Part 16
Bonnes ou mauvaises, les décisions sont le plus souvent suivies d’anesthésie passagère. Entre l’instant où on les prend et celui de leur exécution, le cours des événements paraît suspendu: et cela va de soi, puisque rien de nouveau n’intervient dans la pensée. Une fois en route, René mit la tête à la vitre et ne songea plus à rien. Les arbres aux pousses verdissantes, les coteaux onduleux, les sillons tendus à leurs flancs comme des cordes, toute la terre harmonieuse et calme qu’il avait tant aimée, lui jetaient un adieu qu’il n’entendait pas. Un sourire figé sur les lèvres, il se contentait de regarder la route fuir, cependant qu’à chaque éclisse, les roues scandaient cette fuite de coups sourds et cadencés.
Semur est sur une ligne locale à voie unique. Le train qui dessert la ville fait la navette, tour à tour déversant aux Laumes les voyageurs à destination de Paris et ramenant ceux qui en viennent.
Aux Laumes, René quitta son compartiment, prit l’express et, de nouveau, contempla un paysage qui avait à peine changé, mais s’enfuyait plus vite.
Le train qui emportait René s’était à peine mis en branle qu’une dame descendit d’un autre arrivé de Paris et, guidée par une sorte d’instinct, alla prendre dans la navette la place qu’y avait occupée René. C’était madame Manchon...
Se sentant mieux le matin, dévorée de l’impatience d’agir, elle avait jeté une dépêche au premier bureau rencontré et arrivait, le cœur tout entier à l’ivresse de retrouver René.
Dès l’entrée en gare, elle pencha la tête à la portière, espérant le découvrir sur le quai. Il n’y était pas.
--Voilà bien les règlements! songea-t-elle: il doit me guetter à la sortie...
Mais à la sortie, personne. Ce fut le premier coup. Elle ne crut d’ailleurs qu’à un retard et, posant à terre ses paquets, scruta l’avenue qui mène au Bourg-Voisin.
A la vue d’une étrangère, le cocher de l’unique hôtel de Semur approcha pour offrir ses services.
--Merci, dit-elle sèchement, j’attends quelqu’un.
L’omnibus vide démarra dans un cliquetis de ferraille. Puis, un à un, les rares voyageurs s’égrenèrent vers la ville. Les bruits s’espaçaient. On distinguait maintenant le rire d’un employé sur la voie, au loin des abois de chien. Personne à l’horizon...
Madame Manchon se vit tout à coup perdue dans une campagne hostile et inconnue. Son cœur battit follement. René n’était pas venu! Il ne viendrait pas... Se serait-il trompé d’heure?... Justement un nouvel horaire avait paru, modifiant les arrivées... Mais non: pourquoi se leurrer? l’oubli commençait. Alors, un désespoir muet s’abattit sur elle. Elle croyait traverser un des pires moments de sa vie: elle se trompait. Elle se croyait seule aussi, désespérément seule: elle se trompait encore. A défaut de René, la douleur ne la quitterait plus.
Raidie contre les perspectives qu’elle prévoyait, elle se résigna enfin à déposer en consigne ses paquets et demanda son chemin:
--La rue Saint-Jean? C’est difficile... Droit jusqu’à l’église: après, vous vous ferez indiquer...
--Bien, merci.
Il n’y avait plus qu’à remonter l’avenue, et l’église passée, à s’informer encore. Elle soufflait un peu à cause de l’âge. Quand elle aperçut la porte qui abritait son fils, on n’aurait pu dire si elle éprouvait de la joie ou de la détresse, mais tandis qu’elle sonnait, comme son cœur palpitait au rythme de la cloche!
Vous est-il arrivé jamais de faire un long voyage pour vous heurter à une maison fermée? Madame Manchon tira la poignée une première fois, puis une seconde... Elle se demandait si elle rêvait. En même temps, elle avait envie de s’asseoir sur les marches du seuil, pareille à une pauvresse...
--Madame cherche?...
Une voisine intriguée s’empressait à son secours.
--Non, M. de La Gilardière n’y est pas. La domestique aussi est au dehors, mais elle ne doit pas se trouver loin. Attendez! je vais vous la chercher.
--C’est cela, dit madame Manchon d’une voix éteinte.
Ce jour-là, toute personne qui tenterait d’approcher René était assurée d’aide, puisqu’elle présentait une chance d’apprendre du nouveau.
La domestique bavardait chez l’épicier, au bout de la rue. Elle accourut.
--Monsieur, dit-elle, est bien rentré, mais reparti.
--Peu importe: je l’attendrai chez lui, voilà tout, murmura madame Manchon de la même voix blanche.
Et comme la domestique hésitait:
--Je suis sa mère.
Le premier objet qui frappa madame Manchon une fois entrée fut un télégramme intact déposé sur une table. Elle l’ouvrit sans hésiter. C’était le sien.
--Ah! murmura-t-elle, tout s’explique.
Ce ne devait être qu’une lueur dans la souffrance qui commençait; en effet la domestique reprenait:
--Je ne comprends rien à ce qui se passe. Monsieur prévient toujours quand il ne déjeune pas; ce matin, il n’a rien dit et Angèle, la voisine qui était là tout à l’heure, prétend l’avoir vu sortir avec un sac, comme pour un voyage.
--Hé bien, ma fille, vérifiez: c’est facile.
Et madame Manchon, assise devant la table, s’accouda, épuisée. Elle s’efforçait de ne plus penser. Elle écoutait uniquement le va-et-vient de la domestique en quête du sac. Les pas traînant ici et là avaient la sonorité spéciale aux demeures vides.
Soudain, la domestique reparut:
--En effet, le sac n’y est plus.
Madame Manchon frissonna:
--Vous en êtes sûre?... S’il prévenait pour un repas, à plus forte raison l’eût-il fait pour une absence.
La domestique glissa d’un ton niais:
--Peut-être s’en est-il allé, rapport à la banque...
Puis, sans insister:
--Madame veut-elle déjeuner? Le repas de monsieur est encore là.
Madame Manchon répondit comme en rêve:
--Soit, bien que je n’aie pas faim.
Et elle s’installa dans la salle à manger, se laissa servir. L’absence de René dressait devant elle une énigme insoluble. Elle ne parvenait pas à y croire tout à fait. Au pis aller, René reviendrait le soir. Un instant la vérité l’effleura. Qui sait si, inquiet d’elle, il ne s’était pas décidé brusquement à retourner à Paris? En effet, c’était cela; seulement pouvait-elle imaginer la raison du voyage?
--Vous parliez de la banque, fit-elle enfin pour s’arracher à son inquiétude; à quel propos?
Mais déjà la domestique, à qui en imposait le grand air de madame Manchon, avait réfléchi:
--Oh! je ne sais pas, moi... des idées en l’air... Madame pourrait, en tous cas, s’informer auprès de M. Chasseloup.
--M’informer de quoi?
--Si monsieur est parti.
--Que voulez-vous qu’il en sache?
--En effet.
Il n’y avait rien autre à en tirer. Alors, son déjeuner achevé du bout des lèvres, madame Manchon commença de rôder à travers l’appartement. Malgré la probabilité d’un départ de René, elle avait résolu d’attendre au moins jusqu’au lendemain. Le silence de la ville, cauteleux, ouaté, se glissant partout, lui jetait un vague effroi. A Notre-Dame, trois heures sonnèrent...
Quoi! rien que trois heures? Que faire pour tuer le temps? Une lassitude de vivre s’exhalait des meubles, des murailles, de la lumière même, morne et grise. Revenue à la table de René, madame Manchon en inspecta le désordre, remit en tas les papiers épars. Près du sous-main, une photographie parut: Annette... Longuement madame Manchon interrogea ce visage par lequel elle avait déjà tant souffert. Chose curieuse, c’était l’ennemi, mais, à ce moment, elle ne s’en souvenait plus tant l’absence de René posait d’autres problèmes.
--Ah! madame regarde?
Sans façon la domestique s’était aussi penchée vers l’image:
--C’est la petite Traversot...
Madame Manchon, que ces familiarités irritaient, déposa la photographie et ne dit mot. Elle avait envie de fuir.
--La banque est-elle loin d’ici? interrogea-t-elle ensuite.
Ne pouvant se rendre à l’hôtel de Thil, l’idée lui venait d’aller chez Chasseloup. Parler de René, fût-ce avec un inconnu, l’aiderait à supporter mieux l’attente.
--La banque? Justement, j’allais proposer à madame de l’y conduire. Elle est à deux pas.
--Vous alliez me proposer?... répéta madame Manchon, frappée cette fois par l’insistance de cette fille.
Aucune réponse ne suivit. Qu’y avait-il encore de ce côté? Les Chasseloup menaçaient-ils de sauter? Raison de plus pour aller voir sur place. Madame Manchon se fit indiquer la route et descendit.
Dehors la nuit commençait. Projetant leur panse au-dessus du trottoir, les vieilles maisons semblaient vouloir dévorer le peu de clarté qui paraissait au ciel. Une bise aigre s’était levée et sifflait au coin des rues. Madame Manchon, saisie par le froid, avait peine à marcher et ne parvint à la banque que lorsque quatre heures allaient sonner, c’est-à-dire quand celle-ci fermait.
Ayant pénétré au rez-de-chaussée, elle fut accueillie par Broquant en train de balayer devant des guichets vides, et demanda M. Chasseloup. Chasseloup était sorti. Tout le monde aujourd’hui avait donc pris la fuite?
Elle insista:
--Peut-on savoir au moins quand il sera visible?
--Pas avant demain matin, bien sûr!
--Et M. de La Gilardière? reprit-elle d’un air d’autant plus indifférent qu’elle n’avait pas dit qui elle était.
A ce nom, le visage de Broquant s’empourpra.
--Oh! pour celui-là! fit-il entre ses dents, fasse qu’on ne le rencontre plus!
La voix de madame Manchon s’étrangla subitement:
--Que racontez-vous? Aurait-il pris le train pour ne jamais revenir?
Mais, au lieu de répondre, Broquant brandit son balai:
--Pas possible! Vous dites qu’il a pris le train?... Quand j’affirmais qu’il a fait le coup!
Et sans laisser à madame Manchon le loisir d’interrompre:
--Mais oui, madame, c’est comme cela! Dix billets de mille, hier, volatilisés, soufflés sur la table même du patron... Pour un rien, j’étais collé entre les gendarmes. J’avais beau jurer: «Puisque ce n’est pas moi, c’est lui!» personne pour me croire. Et puis, patatras! qui est-ce qui retrouve les billets dans sa corbeille? Ils y étaient, madame, aussi vrai que je suis devant vous!... Je n’ai eu qu’à fouiller un peu pour les ramener au jour... Ah! il est parti? Hé bien! bon voyage! On ne le rappellera pas! Si riche soit-il, on ne m’ôtera pas de la tête...
--Taisez-vous! je suppose que vous êtes ivre!... parvint à dire enfin madame Manchon et, plutôt que d’entendre plus, elle s’enfuit.
Elle se retrouva dans la nuit. Rêvait-elle? On accusait René d’un vol... Était-ce donc à cela que pensait la domestique, en s’obstinant à parler de la banque? Passe qu’on calomnie: encore faut-il respecter les vraisemblances! Imbéciles qui ne savaient pas qu’à un certain niveau le vol est un acte qui ne se peut concevoir!
Cependant, tout en marchant, elle apercevait derrière les comptoirs de boutique, derrière chaque vitre éclairée, des silhouettes où ne vivait qu’un regard. Après Broquant, la ville muette, hostile, la même qui, parlant de vol aujourd’hui, avait auparavant affolé René en parlant de sa naissance: on se sentait traqué par elle, dépouillé, chassé... Et madame Manchon, saisie de panique, courut, rasant les murs, évitant les lumières; elle courait sans savoir où ni pourquoi. Si, du moins, René avait été là! Ah! ne pas même savoir où le retrouver! Il était possible qu’à cet instant précis il fût déjà rentré chez lui, possible encore que, révolté comme elle, il eût décidé brusquement de s’en aller sans esprit de retour...
Soudain, les maisons cessèrent, une avenue s’ouvrit au bout de laquelle paraissaient des lumières. La gare! l’oasis! Elle, du moins, est faite pour les passants: on ne doit pas vous y regarder avec des yeux aigus dont la malveillance effraye; qui sait même si on ne s’y souvient pas d’avoir vu partir René et dans quelle direction? L’élan de madame Manchon s’accrut. Elle était hors d’haleine...
Joie de retrouver l’unique escorte des arbres et cette campagne qui, le matin pourtant, l’avait désespérée: joie d’atteindre enfin le hall désert et d’y apercevoir, derrière son grillage, la femme aux billets en train de tricoter... Et ce bref colloque suivit:
--M. de La Gilardière?... Attendez... oui... je connais. En effet, il a pris un billet pour Paris.
--Oh! merci, madame. Quand aurai-je moi-même un départ pour la même direction?
--Pas avant minuit.
--Pour arriver?
--Vers neuf heures.
--Ah! merci encore, madame.
Anéantie, mais délivrée, puisqu’elle savait René retourné près d’elle, madame Manchon recula jusqu’au banc de chêne qui était accolé au mur, et s’y laissa tomber. Ses jambes ne parvenaient plus à la soutenir.
Puisqu’il n’y avait pas d’autre train, c’était bien: elle resterait là jusqu’à minuit. S’il eût fallu, plutôt que de rentrer dans la ville qui calomniait son fils, elle serait restée jusqu’au lendemain. Hélas! n’eût-il pas mieux valu y rester toujours, et ne jamais aller vers ce qui l’attendait? A la même heure, en effet, René, sans passer rue Monsieur, arrivait à Versailles et pénétrait chez son frère.
X
L’abbé Manchon occupait alors un petit appartement rue Saint-Louis. Une gouvernante l’y servait, à demi impotente et d’autant plus autoritaire qu’on exigeait moins d’elle.
La vue de René lui fit lever les bras au ciel:
--Grand Dieu! Monsieur viendrait-il pour dîner?
René dit rapidement:
--Rassurez-vous: je ne désire que voir mon frère. Je suppose que, s’il est à Paris comme d’habitude, il ne rentrera pas plus tard que dix heures. Dans ce cas, j’attendrai, voilà tout.
--Quoi, monsieur ne sait pas? Madame est en voyage, et monsieur l’abbé allait se mettre à table.
--Alors je vais le rejoindre.
Et René gagna le cabinet de l’abbé. Il avait escompté un répit avant l’explication qu’il venait chercher. Ce répit lui était refusé: tant pis. Il acceptait tout avec une égale indifférence: depuis son départ, il était moins une volonté qu’un rouage.
Au bruit de sa porte qu’on ouvrait, l’abbé, qui lisait devant une table, tourna la tête. L’abat-jour de la lampe mettait en lumière le livre, mais laissant le reste de la pièce dans l’obscurité, empêchait de distinguer les arrivants.
--Qu’est-ce?
--C’est moi.
En reconnaissant la voix de René, l’abbé, pas plus que sa servante auparavant, ne put maîtriser sa surprise.
--Quoi! pendant que notre mère est en route pour te rejoindre à Semur, tu es ici?
--Il paraît en effet que maman est partie. Je l’ignorais. Peu importe d’ailleurs, puisque c’est toi seul que je désirais voir.
--Ah! dit l’abbé, qui se leva ensuite sans hâte et vint poser la lampe sur la cheminée.
Du coup la pièce s’éclaira ainsi que les visages. La pièce était nue comme une cellule. A part un grand Christ d’ivoire dressé à la place qu’occupe d’ordinaire la pendule, on n’y apercevait que de pauvres meubles, deux fauteuils à dossier de bois, des chaises de paille, quelques livres et un prie-Dieu. Quant aux visages, à quoi bon rappeler le contraste qu’ils faisaient? Toutefois une telle émotion creusait les traits de René que l’abbé, l’ayant regardé, avança l’un des fauteuils.
--Assieds-toi: tu n’as pas l’air bien.
Puis il s’assit à son tour et, les yeux à terre, attendit. Ni l’accent ni le geste ne décelaient en lui la moindre curiosité. Si anormale que dût lui sembler la visite de son frère à pareille heure et en pareil lieu, on était assuré d’avance qu’il ne poserait aucune question.
--En effet, murmura René, le voyage m’a fatigué: c’est le moment qui veut cela.
A l’inverse de l’abbé, il s’exprimait d’une manière saccadée: bien qu’il fût au repos, il avait le souffle coupé comme après une longue course.
--Tu as laissé ta fiancée en bonne santé? reprit l’abbé.
René ne répondit que par un signe évasif. Sa fiancée? Qu’elle était loin déjà! Les pauvres cœurs humains sont trop petits pour contenir à la fois deux grands émois.
Voyant que René tardait à s’expliquer, l’abbé dit encore:
--Je pense que Marguerite va servir. Bien que je fasse maigre chère, veux-tu partager mon repas?
Et il fit mine d’aller prévenir la domestique.
--Attends, dit René, du coup ramené au présent; j’aurais auparavant une question à te poser.
--Eh bien, pose-la...
Placide, l’abbé revint s’adosser à la cheminée. Le dos tourné à la lampe, et le visage replongé dans l’ombre, tandis que celui de René demeurait éclairé, il s’était mis à contempler le parquet. Il devait avoir la même expression neutre et attentive quand il écoutait un pénitent.
--Pourquoi... commença René.
Puis au moment de s’exprimer, la peur des mots le saisit et il recourut à un détour:
--Oui, pourquoi ne m’as-tu jamais traité comme un véritable frère?
--Oh! dit l’abbé avec lenteur, tu te trompes: j’ai toujours agi à ton égard du mieux que j’ai pu.
--Alors ce que tu pouvais n’était pas grand’chose.
--Affaire d’appréciation. Est-ce pour me communiquer la tienne que tu es venu?
--Je t’ai demandé pourquoi tu étais ainsi: tu n’as toujours pas répondu.
--N’étant pas d’accord avec toi sur le fond, je ne vois pas comment t’éclairer, dit de nouveau l’abbé, tandis qu’il croisait les bras et, plus que jamais, fixait le sol à ses pieds.
--Henri! reprit brusquement René, regarde-moi...
L’abbé leva les yeux vers son frère, sans hâte, toujours avec la même apparente tranquillité...
--Henri! il n’est plus temps de nous rien cacher: je sais tout!
Un léger frisson agita le prêtre: pourtant le timbre de sa voix ne fut pas modifié.
--Qu’est-ce que tu sais?
--Le passé.
--Le passé de qui?
René inclina la tête.
--Est-il nécessaire de m’obliger à le dire? murmura-t-il d’un air accablé.
--Je ne t’y oblige pas, affirma l’abbé sans témoigner aucun désir de poursuivre.
Et le silence s’abattit sur eux: un silence qui, pareil à un voile épais, semblait séparer les temps révolus de celui qui s’amorçait. Eux-mêmes avaient l’air attentif de carriers qui, le feu mis au cordeau, attendent que la mine saute.
--Henri! recommença René.
L’abbé eut un geste nerveux.
--N’insiste plus.
--Impossible! Laisse de côté tes manières habituelles: à l’heure la plus grave de ma vie, j’ai besoin de m’assurer que tu as compris.
--Je ne puis faire que je ne sois pas un prêtre, interrompit l’abbé.
--Je te supplie de me parler en frère!
--Je m’y efforce: est-ce une raison pour ne pas nous en remettre l’un et l’autre à la volonté de Dieu?
René se redressa:
--Encore des phrases de sermon! De grâce, reviens sur terre. J’ai parlé d’un passé, de tout un passé que je prétendais connaître: c’est inexact, ou plutôt, je soupçonne... j’interroge... je me perds dans les ténèbres... enfin j’en suis là que tout à l’heure je n’aurais pu repasser chez nous, et moins encore, aborder...
Pour la seconde fois, l’abbé interrompit:
--N’achève pas: j’avais très bien saisi. De telles pensées ne servent qu’à troubler inutilement. Écartons-les: et que Dieu nous garde!
Son impassibilité toutefois avait disparu. Les traits durcis, il semblait défier un adversaire invisible, qui était peut-être lui-même.
René, auquel ce changement n’avait pas échappé, haussa les épaules:
--Non, dit-il, il n’est plus temps! Ne devines-tu pas que si je suis là, c’est que je te sais instruit de ce que j’ignore et que j’ai besoin de l’être à mon tour? Ainsi, plus de faux-fuyants! les yeux dans les yeux, maintenant!... comme cela... et réponds: notre père... non... ton père est-il le mien? Le nom que je porte est-il un nom qui m’appartienne?...
L’abbé ne bougea plus. Avait-il écouté? Il était probable, puisqu’un rictus tordait sa bouche. Cependant, qui sait si celui-ci n’était pas encore un défi à l’adversaire?
La voix de René alla en s’éteignant:
--Henri! n’as-tu pas entendu?... un mot suffit pour la réponse: oui, ou non... moins que cela: un signe de tête... Tu restes immobile?... tu te tais?... Cela aussi est une manière de s’exprimer: j’ai compris...
Et se cachant la tête dans les mains, René s’efforça d’accueillir enfin la vérité.
Ce ne fut d’abord qu’un immense regret du passé qui s’effondrait. Entraîné dans une chute vertigineuse, il voyait, comme des éclairs, ses bonheurs d’autrefois passer et s’évanouir. Avait-il rêvé auparavant? Tout alors était facile, beau, joyeux. Il pouvait rire, parler, regarder, sans qu’aucune arrière-pensée troublât ni la gaîté de la voix, ni la lumière du regard, ni la joie d’exister. Rien pour l’empêcher de parer d’insouciance des lendemains abrités au foyer. Soudain plus de foyer, plus d’abri. Il faut se lever, partir et disparaître...
Disparaître! un mot excessif, évidemment: mais n’oubliez pas que René était un impulsif et un faible. Avec une telle nature, on se laisse longtemps bercer par le flot, puis, brusquement, l’énergie se tend, d’autant plus âpre qu’elle a été plus rare, et l’on saute à l’extrême. Aurait-il pu d’ailleurs revenir auprès de sa mère? A la pensée de la revoir, il blêmissait. Pourrait-il s’expliquer avec elle, sachant ce qu’il savait? Plus tard, seulement,--oui, beaucoup plus tard--quand l’apaisement serait venu et l’oubli, il aurait le courage de l’aborder, ayant l’air d’ignorer: mais d’ici-là, où se réfugier? Quelle solitude désormais!
Ah! voici bien la vraie douleur qui paraissait! Devenir pauvre, n’est presque rien: la torture est de se trouver seul tout à coup, si effroyablement seul qu’une fois mort, personne ne saura peut-être quel nom inscrire sur votre fosse.
Jusque-là, René n’avait pas protesté contre la fatalité qui l’écrasait: devant la solitude, l’injustice subie le révolta. En même temps, il considérait son frère. Stupide ironie du sort: celui-là s’était par goût détaché de la famille, n’aimait personne sous prétexte d’aimer Dieu: cependant, il restait comblé de ces dons inutiles. Qu’avait-il fait pour le mériter? Qu’avait fait René pour être frappé? Des rancunes, accumulées depuis l’enfance, se réveillaient dans son cœur. Il eut conscience de haïr son frère, puis la solitude effaça même cela, et ces griefs allant rejoindre le passé, il cessa de les voir...
L’abbé, lui, toujours debout devant la cheminée, n’avait pas l’air de soupçonner quel torrent de pensées bouleversait René. Il semblait ignorer qu’il avait répondu tout à l’heure par son silence: on l’aurait cru aveugle et sourd. Soudain, il fit un mouvement léger: René s’était levé, se promenait un instant dans la pièce, et enfin arrêté devant lui, demandait:
--Alors... qui est mon père?
Question qu’on s’étonnait qu’il n’eût pas posée plus tôt. Dans la débâcle d’existence que l’heure inaugurait, une chance en effet subsistait d’échapper à la solitude totale. René, maintenant, se tournait vers elle.
Aucune réponse encore. Simplement le prêtre levait un peu les épaules, en signe d’impuissance à fournir l’éclaircissement sollicité. Devant cet aveu, René aurait dû désespérer: mais dès que l’homme tente d’échapper au destin, la marche de sa pensée défie toute prévision.
--Comment! tu te dérobes?... tu ignores?... Cependant, ne viens-tu pas d’affirmer que tu connaissais la vérité? Alors, quelles raisons de te croire?... Qui me prouve que tu n’as pas menti?
--Je t’en conjure, soupira l’abbé d’une voix trouble, ne me contrains pas à oublier l’habit que je porte!
Ne voyant là qu’une défaite, ressaisi par ses anciennes défiances, René cependant continuait:
--Oublier qui tu es? Dieu m’en préserve! Je sais trop bien que tu m’as toujours détesté. Oh! à ta façon... c’est-à-dire en te taisant!... Tout à l’heure encore, tu me voyais désespéré et tu es resté muet, sans jeter un regard de mon côté! ou plutôt, tu semblais satisfait... Quelle chance, si me méprenant sur ton attitude, j’allais tenir pour assurée la chimère qui me hantait! Par bonheur, ayant réfléchi, je réclame des preuves... Alors seulement tu daignes enfin me faire un signe... «Des preuves?... Voilà, il n’y en a pas!...» Tu avais espéré me voir mordre à l’hameçon: cet espoir est déçu: quel dommage! Mais ne pourrai-je, au moins une fois, entendre tes paroles? Ne serait-ce que pour apprendre pourquoi tu as voulu me tromper et quel caprice te mène, te décideras-tu à répondre?
Il s’exaltait: il ne calculait plus les termes qu’il employait. Il était devenu pareil au nageur épuisé qui brasse l’eau, sans s’occuper de la distance à la rive et persuadé que la seule violence suffira pour le sauver. A mesure, un espoir irraisonné s’insinuait aussi dans son âme. Pourquoi ne pas admettre qu’il fût victime d’un atroce malentendu? Il n’avait interprété que des silences. On ne bouleverse pas sa vie sur la foi d’un homme qui, en fait, refuse de s’expliquer, qui, même en s’expliquant, peut ne chercher qu’à se venger?
Tout à coup, comme il allait poursuivre, une main rude s’abattit sur lui.
--Il suffit: plus un mot! Ne détruis pas en un instant l’effort de toute ma vie.