Chapter 2 of 9 · 3999 words · ~20 min read

Part 2

Cependant, vers huit heures et demie, nous arrivons à une expansion assez large de la vallée ; tandis que les collines se maintiennent à droite hautes et raides, elles s’écartent sur la gauche, et l’escarpement des berges permet de constater que de ce côté la formation rocheuse est recouverte par un énorme empâtement de marne argileuse compacte et d’un gris jaunâtre, sillonné par quelques ravinements. C’est là qu’on nous signale, au milieu de rares Dattiers, le village de Zoualligh, mais nos regards ont beau fouiller le terrain, aucune maison n’apparaît. Tout à coup nos chevaux reculent ; nous sommes sur le bord d’un énorme puits circulaire au fond duquel s’ouvrent des portes latérales ; de grandes jarres garnissent les parois, des amas de bois à brûler s’y accumulent, du linge y est étendu pour sécher ; deux enfants barbouillés s’y poursuivent en criant. Le fond du puits est une cour : nous sommes chez les troglodytes.

Nous descendons de cheval et pénétrons dans un ravinement formant couloir à l’air libre et taillé de manière à simuler un corridor. De chaque côté une chambre souterraine sert de magasin ou d’écurie. Au fond du corridor une porte en ogive solidement fermée, et qui ne s’ouvre qu’après de longs pourparlers, donne accès dans une vaste pièce souterraine en rotonde un peu allongée, qui est le vestibule (_skifa_) et aboutit au fond du puits que nous avons aperçu d’en haut. Une rigole reçoit les eaux de pluie et les conduit à travers la _skifa_ et le couloir jusqu’au ravin. Des sept pièces dont les portes donnent sur la cour, trois sont des chambres à coucher, une sert d’atelier de tissage, une autre de cuisine et les deux dernières d’étable ou de magasin. Toutes, à l’exception de la cuisine, qui est de forme irrégulière, sont taillées en voûte et forment de véritables casemates dans la masse marneuse compacte et sèche.

L’habitation n’est occupée, en ce moment, que par trois femmes déjà mûres, c’est-à-dire horribles, et par des enfants, mais elle comporte trois ménages. Les jarres les plus grandes, tressées en folioles de Dattier, servent de grenier pour l’orge, le froment et les fèves. Des jarres en poterie, de moindre dimension, contiennent l’eau potable puisée à une citerne voisine et soigneusement ménagée. La cour, la cuisine, l’atelier de tissage et les magasins sont en commun et n’offrent rien de remarquable que la simplicité d’un aménagement tout à fait primitif. Les chambres à coucher, que l’on ne nous montre qu’après de nouveaux pourparlers (sans doute à cause de l’absence des maris), nous étonnent par leur propreté scrupuleuse et par un certain luxe d’ornementation. Les lits sont établis sur un bâti en bois ou en maçonnerie légère et garnis de couvertures aux vives couleurs. Tout le fond de la chambre est couvert de plats et d’assiettes en terre vernissée, de petits miroirs de toutes les formes et même d’épis de maïs rouges et jaunes artistement disposés sur la muraille.

Ces chambres, chaudes en hiver, fraîches en été, aux parois lisses et polies qui n’offrent ni refuge aux insectes, ni asile aux scorpions, sont certainement beaucoup plus confortables que des maisons en pierres et en bois de Palmier et leur seraient de tout point préférables si elles n’exposaient leurs habitants à subir, sans moyens de défense bien sérieux, les attaques et les vexations tyranniques de leurs voisins les nomades.

Cependant la conversation s’était engagée avec nos hôtesses : quelques compliments, d’autant mieux reçus qu’ils étaient moins mérités, et quelque monnaie distribuée aux enfants avaient fait disparaître toute contrainte, et ces dames ne voulurent point nous laisser partir sans nous offrir les dattes et le lait, mets dont le proverbe arabe attribue le privilège à l’amitié[7]. Le procédé était certainement fort honnête, mais quelles dattes, grand Dieu !

En allant rejoindre nos montures, nous visitâmes un petit jardin où le _Carduncellus eriocephalus_ menaçait d’étouffer les plants d’oignon.

Sur le col voisin on a creusé dans la marne glaiseuse une citerne en forme de bouteille au large goulot, dont l’ouverture se ferme hermétiquement à l’aide d’une planchette cachée dans une cage latérale et actionnée au moyen d’une gigantesque clef en bois. Dans ces montagnes désolées, où il n’y a ni sources ni cours d’eau permanent, la citerne est une nécessité de premier ordre.

Sortis du village de Zoualligh, nous continuons à remonter le lit de la rivière ; les montagnes se rapprochent bientôt et la formation marneuse s’amincit rapidement. Nous apercevons à droite les murs de la zaouïa de Sidi-ben-Aïssa au-dessus de laquelle une crête rocheuse est surmontée par le village de Guelâa-ben-Aïssa. Les maisons, bâties en pierrailles noyées dans un mortier d’argile, sont presque toutes posées sur des bandes de rochers de quelques mètres d’épaisseur où s’ouvrent, comme des gueules noires, des portes de magasins ou d’étables. Ici les bestiaux seuls sont troglodytes.

Nous déjeunons au pied de quelques Dattiers près de l’oued et nous décidons de pousser jusqu’à Taoudjout, village du groupe des Matmata qui parlent berbère et qui est situé du côté opposé de la montagne.

Nous suivons un long ravin latéral où s’étagent d’abord une série de ces jardins, avec chaussées et cuvettes, que nous avons déjà décrits, mais qui ne tarde pas à se rétrécir et à s’obstruer de couches de pierres en escalier. Nos mulets glissent sur la surface polie ; cependant nul accident sérieux ne se produit et, arrivés au col, nous prenons sur le revers opposé un ravin moins accidenté qui ne tarde pas à se peupler de vergers et nous amène de bonne heure jusqu’au mamelon au sommet duquel s’élève Taoudjout.

Dans le trajet, je constate dans les fentes des rochers l’_Anthyllis Henoniana_, nouveau pour la Tunisie, et le charmant _Teucrium Alopecuros_ De Noé, découvert en Tunisie par mon excellent ami M. Kralik, qui n’en avait recueilli que deux pieds au Djebel Aziza.

A Taoudjout nous campons, au-dessous du village, sur un petit col et près d’une citerne, dont un notable du village vient nous remettre la clef en cérémonie.

J’ai le temps avant la nuit d’aller faire une herborisation dans les moissons voisines, où je retrouve encore l’_Onopordon Espinæ_ avec le _Rœmeria Orientalis_, le _Kœlpinia linearis_, le _Plantago ovata_ et l’_Astragalus peregrinus_, nouveau pour la Tunisie.

Le 21 avril, notre convoi est dirigé sur Tamezret, tandis que nous allons visiter le village de Zeraoua. De ce côté le massif s’abaisse un peu, les pentes sont moins âpres, la route plus facile jusqu’au piton isolé au sommet duquel est plantée fièrement Zeraoua qui rappelle exactement certains villages kabyles. Tout y est organisé pour la défense ; des passages couverts conduisent aux rues intérieures ; les maisons, dans la construction desquelles les poutres de palmier jouent un grand rôle, ont chacune un vestibule et une cour sur laquelle s’ouvrent les chambres surmontées de terrasses. La réception est très cordiale et j’y prends une leçon de berbère fort intéressante. Les habitants insistent beaucoup pour nous retenir à déjeuner, mais nous sommes attendus à Tamezret. Nous remontons à cheval, et après avoir descendu la pente du piton, nous nous engageons dans de vrais sentiers de chèvres, le long desquels je récolte l’_Erodium arborescent_ ainsi que le _Zollikoferia quercifolia_ et retrouve le _Teucrium Alopecuros_. Je suis fort étonné de voir tout près de là, sur le versant méridional d’une colline, de belles touffes du _Stipa tenacissima_, le véritable _Halfa_ que je n’avais pas encore trouvé dans la région du Sud et qui, d’après les habitants, s’étend sur le plateau jusqu’en Tripolitaine.

Enfin nous débouchons, par un sentier horriblement escarpé et difficile, au pied d’une pente rocheuse que couronne le grand village de Tamezret, remarquable par son étendue, ses koubbas blanches et, dit-on, aussi par l’esprit indépendant et hargneux de ses habitants. C’est du moins ce qu’affirment les gens de notre convoi qui ont eu des discussions avec les notables au sujet du lieu de campement et qui sont allés s’établir assez loin du village, du côté de l’est.

Dans toute cette partie de la montagne, abrupte et garnie de longues dalles rocheuses, quelques bas-fonds seuls peuvent être utilisés pour la culture au prix de travaux immenses, et souvent, hélas ! bien mal récompensés.

Les vergers et les rares moissons n’offrent guère que les plantes vulgaires de la plaine, dont les graines ont sans doute été apportées avec le blé ou l’orge au temps des semailles ; mais tout près du campement, le flanc du coteau, formé tout entier d’une immense table de pierre, présente une série de petites espèces intéressantes pour la région : _Clypeola Jonthlaspi_ var. _microcarpa_, _Biscutella Apula_ var., _Silene apetala_, _Polycarpon tetraphyllum_, _Galium setaceum_, _G. Parisiense_, _Vaillantia lanata_, _Linaria simplex_ et _Lamarckia aurea_.

Dès l’aube du 22, nous quittons Tamezret sans regret ; un sentier, moins scabreux que je ne le craignais de prime abord, nous promène à travers des collines d’une stérilité toujours aussi monotone et nous finissons par déboucher dans une sorte de vallée épanouie à son sommet et occupée par un vaste dépôt de l’inévitable marne argileuse d’un gris jaunâtre ; elle est cerclée par une ronde de collines aux pentes adoucies, dominées au sud-est par une guelâa que surmonte, en forme de casque, un énorme rocher d’une pierre calcaire qui sonne comme du métal. Dans cet immense bas-fond aux ondulations émoussées, où le vent du sud agite les palmes de Dattiers clairsemés et fait frissonner quelques carrés de moissons déjà jaunissantes, on n’aperçoit que deux ou trois koubbas d’un blanc éclatant, une zaouïa carrée également éblouissante de chaux récente, un pressoir à huile aux arcades murées et enfin les voûtes inachevées d’un édifice destiné à servir de harem aux femmes du chef. Si nous n’avions pas eu l’expérience de Zoualligh, nous n’aurions jamais pu supposer que nous étions arrivés à la capitale (Beled-Kebira) des Matmata, et que nous avions littéralement sous les pieds toute une population de plus d’un millier d’hommes.

Tout à coup surgit du sol comme d’une trappe Sid-Ali-ben-Ahmed, le chef du pays, qui nous fait camper au-dessus d’un de ses magasins et nous comble tous de lait, de miel et d’un couscous assez pimenté pour ramener de la périphérie à l’estomac l’activité vitale que le _guebli_[8] avait attirée à la peau.

Une exploration rapide des environs du campement nous procure une récolte assez abondante où, parmi une foule de vulgarités ubiquistes, nous trouvons à signaler : _Reseda Arabica_, _R. Duriæana_, _Coriandrum sativum_ subspontané ?, _Eryngium ilicifolium_, _Chamomilla aurea_, _Amberboa Lippii_, _Centaurea Melitensis_, _C, contracta_, _Heliotropium undulatum_, _Anchusa hispida_ et _Teucrium Alopecuros_.

Nous partons ensuite, sous la conduite du fils du chef, pour visiter le piton de la guelâa : il faut d’abord traverser, avec d’infinies précautions et des détours sans nombre, la région des puits creusés par ces taupes humaines, gravir par un sentier ardu la base du mamelon et choisir ensuite un point propice pour escalader les assises horizontales de la roche ; nous atteignons enfin un petit plateau allongé, encombré de quelques ruines sans caractère.

De ce sommet, nous entrevoyons, dans la brume laiteuse que forme la poussière soulevée par le _guebli_, un chaos de hautes cimes stériles qui se perdent en ondulations de plus en plus confuses vers le sud et l’est. Du côté du nord, au contraire, la montagne ne conserve sa hauteur que sur notre gauche et se dégrade peu à peu en simples collines qui aboutissent à la plaine nue et grise de l’Aradh sur laquelle, au loin, se dessinent vaguement quelques taches brunes qui sont des oasis.

Tout autour de la base du rocher sont accumulées des ruines de différents âges. Parmi des murs sans ciment et des terrasses à demi effondrées, se dressent un reste de voûte et une haute arcade qui ont conservé un cachet d’élégante grandeur. Il est probable qu’à une certaine époque il y a eu lutte parmi les Matmata entre les bâtisseurs et les fouisseurs, lutte qui a peut-être été compliquée d’une question religieuse et qui a dû se terminer par l’émigration des vaincus.

L’exploration des flancs de cette citadelle naturelle nous procure un certain nombre de plantes qui manquent à la plaine ainsi qu’à la région des collines : _Geranium molle_, _Ruta bracteosa_, _Umbilicus horizontalis_, _Caucalis cærulescens_, _Galium petræum_, _G. Bourgæanum_, _Vaillantia muralis_, _Callipeltis Cucullaria_, _Celsia laciniata_ type et variété, _Ephedra fragilis_[9].

Cependant le vent augmente de violence et l’approche de la nuit nous invite à regagner prudemment notre tente.

Cette fois, nous traversons le cimetière. Chose remarquable : la plupart des peuples ont creusé des caveaux et des catacombes pour leur confier leurs morts ; les Matmata ont leurs sépultures en plein soleil et ce sont les vivants qui sont les hôtes des hypogées !

L’étape est courte aujourd’hui, 23 avril, car nous devons coucher au village de Hadedj[10]. En quittant Beled-Kebira, je remarque le long de la route une sorte de muraille, fréquente dans la région des Hauts-Plateaux, qui accompagne presque partout dans le Nord de l’Afrique les monuments mégalithiques et qui est pour nous le signe et l’une des preuves de leur origine berbère. Ce mur est constitué par deux lignes parallèles de pierres brutes plantées dans le sol.

La route, très douce, descend presque constamment ; les assises rocheuses se font de plus en plus rares sur les monticules décroissants et la puissante formation d’argile marneuse s’accuse partout, offrant à la pioche des troglodytes les meilleures conditions pour établir leurs puits et leurs casemates.

Un oued asséché, aux cailloux blancs, forme la limite du territoire de Beled-Kebira. Sur la rive nous attend Si-Sassi-Fetouch, orné de deux nichans et flanqué de ses trois fils, beaux garçons un peu gras, superbement drapés dans leurs haïks djeridis. La figure grave de Sassi-Fetouch, sa parole brève et un peu rude dénotent la franchise et annoncent l’énergie. Nous causons amicalement jusqu’au lieu désigné pour le campement et je suis étonné de la netteté et de la rectitude de ses appréciations.

Comme Beled-Kebira, Hadedj se dissimule aux regards : il faut arriver à l’orifice des excavations pour les apercevoir. Quelques Dattiers, quelques Oliviers se montrent çà et là au-dessus du sol où végètent seules quelques-unes de ces plantes rudérales, cortège habituel de l’homme.

En dehors de ces vulgarités, je ne trouve à noter que : _Haplophyllum tuberculatum_, _Anthyllis Henoniana_ (déjà signalés et que nous retrouverons dans toute la région), _Linaria laxiflora_, _Stipa parviflora_, et surtout le beau _Carduncellus eriocephalus_.

Hadedj ne possède comme édifice qu’une modeste mosquée, mais la maison souterraine où je vais rendre visite à Sassi-Fetouch et qui n’est pas du reste une véritable habitation, mais un lieu officiel de réception (le _Selamlik_ turc ou le _Dar-diaf_ arabe), sort des règles ordinaires et présente un type spécial. L’excavation centrale, au lieu d’être ronde, est carrée et si l’on peut monter du ravin jusqu’à la cour par une _skifa_ voûtée, on peut aussi y descendre directement par un perron ménagé dans la masse marneuse et entaillé de degrés. Deux casemates ornées de canapés et de matelas servent de chambres d’audience, un cafetier est installé dans une troisième.

Nous sommes évidemment en présence d’une civilisation plus avancée que celle que nous avons rencontrée jusqu’ici chez les Matmata. Bien que leur capitale soit Beled-Kebira et que leur chef officiel soit Sid-Ali-ben-Ahmed, Sassi-Fetouch, plus intelligent et plus fier à la fois, exerce une influence au moins égale. On sent en l’écoutant quel patriotisme ardent l’anime : il ne cache pas sa haine contre les Matmata qui ont abandonné les _trous_ de leurs ancêtres pour se construire des villages de pierre sur les hauts lieux. Ce sont, d’après lui, des Berbères dégénérés qui d’ailleurs ne craignent pas de pactiser avec les Arabes nomades, de les introduire dans le pays sous prétexte de çof et de favoriser les exactions de ces pillards contre leurs frères des hypogées nationaux. Il invoque l’aide et la protection de la France pour s’affranchir d’un joug inique. Il compte sur sa justice pour assurer la sécurité aux populations paisibles et conserver aux montagnards la libre jouissance de la montagne.

Je le quitte pour faire une course vers l’est dans les dépressions où poussent des Oliviers et où, malgré la sécheresse, croissent quelques céréales. Je constate, comme à Taoudjout, comme à Beled-Kebira, que les plantes des moissons sont presque toutes adventives, que leurs graines ont été apportées de la plaine et qu’elles ont crû avec le blé et l’orge, donnant une végétation variée comme leur origine. Ainsi, en compagnie des _Anagallis arvensis_, _Lithospermum arvense_, _Torilis nodosa_, _Bromus rubens_, _Galium tricorne_, _Avena barbata_, _Papaver Rhœas_, _P. hybridum_, déjà rencontrés dans tous les champs, nous recueillons le _Neslia paniculata_, le _Silene nocturna_, le _Scandix Pecten-Veneris_, le _Bifora testiculata_ et le _Lotus pusillus_, nouveaux venus apportés évidemment d’une région différente.

L’_Ervum Lens_, qui, déjà à Taoudjout, apparaissait comme subspontané, s’est ici tellement acclimaté qu’il abonde partout et forme pour ainsi dire le fond de la végétation dans les champs cultivés.

Le 24, au matin, nous sommes sur pied de bonne heure. Sassi-Fetouch et ses trois fils viennent nous faire leurs adieux et nous tenir l’étrier. Je ne me sépare pas sans regret de ces braves gens, représentants d’une noble et vieille souche berbère dont les rameaux occupent encore, jusque dans la Tripolitaine et le Fezzan[11], les montagnes où leurs ancêtres creusaient déjà leurs casemates au temps des premiers comptoirs puniques. Il faut admirer la fidélité pieuse avec laquelle ils ont conservé jusqu’à nos jours les traditions et les vertus obstinées de leur race.

Notre route est désormais facile : la vallée que nous descendons s’élargit, les crêtes rocheuses s’éloignent à l’horizon, la rivière sans eau que nous franchissons nous montre seule un lit de galets et bientôt nous débouchons dans la plaine où le _Zizyphus Lotus_ et le _Rhus oxyacanthoides_ verdoient en larges buissons. Le _Rhanterium suaveolens_ réapparaît et devient bientôt la plante dominante avec le _Thymelæa hirsuta_. La route court tout droit au nord, égayée çà et là par les fleurs du _Delphinium pubescens_ var. _dissitiflorum_ et de l’_Uropetalum serotinum_.

Ce n’est qu’après plus de trois heures de marche que nous atteignons un ressaut rocailleux où poussent le Romarin, le _Periploca angustifolia_ et le bel _Erodium arborescens_.

Au nord de ce coteau qui doit au Romarin son nom arabe de Djerf Oumm-el-Azir[12], un douar arabe entouré de chèvres, seul témoignage de la présence de l’homme dans la vaste plaine, nous fournit un peu de lait et nous ne tardons pas à faire la halte du déjeuner dans une dépression voisine d’un oued aux bords rocheux aimés des perdrix.

Le lit desséché de la rivière qui représente le cours inférieur de l’Oued Tour contient çà et là quelques minces amas de sable sur lesquels pousse avec vigueur le groupe des Graminées arénicoles : _Arthratherum pungens_, _A. ciliatum_, _Pennisetum asperifolium_, accompagnées du _Convolvulus supinus_ et de l’_Asphodelus viscidulus_. Le coteau pierreux nous fournit le _Lœflingia Hispanica_ et l’_Hippocrepis ciliata_.

Nous reprenons notre route et ne tardons pas à voir poindre d’abord, puis s’étendre, l’oasis d’El-Amdou, précédée de ghedirs d’eau saumâtre bordés de _Tamarix_. Le chemin longe ensuite une muraille moderne bâtie avec de grandes pierres taillées par les Romains. Encore quelques pas et le marabout de Sidi-Abou’l-Baba se dresse à notre gauche, puis les Palmiers de Gabès bordent la ligne d’horizon. Nous sommes arrivés.

=IV=

=Le Sud de l’Aradh.=

§ 1. — DE GABÈS À KÇAR-EL-METAMEUR.

Départ le 27 avril à six heures. Traversé rapidement la petite plaine poudreuse de Gabès, Aïn Zerig, l’oasis de Teboulbou et l’Oued Serrak, qui contient de nombreuses flaques d’eau entourées de Joncs, encombrées de _Zannichellia macrostemon_ et d’un Potamot à feuilles étroites. J’y ai pêché deux espèces de Mollusques. Franchi un peu plus loin l’Oued Merzig, sans eau et sans végétation. Au delà le pays est plat, couvert de _Rhanterium_, des _Thymelæa microphylla_ et _hirsuta_ ; l’_Anarrhinum brevifolium_ commence seulement à fleurir. A dix heures, nous campons à Ketenna, auprès du bassin de la source. L’oasis n’a que peu de Dattiers, entourés d’assez belles moissons. Après le déjeuner, je cours au lit de l’Oued Ferd, qui borde l’oasis du côté sud et qui a conservé quelques ghedirs entourés de Roseaux, de Lauriers-Rose, de _Tamarix Gallica_ et de _Typha angustifolia_ var. _latifolia_. J’y recueille les _Juncus lamprocarpus_ et _bufonius_, le _Lepturus incurvatus_, le vulgaire _Æluropus repens_, le _Polypogon Monspeliensis_, l’_Imperata cylindrica_ et le _Cyperus junciformis_ qui, avec l’_Apium graveolens_, l’_Helosciadium nodiflorum_ et le _Samolus Valerandi_, forment dans le Sud tunisien le cortège habituel de tout filet d’eau.

Le sable qui s’est déposé le long des berges présente quelques espèces plus intéressantes :

Erucaria Ægiceras J. Gay.

Erodium glaucophyllum Ait.

Hippocrepis ciliata Willd.

H. bicontorta Lois.

Pulicaria Arabica Cass. _var._

Centaurea dimorpha Viv.

Andryala Ragusina L. _var._

Salvia lanigera Poir.

Scrofularia deserti Del.

Asphodelus tenuifolius Cav.

Pennisetum Orientale Rich.

La pluie nous surprend en pleine herborisation ; en vain nous hâtons notre retraite, qui se change bientôt en une fuite précipitée, et, mouillés jusqu’aux os, nous arrivons à la tente. Bientôt la pluie tourne à l’ouragan, et jusqu’à la nuit nous devons nous tenir confinés dans notre étroit refuge, que viennent encombrer bientôt nos cinq cavaliers arabes.

Le lendemain, le ciel est bleu et le soleil brille. A partir de l’Oued Ferd, le fond de la végétation est constitué par l’_Anarrhinum brevifolium_. En approchant de la cuvette appelée Sebkha Zerguin apparaissent quelques buissons avec le _Limoniastrum monopetalum_, les Salsolacées ordinaires de la région et le _Cichorium Intybus_ var. _divaricatum_, cette banalité vulgarissime, devenue ici une insigne rareté. Les indigènes ont labouré une partie de la dépression, et dans les moissons poussent le _Microlonchus Duriæi_ et l’_Amberboa Lippii_. Ce point, favorable aux cultures, semble avoir eu, au temps de l’occupation romaine, une certaine importance, car sur un monticule, à droite de la sebkha, se dressent des ruines qui portent le nom de Henchir Medjoubia.

La plaine reprend ensuite son caractère de monotonie et de nudité jusqu’à Mareth, où nous faisons une halte de quelques minutes à la lisière de l’oasis, au bord d’un bassin sur lequel voltigent des mouettes et où vit une Amnicole.

Au siècle dernier, les gens de Mareth avaient la réputation méritée de voleurs, si l’on croit Moula Ahmed, et ne respectaient même pas les pèlerins et les tholba !

Il est encore de bonne heure et nous poussons jusqu’à Aram ; guidés par le khalifa, nous traversons rapidement l’Oued Zegzaou et l’Oued Aram, qui coule au nord de la zaouïa au pied d’une colline où s’élèvent les nombreux tombeaux des chérifs de la tribu des Hamarna. Ce mince village nous parut bien déchu et bien pauvre : beaucoup des koubbas sépulcrales tombent en ruines, les enduits s’effritent et les marabouts de la zaouïa sont maigres et mal vêtus. Quelques jardins seulement composent l’oasis, alimentée par une source où les crapauds célèbrent leur hyménée.

Après le déjeuner, je retourne à l’Oued Zegzaou, dont le sable encore humide m’a paru intéressant à explorer. Je note, dans son lit et sur ses bords, les espèces suivantes :

Koniga Libyca R. Br.

Helianthemum Tunetanum Coss. et Kral.

Retama Rætam Webb.

Deverra scoparia Coss. et DR.

D. chlorantha Coss. et DR.

D. tortuosa DC. _var._ virgata.

Galium Parisiense L.

G. setaceum Lmk.

Vaillantia muralis L.

Callipeltis Cucullaria DC.

Cladanthus Arabicus Cass.

Rhanterium suaveolens Desf.

Scrofularia arguta Ait.

Rumex vesicarius L.

Parietaria Mauritanica DR.

Pennisetum asperifolium Kunth.

Festuca tuberculosa Coss. et DR.

Nous retrouverons désormais l’_Helianthemum Tunetanum_ dans tout l’Aradh.

Départ de bonne heure le lendemain, 29 avril. Même terrain que la veille. Traversé successivement les Oued Medjerda, Zess et Mezessar. Campé pour la grande halte sur le bord de ce dernier, où nous constatons l’abondance de l’_Anthyllis Henoniana_ et du _Calycotome intermedia_.

Le lit de l’oued offre :

Delphinium peregrinum L. _var._ halteratum.

D. pubescens DC. _var._ dissitiflorum.

Silene apetala Willd.

Erodium pulverulentum Willd.

E. hirtum Willd.

Trigonella stellata Forsk.

Lotus edulis L.

Astragalus tenuifolius Desf.

Psoralea bituminosa L.

Catananche arenaria Coss. et DR.

Andryala tenuifolia DC.

A. integrifolia L.

Cladanthus Arabicus Cass.

Orobanche cernua Lœfl.

Salvia Ægyptiaca L.

Statice Thouini Viv.

Au pied des berges poussent de beaux pieds du _Ricinus communis_ au moins subspontané.