Chapter 3 of 9 · 3979 words · ~20 min read

Part 3

Départ à midi. Toujours la plaine monotone de l’Aradh ; remarqué l’abondance des _Deverra_. Arrivée à deux heures à l’établissement de la compagnie mixte où nous sommes accueillis cordialement par le capitaine Rébillet et ses officiers. Nous faisons immédiatement une visite au village de Kçar-el-Metameur[13], situé à un kilomètre et demi plus au sud. Sauf quelques boutiques et un certain nombre de tentes appartenant aux tribus nomades, le village ne contient que des magasins superposés quelquefois sur trois et quatre étages, dans lesquels plusieurs tribus arabes ou berbères déposent leurs céréales et leurs provisions, sous la protection respectée des habitants. Ces greniers consistent tous dans une chambre unique, voûtée, qui n’a d’autre ouverture que la porte à laquelle on accède, pour les étages supérieurs, au moyen de degrés irréguliers fichés dans le mur, degrés dont l’ascension, ou plutôt l’escalade, exige une véritable gymnastique.

Les habitants, grossiers, sobres et avares, ont les mœurs républicaines des Kabyles. Je vois le Cheikh-el-Arf, vieillard à l’aspect vénérable et à barbe blanche, devant lequel ils portent leurs différends et qui les termine par voie d’arbitrage, sans avocats et sans frais. Le Mïad (Djemâa) a tous les pouvoirs et fait exécuter ses décisions par un chef élu, le Cheikh-Chartia.

Au pied du kçar, le long de l’oued, s’étendent les jardins qui, indépendamment des eaux fournies par les grandes crues, naturellement insuffisantes, sont irrigués au moyen de puits. Le système d’arrosage est le même qu’au Mzab. Les dattes sont de qualité très inférieure, mais les figues sont excellentes et les légumes assez abondants, surtout les Oignons, les Tomates, les Piments et diverses espèces de Cucurbitacées.

La matinée du 30 est consacrée au repos et à la préparation des récoltes.

Dans l’après-midi, visite à Kçar-el-Moudenin. Nous traversons cinq kilomètres d’un pays plat, dont la végétation pauvre, uniforme et grise est la caractéristique de l’Aradh : le _Scabiosa arenaria_, le _Rhanterium suaveolens_, les deux Armoises (_Artemisia campestris_ et _Herba-alba_), les _Thymelæa hirsuta_ et _microphylla_, le _Gymnocarpos decandrum_, le _Linaria fruticosa_, le _Lygeum Spartum_ et l’_Andropogon hirtus_ en forment le fond invariable, auquel viennent s’ajouter le _Carduncellus eriocephalus_ et des pieds assez nombreux d’_Atractylis flava_.

L’absence de sable, qui entraîne l’absence de la plupart des espèces que l’on est habitué à considérer comme plus exclusivement sahariennes, donne à cette plaine basse, malgré sa situation très avancée dans le sud, l’aspect et la couleur de nos Hauts-Plateaux algériens.

Aux approches du kçar, le terrain devient rocailleux, les silhouettes des Palmiers se découpent sur le ciel d’un bleu cru. Nous traversons un oued sur un lit hérissé de galets, et nous entrons dans le village, beaucoup plus considérable que celui de Kçar-el-Metameur. La réputation de ses marabouts lui attire la clientèle de nombreuses tribus dont chacune possède son quartier de magasins à plusieurs étages. Sur une place centrale, grande, mais irrégulière, s’ouvrent de nombreuses boutiques, tenues en grande partie par des juifs qui vendent à peu près de tout, surtout les articles de contrebande et de la poudre. Il y a en outre des ateliers de forgerons et de cordonniers, mais l’établissement le plus remarquable est un café. La mosquée à minaret carré est coiffée d’une grosse coupole couverte de briques vernissées vertes, qui se redressent comme les écailles des dragons fabuleux.

Les Dattiers appartiennent aux variétés cultivées chez les Matmata et à Kçar-el-Metameur, et donnent des produits abondants mais détestables.

Les habitants sont presque tous drapés dans une longue couverture brune, coiffés d’une calotte rouge et chaussés de pantoufles (_belgha_) jaunes ou de bottines brodées du Fezzan.

Comme souvenir de notre visite, nous achetons une poire à poudre indigène en bois (_balaska_) en forme de disque surmonté d’un goulot, curieusement sculptée au couteau, et nous revenons d’un trot rapide hâté par le scintillement des premières étoiles.

§ 2. — LES HAOUAÏA ET LES GHOMRASEN.

Le 1er mai commence notre exploration du massif montagneux qui, depuis le pays des Matmata, borde à l’ouest la plaine de l’Aradh jusqu’au delà de Douiret et se recourbe ensuite presque à angle droit pour pénétrer en Tripolitaine.

Le capitaine Rébillet nous accompagne avec un officier, vingt-cinq cavaliers et dix mulets. Nous formons une petite colonne en avant de laquelle un cavalier arabe joue de la flûte et bondissent deux lévriers.

La plaine plate offre toujours la même végétation ; nous remarquons seulement d’assez nombreuses touffes de _Stipa gigantea_. Nous rencontrons quelques outardes (_houbeïra_) qui, avant de s’enlever, courent en battant des ailes, et, non loin d’un douar arabe, un cercle de vautours plane au-dessus de la carcasse d’un chameau.

Enfin la montagne grandit et, près de sa base, nous rencontrons un oued sur les bords duquel poussent, à la limite de quelques champs d’orge et de froment, de beaux buissons de _Zizyphus Lotus_, de _Rhus oxyacanthoides_, de _Calycotome_ et de _Periploca angustifolia_. Je mets pied à terre un instant pour cueillir le _Ruta bracteosa_ dont les graines sont sans doute descendues des hauteurs, et le _Farsetia Ægyptiaca_ que je n’ai pas encore rencontré depuis Gabès. L’oued franchi, nous tournons à gauche et gravissons un ravin sans caractère, au sol d’un blanc grisâtre que percent de minces pointes de roches calcaires. Nous y déjeunons près d’un puits naturel, d’ailleurs peu abondant, sans que je puisse découvrir aux environs une seule plante intéressante.

En revanche, la grande fissure dans laquelle nous nous engageons ensuite, et qui monte rapidement en zigzag à travers des couches de rochers formant des gradins de plus en plus puissants, où glissent et s’abattent les mulets, ne tarde pas à me fournir quelques espèces à noter : _Helianthemum virgatum_ var. _asperum_, _Dianthus serrulatus_, _Anthyllis Henoniana_, _Ferula Vesceritensis_, _Periploca angustifolia_, _Lithospermum Apulum_, _Scrofularia arguta_, _Teucrium Alopecuros_, _Statice Thouini_, _Stipa tenacissima_.

En débouchant du Foum-Hallouf sur le plateau des Haouaïa, après cette montée laborieuse, se présente une végétation luxuriante qui contraste avec la misère de la plaine que nous venons de quitter. Je remarque en passant le bel _Onopordon Espinæ_, l’_Uropetalum serotinum_, le _Bellevalia comosa_, les _Erodium Ciconium_, _hirtum_, _glaucophyllum_ et _laciniatum_, les _Astragalus caprinus_ et _cruciatus_, l’_Allium roseum_ et l’_Hedysarum spinosissimum_ en fleurs.

Nous longeons de belles moissons au milieu desquelles s’élèvent des Oliviers touffus et de grands Figuiers. Au bout d’une demi-heure de marche sur ce plateau uni et verdoyant, nous voyons le terrain se raviner et la marne argileuse apparaître ; de même que chez les Matmata, les dépressions sont garnies de barrages formant de nombreuses cuvettes plantées d’arbres et semées de céréales. Sur leurs flancs seulement la terre se montre nue et quelquefois traversée d’une étroite bande de rocher. Les cols, peu prononcés, sont creusés de citernes, comme chez les Matmata, et dans la marne sont taillés des couloirs à l’air libre et des magasins souterrains aux portes ogivales ou cintrées. Au-dessus de chaque groupe de casemates s’élève sur quatre poteaux un toit de branchages ou de Halfa, formant un hangar ouvert aux quatre vents[14] et qui sert pendant l’été d’habitation aux Oueghamma. Ceux-ci, en ce moment, occupent la plaine avec leurs troupeaux ; ils remonteront après la tonte de leurs moutons pour redescendre encore après la cueillette et la dessiccation des figues.

Le capitaine nous conduit à travers des ravins marneux jusqu’au village fermé des Beni Khededj, bâti comme les kçour de Moudenin et de Metameur. J’y compte jusqu’à six rangées de magasins superposés.

Après avoir conféré avec les chefs du kçar, le capitaine Rébillet nous ramène vers l’est sur le plateau où nous installons notre campement près d’une citerne, au sud du Djebel Mezemzem, appelé aussi Djebel Demeur, le point le plus élevé de toute la chaîne. J’ai encore le temps, avant le déjeuner, de faire une petite herborisation autour de nos tentes. J’y constate : _Anthyllis Vulneraria_, _Nonnea phaneranthera_, _Silene cerastioides_, une variété du _S. bipartita_, _Centaurea contracta_, _Vicia calcarata_, _Medicago tribuloides_, _Senecio coronopifolius_, _Atractylis cancellata_, _Trigonella Monspeliaca_, _Kœlpinia linearis_ et un _Gagea_ malheureusement en fruits plus que mûrs.

Dans l’après-midi je retourne vers l’est, avec le capitaine, à travers des champs en friche couverts d’_Artemisia campestris_, et je visite avec soin les dernières consoles horizontales qui forment le bord du plateau. J’y retrouve le _Dianthus serrulatus_ et le _Scrofularia arguta_ déjà notés, et j’en rapporte encore quelques beaux pieds du _Teucrium Alopecuros_, qui y croît en compagnie des _Celsia laciniata_, _Statice echioides_, _Helichrysum Stœchas_, _Helianthemum hirtum_ var. _deserti_, _H. sessiliflorum_, _Teucrium Polium_ à fleurs jaunâtres.

Nous revenons par un sentier bordé d’une véritable plate-bande de _Chrysanthemum coronarium_.

Le 2 mai, l’herborisation devait être plus intéressante : il s’agissait d’arriver jusqu’au sommet du Djebel Mezemzem, dont les pentes pierreuses sont terminées par une masse abrupte de calcaire et dont le sommet porte à 750 mètres le point culminant de tout le pays. Sur le versant méridional, nous retrouvons en grande partie les plantes déjà récoltées la veille ; mais nous y voyons pour la première fois le _Genista microcephala_ en buissons courts et ras, et nous y recueillons le _Reseda propinqua_. Vers le haut de la montagne, nous rencontrons un véritable petit taillis de _Caroxylon articulatum_ et de _Salsola longifolia_. Dans les anfractuosités du rocher les _Urtica urens_ et _pilulifera_ couvrent les décombres d’anciennes habitations écroulées ; des fentes de la pierre émergent l’_Umbilicus horizontalis_, le _Fumaria Numidica_, le _Galium petræum_ et le _Capparis spinosa_ var. _Fontanesii_. A la base du rocher terminal, nous recueillons encore l’_Echium calycinum_, l’_Echium maritimum_, l’_Anchusa Italica_, l’_Hyoscyamus albus_, le _Celsia laciniata_ et le _Scrofularia arguta_ qui semblent vulgaires dans la région. Mais une plante surtout attire notre attention par sa haute tige et ses belles feuilles radicales : c’est évidemment une Composée ou une Dipsacée, malheureusement des chèvres ont monté jusque-là et n’en ont pas respecté un seul capitule. En levant les yeux vers la cime, j’aperçois sur les dernières assises quelques pieds intacts, mais pourrai-je atteindre ce point où la chèvre n’a pu grimper ? A force de tourner autour du massif, je découvre un endroit où le roc est coupé moins perpendiculairement et présente quelques aspérités ; en m’aidant plus des mains que des pieds, je finis par m’élever jusqu’à la corniche terminale et, parmi les débris d’une vieille kasba berbère en ruines, j’ai la satisfaction de récolter quelques échantillons passables de ma plante. Les capitules ne sont pas complètement épanouis, néanmoins je puis reconnaître que j’ai sous les yeux un _Centaurea_ du groupe du _C. Tagana_, probablement le _C. Africana_. Heureux de ma découverte, je laisse glisser jusqu’au bas du rocher et je reviens au campement avec mon collègue M. Lataste, fier lui aussi de la capture d’un énorme _Vipera Mauritanica_ dont l’exhibition met en fuite les deux tiers de notre monde.

Pendant le déjeuner, le capitaine Rébillet nous signale dans un ravin formé par les escarpements du plateau une source véritable, merveille inouïe dans toute la région, et, dans l’après-midi, mettant à profit son inépuisable complaisance, nous descendons vers le sud en contournant le bord du plateau. Bientôt, il nous faut abandonner nos montures pour arriver au-dessus d’Aïn Guettar « la fontaine des gouttes », qui n’est pas une fontaine, mais une fracture à bords droits dans les couches rocheuses, d’abord étroite, puis s’élargissant assez rapidement dans le sens de la pente, où, au fond, quelques suintements se discernent à peine. Dans les crevasses croît un beau _Pancratium_, malheureusement sans fleurs ; mon préparateur en recueille, non sans péril, une douzaine de bulbes[15], pendant que M. Lataste poursuit en vain quelques Goundis, ces petites marmottes de l’Atlas, chères aux gourmets des montagnes sahariennes.

Nous continuons ensuite à suivre le bord du plateau qui s’abaisse un peu, en formant une sorte d’escalier glissant, le long duquel je retrouve des pieds trop jeunes du _Centaurea Africana_, et je récolte avec le _Scilla Peruviana_, que je n’ai pas revu depuis le Tell, le _Notochlæna Vellæ_. Un sentier dangereux nous amène jusqu’au milieu de la pente où coule, sur le flanc d’un grand ravin, une fontaine aux eaux vives et fraîches, mais peu abondantes, Aïn Temran, qui sort du rocher au milieu de Fougères élégantes (_Adianthum Capillus-Veneris_ et _Cheilanthes odora_). L’eau descend de degré en degré pour se perdre dans un fond encombré de broussailles et de lianes au-dessus desquelles émergent les panaches de quelques Dattiers. C’est un coin ravissant. Malheureusement un propriétaire de chèvres trop exploitées par les chacals à qui ce fouillis servait de refuge y a mis le feu ; la flamme, excitée par le vent, a monté jusqu’à la cime des Dattiers et les a roussis. Après avoir recueilli, autour des petits bassins en cascade, les _Lythrum thymifolia_, _Apium graveolens_, _Umbilicus pendulinus_, _Geranium molle_, _Galium setaceum_, _Campanula dichotoma_ et _Juncus bufonius_ var. _fasciculatus_, je viens rejoindre mes compagnons et contempler avec eux la vaste plaine de l’Aradh, longue, grise et nue, sur laquelle s’étend à nos pieds la grande ombre de la montagne.

Le soleil était déjà couché lorsque nous rejoignons nos montures, et nous rentrons au campement « à l’obscure clarté qui tombe des étoiles ».

Dès l’aube du 3 mai, nous sommes à cheval, coupant à travers les marnes ravinées le plateau que couronne un demi-cercle de hauteurs dont le Djebel Mezemzem est la plus haute cime, pour gagner le lit d’un oued qui nous sert longtemps de route. Un puits très profond, entouré d’auges en pierre, serait, d’après la tradition, la demeure d’une famille de Djenoun[16] et il en sortirait parfois des bruits terrifiants. Un col pierreux, mais d’un relief médiocre, nous amène ensuite sur un vaste plateau bordé d’un rang de collines qui s’étendent vers l’ouest en courbe allongée. Le fond est occupé par une légère dépression remplie d’un sable terreux où passe le lit de l’Oued El-Kheil « rivière des chevaux ». De petites buttes couvertes d’_Arthratherum pungens_, cette Graminée essentiellement arénicole, nous présentent à leur pied quelques autres espèces des sables sahariens : _Ifloga spicata_, _Nolletia chrysocomoides_, _Senecio coronopifolius_ et _Festuca Memphitica_.

Le plateau ne tarde pas à reprendre sa nature rocheuse et nous voyons réapparaître l’_Astragalus Kralikianus_ avec l’_Helianthemum Tunetanum_ et le beau _Teucrium Alopecuros_. Le _Stipa tenacissima_ (Halfa) succède à l’_Arthratherum pungens_ (Drin). Après une halte d’un instant au bord du plateau, nous descendons par un ravin assez ardu pour que tout le monde mette pied à terre jusqu’à l’étage inférieur où le _Cardopatium amethystinum_ commence à fleurir. Dans la direction du sud, le plateau lui-même s’échancre et nous entrons dans une coupure aux bords garnis de rochers et profondément découpés par des ravines latérales. La pente est fort douce et, grâce à quelques murs de soutènement, on y a retenu assez de terre pour y planter de beaux Dattiers au tronc élancé, des Figuiers et surtout d’énormes Oliviers maintenant en pleine floraison. Nous saluons l’Oued Ghomrasen.

A mesure que nous avançons, le thalweg s’élargit et le nombre des jardins augmente. Bientôt apparaît, à la pointe d’un plateau triangulaire aux flancs déchiquetés, la coupole blanche de la mosquée de Sidi-Arfa, l’ancêtre religieux de la tribu. Sur les deux flancs du saillant aigu dominé par le saint édifice, de même que sur les côtés opposés des deux ravins qui le bordent, sont bâties de nombreuses habitations en pierres renfermant une cour dont le pied de l’escarpement forme le quatrième côté. On voit sur la pente abrupte des ouvertures noires, portes ou fenêtres de maisons souterraines aujourd’hui abandonnées à la suite d’éboulements dus au peu de cohésion de la roche.

Au-dessous du plateau et des maisons adossées à ses flancs, est bâti un second rang d’habitations et sur le plan inférieur s’élève un beau marabout éblouissant de blancheur, près duquel nous allons camper dans un jardin à l’ombre des Oliviers.

La population de cette capitale (Beled-Kebira) des Ghomrasen est ordinairement considérable, mais, à cette époque de l’année, tous les gens valides sont descendus dans la plaine avec les troupeaux ; le village est presque désert et nous ne voyons près de nos tentes que de vieilles femmes laides, des juifs et quelques indigènes chargés de l’irrigation des jardins, qu’ils pratiquent comme au Mzab.

Cette vallée, curieuse par les mœurs de la population berbère qui l’habite, est, au point de vue botanique, d’une pauvreté qu’il faut attribuer sans doute d’une part aux cultures qui en occupent tout le fond, et de l’autre à la nature de la roche qui en forme les bords et qui se désagrège avec la plus grande facilité. Sur ses flancs effrités nous n’apercevons que quelques buissons de Câprier (_Capparis spinosa_ var. _Fontanesii_) et de longues touffes de _Galium petræum_ qui pendent comme des chevelures. Au pied pousse le _Forskalea tenacissima_ que je vois pour la première fois dans le Sud tunisien. Dans la zone des vergers et des champs, je ne citerai que : _Notoceras Canariense_, _Erodium guttatum_, _E. malachoides_, _Heliotropium undulatum_ et _Teucrium Alopecuros_.

Le lendemain, au moment du départ, tout notre monde est en émoi ; le mulet de mon préparateur M. Lecouffe s’est enfui et reprend sa piste de la veille. Je pars en avant sans l’attendre et descends pendant six kilomètres environ l’Oued Ghomrasen qui s’élargit en abaissant les escarpements de ses bords. Nous prenons ensuite à gauche et, après avoir franchi un col peu élevé, nous abordons diagonalement une série de mamelons légèrement ondulés qui s’effacent peu à peu et nous conduisent presque insensiblement à la plaine. Une tour carrée à tons rougeâtres nous sert d’objectif. Après avoir traversé un terrain affreusement plat et stérile, nous campons vers neuf heures du matin à cent mètres du puits qui a pris de la tour voisine le nom de _puits rouge_ (Bir El-Ahmar). Le bordj a été bâti par les Ghomrasen pour la garde de l’eau et pour la défense du pays contre les nombreux ghazzous tentés dans l’Aradh par les gens de la Tripolitaine ou par les brigands de la frontière[17]. Le rez-de-chaussée est divisé en compartiments voûtés et surmontés d’une terrasse à laquelle on arrive par un escalier aux marches inégales.

La chaleur est déjà intense : aussi la végétation de la plaine est brûlée en partie et forme ce que l’un de nos collègues a appelé pittoresquement le _paillasson_. Les alentours du puits donnent un spécimen à peu près complet de la florule de l’Aradh sur laquelle nous ne reviendrons pas. Nous citerons seulement, en dehors de la plèbe vulgaire, les _Malva Ægyptia_, _Plantago ovata_, _Dianthus serrulatus_, sans doute descendu de la montagne.

Le 5 mai, nous laissons les cavaliers à Bir El-Ahmar et revenons à Kçar-el-Metameur avec les bagages.

Le 6 mai, la matinée est consacrée à l’exploration du Djebel Tadjera, petit massif situé au nord du Kçar et dont la croupe principale (280 mètres) porte un télégraphe optique. Une herborisation assez complète des flancs et du plateau de ce djebel minuscule nous fait trouver, parmi un gros lot d’espèces déjà plusieurs fois signalées : _Amberboa crupinoides_, _Notochlæna Vellæ_, _Kentrophyllum lanatum_, _Trigonella stellata_, _Erodium arborescens_, _Plantago amplexicaulis_, _Asphodelus viscidulus_ et le rare _Digitaria commutata_. Presque toutes les touffes de _Lygeum Spartum_ sont habitées par l’_Apteranthes Gussoniana_, qui n’est pas très rare non plus dans la plaine, au dire des indigènes qui le mangent.

Le lendemain, 7, le capitaine Rébillet, qui est revenu dans la nuit d’une course à l’Oued Neçi, à la recherche d’un déserteur, me remet un petit paquet de plantes recueillies à mon intention et qui prouve que la végétation de l’Aradh est uniforme jusque vers la frontière de la Tripolitaine.

Dans l’après-midi, nous allons, dans la direction du nord, visiter à Kçar Koutin des ruines romaines remaniées par les Byzantins et les Berbères. La plus intéressante est un tombeau à deux étages. Nous ne trouvons sur la route que la végétation banale de l’Aradh. Les seules plantes à noter sont le _Thymus capitatus_, tout à fait imprévu dans le Sud, et le _Trigonella anguina_, qui croît sur les berges de l’Oued Mezessar.

Cette course est la dernière que nous ferons pendant notre séjour à Kçar-el-Metameur.

Le 8 mai, nous prenons la route de Sidi-Salem-bou-Guerara avec une escorte et nous marchons dans la direction du nord-est en traversant des terrains légèrement ondulés avec quelques buissons dans les fonds. Le _Rhanterium_, l’_Anarrhinum brevifolium_, le _Linaria fruticosa_, le _Thymelæa microphylla_ et l’_Atractylis flava_ sont les espèces dominantes et constituent souvent toute la végétation. Nous rencontrons à 16 kilomètres environ une cassure du plateau occupée par le grand ghedir de Ras-el-Aïn, assez prolongé pour simuler le lit d’une véritable rivière, encadré au milieu des Roseaux, des Joncs (_Juncus maritimus_) et des Cypéracées (_Scirpus Holoschœnus_, _Cyperus junciformis_), et bordé de buissons de _Lycium Mediterraneum_ et de _Nitraria tridentata_. Ses eaux claires ne donnent cependant asile à aucun Mollusque, n’attirent aucun oiseau et nos chasseurs déçus s’éloignent sans y avoir brûlé une amorce[18].

Vient ensuite une plaine interminable et ennuyeuse à laquelle succède une sebkha desséchée, encombrée de Salsolacées rougeâtres, de _Limoniastrum_ et de _Statice pruinosa_. Au delà, le terrain se relève un peu en se ravinant et se termine près de la mer par des falaises d’un gris jaunâtre toutes pailletées de cristaux de gypse. Entre leur pied et le golfe inexploré[19] de Djerba, sur la grève, quelques sources sont cachées au fond d’excavations peu profondes. C’est là que nous plantons notre tente.

L’après-midi est employé à l’exploration des environs ; au-dessus des falaises, une immense étendue de terrain est couverte de vastes ruines récemment explorées par MM. Babelon et Reinach, dont les recherches ont confirmé les travaux de M. Guérin et établi d’une manière irréfragable l’identité de Sidi-Salem-bou-Guerara avec l’ancienne Gighthis. Tout le plateau est occupé par les trois espèces de _Deverra_ déjà signalées ; la variété virgata du _D. tortuosa_ y est surtout abondante. Le long des falaises mêmes, nous récoltons l’_Astragalus tenuifolius_, une variété à feuilles charnues du _Moricandia arvensis_, les _Erucaria Ægiceras_, _Ammosperma teretifolium_, _A. cinereum_, _Astragalus Kralikianus_, _A. peregrinus_, _Zollikoferia quercifolia_ et _Lithospermum callosum_.

Le long de la grève qui, vers le sud, s’élargit et aboutit à une vaste sebkha, croissent en nombre de grandes Salsolacées auxquelles se mêlent le _Statice delicatula_ et un autre _Statice_, probablement nouveau, voisin du _S. gummifera_. La souche de cette dernière plante se divise en rameaux nombreux disposés en corbeille et terminés par des rosettes élégantes de feuilles imbriquées comme celles des _Sempervivum_. Çà et là des buissons de _Nitraria tridentata_ couverts de fleurs et, près des sources, de grosses touffes de _Phragmites Isiaca_ et d’_Inula crithmoides_ ; sur le sable s’étalent comme un tapis diamanté les _Mesembryanthemum crystallinum_ et _nodiflorum_.

Vers le soir le ciel se couvre et la pluie qui commence nous force à la retraite.

La journée du 9 s’annonce mal : le temps est froid et triste, le ciel blafard. Nous suivons d’abord sur la grève le pied des falaises qui s’abaissent et finissent par disparaître pendant que la côte se recourbe vers l’est. Nous marchons alors droit au nord à travers une plaine uniforme aux rares buissons. La pluie reprend avec violence et nous force à nous embosser dans nos burnous et sous nos couvertures. Elle cesse cependant lorsque nous approchons du Ras-el-Djerf et nous gagnons le rivage au point où l’on s’embarque vis-à-vis du port d’Adjim. Nous retrouvons ici la falaise gypseuse déchirée par de profonds ravinements ; quelques tentes arabes se dressent sur le plateau au milieu de maigres moissons. La mer est atroce et de l’île on n’entend pas nos feux de peloton. Nous nous décidons à abattre notre tente que nous avions établie sur le rivage et nous l’installons au sommet de la falaise en la surmontant d’un signal. Heureuse inspiration, car d’un côté la marée des Syrtes, que nous n’avions pas prévue, vient envahir la place même où nous étions d’abord campés et de l’autre les gens d’Adjim finissent par apercevoir le signal et mettent une barque à la mer. En les attendant nous déjeunons et je vais explorer les environs, sans grand succès d’ailleurs, car je n’y trouve guère à noter, en dehors des plantes vulgaires de la région, que l’_Euphorbia calyptrata_ et une variété à capitules virescents de l’_Helichrysum decumbens_.