoire fut accueillie avec calme. Subitement les langues s’arrêtèrent. Plus de retours sur le passé. Il semblait positivement qu’aucun La Gilardière n’eût existé, ou, si l’on veut, l’équipage l’ayant jeté par-dessus bord, le navire continuait sa route, et rien dans le sillage ne décelait qu’un homme eût disparu.

Ah! cela encore est bien particulier à la province, qu’elle puisse ainsi se passionner pour ou contre un étranger et que, celui-ci reparti, elle oublie du jour au lendemain jusqu’à son nom! Les Traversot eux-mêmes affectèrent d’ignorer que leurs espoirs avaient sombré. On mit cependant un certain empressement à leur rendre visite, sans doute par manière de condoléance, et je dus me résoudre à y aller, comme les autres, mais j’attendis pour cela qu’une quinzaine se fût écoulée.

Si maintenant vous me demandez quels liens rattachent ces faits à la vie des Lormier, je vous répondrai bien entendu: «Aucun, si l’on s’en tient aux vraisemblances». En revanche, peut-être serez-vous frappés comme moi de la coïncidence qui va suivre.

En me rendant chez les Traversot, je m’étonnai tout d’un coup de n’avoir plus de nouvelles des Lormier. Passer devant leur maison, n’était pas un détour. Mais voici qu’en approchant j’eus l’extrême surprise de voir les volets clos, la porte barricadée.

Alors, résolu d’en savoir plus, je m’informai près d’un voisin.

--M. Lormier serait-il absent?

--M. Lormier a dû partir mardi passé.

--Savez-vous quand il sera de retour?

--Mais, monsieur, puisque je vous dis qu’il est parti... tout à fait parti... voire même que la maison est présentement à louer.

--Alors sa fille?

--Sa fille est avec lui.

--Et ils n’ont point dit où ils allaient?

--Ah! pour cela, monsieur, nous ne savons pas.

Ainsi, comme La Gilardière, les Lormier eux aussi s’étaient envolés sans prévenir!

Abasourdi, je contemplai la demeure vide et me surpris à murmurer:

--Il eût au moins été convenable de m’envoyer un avis de congé!

En réalité j’éprouvais une violente déception. On a toujours quelque peine à fermer un livre à mi-chemin du dénouement, surtout si l’on se croit sûr de ne jamais le rouvrir. Pouvais-je me douter en effet qu’une heure viendrait où j’en saurais autant que M. Lormier, où même, allant plus loin, je me flatterais de soupçonner la vérité inconnue de lui?...

VI

Ce jour vint quatre ans plus tard.

J’achevais à Paris mon voyage de vacances. La veille du départ, tenté par un admirable après-midi d’automne, j’avais pris le train pour Versailles et me promenais dans le grand Trianon.

Je ne sais si vous avez le goût de Versailles? Le parc m’a toujours semblé de dimensions forcées. Quelque chose comme un Saint-Pierre de Rome devenu forêt... Au grand Trianon, en revanche, plus d’espaces démesurés, des proportions humaines, et, parce que les passants n’y vont pas, une solitude qui enchante. A peine de temps à autre un bruissement d’ailes traverse-t-il le silence; des écureuils fuient, les branches molles se balancent sans murmurer, et rien n’est beau comme ce lieu désert où la nature et l’homme unirent leurs forces, pour la seule joie des nuages qui passent par-dessus lui.

J’arrivais à peine et commençais d’errer à ma fantaisie, quand, non loin du buffet, un second promeneur se montra.

Soit désœuvrement, soit déplorable manie provinciale, j’eus aussitôt le désir de voir de près l’homme rare qui partageait mon goût. Revenant sur mes pas, je me mis en mesure de le dévisager.

Autant que j’en pouvais juger à distance, c’était un vieillard vêtu de noir, coiffé d’un feutre à larges bords, et dont la figure, en partie cachée, frappait par sa pâleur extrême. La coupe des vêtements, leur usure, les taches que la grande lumière y révélait sans mystère, tout marquait sinon la pauvreté, du moins une absence de soins, corollaire fréquent de la personnalité qui s’abandonne.

Cependant, à mesure que je me rapprochais, la tournure, l’ensemble de l’être me donnaient la sensation du déjà vu. Je me demandais: «Où ai-je rencontré cet homme, et quand? ou plutôt, à qui ressemble-t-il, puisqu’à Versailles je n’ai point de relations?»

Soudain, un nom jaillit dans ma mémoire: Lormier!

Ce sont là, en vérité, des phénomènes déconcertants. Depuis que M. Lormier avait quitté Semur, je ne m’en étais plus occupé. Après le premier étonnement provoqué par son départ, et faute d’en rien apprendre, très vite, j’avais cessé de penser à lui. Il semblait donc que j’eusse oublié jusqu’à son existence: et simplement parce qu’une silhouette présentait avec la sienne une vague ressemblance, voici que, sans effort, je me remémorais son histoire comme d’hier, son visage comme si je venais de le rencontrer!... Lormier d’ailleurs avait le teint coloré, des cheveux noirs... Si j’avais pu apercevoir les yeux?... Hélas! pourquoi l’ombre du feutre les cachait-elle? Il est vrai que rien non plus n’était plus simple que d’éclaircir mon doute, si sot qu’il fût. Arrivé à la hauteur de l’inconnu, sans hésiter, je demandai:

--Pardon, monsieur, pourriez-vous m’indiquer dans quelle direction se trouve la sortie?

Le son de ma voix dut produire aussi sur mon interlocuteur un effet singulier, car je le vis s’arrêter net avec une expression d’effroi, puis, sans prononcer rien, tendre la main vers une allée. Mais, en même temps, il avait levé la tête. J’eus peine à retenir un geste de stupeur. Mon instinct ne m’avait pas trompé.

--N’est-ce pas à M. Lormier que j’ai l’honneur de parler? m’écriai-je.

Il balbutia:

--En effet.

Puis, après une courte incertitude,--peut-être balançait-il à passer outre,--je le vis devenir plus blafard, s’il était possible:

--Excusez-moi, docteur; moi non plus je n’osais pas vous reconnaître.

--Si bien que sans l’heureuse idée de vous aborder...

--Je vous aurais probablement laissé passer...

Deux phrases qui occupèrent à peine une seconde. Mon Dieu! que de choses dans ce qu’on dit en une seconde, et surtout dans ce qu’on ne dit pas! J’avais envie de lui crier: «Qu’est-il donc arrivé, pour que je retrouve seulement le spectre de vous-même?» Aussi vives que si nos quatre années de séparation venaient de s’abolir, je retrouvais toutes mes curiosités d’antan. Allais-je éclaircir le mystère de sa disparition? Qu’avait-il fait de sa fille? Quel dénouement avait dissipé leurs silences ou couronné leur rupture? J’étais surpris enfin qu’il ne m’eût pas tendu la main. Une rencontre importune n’aurait pas reçu d’accueil plus glacial...

Et lui, probablement, devait songer: «Est-il là par hasard, ou parce qu’il m’a cherché? Est-il la chance inattendue qui s’offre à moi, ou vais-je inventer un prétexte pour le quitter?»

Oui, durant que s’échangeaient deux pauvres phrases, brèves et insignifiantes, nous pensions cela, et d’autres choses encore, certainement; mais, surtout, comme nous étions accablés déjà par ce que nos présences contenaient d’irrémédiable, comme déjà nous nous sentions la proie de ce je ne sais quoi de fatal qui, à une heure donnée, saisit l’homme malgré lui, et le jette à l’opposite de son désir!

Pour cette raison, sans doute, je repris:

--N’est-il pas surprenant de nous rejoindre ici, alors que, suivant toute vraisemblance, ni vous ni moi n’y passons peut-être une fois l’an?

Il murmura, en écho:

--Surprenant... oui...

Il avait d’ailleurs l’air de m’écouter d’une façon machinale. Si les mots lui parvenaient matériellement, il devait s’abstenir de les associer pour construire une pensée.

Je poursuivis:

--Que de temps depuis votre départ de Semur!

L’écho répéta:

--Que de temps... oui...

--J’avais bien supposé d’ailleurs que Paris était votre nouvelle résidence.

--Paris... naturellement...

Vous le voyez, c’était moi qui parlais. Je ne m’interrompais que pour recevoir mes propres paroles renvoyées par un mur. Cependant, et si étrange que cela soit, je n’en étais pas troublé. Je m’accoutumais à vue d’œil à retrouver M. Lormier tel qu’il était désormais, c’est-à-dire ne donnant pour réponses que mes demandes, et encore en deuil, toujours en deuil, de la femme qu’il n’avait pas regrettée...

Je n’avais non plus aucune intention particulière en débutant par des niaiseries, au lieu de courir droit à la question qui seule m’intéressait et par laquelle, au contraire, je terminai:

--Et votre fille? Comment va-t-elle?

Six mots ajoutés au reste, tels qu’on en déballe par politesse à chaque rencontre avec une personne de connaissance... Mais à peine eus-je entendu leur son qu’ils me firent peur. Cette fois, en effet, l’écho ne me renvoya rien. M. Lormier tentait bien d’agiter ses lèvres; seul un flot rouge parvint à envahir ses joues qui étaient blanches jusque-là. Je balbutiai, interdit:

--Aurais-je, sans le vouloir?...

Ma question expira avant de s’achever: M. Lormier, maintenant, me regardait. Se pouvait-il que je n’eusse pas vu encore le désespoir de ses prunelles sans lueur?

--Partie peut-être?... soupirai-je d’une voix éteinte.

Les épaules de M. Lormier se soulevèrent, répondant à leur manière: «Si ce n’était que cela!»

--Grand Dieu! vous ne voulez pas dire?...

Il approuva d’un signe de tête; un commentaire suivit, neutre, décoloré, du même ton, je vous le jure, que les oui qui avaient précédé: car, lorsqu’on a dépassé certaines limites dans la douleur, tout prend le même accent:

--N’aviez-vous pas remarqué que je suis en noir?...

Et M. Lormier rentra dans son mutisme. Moi-même, j’étais incapable de prononcer une syllabe. J’avais cru jadis apercevoir la souffrance: quelle erreur! A ce moment, enfin, j’en découvrais le visage.

Comprenez ce que ceci veut dire.

A nos pieds, la lumière filtrée par les branches coulait en ruisseaux d’or sur le sol. Un souffle tiède animait l’allée illuminée. Tout ce que les yeux atteignaient était serein et beau... Cependant, une telle certitude de douleur _définitive_ émanait de nous que la splendeur n’existait plus: le silence d’un homme qui souffre suffit pour éteindre la beauté de l’univers et l’univers lui-même.

Quatre années auparavant, dans mon cabinet, M. Lormier avait prononcé des plaintes, poussé des cris, clamé la révolte: ce n’était pas non plus la souffrance. La vraie, la seule dont il convienne de s’occuper parce que seule elle nous appartient en propre, se reconnaît aux faces impassibles qu’elle modèle et à ce fait qu’on la _sait_ sans remède.

Cette fois nous touchons le fond; le privilège effroyable de l’homme vient de paraître. Tout, dans la nature, vit, subit, et meurt, mais _sans savoir_. L’homme, lui, _sait_ et parce qu’il sait, ne peut être consolé...

La fille de M. Lormier était morte. Qu’est-ce que la mort, sinon une absence qui ne finit pas? Des milliers de gens, par le monde, supportent sans peine l’absence de vivants qui eux non plus ne reviendront pas: que suffit-il pour cela? _ignorer_ que le voyage ne sera suivi d’aucun retour. Du coup, on se nourrit d’espoir, on est libre d’attendre l’absent. Mais M. Lormier, lui, _savait_ que nulle puissance n’était capable de le ramener. Alors, quelle consolation lui offrir? De la pitié? elle exaspère. Un appel à la croyance? Croire n’est point tenir, et on ne se reprend à des possibles que s’ils ne vous sont pas nécessaires.

Pour calmer M. Lormier, il n’y aurait eu qu’un moyen: obliger la mort à rendre ce qu’elle avait pris, et justement, je le répète, on _savait_ que la mort ne rend jamais!

Ainsi, toute parole impuissante, tout geste inutile: il n’y avait bien qu’à ne plus bouger, à se taire... et je me tus, je ne bougeai plus: pendant un long moment, on aurait pu nous confondre avec les arbres d’alentour...

Soudain, M. Lormier tira son mouchoir pour s’éponger le front. A quoi tiennent les choses! il parut que ce mouvement produisait une rupture dans la tension momentanée qui nous paralysait. Les liens que je sentais me garrotter se relâchèrent. Je pus enfin m’efforcer de parler, et je dis:

--Je devine ce que ma rencontre inopinée a dû éveiller en vous de souvenirs déchirants. Je ne veux pas les aggraver par l’expression des sentiments qui m’oppressent: cependant, puisque le mal est fait, ne puis-je vous être utile? De grâce, usez de moi, sans hésiter...

Ce n’était pas là une offre vaine. J’éprouvais une telle pitié de cet homme, que, pour l’alléger, j’étais prêt à tenter n’importe quelle entreprise. Je ne m’attendais d’ailleurs à aucune acceptation. A mon grand étonnement, M. Lormier, au contraire, leva la tête, et posant ses yeux sur moi, eut l’air de supputer le secours que je lui proposais. La conclusion fut également imprévue.