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Part 8

Le lendemain, 28 juin, le jour se lève terne et gris : la pluie a cessé, mais les arbres secouent encore des gouttelettes. Néanmoins on aperçoit au-dessus de la montagne un coin de ciel bleu. D’après les guides, l’état des chemins ne nous permet pas d’atteindre Tala avant la nuit et, si le mauvais temps continue, il faudra renoncer à visiter le Guelâat Es-Snam, tandis qu’en sacrifiant Tala et marchant directement sur Haïdra nous pourrons à la rigueur subir un retard de vingt-quatre heures sans abandonner notre objectif principal.

Nous revenons donc sur nos pas jusqu’à l’entrée du Foum Bouibet et marchons à l’ouest le long des collines pour atteindre la route officielle dans la passe du Khanguet Es-Slougui (le défilé du Lévrier). Sur notre chemin s’allonge un éperon rocheux dont la crête est formée par un mur berbère, c’est-à-dire par deux lignes parallèles de pierres brutes plantées verticalement. Vers le milieu de sa longueur ce mur est interrompu par une plate-forme presque circulaire de dalles non taillées dont le centre est occupé par un dolmen. A la pointe de l’éperon et à l’extrémité du mur, un second dallage porte un autre dolmen dont la table renversée gît sur le sol.

Arrivés au khanguet, nous prenons sur la droite un chemin qui grimpe sur une pente raide, bordé des deux côtés par des ruines romaines. A droite s’élève la paroi abrupte de la montagne. La rampe aboutit à un étroit plateau formé d’un côté par cette paroi, à l’ouest par un escarpement gazonné qui plonge sur un oued presque caché parmi les Joncs et les Cypéracées. Au sud il est limité par un petit relèvement rocheux où grouillent les Goundis. Ce plateau est coupé par plusieurs doubles lignes de mégalithes qui relient, à intervalles à peu près réguliers, des dolmens bâtis au milieu d’un dallage circulaire.

Ces bandes de pierres brutes avec leurs monuments barrent complètement la seule voie de communication qui des ruines conduise vers le nord et n’ont pu être établies qu’après la destruction de la ville romaine[32].

Après une courte halte sur ce plateau, nous abordons une plaine ondulée où alternent, suivant la nature du sol, de larges bandes de _Lygeum Spartum_ ou de _Halfa_. Dans les ravins où la terre est profonde le _Cynara Cardunculus_ s’étale en grosses touffes. La plaine aboutit à une croupe allongée qui se termine par une ligne de collines couronnées, comme toujours dans cette région, par un bois de Pins d’Alep et de Chênes-verts. Nous franchissons une coupure étroite dans la crête rocheuse et entrons dans une nouvelle plaine de Halfa où jaunissent ça et là des carrés de moissons dorées. Une nouvelle chaîne de hauteurs boisées borne devant nous l’horizon. Nous arrivons au sommet par un terrain raviné, récemment ravagé par l’incendie. Le flanc nord, en pente très douce, présente, au milieu de la forêt, quelques fonds encore verdoyants où les blés alternent avec d’étroites et longues prairies naturelles. Tout à coup, en sortant du couvert, nous apparaît l’ensemble imposant des ruines d’Haïdra, l’antique Ammædra : une citadelle, deux arcs de triomphe, une basilique, une tour hexagone, de hauts pans de murailles. Nous passons au milieu de cippes funéraires et, tournant à gauche, nous franchissons la rivière sur une couche horizontale de rocher d’où l’eau tombe en cascade et allons camper à l’ouest de la citadelle. Ruinée par les Vandales ou par les Berbères de l’Aurès, rebâtie par les Byzantins de Bélisaire ou de Salomon, la forteresse a subi une nouvelle destruction, peut-être au temps de la légendaire Kahina, et ses murs encore majestueux n’entendent aujourd’hui que les ululements de l’effraie et le glapissement des chacals.

Un officier tunisien s’est arrangé au milieu de ces ruines un modeste asile ; il y exerce les importantes fonctions d’inspecteur-receveur des douanes. C’est un excellent homme qui nous accueille avec force compliments et, ce qui vaut mieux encore, nous envoie un pot de beurre qui améliore singulièrement notre ordinaire.

La visite des ruines et les préparatifs de notre excursion du lendemain absorbent le reste de la journée.

Mercredi, 29 juin. Avec quelle impatience j’attendais le jour où je pourrais enfin mettre le pied sur le Guelâat Es-Snam, ce merveilleux plateau, cette tranche nummulitique de 100 mètres d’épaisseur qui termine une montagne presque pyramidale et qu’à quinze lieues à la ronde on aperçoit de tous les points de l’horizon. En 1862, lorsque, avec le qaïd Ali, je visitais la frontière algérienne de l’Oued Melleg à Tebessa, j’avais réussi à escalader le Djebel Bou-Djaber dont la crête sert de limite à l’Algérie et recueilli sur le territoire de la Tunisie le _Bupleurum Gibraltaricum_ et l’_Artemisia Atlantica_ ; mais, à la suite d’une conférence de deux heures avec les chefs des Oulad Bou-Ghanem, j’avais dû renoncer à pénétrer plus avant sans faire parler la poudre. Il fallut s’éloigner, non sans jeter un regard de regret sur cette merveilleuse forteresse naturelle qu’à cette époque je n’espérais plus revoir.

Aussi, dès l’aube, nous étions en selle et, laissant à Haïdra nos tentes et notre convoi, nous prenions au nord-est pour tourner la grande forêt de Pins d’Haïdra et traversions une longue plaine de Halfa coupée de petits plateaux pierreux où fleurit le Romarin. Après plus de deux heures d’une marche dont l’ennui n’est rompu que par le vol des Poules-de-Carthage ou la fuite effarée de quelques lièvres, nous atteignions un grand ravin aux berges marneuses au delà duquel le terrain s’élève rapidement, à peine recouvert d’un maigre gazon qu’égaient seules les fleurs du _Convolvulus tricolor_. Le sommet est occupé par une bande de calcaire à Inocérames, couverte comme d’habitude par un bois de Pins et de Chênes-verts. Avec la nature du sol change le caractère de la végétation et nous faisons rapidement la récolte des espèces suivantes :

Moricandia arvensis DC. _var._

Helianthemum rubellum Presl.

H. lavandulæfolium DC.

H. virgatum Pers.

Dianthus Siculus Presl.

Linum suffruticosum L.

Erinacea pungens Boiss.

Ononis Natrix L. _var._

Coronilla minima L.

Hedysarum pallidum Desf.

Bupleurum fruticescens L.

Santolina squarrosa Willd.

Centaurea incana Lag.

Carduncellus calvus Boiss. et Reut.

Anagallis linifolia L.

Linaria scariosa Desf.

La formation crétacée se termine, ainsi que la forêt, au petit col aplati de Foum Rechiana ; devant nous se dresse une montagne aux flancs argilo-marneux couverts de belles moissons et que domine l’immense bloc de rocher aux bords taillés à pic qui forme à son sommet une plate-forme de 75 à 80 hectares et s’appelle Guelâat Es-Snam. Ce n’est pas sans une véritable émotion que j’en atteins la base en passant au milieu des rocs détachés de la masse qui ont roulé sur la pente. Le sommet n’étant accessible que sur un seul point, il nous faut suivre assez longtemps le pied des hautes parois verticales. Dans leurs anfractuosités croassent des bandes de corbeaux et de choucas ; sur nos têtes, les aigles décrivent de grandes courbes en jetant leur cri aigu. Au sommet des blocs, les Goundis montrent leur tête curieuse et disparaissent au moindre geste suspect. Une végétation luxuriante couvre le sol, des touffes de l’_Oreobliton thesioides_[33] pendent le long des rochers ; dans un enfoncement, un Lierre gigantesque monte jusqu’à la cime et orne plus de cinq cents mètres carrés d’une admirable draperie.

Non loin de là un grand dolmen se dresse parmi les blocs éboulés et deux rochers isolés présentent dans leurs flancs chacun une chambre artistement taillée : l’une de ces chambres est même éclairée par une étroite fenêtre.

Nous avions déjà parcouru un kilomètre depuis la pointe du rocher, lorsque nous apercevons au bord de la plate-forme, vers le nord, quelques maisons en pierres auxquelles on accède par des rampes de degrés taillées en zigzag dans le rocher. Notre approche a été signalée : deux jeunes gens descendent en bondissant l’escalier vertigineux pour venir nous souhaiter la bienvenue au nom de leur père, le _moqaddem_ (chef religieux) de la pauvre zaouïa du Guelâat Es-Snam. Ils nous invitent à monter au village et à y recevoir l’hospitalité jusqu’au lendemain, pendant que leurs gens garderont nos bêtes à la base. Nous ne pouvions songer à séjourner dans ces parages et la seule perspective de passer une nuit au contact des parasites indigènes nous causait des démangeaisons. D’ailleurs il était déjà tard et notre appétit, aiguisé par une longue course, réclamait une satisfaction immédiate. L’ascension de la plate-forme est en conséquence remise jusqu’après le déjeuner, et pendant qu’on apprête ce repas sommaire sous l’arceau d’une voûte naturelle, je recueille à pleines mains les belles plantes qui garnissent les consoles des parois ou qui s’abritent dans les fissures. Je revois là avec une véritable joie bon nombre des espèces que j’étais habitué jadis à rencontrer sur les montagnes calcaires des cercles de Guelma et de Souk-Ahras, et ce n’est qu’au troisième appel que je me décide à revenir m’asseoir près de mes compagnons affamés, rapportant un richissime butin :

Fumaria Numidica Coss. et DR. _var._ sarcocapnoides.

Sinapis pubescens L.

Brassica Gravinæ Ten.

Rapistrum Orientale DC.

R. hispidum Godr.

Dianthus Caryophyllus L.

Silene ambigua Camb.

S. Atlantica Coss.

Geranium molle L.

Erodium hymenodes L’Hér.

Rhamnus Alaternus L. _var._ prostrata.

R. lycioides L.

Medicago Lupulina L.

M. sativa L.

Prunus prostrata Labill.

Umbilicus pendulinus DC.

Sedum album L. _var._ micranthum.

S. dasyphyllum L. _var._ glanduliferum.

Petroselinum sativum Hoffm.

Galium lucidum All.

Anthemis punctata Vahl.

Calendula suffruticosa Vahl.

Carduus macrocephalus Desf.

Campanula Erinus L.

Echium calycinum Viv.

Verbascum Boerhavii L.

Linaria flexuosa Desf.

Stachys circinata L’Hér.

Festuca plicata Hack. (F. duriuscula L. _var._), etc.

Les _Silene Atlantica_, _Petroselinum sativum_ et _Festuca plicata_ sont nouveaux pour la flore tunisienne, ainsi que la variété _sarcocapnoides_ du _Fumaria Numidica_ et l’_Oreobliton_.

Au sommet du rocher qui nous abrite, je distingue plusieurs beaux pieds d’_Asphodeline lutea_ en fruits ; malheureusement ils sont juchés sur une corniche inaccessible.

Après le déjeuner, nous longeons la base du guelâat à travers les Chardons (_Silybum Marianum_, _Notobasis Syriaca_) et les Orties (_Urtica pilulifera_) déjà desséchés. L’_Oreobliton_, le _Brassica Gravinæ_, le _Sinapis pubescens_ et le _Stachys circinata_ sont extrêmement abondants. L’_Erodium hymenodes_ étale partout ses fleurs élégantes. Il est fâcheux que la végétation printanière ait déjà disparu ; il n’en reste que des débris dans lesquels je crois reconnaître l’_Arabis auriculata_ et des vestiges indéterminables d’une Véronique. En revanche le _Campanula Numidica_ n’a pas encore épanoui ses fleurs.

Arrivés au pied des degrés, nous n’en tentons pas l’ascension sans une certaine appréhension, bien que les mulets et les troupeaux de la zaouïa les franchissent chaque jour. Les marches entaillées dans un calcaire presque marmoréen sont usées, polies et effroyablement glissantes. La première rampe aboutit à une sorte de tour carrée dont les murs sont en partie bâtis avec des blocs antiques et qui, en cas d’attaque, fournirait aux assiégés une défense inexpugnable. L’escalier, affreux casse-cou, en sort par une rampe en sens inverse et forme encore un nouveau repli avant de gagner le sommet du plateau protégé par un mur en parapet. La plate-forme, qui présente un développement beaucoup plus considérable que le plan incliné sur lequel est bâti Constantine et qui a été la citadelle des Hanencha à l’époque de leur puissance, a dû servir en tout temps de refuge inaccessible et d’asile inviolable.

Les Romains y avaient au moins un poste ainsi que l’attestent des voûtes antiques qui ont dû constituer des citernes (ou peut-être des silos) et de nombreuses pierres taillées ou sculptées dont l’une porte l’épitaphe d’un Fortunatus pleuré par sa femme. Le nom arabe de Guelâat Es-Snam (la forteresse des idoles) semble indiquer qu’il s’y trouvait des statues et probablement un temple.

Nous sommes reçus très courtoisement par le _moqaddem_, vieillard à barbe blanche, qui insiste pour nous conserver comme hôtes au moins pendant vingt-quatre heures, offre d’autant plus méritoire que sa zaouïa, où affluaient jadis les pèlerins et les offrandes, est aujourd’hui presque complètement délaissée. Nous traversons rapidement les rues encombrées d’herbes rudérales et bordées de maisons en ruines, pour gagner deux cavités rectangulaires à ciel ouvert creusées dans le roc, mais peu profondes, qui servent de citernes aux habitants. La première est encombrée par le _Ranunculus aquatilis_ var. _Baudotii_, que nous sommes surpris de rencontrer en pareil lieu. Nous parcourons ensuite trop rapidement l’immense étendue de la plate-forme, où la roche nue ne présente guère de végétation que dans les crevasses qui la sillonnent et où s’est déposé un peu d’humus. Des Légumineuses, déjà rôties par le soleil, en forment le fond : _Medicago Cupaniana_, _M. elegans_, _M. tuberculata_, _M. tribuloides_, _M. turbinata_, _M. minima_, _Trifolium scabrum_, _T. stellatum_, _T. suffocatum_, _T. tomentosum_, _Melilotus sulcata_, _Astragalus sesameus_, _A. hamosus_, _A. Stella_, _A. cruciatus_ var. ?, etc. Vers les bords du plateau, nous retrouvons les _Sedum_ qui croissent le long des parois et en outre une forme intéressante du _Sedum acre_ ainsi que quelques restes presque méconnaissables d’un _Sagina_ nain.

Des bords de cette magnifique plate-forme, de 1454 mètres d’altitude, qui domine toute la région, la vue s’étend sur un magique panorama. Du côté de l’ouest, au bas des pentes argilo-marneuses, se dresse la cime rocheuse et dentelée du Bou-Djaber et plus à l’ouest se profile le long plateau du Dir. Vers le sud, la vue s’étend à travers des ondulations de collines sur la masse sombre des forêts de Pins. A l’est, de vastes plaines, où serpente l’Oued Serrath et où s’élève le Djebel Hanech, sont semées de moissons blondes et tachetées par les douars des Oulad Bou-Ghanem et des Ferachich. Enfin, vers le nord, à gauche de monticules aux flancs abrupts, se dessine la silhouette du Kef, blanche sur le fond gris de la crête qui le domine.

La fuite de l’heure nous arrache à nos contemplations et nous ramène près de la zaouïa où nous attendent des jeunes filles aux cheveux ébouriffés et fort peu débarbouillées, les mains pleines d’œufs qu’elles viennent nous vendre. Des têtes de femmes apparaissent au-dessus des terrasses, suivant de l’œil les chances du marché. Quelques pièces blanches mettent en liesse les pauvres déguenillées et leurs mères. Le _moqaddem_, grave et digne, m’attend au sommet de l’escalier et récite le _fatha_[34] sur ma tête. La descente est plus dangereuse encore que l’ascension. J’arrive pourtant en bas sans accident, appuyé sur l’épaule du fils aîné de notre hôte.

Nous reprenons notre route à travers les blocs tombés de la cime et descendons vers le col dans les moissons où croissent le _Lychnis macrocarpa_, le _Rhaponticum acaule_ et le _Carduncellus calvus_. Après avoir franchi le Foum Rechiana et traversé le bois de Pins, nous prenons vers l’ouest une route nouvelle qui doit nous conduire plus rapidement à Haïdra à travers la forêt que nous avons contournée le matin ; mais, une fois engagés dans les massifs de Pins et de Genévriers, nos guides se trompent et s’égarent malgré nos observations réitérées. Pendant plus de trois heures, nous errons à travers les fourrés épais, nous heurtant aux troncs qui nous meurtrissent et aux branches dont les aiguilles nous aveuglent. Déjà le soleil a disparu depuis longtemps lorsque nous sortons de l’inextricable dédale et débouchons sur l’Oued Haïdra à plus de six kilomètres du campement ; à la tombée de la nuit, notre petite troupe se débande et chacun rentre au campement aussi vite que sa monture consent à le porter.

30 juin. La course de la veille a un peu fatigué hommes et bêtes, on réclame un jour de repos. Mais, d’autre part, les vivres et l’orge sont presque épuisés et les chameliers qui sont restés à Haïdra s’impatientent. Comme transaction, il est décidé que le départ aura lieu après midi et que l’on ira coucher sur la frontière algérienne. J’en profite pour franchir la rivière et faire une exploration dans la forêt de Pins traversée un peu hâtivement le jour de notre arrivée. J’y récolte plusieurs plantes que je n’avais pas encore rencontrées en Tunisie, et dresse une liste intéressante d’espèces appartenant en Algérie à la région des Hauts-Plateaux et de leurs montagnes :

Nigella Hispanica L. _var._ intermedia.

Matthiola lunata R. Br.[35]

Helianthemum rubellum Presl.

H. glaucum Pers. _var._ croceum.

Reseda Duriæana J. Gay.

R. Luteola L.

Dianthus Siculus Presl.

Erodium Ciconium Willd.

Argyrolobium Linnæanum Walp.

Ononis Columnæ All.

Hippocrepis scabra DC.

Cachrys pterochlæna DC.

Galium verum L.

Inula montana L.

Santolina squarrosa Willd.

Microlonchus Duriæi Spach.

Centaurea Parlatoris Heldr.

C. acaulis L. _var._ Balansæ.

Carduncellus Atlanticus Coss. et DR.

Leuzea conifera DC.

Catananche lutea L.

Helminthia aculeata DC.

Linaria scariosa Desf.

Sideritis montana L.

Stachys arenaria Vahl.

Teucrium compactum Boiss.[36]

T. Pseudo-Chamæpitys L.

Blitum virgatum L.

Wangenheimia Lima Mœnch.[37]

Les préparatifs du départ se font rapidement. Nous remontons le cours de la rivière et nous nous engageons ensuite dans une vaste plaine où la route coupe les blés qui commencent à mûrir. Les Ferachich, qui sont des demi-nomades, reviennent pour la moisson ; quelques tentes sont déjà installées ; à chaque instant défilent des chameaux chargés, des groupes de femmes et d’enfants qui poussent des bandes de moutons aux grosses queues lourdes, des cavaliers aux longs fusils qui font caracoler leurs chevaux en passant près de nous. Plus sauvages et plus hérissés, des moissonneurs au tablier de cuir, la faucille sur l’épaule, les pieds poudreux dans leurs sandales de peaux encore saignantes, s’en vont offrir leurs services aux colons de Tebessa qu’ils ghazziaient autrefois.

Parmi les blés hauts et drus, dans la terre noire et profonde, poussent le _Ridolfia segetum_ encore en boutons, le Bou-Nefa ou Driès (_Thapsia Garganica_), une autre Ombellifère trapue à large ombelle jaune, le _Carduus pteracanthus_ et d’énormes pieds de _Cynara Cardunculus_ que respecte toujours la charrue arabe.

Devant nous coule entre ses berges gazonnées un oued insignifiant : c’est pourtant la limite de l’Algérie. Avant de la franchir, je commande une halte pour faire une dernière herborisation sur le sol tunisien, et sur un petit coin de plateau rocheux, au milieu des plantes de la région déjà vulgaires pour moi, j’ai la chance de cueillir une espèce qui ajoutera un nom au catalogue de sa flore : l’_Ononis antiquorum_.

Nos gens me rappellent, impatients d’arriver au campement. A trois kilomètres au delà de la frontière, nous dressons nos tentes au sommet d’un coteau à pente douce, dont la base est baignée par un ruisselet limpide encombré de Cresson. Le cheikh, jeune et élégant, arrive suivi de son _qaouadji_ qui porte une cafetière d’argent et nous souhaite en français la bienvenue. Des serviteurs nous offrent une diffa copieuse où le mouton et le piment n’ont point été épargnés. Lorsque nous nous retirons sous la toile, nos gens, bien repus et couchés autour du feu, entament, dans la nuit sereine et silencieuse, une interminable mélopée qui nous procure un doux sommeil.

1er juillet. Nous marchons rapidement et joyeusement à travers un pays accidenté où les champs de blé se mêlent aux forêts de Pins. Un défilé rapide et glissant, où abonde le _Calamintha graveolens_ aux fortes senteurs, nous amène à des rochers d’un grand caractère qui surmontent un coteau obstrué d’énormes blocs éboulés. J’y recueille le _Microlonchus Clusii_, mais la vue de Tebessa, dont on aperçoit les jardins comme une tache sombre entre la plaine et la montagne, allume notre impatience, et, sans même consacrer un coup d’œil à une grande ruine romaine placée au beau milieu du chemin, nous roulons plutôt que nous ne descendons dans la plaine. Une demi-heure nous suffit pour franchir les quelques kilomètres qui nous séparent de la ville.

Une heure plus tard, hommes du train, cavaliers et sakhars nous faisaient leurs adieux ; nous étions installés à l’hôtel et, après de longues pérégrinations, le terme de notre mission était atteint.

* * * * *

RÉSUMÉ ET CONCLUSION.

* * * * *

La végétation du pays que nous avons parcouru doit son caractère particulier à deux faits intéressants : le premier, c’est l’absence des grands sables, la région des Aregs ne commençant qu’au midi des montagnes des Ghomrasen et de la chaîne du Nefzaoua, très avant dans le sud et loin de la mer ; le second est la présence dans la région de la Syrte de plantes telles que le _Filago Mareotica_, le _Deverra tortuosa_, le _Silene succulenta_, le _Vaillantia lanata_, le _Lagonychium Stephanianum_, le _Centaurea contracta_, l’_Atractylis flava_ qui, de même que les _Convolvulus Dorycnium_, _Iberis sempervirens_, _Hypericum crispum_, _Poterium spinosum_, etc., rencontrés plus au nord en Tunisie, où ils trouvent leur limite occidentale, appartiennent à la flore de l’Orient. Ce fait, déjà signalé dès 1854 par notre excellent ami M. le docteur Cosson dans son _Sertulum Tunetanum_ et mentionné par M. Doûmet-Adanson dans le compte rendu de sa première mission, reçoit une nouvelle confirmation de nos récentes observations. On est par suite fondé à admettre l’existence ancienne, dans la Méditerranée, de deux bassins différents en même temps que le rattachement de la Sicile au continent africain dans la région du cap Bon.

La situation politique du pays nous ayant empêchés de pénétrer jusqu’aux Aregs et aux pâturages sahariens des grands nomades, nous n’avons point recueilli les plantes arénicoles que l’on est convenu d’appeler plus particulièrement sahariennes, comme l’_Ephedra alata_ (Alenda), le _Genista Saharæ_ (Merkh), la grande forme du _Calligonum comosum_ (Ezzel), le _Limoniastrum Guyonianum_ (Zeïta) et le _Zilla macroptera_ (Chebrom), qui, d’après les renseignements fournis par les Arabes, doivent s’y rencontrer, sans doute en compagnie du _Tamarix articulata_ (Etel), de l’_Erythrostictus punctatus_, de l’_Heliotropium luteum_ et des autres plantes de la flore du Souf.

C’est aussi à la nature du terrain que l’on doit attribuer, dans la région que nous avons explorée, la rareté d’autres espèces sahariennes qui apparaissent sporadiquement là seulement où, soit dans le lit des oueds, soit au pied de roches désagrégées, elles rencontrent le sable qui paraît être la condition nécessaire de leur existence, beaucoup plus que les influences de la latitude et de la chaleur. Ces plantes, en effet, parmi lesquelles nous citerons seulement : _Cladanthus Arabicus_, _Ifloga spicata_, _Senecio coronopifolius_, _Nolletia chrysocomoides_, _Tanacetum cinereum_, _Arthratherum pungens_ et _plumosum_, _Festuca Memphitica_, se montrent beaucoup plus fréquemment dans les formations arénacées qu’à Zarzis ou à l’extrémité de l’Aradh. Ainsi le Drin (_Arthratherum pungens_), qui, en Algérie, est presque caractéristique de la région saharienne et dont nous n’avons vu, pendant notre exploration, que quelques touffes isolées, croît abondamment presque aux portes de Tunis, dans les dunes d’Hammam-Lif !

Passons maintenant à l’étude particulière des diverses parties du territoire parcouru.

Si nous considérons le Sud tunisien de l’est à l’ouest, l’Aradh se présente d’abord, long couloir entre la mer et la montagne par où a passé le flot de toutes les invasions orientales, plaine presque absolument unie, à peine coupée par quelques faibles ressauts calcaires ou par quelques collines dont la plus haute est le Djebel Tadjera. Sur le sol argilo-caicaire, labouré par des lits arides d’oueds torrentueux, la végétation s’étend, maigre et monotone, des portes de Gabès à l’Oued Feçi et à la Sebkha des Biban (Bahirt-el-Biban). Les _Zizyphus Lotus_, _Retama Rætam_, _Calycotome intermedia_, _Rhus oxyacanthoides_, _Nitraria tridentata_ y forment des buissons plus ou moins rares ; les _Thymelæa microphylla_, _Rhanterium suaveolens_, _Anarrhinum brevifolium_, trois _Deverra_ (_D. chlorantha_, _D. tortuosa_, _D. scoparia_), le _Polygonum equisetiforme_, l’_Andropogon hirtus_ et le _Lygeum Spartum_ constituent partout (sauf dans les sebkhas ou sur le littoral envahis par les Salsolacées et les _Statice_) le fond habituel de la flore : leur abondance et leurs proportions réciproques varient seules suivant le degré de profondeur ou de sécheresse du terrain. Il faut aussi citer, quoique moins fréquente, le _Carduncellus eriocephalus_, le _Delphinium pubescens_, l’_Atractylis flava_ et l’_Apteranthes Gussoneana_ qui se dissimule presque toujours dans les touffes du _Lygeum Spartum_.