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Part 9

La longue chaîne parallèle à la mer qui s’épanouit en se déprimant chez les Matmata et qui a son point culminant au Djebel Demeur, chez les Haouaïa (à 750 mètres), se termine en Tunisie par le piton pittoresque de Douiret et le massif transversal des Ouderna. Du côté de l’Aradh, elle s’élève abruptement, comme par des cassures superposées, et se couronne de couches d’un calcaire dur formant plateau, tandis que, vers l’ouest, s’étend une longue pente tectiforme que les Arabes nomment le Dahr (le dos). Les couches du calcaire crétacé ou du grès n’y retiennent pas l’eau : à peine si l’on y remarque quelques suintements qui ne coulent pas jusqu’à la plaine (Aïn Guettar, Aïn Temran) et de rares puits dans les passes qui la traversent. Aussi (abstraction faite du domaine du Halfa) la végétation spontanée y est-elle pauvre, sauf sur le bord du plateau des Haouaïa ou dans de rares crevasses des ravins garnies de quelques broussailles. Partout ailleurs, le _Rosmarinus officinalis_, le _Calycotome intermedia_, le _Periploca angustifolia_ et l’_Anthyllis Henoniana_ représentent, avec quelques pieds de _Retama Rætam_, la flore frutescente. En revanche, on y compte quelques plantes spéciales ou intéressantes : sur le plateau ou le long des consoles rocheuses croissent le _Teucrium Alopecuros_, l’_Erodium arborescens_ et l’_Onopordon Espinæ_, qui, abondant dans les steppes aux environs de Kairouan et de la Sebkha El-Hani, devient ici, à l’extrémité de son aire, une plante de montagne. Le _Stipa tenacissima_, rare sur le littoral tunisien où le _Lygeum Spartum_ usurpe son nom arabe (Halfa), vit aux flancs des collines élevées des Matmata et abonde sur leurs plateaux. Sur les deux sommets de la chaîne (Djebel Demeur et Guelâa des Matmata), nous devons signaler : _Celsia laciniata_, _Galium petræum_ et _Bourgæanum_, _Caucalis cærulescens_, _Centaurea Africana ?_, _Genista capitellata ?_.

Le Djebel Aziza, qui court à l’ouest du Dahr, présente une végétation analogue.

Entre le Djebel Tebaga et le Chott El-Fedjedj, la plaine, bien que l’eau y soit rare, est couverte d’un plus grand nombre d’arbustes et de plantes ligneuses que l’Aradh. Les _Atriplex Halimus_ et _mollis_, le _Thymelæa hirsuta_ et le _Peganum Harmala_ y sont surtout fort communs. Parmi les plantes herbacées dominent l’_Helianthemum Tunetanum_, l’_Hedysarum carnosum_, l’_Astragalus Kralikianus_, le _Linaria laxiflora_, l’_Ammosperma cinereum_, le _Pyrethrum fuscatum_.

Un peu avant Limaguès et Seftimi commence la région si curieuse du Nefzaoua que traverse une double chaîne de collines, prolongation et atténuation du Djebel Tebaga. Des deux côtés de l’arête centrale qui finit par s’effacer complètement vers la pointe ouest du pays, des sources, probablement artésiennes pour la plupart, sourdent au fond de nombreux bassins et alimentent des oasis qui s’étendent jusque dans la région des Aregs. Déjà le sable commence à se montrer assez abondamment près de Kebilli et la végétation à se rapprocher de la flore saharienne de Biskra ainsi que l’indique l’apparition de l’_Euphorbia Guyoniana_, du _Malcolmia Africana_, du _Reseda Alphonsi_ et du _Tamarix pauciovulata_. En approchant du grand Chott El-Djerid, les terrains salés et les Salsolacées se multiplient, tandis que les collines rocheuses issues du Tebaga deviennent d’une aridité désolée.

Du côté occidental du chott, dans le Beled-el-Djerid, la tendance que nous venons de signaler s’accentue bien davantage : les _Fagonia virens_, l’_Oligomeris dispersa_, le _Polycarpæa fragilis_, le _Sclerocephalus Arabicus_, l’_Astragalus Gyzensis_, le _Cyperus conglomeratus_, l’_Arthratherum obtusum_ et l’_Andropogon laniger_ s’ajoutent aux espèces des Ziban déjà mentionnées, tandis que l’apparition inattendue du _Panicum turgidum_, cette curieuse Graminée égyptienne découverte par notre ami M. le Dr V. Reboud dans la vallée de l’Oued El-Arab, rattache le Djerid aux vallées sahariennes de l’Aurès.

La bordure étroite qui s’étend au nord du Chott El-Djerid, au pied du long massif du Djebel Cherb, montre une végétation identique, dans son ensemble, à celle de la rive méridionale ; mais les gorges de la montagne et les oueds qui en sortent offrent quelques plantes d’un intérêt particulier : un _Sporobolus_ probablement nouveau, le _Lotus hosackioides_, déjà recueilli aux mêmes lieux par M. le Dr André et qui se retrouve au sud du Maroc, les _Megastoma pusillum_, _Echinospermum Vahlianum_, _Salvia Jaminiana_ et _Aristida Adscensionis_ var. _pumila_.

Dans tout le bassin des Chotts, comme dans l’Aradh, l’_Anarrhinum brevifolium_ et le _Rhanterium suaveolens_ sont également abondants et paraissent s’étendre dans l’ouest jusqu’aux limites de l’Algérie, si même ils n’y pénètrent pas.

L’influence saharienne se fait encore sentir, quoique plus faiblement, dans les plaines au nord de la chaîne du Cherb et se prolonge même le long de la vallée de l’Oued Feriana, ouverte aux effluves du midi, tandis que sur les collines, à partir de Sidi-Aïch, domine la flore des hauts plateaux. Un îlot de verdure, au milieu du lit de l’Oued Zitouna, présente un singulier mélange de plantes du sud qui y remontent et d’espèces du nord qui y sont descendues, amenées par les eaux.

A Feriana, le changement est complet : le Halfa règne en maître dans la plaine et sur les hauteurs ; les Pins d’Alep et les Genévriers s’étendent en lignes claires ou en massifs forestiers profonds, suivant la disposition du terrain et la fréquence des incendies : dans les gorges, le long des rochers, sur le bord des oueds, la végétation ressemble à celle des environs de Tebessa et des parties basses de l’Aurès. On peut y signaler toutefois quelques plantes spéciales, telles que l’_Hypericum Roberti_. Au _Teucrium Alopecuros_ du sud, cantonné dans la chaîne des Matmata, des Haouaïa et dans les Djebels Aziza et Tebaga, se substitue le _Teucrium compactum_ des pentes inférieures de l’Aurès et des Maâdid ; à l’_Helianthemum Tunetanum_, les _Helianthemum Fontanesii_ et _lavandulæfolium_. La flore du sud a disparu sans laisser de traces ailleurs que sur quelques points où la désagrégation du grès favorise la croissance de deux ou trois espèces surtout arénicoles.

Cette région du Halfa et des forêts de Pins continue en Tunisie les Hauts-Plateaux de la province de Constantine avec leurs collines et leurs montagnes isolées ; c’est bientôt, en s’avançant à l’est, la région des Hamadas où les reliefs sont presque tous couronnés par des tables rocheuses plus ou moins inclinées, au-dessus de vallées dont le niveau s’abaisse graduellement vers Kairouan et l’Enfida.

Le Guelâat Es-Snam, qui s’élève près de la frontière et atteint 1454 mètres, est lui-même une véritable hamada, et l’un des points culminants de la Tunisie. Aussi offre-t-il une végétation particulière qui se retrouve d’ailleurs sur les montagnes de même altitude du cercle de Souk-Ahras et sera peut-être constatée sur quelques-unes de ces montagnes boisées des environs de Sbiba au pied desquelles a passé Desfontaines.

Nous venons d’indiquer à grands traits les caractères principaux de la flore tunisienne dans les régions que nous avons abordées ; le président de la Mission de l’exploration scientifique de la Tunisie a déjà fait connaître le résultat de la campagne botanique de 1883 dans le nord du pays. Il résulte de ces constatations qu’il manque à cette flore deux des plus beaux fleurons de celle de l’Algérie : les espèces des montagnes élevées et celles du grand Sahara. La nature lui a refusé les plantes des hauts sommets, il suffira sans doute d’une exploration dans le Sud pacifié pour y trouver au moins une partie des secondes.

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NOTES :

[Note 1 : Le temps m’avait manqué pour achever l’étude de cette curieuse localité. J’ai pu y retourner en 1886, au printemps, et en compléter l’exploration. (Note ajoutée pendant l’impression.)]

[Note 2 : Le _Prodrome de la malacologie terrestre et fluviatile de la Tunisie_ a paru avant que l’impression de ce Rapport fût terminée.]

[Note 3 : Cet arbuste, rare en Tunisie, est remplacé dans le Sud par le _Rhus oxyacanthoides_. Ce n’est qu’à Hammam-Sousa qu’en 1883 la Mission botanique a trouvé les deux espèces réunies.]

[Note 4 : غاردِماو « la grotte couleur de sang ».]

[Note 5 : كبّار « Kabbar ».]

[Note 6 : Je ne puis me résigner à adopter l’orthographe suivie par l’État-major et adoptée par l’honorable président de la Mission. Le mot رصاص, qui signifie _plomb_, présente deux fois la même lettre (ص) qu’il est complètement illogique de transcrire en français par deux lettres différentes.]

[Note 7 : التمر والحليب الڢتور متع الحبيب « La datte et le lait sont le déjeuner qu’on offre à un ami ».]

[Note 8 : Le vent du sud, le sirocco ou semoum « l’empoisonné ».]

[Note 9 : Le _Caucalis cærulescens_ et le _Galium Bourgæanum_ sont nouveaux pour la flore tunisienne.]

[Note 10 : Hadedj حدج est un des noms arabes de la Coloquinte (_Cucumis Colocynthis_).]

[Note 11 : La mission algérienne de Ghadamès a rencontré ces mêmes habitations à Zenthan où, d’après Vatonne, elles seraient creusées par des ouvriers venus du Fezzan. Quelques-unes ont deux étages, ce qui existe aussi chez les Matmata (_Mission de Ghadamès_, p. 80, 81, 234 et 235, fig. 5 et 6). Des demeures troglodytiques sont également signalées dans diverses chaînes de montagnes ou de collines de la Tripolitaine.]

[Note 12 : جرڢ ام أَلعزير, le coteau du Romarin.]

[Note 13 : Les indigènes, suivant un usage presque général en Tunisie, prononcent le qaf ڧ comme un G et disent : Gueçar-el-Metameur, pour ڧصار المتامر.]

[Note 14 : Ces hangars s’appellent _Khourçç_, خُرصّ pluriel _Khourçaç_ خُرصاص, ou _Kib_ كيب, pluriel _Kiab_ كياب.]

[Note 15 : Comme presque tous les _Pancratium_, celui-ci a bien poussé en serre, mais n’y a pas fleuri. Il faut attendre pour être fixé sur sa détermination qu’un botaniste fasse une nouvelle excursion à Aïn Guettar à la fin de l’été ou au commencement de l’automne, époque présumée de la floraison.]

[Note 16 : Djenoun, pluriel arabe de Djinn, « démon, esprit malfaisant ».]

[Note 17 : Trois jours après notre passage, un djich d’insurgés surprenait les Ghomrasen au bordj même du Bir El-Ahmar et ghazziait leur troupeau après leur avoir tué ou blessé plusieurs hommes.]

[Note 18 : Le Ras-el-Aïn sert souvent aux maraudeurs d’aiguade et de poste d’embuscade. Le lendemain de notre passage, une troupe de dix brigands de la frontière s’y était installée ; la cavalerie de la compagnie mixte fut prévenue trop tard et, lorsqu’elle arriva, l’ennemi avait déjà décampé.]

[Note 19 : C’est le nom sous lequel ce golfe est désigné sur les cartes marines.]

[Note 20 : Une grande partie de la population berbère de Djerba appartient, comme les Mozabites d’Algérie, à la secte schismatique des Ibadites.]

[Note 21 : صيبُض, صيبُط. Ce nom a une étrange analogie avec celui de Cibada, Civada, Cevada, qui sert à désigner l’avoine en espagnol et dans nos patois méridionaux.]

[Note 22 : Ces sources sont de deux natures : les unes surgissent au fond d’une sorte d’entonnoir à trois ou quatre mètres au-dessous du sol et arrivent de bas en haut en faisant tourbillonner le sable : ce sont de véritables puits artésiens, probablement naturels. Lorsqu’on y jette une grosse pierre, elle descend à une certaine profondeur et le mouvement du sable cesse de se produire jusqu’à ce qu’une colonne d’eau, violemment soulevée, débarrasse le canal encombré et s’étale en bouillonnant fortement au-dessus de la surface du bassin. Nous avons essayé d’attacher la pierre à une corde, mais cette corde était ou trop courte et s’échappait de nos mains, ou trop fragile et se brisait presque immédiatement. Les autres sources, qui se déversent au fond de la tranchée presque au même niveau que les premières, paraissent au contraire provenir de nappes beaucoup moins profondes, presque horizontales et qui semblent venir du nord ou du nord-ouest.]

[Note 23 : Le service des forêts a été chargé d’étudier cette question vitale de l’ensablement, et un agent supérieur, connu par des travaux antérieurs dans des pays de dunes, désigné pour procéder aux études nécessaires. Les travaux de défense sont aujourd’hui en voie d’exécution.]

[Note 24 : Il paraît que jadis les gens de Tozer passaient pour des voleurs incorrigibles, et le bon Moula Ahmed s’étonne que ces déprédations d’une race qui vole la nuit et escroque le jour n’aient pas attiré sur Tozer de catastrophes éclatantes ; il faut bien, dit-il, que l’indulgence et la miséricorde de Dieu soient infinies ! Il est probable que le pauvre homme y avait perdu une partie de sa garde-robe.]

[Note 25 : A Djara, dans l’oasis de Gabès, les constructions et les réparations de barrages s’exécutent de même aux sons d’un orchestre endiablé. Les femmes y assistent dans leurs plus riches atours et excitent par leurs encouragements et par leurs _youyous_ le zèle et l’adresse des jeunes hommes.]

[Note 26 : Nouveau pour la flore de la Tunisie.]

[Note 27 : Nouveau pour la flore de la Tunisie.]

[Note 28 : Nouveau pour la Tunisie.]

[Note 29 : _Hypericum Roberti_ Coss.]

[Note 30 : Nouveau pour la flore tunisienne.]

[Note 31 : Nouveau pour la flore tunisienne.]

[Note 32 : Ces monuments, qui font suite à ceux qui ont été observés à l’Enfida, à la Kesra, à Maktar, à Hammam-Zoukra et à Ellez, rattachent ce que nous appellerons la région dolménique de la Tunisie aux grandes agglomérations mégalithiques algériennes du Dir, de Tebessa, de l’Oued Zenati, des Zardeza, de Roknia et des environs de Constantine. Leur nombre, l’étendue de l’aire qu’elles occupent, leur mode particulier de construction annoncent une œuvre vraiment nationale et ne permettent pas de les attribuer à des garnisons gauloises ou à de simples migrations celtiques. L’architecture primitive à laquelle nous devons les dolmens, les menhirs et les tumulus et dont nous retrouvons les traces des Syrtes jusqu’au Maroc, aussi bien qu’en France ou dans les Îles Britanniques, cette architecture qui n’est pas restée étrangère à l’Asie et dont la Bible porte témoignage, ne saurait être d’après nous l’apanage et la caractéristique d’une seule race. Nous essaierons de démontrer dans un mémoire spécial que les monuments mégalithiques du Nord-Afrique doivent être logiquement et certainement attribués aux Berbères, qui sont le premier peuple que l’histoire signale de la Marmarique au détroit de Gabès ; que les Numides en ont construit pendant la durée de l’âge de la pierre et de l’âge du bronze, mais qu’ils ont continué à en édifier pendant la période romaine et jusqu’à la conquête arabe.]

[Note 33 : L’_Oreobliton thesioides_, lorsqu’il est exposé en plein soleil, a les feuilles étroites de la forme typique ; au contraire, dans les anfractuosités où il croît à l’ombre, ses feuilles sont larges et ovales : c’est alors la forme qui a reçu le nom d’_O. chenopodioides_.]

[Note 34 : Le _fatha_ (ouverture) est le premier verset du Koran.]

[Note 35 : Nouveau pour la Tunisie.]

[Note 36 : Nouveau pour la flore tunisienne. Remplace dans la zone montagneuse des plateaux le _Teucrium Alopecuros_ des montagnes sahariennes.]

[Note 37 : Nouveau pour la Tunisie.]