Chapter 1 of 15 · 3998 words · ~20 min read

Part 1

HENRI ARDEL

IL FAUT MARIER JEAN!

PARIS LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e

Tous droits réservés

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1921.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

A

MADAME J. PONSIGNON

Affectueux hommage

de son tout dévoué.

H. A.

IL FAUT MARIER JEAN!

I

«Ma chère amie, je pense tout à fait comme vous, sans tarder il faut marier Jean. Cela ne vaut rien pour les jeunes gens de prendre des habitudes de célibataires qui les conduisent nécessairement à regimber devant le lien conjugal et ses belles obligations.

«Donc, comme je trouve votre Jean un garçon charmant, j’ai pensé pour lui à une très gentille enfant que vous avez peut-être rencontrée dans le monde et que j’ai moi-même beaucoup vue cet été, à Vichy, où sa mère prenait les eaux. Fille unique. Dot superbe. Famille des plus honorables. M. de Serves est conseiller-maître à la Cour des requêtes. Dix-huit ans; jolie, avec la fraîcheur d’une églantine; très bien élevée, selon les bons, les sages principes; rien de ces abominables gamines vingtième siècle, dont vous et moi exécrons le genre. Éducation religieuse parfaitement comprise, sans excès mystiques. A suivi des cours de premier ordre; pratique les sports, patine, danse à merveille le tango permis et autres danses modernes. Quelques phrases, incidemment jetées, m’ont révélé que Mme de Serves tenait votre fils en particulière estime et serait disposée à accueillir un projet le rapprochant de Madeleine.

«C’est pourquoi je veux vous entretenir d’une idée qui me semblerait de nature à vous agréer aussi.»

Dans le silence de son petit salon Directoire, Mme Dautheray a lu, bénévole, en personne habituée à de pareilles lettres. Puis, pensive un peu, elle appuie, au dossier de la bergère, sa tête de jeune douairière, très élégante, presque svelte encore. Sous ses cheveux de neige soyeuse, elle a la grâce d’un pastel aux yeux tout ensemble vifs et candides. Le visage a gardé un éclat juvénile. La vie a sûrement été indulgente à cette femme...

Encore une fois, elle parcourt la lettre.

Depuis que la fin de la guerre a fait jaillir le flot des mariages, Jean Dautheray est, sans relâche, assailli, en sa qualité de garçon très fortuné, par la vague matrimoniale qui s’abat sur la jeunesse masculine.

En effet, les Dautheray sont riches, terriblement riches! et de vieille date; non des «nouveaux riches»!

M. Dautheray, mort au début de la guerre, était le directeur et le plus gros actionnaire de la Société métallurgique du Val d’Or, créée par son père, dont la réputation est mondiale.

Jean est appelé à prendre sa succession. D’où la recherche dont il est l’objet de la part des mères de famille, en quête d’un gendre financièrement bien pourvu.

Mme Dautheray ayant fini la missive de sa vieille amie de la Vrillère, va vers le petit bureau où, dans un portefeuille spécial, voisinent les propositions qui s’accumulent. La brise printanière frôle les papiers qu’elle effleure d’un coup d’œil. La dernière lettre classée est celle de l’abbé Ouchy, qui lui présente une candidate de tout repos.

Mme Dautheray en est arrivée, peu à peu, à considérer comme un devoir strict, autant que comme une joie, de marier Jean. En communion avec l’Écriture, elle est convaincue qu’«il n’est pas bon que l’homme soit seul». De plus, elle désire ardemment avoir des petits-enfants. La bru l’enchante beaucoup moins. Mais comme c’est une personne inévitable, il lui faut, tout au moins, l’avoir à son gré, autant qu’à celui de Jean.

Si absorbée, elle est par cette pensée de l’avenir de Jean, qu’elle ne voit même pas le joli matin d’avril qui nimbe de clarté blonde, les ramures, les pelouses, les massifs fleuris du parc Monceau, sur lequel s’ouvrent les fenêtres du somptueux hôtel Dautheray.

Tant de candidates parfaites, et si peu d’enthousiasme de la part de Jean! Qu’il est donc difficile de le mettre en goût!... En principe, il ne repousse presque jamais les projets qu’elle lui communique, inlassable, sans se laisser désemparer par l’aimable force d’inertie avec laquelle il se prête à ses soins. Car il a l’horreur des discussions, des scènes de famille, menues et grandes. C’est pourquoi, sans nécessité absolue, il ne prononce pas le «non» péremptoire. Avec une souriante indifférence, il laisse les gens, sa mère en tête, aller et dire à leur guise... Puis, sans éclat, sans phrases, tranquillement, il fait ce que lui-même a décidé.

Pour l’instant, il est tout à fait résolu à reléguer le plus longtemps possible, dans les brumes de l’avenir, le jour de ses justes noces. Mais il écoute toujours les offres que sa mère lui présente, parce qu’il déteste la voir mécontente et a besoin, autour de lui, d’une quiète atmosphère. Même, de-ci de-là, il se prête aux entrevues qu’elle réclame de lui... Ce après quoi, il se dérobe quand, mise en goût par sa docilité, elle insiste pour accentuer les négociations; il fait alors surgir, tels des diablotins moqueurs, des objections, des critiques, des fins de non-recevoir si justement trouvées qu’elle en demeure vaincue; mais non abattue.

En effet, depuis son veuvage, elle éprouve une sorte d’ivresse à pouvoir faire librement tout ce qui lui plaît; car, pour son sérieux et autoritaire époux, elle était une enfant très gâtée, mais qui ne devait avoir d’autre volonté que la sienne--et obéir toujours...

Donc, Mme Dautheray, encore une fois, considère la liste des propositions qui lui sont journellement adressées, quand elle est interrompue par un léger coup frappé à sa porte. Est-ce Jean qui vient lui faire la visite matinale à laquelle il l’a accoutumée? Elle a un coup d’œil vers la pendule:

--Onze heures.

Trop tôt, pour qu’il soit rentré du Bois où il monte chaque matin. Et, désintéressée, elle répond:

--Entrez!

Lentement, les portières pékinées de jaune pâle et de bleu s’écartent devant son frère, M. Desmoutières, que le valet de chambre introduit; le président actuel de la Société du Val d’Or, en remplacement de son beau-frère mort et de son neveu absent. C’est un vieux garçon d’une remarquable capacité en matières administratives--et qui ne l’ignore pas; par suite, un peu pontifiant, toujours prêt à saupoudrer les gens de ses conseils, son neveu tout le premier. D’autant qu’il considère celui-ci comme le fils qu’il n’a pas eu. Il est encore très bel homme et se plaît à entendre dire qu’il ressemble à feu le comte de Chambord. Dans sa jeunesse, il a eu de nombreux succès qui l’ont détourné du mariage. Aujourd’hui, il est, en somme, un vieux monsieur sage, un brin maniaque, et un peu ennuyeux.

Il baise au front sa sœur et s’installe confortablement dans un fauteuil:

--Bon matin! Marthe. Je passais tout près de chez toi, ce qui m’a incité à une petite visite. Rien de neuf?... Jean est à la Société?

--Pas à cette heure! déclare Mme Dautheray, candide. Il monte au Bois.

--Vraiment!... C’est ainsi qu’il s’occupe des affaires de sa maison? mais quand donc ce garçon prendra-t-il la vie par le côté sérieux!

--Quand il se mariera, prétend-il, glisse Mme Dautheray, contrite pour son fils bien-aimé.

--Alors... alors, Marthe, dépêche-toi de le mettre en ménage. A vingt-sept ans, il est grand temps!

--Mais, mon ami, je ne pense qu’à cela! Sans succès, hélas! Pourtant, les demandes pleuvent. Hier soir, j’en ai reçu une nouvelle de l’abbé Ouchy. Ce matin, une autre de ma bonne amie de la Vrillère, qui me plairait... Veux-tu voir la lettre? Tu me donneras ton impression.

--Oui, montre-moi... Raconte-moi.

Il ajuste son lorgnon cerclé d’or, tandis que Mme Dautheray va quérir le portefeuille où s’abritent, pour Jean, les invites du Destin. Elle avance devant son frère une table volante, car elle sait qu’il tient toujours à être bien installé, et s’assied près de lui pour lui passer les diverses feuilles.

--Celle-ci est la dernière lettre reçue, ce matin, de Mme de la Vrillère.

--Bien... bien... Mais procédons par ordre. Ne sois jamais brouillonne, ma bonne Marthe! Voici donc...

Méthodique, il se met à lire, prenant des notes, aussi précis qu’en son cabinet, alors qu’il vérifie les comptes qui établissent l’entrée, au Val d’Or, de nouveaux millions.

Puis, ayant lu et écouté les explications abondantes de sa sœur dont sa parole brève endigue le flot, il conclut, reprenant les deux missives de l’abbé et de Mme de la Vrillère:

--La proposition de l’abbé n’est pas à rejeter, vu la famille, la fortune, les qualités sérieuses de la jeune personne. Seulement, notre excellent ami termine son panégyrique en nous glissant que cette fille supérieure n’est pas jolie. Étant donnée son indulgence, je suis enclin à craindre qu’elle ne soit fort laide!

--Alors, il est inutile de la présenter à Jean, fait Mme Dautheray avec une spontanéité convaincue. Jamais il n’épousera une femme laide ou _popote_!... Il n’aime, malheureusement, que celles qui sont fringantes.

--Je le comprends! marmotte M. Desmoutières, qui a gardé son faible pour les jolis visages. C’est pourquoi tu pourrais, d’abord, voir toi-même la jeune fille. En principe, j’opinerais plutôt pour le projet de la Vrillère. Les Serves appartiennent au meilleur monde... Je les connais bien... Mais je ne croyais pas que leur fille fût déjà en âge d’être mariée... Ah! comme le temps passe! Enfin, ma bonne Marthe, use de moi autant qu’il t’est nécessaire pour être renseignée, bien à fond, sur les partis présentés. Dans ces questions-là, l’expérience masculine est un facteur très important, que tu ne dois pas négliger.

Mme Dautheray incline la tête, sans songer même à se rebiffer. Depuis sa jeunesse, elle s’est entendu répéter, jusqu’à saturation, que la femme n’a qu’à se laisser guider par l’autorité de l’homme, devant laquelle, docile et reconnaissante, elle doit s’incliner. Et, n’ayant plus son mari pour remplir près d’elle cette mission de phare, elle s’attache à son frère, devenu sa lumière dirigeante.

--Oh! je compte bien sur toi pour guider Jean dans son choix, mais je commence à désespérer qu’il le fasse jamais!

--Évidemment, il n’a pas l’air très pressé. Mais ne te lasse pas, Marthe, car plus tard, tu ne pourrais peut-être plus l’amener dans la bonne voie! J’en sais, hélas! quelque chose. Aux belles heures de la jeunesse, j’ai trouvé incomparable de rester la bride flottante sur le cou. Et maintenant, il est bien des jours où je me dis que mieux eût valu suivre le chemin traditionnel et ne pas finir dans un foyer solitaire!

--Tu n’es pas isolé, Charles. Nous sommes avec toi, Jean et moi! s’exclame Mme Dautheray apitoyée.

--Oui, oui, je sais et vous en ai beaucoup de gratitude. Mais il ne s’agit pas de moi, seulement de notre garçon que je désire, autant que toi, voir heureux. Pressons-le, mais ne le bousculons pas pour entrer dans le mariage. Qu’il ne puisse nous considérer comme des empêcheurs de danser en rond. Après tout, nous ne voulons pas la mort du pécheur mais qu’il se convertisse.

M. Desmoutières, ici, regarde sa montre et se dresse aussitôt.

--Midi moins le quart! Je te quitte bien vite, ma chère Marthe. Je vais être en retard, et que dira mon maître-queux dont j’exige tant de ponctualité! A demain, ma bonne sœur.

--Tu dînes avec moi, n’est-ce pas?

--Avec _vous_, j’imagine.

Elle a un sourire confus et ravi.

--J’espère que Jean sera là, mais je n’en suis pas sûre du tout. Il est si recherché! Le monde l’accapare absolument.

--Pas d’excès en cela non plus, Marthe. Il faut qu’il s’habitue à mettre dans sa vie des heures de travail. Que diable! son père et moi nous lui avons donné l’exemple! Je pense que tantôt il sera à la Société?

--Oh! certes, affirme Mme Dautheray qui n’en sait rien du tout, mais sent la nécessité de relever la réputation de Jean.

--Veilles-y, Marthe. Il est tout à fait mauvais qu’un garçon de cet âge vive uniquement pour le plaisir. Le travail est l’indispensable contrepoids.

--Oh! Charles, je t’assure que je fais tout ce que je puis, dans le sens que tu m’indiques.

--Oui... J’en suis persuadé... Tu es une femme de devoir. Je regrette de n’avoir pas vu Jean.

--Tu vas peut-être le rencontrer. Il ne saurait tarder à rentrer.

Tout en parlant, elle le reconduit à travers la galerie qui est une des beautés de l’hôtel Dautheray.

Mais Jean est encore invisible et Mme Dautheray revient seule dans le salon Directoire, qui est son séjour favori.

II

A peine, elle a attiré son tricot qu’elle le laisse retomber. Dans la cour de l’hôtel, a sonné un sabot de cheval. Et bientôt, derrière la porte, une voix interroge joyeusement:

--Je puis entrer?... Je ne vous dérange pas? mère...

La portière est soulevée. Et Jean apparaît, encore en tenue de cheval, un peu poudreux, mais tout de même très élégant, comme un garçon habillé par le premier tailleur en renom, mince et robuste, ainsi que l’a fait son métier d’aviateur. Il est grand, souple, rasé à l’américaine, des yeux rieurs, couleur de noisette, la bouche ferme et câline, les cheveux châtains, coupés court. En résumé, donnant l’impression d’un beau garçon, très chic.

L’admiration de sa mère ne s’égare pas.

Il se penche vers Mme Dautheray et, tendrement, embrasse son front, tandis qu’elle s’exclame, l’attirant:

--Bonjour, mon grand. Quelle belle mine tu as! Tu n’as pas rencontré ton oncle?

--Non.

--Il sort d’ici. Et... il n’est pas très content d’apprendre que tu n’avais pas été à la Société ce matin...

--Par cet admirable temps?... Il ne pensait pas sérieusement que j’aurais la stupidité d’aller m’y enfermer!... Mais, ma scrupuleuse maman, soyez rassurée. Je ne mérite pas les foudres de mon oncle. J’ai paru à la Société. J’y ai signé au moins quatre lettres préparées par son secrétaire. J’en ai lu un nombre à peu près égal, intéressantes particulièrement, arrivées par le courrier de ce matin. Puis, ayant, une fois de plus, constaté que ma présence ne servait à rien du tout, le torrent des affaires coulant à merveille sans moi, j’ai annoncé que je reviendrais tantôt. Et j’ai filé vers mes propres occupations. Je ne tenais pas à jouer la mouche du coche.

--Jean, oh! Jean... Si ton père t’entendait!

--Il est vrai que je recevrais un abattage. Père avait le culte des Affaires, avec majuscule. Le Val d’Or était son paradis. Le mien, à cette heure, est perché ailleurs, c’est positif! Si vous saviez, comme le matin était adorable au Bois, vous comprendriez que j’ai regretté de n’avoir pas abandonné le cheval pour l’aquarelle.

Jean a toujours eu le goût passionné de la peinture. Professionnels et simples connaisseurs s’entendent à dire qu’il est remarquablement doué, mais son père s’est--avec son inflexible volonté--refusé à le laisser orienter vers les beaux arts, lui permettant tout juste d’acquérir un joli talent d’amateur--seul autorisé pour le futur directeur du Val d’Or. D’ailleurs, depuis qu’il est libre de ses actions, il succombe sans scrupule à toutes ses tentations en peinture.

--Beaucoup de monde au Bois, ce matin? interroge Mme Dautheray, qui le contemple extasiée.

Il a pris possession du fauteuil douillet où, une demi-heure plus tôt, trônait M. Desmoutières, et, par la fenêtre ouverte, contemple, d’un œil d’artiste, dans le ciel printanier, la course des frêles nuages, ourlés d’argent.

--Oui, beaucoup de monde! Des poignées de jolies femmes, entre autres Marise de Lacroix qui montait avec son mari et son amie Mlle de Champtereux. Nous avons fait un temps de galop. C’était exquis! Dieu! que la vie est bonne en terre de France, et que vous avez eu raison de m’en faire le don! maman.

Mme Dautheray est enchantée de cette joie juvénile. Mais elle se souvient des recommandations de son frère, et, en écolière docile, elle répond:

--Mon grand, je suis bien aise que tu sois ravi! Mais, tout de même, tu ne dois pas oublier que la vie ne peut être une fête perpétuelle. Le travail doit y jour un rôle de contrepoids.

--Oh! mère, que ce «contrepoids» est donc lourd! Sûrement, ce n’est pas vous qui l’avez mis en branle!

--Mon Jean, tu n’es jamais sérieux! Pourtant, j’aurais grand besoin que tu le sois, au moins un moment... J’ai à causer avec toi...

--De...? questionne-t-il distraitement. Il étudie un jeu de lumière sur la branche que la brise agite devant la fenêtre.

--De...

Elle s’aventure avec précaution.

--De nouveaux projets matrimoniaux qui viennent de m’être soumis pour toi...

--Ah! encore! Mais pourquoi diable l’humanité s’acharne-t-elle ainsi contre ma liberté, à peine reconquise? Pourtant, après quatre années de guerre, j’ai bien le droit de vivre un peu à mon gré!

Il a l’air sérieusement révolté, et Mme Dautheray se sent toute contrite. Sa mine est si malheureuse que l’impatience de Jean s’évanouit; d’autant qu’elle questionne, timide:

--Alors, tu ne veux pas savoir?...

--Mais si, mère, je veux bien savoir tout ce que vous avez envie de me faire savoir; dites, de quoi s’agit-il?... Vous avez encore preneuse pour votre fils?

--Preneuse! Oh! Jean, quel langage!... J’ai reçu ce matin une lettre de ma bonne amie de la Vrillère, qui me parle d’une jeune fille me donnant, ce me semble, toutes les garanties de bonheur pour toi!

--Comme les autres, marmotte-t-il. Et alors? mère.

--Alors, je voudrais... je désirerais que tu la voies... pour commencer... avant les autres, nouvellement présentées...

--Les autres!... Comment, il y en a encore d’autres?

Jean a l’air horrifié.

--Oui... hier, l’abbé Ouchy m’a soumis un projet...

Cette fois, Jean se dresse hors de sa bergère et se met à marcher, tel un lion en cage, que l’on a irrité. Puis il vient se camper devant Mme Dautheray.

--Écoutez-moi, maman; expliquons-nous une bonne fois. En toute occasion, je vous entends déclarer: «Il faut marier Jean!...» Donc, il m’est impossible d’oublier l’avenir qui m’attend fatalement. Et que je ne repousse pas, en principe... Seulement, je suis bien résolu à ne devenir prisonnier du mariage que le jour où j’aurai rencontré la femme qui me plaira assez pour que la prison me paraisse charmante. Voilà tout!... Et c’est moi qui la choisirai!

Mme Dautheray n’ose pas protester.

Quand elle entend Jean s’exprimer, par exception, avec cette nette et ferme décision, elle a l’impression que son mari est ressuscité; le maître absolu en ses volontés, devant qui tout et chacun devaient plier.

Jean, étonné de ne recevoir aucune réponse, regarde Mme Dautheray, ne pouvant croire à une si facile victoire. Elle paraît tellement consternée qu’il regrette un peu sa sortie. Il s’approche d’elle, prend sa main et la porte tendrement à ses lèvres.

--Maman, n’ayez pas cet air désespéré. On dirait qu’une catastrophe vient de s’abattre sur votre tête. Soyez tranquille, un jour ou l’autre, vous me verrez arriver chez vous, flanqué de la fiancée que vous me souhaitez si fort! Vous le savez, je pratique le monde éperdument. J’accepte les thés, je joue la comédie, je danse avec nombre de jeunes personnes dont quelques-unes sont certainement charmantes... Vous-même, en avez une légion en réserve. Par conséquent, il est impossible que l’étincelle ne jaillisse pas à son jour.

--Tu crois? Jean.

--Mais oui, je crois. Mère, ne vous désolez pas et soyez patiente, je vous en supplie. Si vous voulez bien avertir honnêtement les mères qui me pourchassent que je ne me sens pas du tout mûr pour le sacrement, je verrai vos protégées puisque vous en avez très fort envie. Êtes-vous satisfaite?

--Oh! oui, s’exclame Mme Dautheray avec effusion. Quand tu le veux, mon Jean, tu es un amour de garçon! C’est vrai, je dois fort t’ennuyer... et pourtant ton oncle me recommandait tout à l’heure de bien m’en garder.

--Vraiment!

Jean est stupéfait de cette mansuétude imprévue dans la sentencieuse cervelle de M. Desmoutières et en cherche, une seconde, la raison, tandis que Mme Dautheray continue:

--C’est que je voudrais tant ne pas mourir sans avoir vu ta femme et mes petits-enfants!

--Mais pourquoi, mère, ne les verriez-vous pas? Il n’est nullement question, pour vous, de mourir!

--Cela peut m’arriver.

--Naturellement, comme à tout le monde... Ma maman, que votre imagination ne complique donc pas à plaisir, pour vous et pour moi, l’existence qui ne se montre pas trop dure pour nous, reconnaissez-le. Profitons des bonnes heures qui nous sont accordées par la destinée.

Pieusement, elle corrige:

--Par Dieu!

--Et soyez bien gentille... Ne me tarabustez pas pour entrer dans la sage confrérie... Comprenez-moi bien...

Elle l’écoute, ses yeux candides redevenus un peu effrayés.

--Qu’est-ce que tu vas encore me dire?

--Rien de terrible! Ceci, tout simplement... Quand la guerre a éclaté, je n’étais qu’un gosse qui commençait à bien s’amuser. Pendant quatre ans, j’ai peiné comme les camarades et, par conséquent, je n’ai pas joui du tout de ma belle, de ma précieuse jeunesse... Eh bien, maintenant, il faut que je me rattrape. Mettez que je suis un vieux jeune homme. Je reprends ma vie, au point où je l’ai laissée en 1914... Je vous assure qu’après avoir vécu pour les autres pendant ces lugubres années, j’ai besoin de vivre un peu pour mon agrément personnel, avant de m’enserrer dans les devoirs... Je croyais qu’il vous était agréable d’avoir retrouvé votre grand garçon... Et vous ne pensez qu’à le donner à une autre! Je suis froissé, mère.

--Mon chéri, tu ne parles pas sérieusement, n’est-ce pas?... Je ne songe qu’à ton bonheur et à mes devoirs envers toi... L’abbé Ouchy me le répétait encore ces jours-ci: «Ma chère fille, il faut marier Jean!»

--Bon Dieu! maman, laissez, je vous en supplie, les conseils de l’abbé Ouchy au fond de son confessionnal. Ma pauvre maman, vous avez la rage de l’obéissance! Je suis sûr que si l’abbé vous commandait de vous asseoir sur un poêle à pétrole en fonction, immédiatement, vous vous croiriez obligée de le faire!

--Oh! Jean, peux-tu dire de pareilles insanités! s’exclame Mme Dautheray, scandalisée. Mais, tout de même, elle rit, tant l’idée lui paraît bouffonne.

--Et, là-dessus, est-ce que nous ne déjeunons pas?... J’ai une faim de cannibale... Je vais me mettre en tenue. A tout à l’heure, mère.

Et il disparaît, au moment même où le maître d’hôtel annonce:

--Madame est servie!

III

Dans l’après-midi, Jean est, en effet, repassé à la Société pour y faire acte de présence. Et cette présence a, d’ailleurs, été aussi brève qu’il le pouvait souhaiter. Après avoir un peu écrivassé, paperassé, s’interrompant pour faire, de mémoire, les croquis de silhouettes séduisantes entrevues le matin au Bois, il a pris congé, pour ce jour-là, du somptueux cabinet d’où, jadis, son père surveillait la prospérité du Val d’Or, dont il était l’admirable cerveau dirigeant.

Jean est rentré chez lui pour s’habiller, à cette fin d’accompagner au «Dancing-Palace»--le plus select de Paris!--la jeune femme de son excellent ami, Henry de Lacroix, lequel déteste les plaisirs frivoles, et une amie de celle-ci, avec laquelle il est sur le pied d’un flirt savoureux, la belle Sabine de Champtereux.

Il est probable que si Mme Dautheray connaissait l’existence de ce flirt, elle en serait quelque peu inquiète; car Sabine de Champtereux est une jeune personne infiniment moderne à tous égards et ne constituerait guère la bru de ses rêves... Seulement, elle n’en sait à peu près rien, Jean ayant pour principe de ne jamais se raconter; et Mme Dautheray n’ayant que des relations mondaines, assez espacées, avec Marise de Lacroix--chez qui elle pourrait rencontrer Sabine--vu leur différence d’âge.

Donc, Jean peut, avec une entière quiétude, s’offrir l’agrément d’un flirt qui le conduira... Où?... Il ne s’en préoccupe guère, ayant la sagesse de vivre dans le présent et d’en savoir profiter, s’il est bon... Et il le fait avec un juvénile appétit. En attendant d’aborder au port du mariage, il s’accorde généreusement tout le plaisir, sans consistance et sans conséquence, que peuvent lui fournir le monde qui s’amuse et le monde tout court, le _vrai_ monde; fréquentant l’un avec discrétion, car il déteste s’afficher, l’autre avec une franche ardeur. Dans l’un comme dans l’autre, il reçoit l’accueil que ne manque pas de rencontrer un beau garçon millionnaire; nimbé, de plus, par la réputation d’avoir montré «beaucoup de cran», lors de la guerre.