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Part 1

EXPLORATION SCIENTIFIQUE DE LA TUNISIE, PUBLIÉE SOUS LES AUSPICES DU MINISTÈRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

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=BOTANIQUE.=

RAPPORT SUR UNE MISSION EXÉCUTÉE EN 1884.

EXPLORATION SCIENTIFIQUE DE LA TUNISIE.

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RAPPORT SUR UNE MISSION BOTANIQUE EXÉCUTÉE EN 1884 DANS LE NORD, LE SUD ET L’OUEST DE LA TUNISIE,

PAR A. LETOURNEUX,

MEMBRE DE LA MISSION DE L’EXPLORATION SCIENTIFIQUE DE LA TUNISIE, CONSEILLER HONORAIRE À LA COUR D’APPEL D’ALGER, ANCIEN VICE-PRÉSIDENT DE LA COUR INTERNATIONALE D’ALEXANDRIE, OFFICIER DE LA LÉGION D’HONNEUR, ETC.

[Décoration]

PARIS. IMPRIMERIE NATIONALE. * * * * * M DCCC LXXXVII.

En 1883 la Mission botanique dont je faisais partie et que dirigeait M. le docteur E. Cosson, président de la Commission de l’exploration scientifique de la Tunisie, avait étudié la végétation de la partie septentrionale du pays depuis le littoral nord jusqu’à El-Djem et El-Kef. En 1884, je fus chargé par le Ministre de l’Instruction publique de visiter la région qui s’étend au sud des grands Chotts et de remonter ensuite le long de la zone voisine des Hauts-Plateaux algériens jusqu’au voisinage de Tebessa, tandis que mes collègues, MM. Doûmet-Adanson, Bonnet et Valéry Mayet devaient explorer l’île de Djamour au nord, les îles Kerkenna et de Djerba dans le golfe de la Syrte, ainsi que la région comprise entre Sfax et Gafsa et le nord des grands Chotts. Je devais aussi, en me rendant de Bône à Tunis par terre, faire une herborisation de premier printemps dans la partie supérieure de la vallée de la Medjerda, spécialement à Ghardimaou. Parti d’Alger le 21 mars, avec mon préparateur M. Lecouffe, j’accomplis d’abord cette partie de mon programme avant de gagner Tunis où je fus rejoint par M. Lataste, membre de la mission, chargé de l’étude des animaux vertébrés. Nous profitâmes d’un séjour forcé dans cette ville pour faire une course rapide à Porto-Farina et pour voir le Djebel Reçaç, où M. Doûmet-Adanson avait herborisé en 1874.

Débarqués ensuite à Gabès, nous avons visité successivement toutes les parties du Sud tunisien que l’état politique du pays nous permettait d’aborder : la longue plaine de l’Aradh, jusqu’auprès de l’Oued Feçi, l’oasis de Zarzis et le grand relief montagneux du Djebel Demeur habité par les tribus des Matmata, des Haouaïa et des Ghomrasen, sans pouvoir, à notre grand regret, pénétrer jusqu’à Douiret et jusqu’aux grands sables des aregs ; l’oasis d’El-Hamma des Beni-Zid, la plaine qui s’étend entre le Djebel Tebaga et le Chott El-Fedjedj, puis le nord du Nefzaoua dont la partie méridionale nous était fermée. Traversant ensuite le Chott El-Djerid entre Debabcha et Kriz, nous avons parcouru le Beled El-Djerid de Sedada à Nefta, et suivi le pied du Djebel Cherb oriental que nous avons traversé pour aller nous ravitailler à Gafsa. Enfin, gagnant Feriana au nord, nous avons consacré la dernière partie de notre mission à d’intéressantes recherches sur les plateaux et dans les forêts de Pins de la frontière, recherches qui se sont terminées par l’escalade du plateau à pic de Guelâat Es-Snam[1] et par notre arrivée à Tebessa sur le territoire algérien.

Pendant toute la durée de notre voyage, je me suis scrupuleusement renfermé dans les limites et dans les termes de la mission qui m’avait été confiée, et lorsque des circonstances impérieuses m’ont conduit sur le domaine réservé à mes collègues, comme à Houmt-Souk et à Gafsa, je me suis soigneusement cantonné dans la chasse aux Mollusques dont l’étude m’était spécialement attribuée en collaboration avec mon savant ami, M. J.-R. Bourguignat[2], ou dans la rédaction de notes relatives au dialecte berbère de l’île de Djerba.

C’est pour moi, en terminant, un devoir impérieux de signaler le bienveillant appui qui nous a été prêté aussi bien par M. le Ministre résident, M. Cambon, et par M. d’Estournelles, son secrétaire général, que par M. le général Boulanger, commandant du corps expéditionnaire.

Je serais véritablement ingrat si je pouvais oublier la réception réellement affectueuse et si hospitalière qui nous a été faite à Gabès par le colonel de La Roque et par le Ferik Allegro, si je ne rendais ici hommage à l’accueil cordial que nous avons trouvé à Kçar El-Metameur auprès de M. le capitaine Rébillet qui nous a accompagnés chez les Haouaïa et les Ghomrasen, à Tozer auprès de M. le capitaine du Couret et de M. le lieutenant de Fleurac, chargé du service des renseignements, à Gafsa auprès de M. le colonel d’Orcet et du capitaine, chef du même service, à Feriana auprès de M. le docteur Robert, directeur de l’hôpital militaire et zélé botaniste, enfin auprès de tous les officiers avec lesquels nous nous sommes trouvés en rapport.

C’est à ce concert de bonnes volontés et d’actives sollicitudes que nous avons dû de mener à bonne fin un voyage long et difficile et de visiter, dans les meilleures conditions, des régions qui jusqu’ici étaient restées presque en dehors des explorations scientifiques.

Je dois aussi exprimer ma gratitude à mon excellent ami M. le docteur E. Cosson, qui a bien voulu me donner le concours de son expérience et de sa connaissance approfondie de la flore du Nord-Afrique et vérifier avec moi la détermination de la plupart des plantes mentionnées dans ce Rapport.

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RAPPORT SUR UNE MISSION BOTANIQUE EXÉCUTÉE EN 1884 DANS LE NORD, LE SUD ET L’OUEST DE LA TUNISIE.

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=I=

=D’Alger à Tunis par Ghardimaou.=

Chargé d’explorer le Sud tunisien au point de vue de l’histoire naturelle et plus spécialement de la botanique, je partais d’Alger, le 21 mars, avec mon préparateur M. Lecouffe, et le 29, de grand matin, nous quittions Souk-Ahras pour nous diriger vers la plaine de la Medjerda par la route des crêtes. Dans l’après-midi nous faisions halte au milieu des hautes futaies de la forêt algérienne des Oulad Dhia où, dans une rapide herborisation, je recueillais les _Doronicum scorpioides_, _Luzula Græca_, _Montia fontana_, _Gagea villosa_ qui doivent certainement se retrouver dans les forêts tunisiennes des Ouchteta.

Le lendemain nous quittons, après déjeuner, le camp hospitalier d’Aïn-Meçran et nous descendons de la montagne par une route qui serpente au milieu de la forêt. Peu à peu les Chênes-Zehn s’éclaircissent et finissent par disparaître. La route descend toujours ; sous l’attaque incessante des incendies, le Chêne-Liège a succombé malgré sa cuirasse ; on n’aperçoit plus que des troncs noircis au milieu des Bruyères et des Arbousiers. Après avoir franchi une dernière crête rocheuse, nous disons adieu à la végétation arborescente pour traverser des plateaux cultivés. Quelques pas encore, nous sommes en Tunisie, sans que rien, pas même la présence d’un douanier, nous en ait avertis.

Nous abandonnons le plateau pour descendre dans la plaine de Ghardimaou ; sur les dernières pentes, la route se déroule au milieu des broussailles (_Calycotome villosa_, _Genista tricuspidata_, _Cistus Monspeliensis_ et _C. salvifolius_), que dominent les Azeroliers. Je recueille le long des talus les _Orchis tridentata_, _patens_, _longicornu_, ainsi que l’_Alyssum campestre_, assez rare en Tunisie. En descendant encore, nous apercevons les premières rosettes du _Mandragora microcarpa_ que nous rencontrerons désormais partout et, dans un large ravin, des buissons de _Rhus pentaphylla_[3] et de _Rhamnus oleoides_ sont couverts de fleurs. Mais la nuit nous menace, nous nous hâtons de traverser la Medjerda et de gagner les baraquements de Ghardimaou.

Toute la journée du 31 mars est consacrée à l’herborisation, d’abord de la plaine basse autour du village, puis des pentes gazonnées formant talus qui conduisent à un niveau supérieur d’alluvions plus anciennes. Sur ces pentes croissent quelques arbustes égarés dans la plaine nue, deux Orchidées (_Ophrys lutea_ et _O. tabanifera_), le _Narcissus Tazetta_, le _Parietaria Lusitanica_ et le curieux _Ambrosinia Bassii_ qui n’avait pas encore été indiqué en Tunisie.

Dans les moissons, nous signalerons l’abondance des Fumariacées : _Fumaria agraria_, _F. officinalis_, _F. micrantha_, _F. parviflora_, _Platycapnos spicatus_.

Nous citerons encore : _Diplotaxis erucoides_, _Iberis odorata_, _Carrichtera Vellæ_, _Fumana lævipes_, _Althæa longiflora_, _Aizoon Hispanicum_, _Saxifraga Carpetana_, _Krubera leptophylla_, _Valerianella discoidea_, _Pyrethrum macrotum_, _Picridium intermedium_, _Barkhausia taraxacifolia_, _Cynoglossum clandestinum_, _Myosotis versicolor_ et _Linaria rubrifolia_, ces trois dernières plantes nouvelles pour la flore tunisienne.

Après le déjeuner, une nouvelle course nous conduit jusqu’au bord de la Medjerda, dont les berges taillées verticalement dans l’argile ne nous offrent qu’une végétation insignifiante, et nous visitons au retour les collines aux tons rouges et violacés dans le flanc desquelles s’ouvre la grotte peu profonde qui a donné son nom à Ghardimaou[4]. La roche, très friable, où brillent des cristaux de sel marin, de plâtre et de magnésie, présente une végétation spéciale composée presque uniquement d’espèces halophiles ou méridionales : sur les parois inclinées poussent le _Pistacia Terebinthus_, le _Genista cinerea_, l’_Artemisia Herba-alba_, l’_Atriplex Halimus_ qui porte ici le nom classique du Câprier[5], le _Deverra scoparia_ et de grosses touffes de _Camphorosma Monspeliaca_, tandis que, sur les débris accumulés au pied du talus rapide, nous recueillons : _Statice globulariæfolia_, _Adonis microcarpa_, _Silene nocturna_ et un _Erodium_ jeune qui nous paraît être l’_E. glaucophyllum_.

Une exploration plus prolongée eût peut-être amené de nouvelles découvertes, mais le ciel, qui, depuis une demi-heure, se couvrait de nuages, nous détache comme avertissement quelques larges gouttes de pluie. Nous fuyons devant l’averse, mais elle nous atteint à la hauteur des premières baraques de Ghardimaou et nous rentrons à l’auberge à demi trempés.

Le lendemain, nous prenions le chemin de fer et, après avoir traversé l’immense et monotone plaine de la Medjerda, coupée près de Beja par des collines roses et vineuses comme celles de Ghardimaou, au milieu desquelles la rivière « se recourbe en replis tortueux », nous arrivions à Tunis.

=II=

=Excursion au Djebel Reçaç et à Porto-Farina.=

A peine installé à Tunis et après les visites officielles, je me préparais à prendre le bateau de la côte pour gagner Gabès sans retard, lorsque l’arrivée de mon collègue M. Lataste, chargé de l’étude des animaux vertébrés, et la mort du vice-consul de Sfax, mon ami M. Seignette, auquel j’avais adressé d’Alger le plus gros de mes bagages, m’imposèrent la nécessité de prolonger notre séjour d’une semaine.

Quelques promenades au bord du lac, destinées surtout à la recherche des Mollusques, me donnèrent l’occasion de constater que le _Cotula coronopifolia_, découvert l’année précédente par notre président, M. le docteur Cosson, sur la route de la Goulette, n’était point cantonné dans cette localité et encombrait les fossés qui pénètrent dans le lac à droite de la ville. Je rapportai des cimetières le joli _Fagonia Cretica_ et l’_Ammosperma cinereum_ (_Sisymbrium cinereum_).

Le Djebel Reçaç[6], dont les crêtes dentelées découpent l’horizon au sud-est de Tunis et semblent inaccessibles, exerce sur tous les voyageurs une attraction invincible ; aussi, bien qu’il ait déjà été exploré, nous ne pouvons résister au désir de lui faire, à notre tour, une visite ; nous pouvions d’ailleurs espérer qu’au point de vue zoologique nos efforts ne seraient pas entièrement stériles.

Le 4 avril, dès l’aube, nous partons, conduits par un automédon indigène qui nous amène rapidement à l’établissement des mines de plomb qu’exploite une société italienne. L’accueil du personnel, froid d’abord, devient gracieux dès qu’il est manifeste que nous sommes, non des ingénieurs, mais de simples naturalistes. On nous procure un ouvrier sans ouvrage pour porter le déjeuner et l’eau dont la montagne est complètement dépourvue, et l’ascension commence. Nous suivons un sentier qui s’élève doucement le long de la pente au milieu de blocs détachés, où vivent des espèces intéressantes de Mollusques, et nous amène bientôt au-dessous d’une coupure formant col entre deux massifs aux flancs abrupts. Nous abandonnons la route pour grimper au milieu d’un taillis clairsemé, soulevant les pierres où se cachent des colonies d’Hélices et où mon collègue M. Lataste découvre un petit peuple de fourmis qui s’est construit un véritable gâteau de cellules en carton brunâtre. Puis nous obliquons à droite pour suivre jusqu’au col le pied des roches calcaires dont les fentes prêtent leur abri à la plupart des plantes que nous avons recueillies l’année précédente au Djebel Bou-Korneïn et qui avaient été rapportées du Djebel Reçaç même par M. Doûmet-Adanson dans sa première mission.

Nous citerons seulement : _Brassica Gravinæ_, _B. insularis_, trouvé il y a trente ans par nous au Djebel Edough près Bône, _Vicia leucantha_, _Tordylium Apulum_ très abondant, _Valeriana tuberosa_, _Anthemis punctata_, _Eufragia latifolia_, _Scrofularia lævigata_, _Euphorbia dendroides_, _Ophrys Speculum_, _Carex gynobasis_, mais nous recueillons surtout avec plaisir un magnifique _Erodium_ qui doit être le type du _Geranium geifolium_ de Desfontaines.

Parvenus au col, nous nous abritons derrière un rocher, dans un coin chauffé par le soleil, pour déjeuner en paix et prendre ensuite quelques minutes d’un repos délicieux en face d’un splendide panorama.

Mon collègue nous quitte bientôt avec le guide pour escalader la dernière cime et redescendre par la mine, tandis qu’avec mon préparateur j’explore, non sans peine, le versant oriental plus riche en Mollusques qu’en plantes.

A cinq heures nous rentrions à l’établissement où nous retrouvions notre cocher et la voiture déjà attelée.

Dès le lendemain nous étions invités par M. le Consul de France et par M. le commandant Coÿne à les accompagner dans une excursion rapide à Porto-Farina et nous partions après le déjeuner. Nous traversâmes rapidement les abords assez tristes de Tunis et nous nous engageâmes dans la zone d’Oliviers qui s’étend, avec de légers ressauts, jusqu’à Bordj-Sebala. Déjà le _Cyclamen Persicum_ étalait ses fleurs roses au milieu des buissons de _Zizyphus Lotus_ et l’_Ornithogalum Narbonense_ dressait dans les moissons son épi à peine épanoui ; le printemps s’annonçait par la tiédeur douce de l’atmosphère. Une pente presque insensible nous amena jusqu’à la plaine de la Medjerda, d’une uniformité monotone. Nous devions coucher au caravansérail qui s’élève à l’entrée du vieux pont sous lequel l’antique Bagrada roulait ses eaux aussi jaunes que celles du Tibre. Mais, après examen des lieux et délibération, dans la crainte d’un mauvais souper et surtout d’un mauvais gîte, il fut décidé que l’on pousserait jusqu’à Porto-Farina.

Après quelques instants de repos accordés à nos chevaux un peu essoufflés et que j’employai à recueillir les coquilles abandonnées sous les arches du pont par la dernière crue, nous reprîmes notre course en suivant une piste assez mal tracée le long des méandres de la rivière. La plaine argileuse commençait à peine à verdoyer ; dans les bas-fonds s’élevaient, rares et drues, de belles touffes de grandes Graminées. Le soleil baissait et teignait déjà d’une couronne fauve le Djebel Ahmar, lorsque je recueillis au bord de la route des pieds fleuris de _Lepidium Draba_. Enfin, des arbres et quelques buissons, au milieu desquels la route était transformée en bourbier, surgirent devant nous, puis se montrèrent les jardins et les rues sales d’un village dont nous eûmes grand’peine à sortir. De l’autre côté, c’était pis encore : la voie étroite était une vasière, les branches des arbres et des buissons épineux, que l’obscurité naissante ne nous permettait pas d’éviter, nous fouettaient le visage. Aussi est-ce avec bonheur que nous retrouvâmes la prairie et que nous finîmes par atteindre le pied du coteau qui longe la lagune à l’ouest. Malheureusement les chevaux, épuisés par une course rapide et continue, n’avançaient que lentement. Il fallut descendre et la route s’acheva à pied au bruit doux et rythmé du flot qui venait mourir lourdement sur un matelas brun d’herbes marines. Quelques grands édifices détachaient de temps à autre leur silhouette blanchâtre dans la nuit déjà sombre. Au-dessus du lazaret une Effraie jetait son cri sinistre. Enfin les maisons de la ville se montrèrent des deux côtés d’une rue et nous fûmes introduits dans un vieux palais où nous étions attendus. Après un souper bien gagné, nous nous étendions sur les coussins dorés et les couvertures bariolées du khalifa.

Le lendemain à l’aube, pendant que mes compagnons prolongeaient leur nuitée, j’allai faire un tour au bord du lac. De grands carrés de Pavots, aux fleurs multicolores, promettant une récolte abondante d’opium, s’étendaient entre les maisons aux murs gris et les restes de remparts ruinés ; la ruine antique ou moderne, surtout la ruine récente, est la caractéristique de la Tunisie. Au bout d’une courte promenade, je rentre au Dar-el-Bey pour prendre le café et me dirige ensuite vers les ravins, guidé par un des notables du pays, excellent homme, qui me donne le nom arabe de toutes les plantes que nous rencontrons, avec des renseignements sur leur emploi dans la pharmacopée indigène.

La végétation de Porto-Farina m’offre une assez grande variété de plantes vulgaires. J’y observe cependant les espèces suivantes dont quelques-unes sont nouvelles pour la Tunisie : _Vaillantia hispida_, _Trifolium nigrescens_, _Phagnalon sordidum_, _Lavatera maritima_, _Genista aspalathoides_, _Orobanche Eryngii_, _Silybum Marianum_, _Euphorbia peploides_, _Gymnogramme leptophylla_.

Je remarque que l’_Oxalis cernua_ s’est naturalisé à Porto-Farina comme aux environs d’Alger.

Il faut songer au retour. Nous reprenons la route de la plaine, non sans faire quelques stations au bord du lac où, près du lazaret, je recueille plusieurs Mollusques nouveaux ou rares pour la faune du pays.

Un peu plus loin, je rencontre une très jolie variété bulbifère de l’_Allium roseum_.

Pendant que le commandant et le consul filent directement sur Tunis, nous prenons la direction d’Utique où nous devons déjeuner et coucher au Bordj de Ben-Ayat. La faim nous pousse à traverser les ruines sans y recueillir d’autre plante que l’_Œnanthe globulosa_. Nous nous promettions de consacrer notre après-midi à une exploration plus complète des restes de cette ville célèbre, mais à peine, à l’issue du déjeuner, avions-nous parcouru les anciennes citernes qu’un exprès, dépêché par nos amis, vient nous inviter à les rejoindre à Bordj-Sebala, où la fatigue de leur attelage les avait contraints à s’arrêter.

Nous interrompîmes, non sans regret, notre promenade et allâmes au café maure de Bordj-Sebala partager le dîner de nos compagnons. Nous ne tardâmes pas à y recevoir l’invitation d’aller passer la nuit au palais bâti par Kheïr-ed-Din, ce ministre qui avait conçu l’idée, généreuse mais impraticable, de régénérer l’Islam par l’Islam lui-même en empruntant aux nations chrétiennes leurs arts et leurs sciences. Après avoir échappé aux morsures des chiens de garde, nous franchîmes deux vastes cours silencieuses pour entrer dans une grande salle au plafond sculpté, flanquée d’une longue galerie aux caissons de bois merveilleusement fouillés et dorés, largement ouverte sur des jardins pleins d’arbres en fleurs ou en fruits.

Ce palais, tout récent encore, désert et déjà voisin de la décrépitude, avait un aspect triste et un peu moisi. Les Orangers continuaient à pousser avec une luxuriante vigueur. Les hommes passent, les palais s’écroulent, les arbres restent.

Le lendemain les rayons gris de l’aube nous réveillaient sur notre froide couche, et deux heures plus tard nous étions de retour à Tunis.

=III=

=Gabès. — Les Matmata.=

Le 10 avril, après une traversée assez tourmentée, nous débarquions à Gabès, et le colonel de La Roque nous installait chez lui à Djara-Kebira.

Quelques jours furent employés à dresser nos plans de campagne, à faire nos préparatifs, à parcourir rapidement l’oasis et à voir Ras-el-Oued dont le commandant nous fit une réception cordiale, mais un peu trop solennelle.

Gabès et ses environs ont déjà été assez bien explorés par notre excellent ami M. Kralik, pour que nous n’ayons pas à nous en occuper au point de vue de la flore. Nous nous réservons, du reste, d’étudier, dans un travail spécial, les oasis du Sud tunisien et leurs cultures.

Nous nous bornerons à signaler la présence, sur les bords de l’Oued Gabès, du _Carex extensa_ assez commun dans le Nord-Afrique, mais que l’on ne devait guère s’attendre à rencontrer dans une station aussi méridionale.

Il avait été convenu que nous irions d’abord visiter les Matmata et leurs habitations souterraines avant d’entreprendre une exploration du sud de l’Aradh.

Le 19 avril, dès le matin, nous passions à Ras-el-Oued pour prendre une escorte ; nous abordions ensuite une plaine légèrement ondulée, parsemée de buissons de _Rhus oxyacanthoides_ et de _Zizyphus Lotus_ avec quelques touffes de _Retama Rætam_ (Retem), à laquelle succède un terrain entièrement plat et couvert de _Rhanterium suaveolens_, de _Lygeum Spartum_ que l’on affuble ici du faux nom de Halfa, de _Thymelæa hirsuta_, de _T. microphylla_ et de _Peganum Harmala_. Les buissons reparaissent dans le lit desséché de l’Oued Tour (rivière du Bœuf) que nos guides appellent aussi Oued Ftour (la rivière du Déjeuner), où nous faisons la grande halte et où je recueille une série de plantes qui me rappellent les plaines sahariennes de l’Algérie :

Matthiola oxyceras DC. var. basiceras.

Sisymbrium erisymoides Desf.

Muricaria prostrata Desv.

Silene setacea Viv.

Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.

Anthyllis tragacanthoides Desf.

Hippocrepis bicontorta Lois.

Daucus pubescens Koch.

Cyrtolepis Alexandrina DC.

Centaurea furfuracea Coss. et DR.

Atractylis prolifera Boiss.

Zollikoferia resedifolia Coss.

Euphorbia glebulosa Coss. et DR.

Asphodelus tenuifolius Cav.

Trisetum pumilum Kunth.

L’_Astragalus Kralikianus_ Coss., le _Rhanterium suaveolens_, le _Deverra tortuosa_ et l’_Anarrhinum brevifolium_ donnent un caractère plus spécialement tunisien à la florule de cet oued.

La plaine continue à s’étendre devant nous ; les plantes caractéristiques sont le _Rhanterium_, le Chihh (_Artemisia Herba-alba_) et le _Thymelæa microphylla_. Elle se termine enfin à un col rocheux dominé par un piton que surmonte un signal et au pied duquel se montrent quelques moissons habitées par des lièvres que poursuivent en vain nos cavaliers.

Derrière le rideau rocheux des collines s’élève le marabout de Sidi-Guenao avec une curieuse koubba à étages et une zaouïa très fréquentée.

El-Aïachi raconte que la réputation du saint attire de nombreux pèlerins qui apportent beaucoup d’offrandes et les déposent dans des chambres en dehors de la mosquée. Les visiteurs qui surviennent mangent ces victuailles suivant leurs besoins, mais ils ne peuvent rien emporter ; quiconque essaierait de le faire tomberait malade immédiatement. Le fait est bien connu de tout le monde, ajoute le crédule voyageur.

Nous campâmes entre la zaouïa et quelques grands arbres (Dattiers et Oliviers) qui rompent seuls par leur verdure la monotonie et l’aridité du paysage. Des cavaliers chargés de la perception de l’impôt, en nous offrant un lièvre pris par leurs slouguis, dispensèrent nos gens d’avoir recours à la générosité problématique des maîtres de la zaouïa.

Les environs de Sidi-Guenao, si désolés qu’ils fussent, m’offrirent cependant quelques plantes à noter, telles que : _Anchusa hispida_, _Arnebia decumbens_ et surtout le bel _Onopordon Espinæ_ Coss. et l’_Enarthrocarpus clavatus_.

Le lendemain, nous partons de bonne heure et prenons en écharpe une plaine légèrement ravinée, avec de maigres buissons parmi lesquels nous dérangeons des gazelles. Nous aboutissons à la gueule évasée d’un grand ravin, aux berges terreuses, qui s’enfonce entre des collines semées de pierres, mais ne présente pas de couches puissantes de roches.

Ces collines basses, aux pentes raides, sont le dernier effort et comme l’épatement écrasé de la longue chaîne parallèle à la mer, qui a son point culminant chez les Haouaïa et se continue jusqu’au piton détaché de Douiret, avant de se courber à l’est vers la Tripolitaine.

Le fond de l’oued que nous remontons et les ravins latéraux sont barrés par des digues en terre, quelquefois consolidées au moyen d’une maçonnerie grossière et munies sur l’un des côtés d’un déversoir en pierres sèches. Les eaux des pluies déposent leurs limons dans les cuvettes ainsi préparées qui deviennent des vergers, et l’on voit émerger au-dessus des chaussées la haute tige des Palmiers, la verdure pâle des Oliviers et la tête aplatie de quelques Figuiers. On sème sous les arbres un peu d’orge qui arrive quelquefois à maturité quand les pluies sont abondantes.

Ces gradins de verdure réjouissent l’œil attristé par la végétation triste et grise des collines dont le Romarin, le _Lygeum Spartum_, l’_Andropogon hirtus_, le vulgaire _Hordeum murinum_, le _Polygonum equisetiforme_, le _Linaria fruticosa_, quelques buissons rabougris de _Calycotome intermedia_ et le _Gymnocarpos decandrum_ composent le fond monotone.