Chapter 3 of 20 · 3995 words · ~20 min read

Part 3

Il est rare que se découvre tout de suite le mobile profond qui a guidé nos actes. En voulant connaître mieux mademoiselle Lormier, j’avais cru d’abord n’obéir qu’à un goût d’indiscrétion désintéressée que je confesse, et qui s’irrite d’autant mieux qu’on affecte de le défier. La vérité, autrement complexe, était, je le reconnaissais maintenant, que j’espérais découvrir beaucoup plus que des précisions sur un caractère, la nature même du lien unissant entre eux des êtres aussi dissemblables que le père et la fille. Inconsciemment, j’avais pressenti que, différents à ce degré, ils devaient vivre sous la perpétuelle menace de conflits irrémédiables. Mademoiselle Lormier m’intéressait moins encore que le drame souterrain minant peut-être deux vies, en apparence si parfaitement unies.

Vous souriez: je parle de drame, alors qu’il n’y a eu devant nous jusqu’à présent qu’une maison, des personnages quelconques et l’extérieur le plus paisible qui soit. Mais, en province, plus l’extérieur est dépourvu de rides, plus les gens s’efforcent d’être pareils à tout le monde, et moins on doit y croire. Ici d’ailleurs, n’avais-je pas eu pour aiguiller mes soupçons l’aveu d’un passé singulièrement troublé, auquel la mort seule avait mis fin?

Bref, quels qu’aient pu être mes désirs secrets, un seul point apparaissait désormais évident, et c’était, qu’ayant entrevu un instant chacun des deux Lormier, j’avais de fortes chances pour ne plus jamais les approcher. On voit de même une barque se détacher de la rive où elle semblait amarrée, et fuir sans vous laisser le loisir de reconnaître qui la monte. Après tout, si c’est une déception, il en existe de plus cruelles. Résigné, je m’efforçai donc d’accueillir celle-ci avec bonne humeur, et las de philosopher, je m’apprêtais à regagner la ville, quand soudain j’aperçus de nouveau M. Lormier. Au rebours de mon attente, la barque restait en vue: je devais encore longtemps suivre ses passagers.

Il approcha de moi, rapidement, l’air gêné.

--Hé quoi! m’écriai-je, aurais-je par hasard oublié de faire une ordonnance?

Je m’étais efforcé de prendre un accent jovial: par contraste, son expression soucieuse n’en devint que plus visible.

--Non, dit-il, mais vous ayant vu entrer ici et sachant que la promenade n’a qu’une issue, j’espérais bien vous joindre. Au cas où vous ne seriez pas trop pressé, j’aurais voulu aussi... enfin je tiendrais à vous entretenir de choses... particulières...

--Rien de plus simple: voici une place qui nous attend.

En même temps, je montrai le banc sur lequel j’étais assis auparavant.

--Merci, je préfère marcher.

--A votre gré... De quoi s’agit-il encore?

Et prenant son bras, je l’entraînai vers la terrasse. Il hésita, puis avec un peu d’effort:

--Je suis sans fausse honte, commença-t-il, et tiens d’abord à m’excuser.

--De quoi, grand Dieu?

--Oh! vous le savez aussi bien que moi. En ne m’obligeant pas à préciser, vous me prouverez que vous ne m’en voulez plus... A peine étiez-vous parti que ma fille me contait votre entretien:--elle ne me cache jamais rien, cela va de soi. Mis au courant des sentiments que vous veniez de témoigner pour tous les deux, il m’a semblé désirable de ne pas remettre mon remerciement. Elle et moi, croyez-le, sommes touchés... extrêmement.

Je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête. Excuses et remerciements ne me paraissaient ni si urgents ni même utiles.

--... Le plus délicat enfin reste à dire... acheva-t-il avec un embarras croissant. Consentiriez-vous à me laisser mettre à l’épreuve sur l’heure le dévouement que vous nous offrez et dont je ne doutais pas, quoi qu’il y parût?...

Cette fois, du moins, le but véritable de son retour apparaissait. Je répondis, intrigué:

--Mais... certainement!... Que désirez-vous que je fasse?

--Rien que répondre à ma question: qu’avez-vous appris chez le notaire?

Je l’abandonnai stupéfait:

--Quel notaire?

--Le mien... cela va de soi.

--En vérité, cher monsieur, vous me voyez tout à fait dérouté. J’ignore qui est votre notaire. Personne ne m’a jamais parlé de vous. Si donc vous désirez que je sache quelque chose, c’est à vous de me l’apprendre.

Il parut réfléchir.

--Soit... je vous crois...

Son visage parut ensuite se détendre. A coup sûr, sans savoir de quelle manière, je venais de dissiper en lui une prévention dernière, demeurée en dépit des protestations qui avaient précédé.

--A défaut du notaire, ce sera donc moi qui vous mettrai au courant, reprit-il d’un ton plus libre. Je vous ai avoué, l’autre jour, que j’avais jadis rêvé la fortune pour ma fille. Admirez l’ironie de la vie: je viens d’apprendre que cette fortune existe et qu’il est inutile de la conquérir. Grâce à ma femme, qui s’occupait de tout sans me rien dire, nous sommes riches, trop riches, et non seulement je n’en éprouve aucune satisfaction, mais je tremble... au point de vous supplier, si le bruit en courait, de vouloir bien le démentir. Pour tout le monde, Geneviève doit rester pauvre.

Il n’exagérait pas: il tremblait, en effet.

--Et pourquoi ce mensonge? murmurai-je interdit.

--Pourquoi?... parce que si Geneviève se marie un jour,--ce qui est possible et je ne songe pas à m’y opposer,--je ne veux pas ajouter, aux risques courus normalement, celui d’un calcul intéressé chez l’homme qui me la prendra.

Il tremblait toujours, mais à travers les derniers mots avait passé je ne sais quelle vibration de colère; j’eus la sensation que de toutes les forces de son être il se dressait à l’avance contre le ravisseur inconnu qu’il évoquait.

--N’y a-t-il pas danger, pour le moins équivalent, à donner à votre fille figure de parti sans dot? répondis-je froidement.

Il haussa les épaules:

--La préserver de la plus basse des duperies, d’abord!

--Sans la consulter?

--Ne suis-je pas le meilleur juge, ayant, hélas! une expérience qu’elle n’a pas? Le notaire, bien entendu, a juré qu’il se tairait: mais, dans une étude où tout le monde passe, quel secret voulez-vous qu’on garde?

Il s’interrompit, hésita de nouveau, puis brusquement:

--Et tenez, l’avouerai-je? si tout à l’heure j’ai paru troublé en vous découvrant en tête-à-tête avec Geneviève, vous qui auparavant n’aviez jamais cherché seulement à la mieux connaître, c’est que tout de suite j’ai pensé: «Voilà! il sait et il commence!» Absurde, n’est-ce pas? Oui, je m’en rends compte, et je vous demande encore pardon... Mais demain! un autre paraîtra, et ce sera vrai! Que dis-je, demain?... Suis-je assuré qu’il n’a pas pris les devants, qu’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de ma fille?... Pour me rendre un peu de sécurité, il faut, je le répète, qu’aux propos qui vont courir, un homme comme vous, autorisé, reconnu pour être au fait de la situation, puisse répondre hardiment: «Les Lormier? Évidemment ils ont hérité, mais de dettes! Le père est un vieux fou qui avait tout mangé d’avance; ils n’ont rien... absolument rien!» Cet homme, voulez-vous l’être? Y consentirez-vous?

J’écoutais, moins attentif à ce qu’il demandait qu’au spectacle d’une telle passion désordonnée et aux lumières qu’elle me livrait. N’y avait-il pas déjà une contradiction tragique entre le cri qui venait de lui échapper: «Sais-je s’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de ma fille?» et la certitude dont il se targuait, cinq minutes avant: «Elle ne me cache rien, cela va de soi!»

Effrayé peut-être de mon retard à lui répondre, il reprit:

--Qu’y a-t-il? vous vous taisez... Serait-ce donc là ce dévouement...

Je l’arrêtai:

--Rassurez-vous, j’accepte le mandat, à condition toutefois de n’être, ni de près, ni de loin, responsable de l’issue.

--Ah! s’écria-t-il, vous êtes donc bien l’ami que j’espérais!

Je hochai la tête et poursuivis:

--Je voudrais aussi vous poser une simple question: qu’arrivera-t-il le jour où se trouvera sur votre chemin le prétendant, officiel ou caché, choisi par la destinée pour prendre votre place dans le cœur de votre fille?

Il recula, comme au reçu d’un choc:

--On ne prend pas la place d’un père!

--On ne prend pas _la même_, c’est entendu, mais vous croirez qu’elle l’est.

Je vis un flux de sang colorer ses joues.

--Vous ne craignez pas, j’espère, que je devienne jaloux de ma fille?

--Vous ne le deviendrez pas: vous l’êtes.

--C’est fou!

--Ce ne sont jamais les choses raisonnables qui arrivent.

Il parut se recueillir.

--Non, vraiment, assura-t-il d’une voix pesante, si j’étais sûr qu’un être existât, capable de rendre ma fille heureuse, j’aurais le courage... il me semble que je n’hésiterais pas à lui ouvrir notre porte.

--Alors, tout va bien, répliquai-je.

Et en même temps, une phrase de mademoiselle Lormier me revint en mémoire: «Si je m’avisais d’aimer, je crois que je ne regarderais pas aux moyens.» Avais-je eu tort, tout à l’heure, quand, sur mon banc, j’envisageais la possibilité d’un drame? J’étais sûr désormais qu’un jour viendrait où, dressés passionnément l’un contre l’autre, le père et la fille se porteraient des coups mortels.

Cependant, côte à côte, nous cheminions le long de la terrasse, devant le beau paysage indifférent; invisible et chuchotant, l’Armançon faisait monter vers nous sa chanson paisible qui se mariait au bruit des feuilles. Soudain, j’eus l’impression d’une solitude plus grande. Ayant probablement tout dit, M. Lormier venait de me quitter.

Je le regardai s’éloigner et murmurai:

--Le malheureux! que deviendra-t-il plus tard?...

Pauvre chose que l’imagination humaine! Je pensais à un avenir éloigné, et le ver était dans le fruit! J’appréhendais un éclat terrifiant: pour se torturer, ces deux êtres déjà avaient commencé de se taire!

III

Il faut ici faire un détour et en venir à des gens qui, en apparence, sembleront étrangers à l’histoire. Qu’ils aient été au cœur de celle-ci, c’est possible, et même probable: mais qu’ils y aient tenu au moins d’une certaine manière et par des fils ténus, j’en suis certain. Au surplus, puisqu’il s’agit de comparses dont les silhouettes seules se profilèrent à l’horizon, je me contenterai de l’essentiel. Admettez aussi que pour eux, plus encore que pour les Lormier, je laisse dans l’ombre les noms véritables.

A quelques pas de la maison Lormier, en bordure de la falaise et dominant l’Armançon, s’élevait l’hôtel de Thil.

Les touristes les moins avertis le remarquent au passage. C’est un spécimen magnifique du style parlementaire bourguignon. Il comprend un corps central, flanqué d’ailes en saillies, et reculé au fond d’une cour d’honneur qu’achèvent de dessiner le porche monumental et des communs reliés aux ailes. Du côté de la rivière, une longue façade, dans le goût de Versailles, domine des terrasses en étages dont chacune tend, comme une guirlande au-dessus du ravin, son parterre à la française. L’ensemble est d’ordonnance sobre, grandiose, et un peu nu.

Au temps dont je parle, l’hôtel de Thil était en propre aux Traversot qui, en dépit du nom roturier, l’avaient recueilli par voie de cousinage. Il faut aller au fond de la province française pour trouver ainsi des propriétés maintenues dans une même tradition, à travers deux siècles de convulsions sociales. Chez nous, on change de régime, mais il est rare qu’on touche au fond.

De mémoire d’homme, les Traversot ont toujours occupé à Semur une situation considérable. Non du fait de leur fortune,--celle-ci, médiocre et composée de biens fonciers, ne cesse de s’amoindrir,--mais parce qu’étrangers aux dissensions locales, et gardant avec jalousie le culte de leur passé, ils ornent la ville au même titre que la tour Lourdeau. Et cela, également, est bien un phénomène de chez nous: on y clame l’égalité, on ne vénère que ce qui s’en éloigne...

Les Traversot étaient au nombre de quatre: monsieur, madame et deux enfants dont un fils, officier de cavalerie, vivant on ne sait dans quelle garnison, et une fille, Annette, alors âgée de dix-neuf ans ou à peu près.

Il va de soi qu’aucun rapport n’existait entre le train des Traversot et le cadre où ils vivaient. Comme ils prétendaient garder intact leur palais et y ajouter au besoin des embellissements nouveaux, on peut dire qu’à la lettre, la demeure dévorait ses habitants. D’où la nécessité impérieuse de rechercher pour Annette un établissement avantageux. Il était à craindre, hélas! que l’occasion ne s’en présentât jamais. Réduits au cercle étroit du Semurois, les Traversot avaient inutilement fait le tour des partis acceptables. De plus, très entichés de noblesse, ils désiraient un titre: avantage qui va rarement avec la fortune quand il s’agit d’une fille pauvre. Jeune et assez jolie pour ne passer nulle part inaperçue, Annette Traversot semblait donc destinée à vieillir solitairement sous les lambris du palais auquel on la sacrifiait, ce qui, après tout, est une façon de finir aussi grande que bien d’autres.

Jugez maintenant de l’émoi dans Semur quand le bruit se répandit tout à coup des fiançailles probables de mademoiselle Traversot avec un jeune homme, nouveau venu dans la ville et répondant au nom de La Gilardière.

Émoi est un terme qui rend mal ma pensée...

Il y a, en effet, dans nos cités provinciales, quelque chose de plus étonnant que l’apparence morne et l’indifférence affectée pour toute forme de vie sociale: c’est le besoin exaspéré de connaître la vie privée de chacun. Non content d’atteindre les faits et gestes quotidiens et comme si le présent ne suffisait pas, il remonte aux origines, fouille dans la famille, et de proche en proche, finit par joindre les grands-oncles et les arrière-cousins. Comment des êtres qui ne se rencontrent presque jamais, ne se communiquent rien, n’écrivent pas, lisent encore moins, comment, dis-je, parviennent-ils à connaître ce que des familiers ou des parents ne soupçonnent pas? Là est le mystère.

Impossible pourtant de nier l’existence et le pouvoir de cette police officieuse, qu’on ne saisit nulle part, que chacun ignore et que tout le monde suit. Si loin qu’on prétende s’en tenir, si hostile qu’on lui soit, à l’heure propice, elle surgit, souffle à l’oreille la nouvelle importante ou niaise, tantôt éclaire une aventure inexpliquée, tantôt d’une chiquenaude démolit l’œuvre de longues patiences, enfin toujours affirme son droit de contrôle et de justice sans appel.

Qui l’incarne? Où découvre-t-elle ses documents? Quels agents la servent? Ne cherchez pas: c’est vous, moi, tout le monde... Il m’est arrivé d’apprendre le même fait, et le même jour, par l’entremise d’un cordonnier, du vicaire, de l’adjoint radical et d’une dame royaliste. Elle est partout et elle s’occupe de tout, sans indulgence, avec férocité. Mais s’agit-il de l’étranger, de celui-là surtout qui tente de forcer la confiance de la communauté ou de prendre place parmi les habitants, elle devient sans pitié. Pour un mot l’homme est compromis; une démarche, le plus souvent innocente, l’achève; pris à la gorge par l’opinion, il n’a plus qu’à partir, laissant derrière lui la ville indemne, et délivrée.

Que les fiançailles d’Annette Traversot eussent suffi par elles-mêmes à émouvoir Semur, vous n’en doutez pas: mais la qualité du fiancé, l’ombre dont il avait réussi à s’envelopper allaient faire bien autrement bouillonner les cervelles.

Qu’était, en somme, ce La Gilardière?

Débarqué depuis cinq mois à peine, tout de suite introduit dans la banque Chasseloup, il y figurait en qualité d’associé libre, c’est-à-dire que, sans être rien en titre, il passait déjà pour futur successeur. Ses références étaient diverses. Au mieux avec le sous-préfet, il avait aussi pour lui le clergé de Notre-Dame et recevait à dîner l’abbé Valfour. Élégant, il menait un train qui, modeste à Paris, offusquait à Semur la parcimonie générale. On assurait qu’il avait une mère, mais celle-ci n’avait jamais paru. Son nom enfin était sonore. Toutefois, nul dans le pays ne connaissait des La Gilardière, si bien que le titre, la famille et la fortune demeuraient sans gérants: un aventurier en quête d’héritière n’eût pas semblé très différent.

Chose curieuse, on n’en savait littéralement rien de plus. Interrogé, le clergé se bornait à louer un jeune homme si bien élevé. Les Chasseloup restaient muets. Quant au sous-préfet, les recommandations venues de Paris lui paraissant des ordres, il se moquait du reste.

L’annonce qu’un tel homme osait prétendre à la main d’une Traversot provoque un déchaînement. Personne qui, à propos de rien et de n’importe quoi, ne vous en entretînt. Les gamins dans la rue, l’épicier à son comptoir, les dames en visite, tous en jasaient. Si bien que moi-même, gagné par la contagion, mais désireux de remonter aux sources, je décidai de faire visite aux Traversot.

Quinze jours environ s’étaient écoulés depuis mon entretien avec les Lormier, quand je me rendis ainsi à l’hôtel de Thil.

Reçu fort aimablement par madame Traversot, et après un certain nombre de détours préalables, je réussis à aborder le sujet délicat. N’ayant nourri de son côté aucune illusion sur la raison de ma politesse, madame Traversot s’empressa aussitôt de me décocher en plein visage un éloge de M. de La Gilardière, où je fus libre d’admirer à volonté comme il était fait avec ardeur et combien cette ardeur manquait de conviction. J’en conclus sans effort que la situation de La Gilardière était moins solide que le bruit n’en courait, mais qu’à défaut des parents, il avait dû conquérir la fille. L’aventure est fréquente.

En manière de péroraison, madame Traversot termina d’un air moitié figue, moitié raisin:

--Annette a la candeur des personnes de son âge: j’ai confiance toutefois dans sa raison. Et puis... de tels projets ne sauraient se préciser qu’avec l’aide d’une mère: madame de La Gilardière n’est pas encore venue chez son fils, que je sache?...

--Quel que soit l’heureux élu, répliquai-je poliment, le choix de mademoiselle Annette sera toujours accueilli avec sympathie. Elle est de celles à qui chacun souhaite le bonheur.

Madame Traversot, qui m’avait accompagné jusqu’au perron, mit le doigt sur sa bouche pour m’inviter une dernière fois à une discrétion qu’elle estimait illusoire:

--Nous ne sommes pas pressés, croyez-le bien. Annette non plus... Elle est si jeune encore!

Et nous nous quittâmes sur cet adieu dont la diplomatie résumait assez bien le mélange d’espoirs et de craintes à travers lequel les Traversot devaient s’égarer pour le moment.

Je m’apprêtais à quitter le Rempart quand, machinalement, je levai les yeux vers l’observatoire de mademoiselle Lormier. Je ne pouvais penser à elle sans me la figurer là: il ne me venait pas à l’esprit qu’elle fût libre de se trouver ailleurs, comme tout le monde. J’eus la déception de n’apercevoir personne.

Bien entendu, je ne m’y arrêtai pas autrement, et j’allais dépasser la porte Lormier, quand celle-ci s’ouvrit pour livrer passage à une dame en noir que j’hésitai un instant à reconnaître, tant son visage était caché par une voilette épaisse. Tandis que je cherchais en haut mademoiselle Lormier, c’était elle en personne qui paraissait au bas.

Amusé par la coïncidence, je n’hésitai pas à m’approcher.

--Admirez, mademoiselle, la puissance mystérieuse de nos désirs secrets: je songeais à vous!

Elle fit un geste de surprise et, négligeant de tirer la porte derrière elle:

--Singulière occupation! Quel prétexte vous y incitait?

--La vue de votre tour... Mais vous sortiez; moi-même, je rentrais; me permettrez-vous de faire route avec vous?

Elle se mit à rire:

--Vous souhaitez donc bien me compromettre?

Elle demeurait devant sa porte ouverte: impossible ainsi de savoir si elle acceptait. Elle poursuivit, toujours riant:

--Et... qui est malade chez les Traversot?

Je haussai les épaules.

--A quel propos pareille demande?

--Parce que je vous vois revenir de l’hôtel de Thil.

--Allons, répondis-je égayé par ce contrôle, que vous soyez au pied de la tour ou au sommet, je vois que rien ne vous échappe. Rassurez-vous, les Traversot sont tous en bon état.

--Même la fille?

Ceci était parti si net que j’en fus d’abord interloqué.

--Mademoiselle Annette, comme les autres.

Mais déjà un nouveau sourire éclairait mademoiselle Lormier.

--Alors, plus de mariage à l’horizon?

--Quoi! vous vous intéressez aussi?...

--J’en ai entendu parler, probablement moins que vous; et d’ailleurs, cela m’est indifférent.

--Vous êtes une sage!

--Ce qui signifie que, ne l’étant pas au même degré, vous venez de vous informer à la source.

Je la regardai avec inquiétude.

--Décidément, murmurai-je, je ne cesserai pas d’admirer votre perspicacité. S’y mêlerait-il de la rancune?

--Non, fit-elle d’une voix un peu moins claire, je ne suis que désœuvrée et m’amuse quelquefois à plaider le faux pour découvrir le vrai. Voici d’ailleurs qui vous donnera la mesure de mes ignorances: qu’est-ce au juste que mademoiselle Traversot?

--Ne l’avez-vous jamais aperçue?

--Si.

--Hé bien! vous en savez autant que moi. C’est une jeune fille, et elle paraît charmante.

--Dans ce cas, une girouette au vent?

--N’en avez-vous jamais vu qui, une fois orientées, restaient calées?

--Vous croyez que celle-ci?...

--Mais, mademoiselle, je ne crois rien: pas même que le vent souffle!

Elle ne répondit pas. Tout à coup, elle s’était mise à surveiller la rue: encore le faisait-elle distraitement.

Je repris:

--Vous ne me demandez pas qui est l’autre?

--Quel autre?

--Le futur... conditionnel.

--Un temps dont je n’use pas.

--Sérieusement, que pensez-vous de ce La Gilardière, qui doit passer à vos pieds chaque jour? Au surplus...

Je n’achevai pas; celui dont nous parlions venait de paraître.

Il arrivait, une badine à la main, l’allure allègre. Je ne vous le décrirai pas. Il me suffira de vous dire qu’il était beau, d’une beauté peut-être un peu efféminée, peut-être pas régulière, mais telle qu’elle provoquait l’envie. Il était beau comme mademoiselle Lormier était laide. Ni pour l’un, ni pour l’autre, on ne pouvait ignorer cela.

Comme nous nous taisions, nous étions, aussi, bien obligés d’entendre son pas. C’était, on n’en pouvait douter, le pas d’un homme qui aime et qui se sait aimé. Pourquoi sent-on de la sorte l’amour autour d’un être? Parce que les talons de La Gilardière frappaient avec une certaine cadence les pavés du Rempart, je compris tout à coup que madame Traversot se leurrait d’illusions et que sa fille ne lui appartenait plus.

Quand il passa, il nous jeta un bref regard; mais nous aperçut-il? Il était clair qu’à ses yeux, nous comptions autant que deux cailloux sur la route. Il remarquait l’obstacle matériel que nous pouvions être: rien de plus, rien de moins.

Et puis, arrivé à l’hôtel de Thil, il poussa la porte sans même sonner. Il rentrait vraiment chez lui; on devinait que rien n’aurait pu s’opposer à sa venue, et qu’une hâte pareille répondait à la sienne, derrière les murs silencieux. Ensuite, on ne le vit plus.

Je me tournai vers mademoiselle Lormier. Elle continuait de contempler la rue redevenue déserte.

--Qu’augurez-vous de cette marche en fanfare? demandai-je.

Mademoiselle Lormier tressaillit, rappelée à elle-même.

--Ah! fit-elle, excusez-moi; j’étais en train de songer à mon père qui m’inquiète depuis quelque temps. Je le sens nerveux et il a cessé tout travail.

Je répliquai distraitement:

--Ne vous tourmentez pas: je crois savoir pourquoi ses inventions ne l’intéressent plus.

Et revenant à mon idée:

--Si j’en crois les apparences, avant huit jours, vous verrez passer aussi la mère du beau fiancé.

Au même instant, mademoiselle Lormier qui s’appuyait, sans y penser, à la porte demeurée entre-bâillée, faillit tomber en arrière. Quand elle eut repris son équilibre, elle parut hésiter, puis brusquement:

--Vous appréciez beaucoup la jeune fille?

--J’ai déjà répondu qu’elle me paraît charmante.

--Tant pis! à sa place, j’aurais moins de confiance dans un inconnu.

Frappé du ton qu’elle y avait mis, j’attendis qu’elle complétât sa phrase; mais elle n’ajouta rien.

--Si vous avez appris quelque chose de sérieux, repris-je enfin, peut-être serait-il bon d’éclairer mieux la lanterne.

--Non, dit-elle, je formulais une opinion que je croyais répandue à Semur. Au surplus, cher docteur, j’aperçois mon père: fermons le feuilleton.

Et tout en répondant aux signes de reconnaissance que nous adressait M. Lormier:

--Aidez-moi à obtenir qu’il vous consulte: je vous assure que sa santé me préoccupe.

Puis s’adressant à celui qui nous rejoignait:

--Cette fois, père, j’ai retenu le docteur: tu ne peux plus lui échapper.

M. Lormier balbutia:

--Elle veut, en effet... je comptais...

Je ne sais pourquoi, j’eus tout de suite l’impression qu’il n’irait pas plus loin.

--N’est-ce pas demain jour de consultation? reprit mademoiselle Lormier.

--Certainement.

--Hé bien! comptez que mon père ira vous voir.

--Entendu, je l’attends. D’ailleurs, il n’a pas l’air souffrant.

--Je ne le suis pas, interrompit M. Lormier.

--Alors, visite d’ami: ce n’en sera que plus agréable.