Part 5
Le lendemain, 28 mai, le soleil brille et nous repartons pleins d’ardeur. Le relief du terrain s’accentue un peu et nous nous rapprochons du Tebaga ; bientôt nous traversons des collines aux roches d’un brun noirâtre, comme brûlées, et nous franchissons des flaques d’eau saumâtre et amère qui proviennent de l’Aïn Oumm-el-Aousen ou Oumm-el-Ousen. Nous constatons encore sur ce point l’abondance de l’_Atriplex mollis_ qui, avec le _Retama Rætam_, constitue presque uniquement la végétation frutescente. Un peu plus loin, le chemin traverse une zone de sables où nous retrouvons naturellement le Drin (_Arthratherum pungens_), Graminée encore plus arénicole que saharienne. Nous y constatons le _Malcolmia Ægyptiaca_, le _Senecio coronopifolius_, le _Phelipæa lavandulacea_, l’_Asphodelus viscidulus_ et le _Trisetum pumilum_. Poussés par la soif, nous ne tardons pas à atteindre Nebech-ed-Dib, où un bouquet de palmiers bas et touffus recouvre et cache un petit bassin rempli de conferves. C’est la station ordinaire des caravanes et des voyageurs isolés : aussi cette source est-elle fréquemment visitée par les maraudeurs et les _djich_ des insurgés tunisiens. L’eau est d’ailleurs fort médiocre. Nous nous hâtons donc de déjeuner et de remonter sur nos ânes, avec le dessein de gagner Kebilli dans la même journée. Fol espoir ! bientôt nous comprenons, à l’allure ralentie et morne de nos bêtes, que nous pourrons à grand’peine atteindre Limaguès (ou mieux El-Imaguès, dont le nom, d’après certains auteurs, ne serait qu’une corruption de celui des _Maxyes_ que l’histoire ancienne place dans ces régions). Après un repos dans le lit desséché d’un oued où abondent l’_Arthratherum pungens_ et le _Retama Rætam_, nous montons avec une lenteur trop majestueuse une rampe interminable au sommet de laquelle nous apercevons de très loin les bâtiments ruinés d’une zaouïa, les cimes des palmiers et, sur la gauche, des taches verdâtres qui annoncent un marais et par conséquent la source qui a donné naissance à l’oasis. Au coucher du soleil, à pied et poussant nos ânes fourbus, nous arrivons enfin au sommet de la colline, au-dessus d’un large entonnoir où les eaux font bouillonner le sable. Elles s’échappent par des canaux encombrés de Joncs, de Roseaux et de _Sonchus maritimus_, et vont irriguer les vergers de la zaouïa, bien déchue aujourd’hui de son antique splendeur.
Nous citerons, parmi les plantes recueillies dans la dernière partie du trajet : _Erucaria Ægiceras_, _Reseda Arabica_, _Haplophyllum tuberculatum_, _Astragalus corrugatus_ var. _tenuirugis_, _Anethum graveolens_, _Carduncellus eriocephalus_, _Kœlpinia linearis_ et _Euphorbia cornuta_.
Nous signalerons l’abondance du _Rhanterium suaveolens_ que nous retrouvons partout.
Le 29 mai, après notre course de la veille, la route de Limaguès à Kebilli n’est guère qu’une promenade. Nous piquons d’abord au sud à travers une plaine monotone qui ne nous présente à noter que l’extrême fréquence de l’_Helianthemum Tunetanum_ et qui se termine au pied d’une chaîne de collines formée par le dédoublement du Djebel Tebaga, dont la branche méridionale prend le nom de Djebel Nefzaoua. Un col très court nous conduit au bassin sec et pierreux qui sépare les deux chaînes. Nous y sommes accostés par le potentat du Nefzaoua, le Kiaya Ahmed-bel-Hammadi, ancien chaouch du Bey et protégé du Bardo, qui tient le Nefzaoua courbé sous sa dure autorité. Après les compliments d’usage, nous nous engageons dans une gorge étroite et longue. Ce défilé est dominé par des collines arides et coiffées uniformément d’une bande rocheuse formant un plateau légèrement incliné. Au sortir de la gorge s’étend un terrain sablonneux semé de petits monticules de terre blanchâtre et dont la végétation se compose surtout de _Zeïta_, de Salsolacées ligneuses, de _Retama Rætam_ et de l’_Arthratherum pungens_ qui prend ici le nom de Çiboth ou de Çibodh[21]. Sur toute la ligne d’horizon se montrent de nombreuses taches obscures : ce sont des oasis et, à mesure que nous avançons vers le sud, on voit se détacher de la masse la silhouette des plus hauts Palmiers.
En arrivant en face de Kebilli, nous remarquons quelques champs cultivés au pied d’un mamelon que couronne un bâtiment carré à fenêtres grillagées, le Bordj Djedid que le Kiaya achève de faire bâtir et dans lequel il nous installe.
On ne tarde pas à nous servir une diffa irréprochable avec abondance de _lagmi_ (vin de Dattier).
La rapidité de notre marche, depuis notre rencontre avec le Kiaya, ne nous avait permis de faire aucune récolte. Après le repas, nous nous empressons de diriger notre exploration au nord : c’est du reste de ce côté que jaillissent les sources qui, par leur réunion, forment un ruisseau et servent, en se répandant dans de nombreux canaux, à l’irrigation de l’oasis [22].
Pendant cette promenade, nous recueillons dans les champs nouvellement défrichés au pied du Bordj Djedid le _Malcolmia Africana_ (Chartam ou Chartem), le _Zygophyllum cornutum_, l’_Atriplex dimorphostegia_, et l’_Euphorbia Guyoniana_.
J’avais formé le projet de visiter la chaîne du Nefzaoua que je m’apprêtais à escalader la veille, lors de l’arrivée du Kiaya. Nous retraversons donc le 30 mai la zone sablonneuse bosselée de petits monticules et nous prenons un défilé à l’est de la passe que nous avions franchie. Nous visitons successivement deux collines surmontées de leur tranche inclinée de calcaires nummulitiques. Le plateau et ses flancs sont également arides ; l’_Helianthemum Tunetanum_ seul y pullule. Dans les fissures de la roche brunâtre et sonore poussent des touffes rares des _Celsia laciniata_, _Capparis spinosa_ var. _coriacea_, _Globularia Alypum_ avec quelques pieds de _Reseda Alphonsi_. Dans le défilé, nous voyons : _Helianthemum Cahiricum_, _Erodium hirtum_, _Pyrethrum fuscatum_, _Moricandia suffruticosa_ et _Evax argyrolepis_ Lange ?.
Dans l’après-midi, visite à l’oasis en passant par les jardins du Kiaya, bordés de Rosiers aux feuilles rouillées par une Urédinée. Un grand Mûrier (_Morus nigra_) se dresse isolément au milieu des carrés envahis par le _Lepturus filiformis_. Nous traversons des vergers où, à l’ombre des Dattiers, des Figuiers et des Abricotiers, poussent, sur le bord des rigoles, un beau Glaïeul (_Gladiolus Byzantinus_), des pariétaires, le _Datura Stramonium_ qui prend ici le nom de _Sikran_ (l’enivrant), réservé en Algérie aux Jusquiames, et de jeunes pieds de _Xanthium antiquorum_. Un terrain bas et inculte est complètement envahi par deux grands _Statice_, le _S. delicatula_ et l’espèce déjà signalée dont les hautes tiges sont encore dépourvues de fleurs.
Nous atteignons enfin, après maints détours, le village de Kebilli entouré d’un fossé peu profond, aux eaux sales et infectes, et défendu par un mur en terre de piètre apparence. Les maisons d’habitation sont presque toutes bâties en pisé et en moellons disposés par assises entre lesquelles sont intercalés des troncs de palmier et quelquefois des pierres de taille romaines. Les terrasses sont formées par de semblables poutres chargées d’un lit d’argile. Les écuries, les magasins et les côtés des cours ont pour murailles des troncs de palmier refendus. La mosquée, d’une construction assez ancienne, est surmontée d’un minaret carré percé de meurtrières qui a été récemment reconstruit, sans doute à la suite de la rébellion qui amena le siège et la prise de Kebilli peu de temps avant le voyage de Guérin.
Le lendemain, 31 mai, nous quittions le Bordj Djedid pour continuer notre route vers le Chott El-Djerid. Nous traversons une nouvelle zone de terrain blanchâtre à petites buttes pour gagner l’oasis de Mansoura, et nous y faisons halte au bord d’un bassin d’où les eaux s’échappent par un canal bordé encore çà et là de pierres de taille antiques. Dans ce bassin, de même que dans les sources supérieures, le sable est remué par la force ascendante de l’eau qui sort d’un canal naturel souterrain d’une profondeur inconnue : des Roseaux croissent sur les bords, et de toutes parts frétillent des Barbeaux d’un jaune d’or et des troupes de _Chromis Nilotica_. Sur l’invitation du Cheikh, des jeunes gens ôtent leur gandoura, se jettent à l’eau et, à l’aide d’un long haïk, poussent devant eux les poissons qu’ils acculent à la berge. Le haïk est alors adroitement et brusquement relevé le long du bord et, si une partie de la troupe réussit à s’échapper, ce n’est qu’en laissant aux mains des pêcheurs de nombreux prisonniers dont une partie passe sans transition des eaux natales dans la poêle à frire.
Après le déjeuner, nous nous enfonçons dans des sentiers ravissants, au milieu de vergers verdoyants et fleuris, et passons, sans nous en apercevoir, de l’oasis de Mansoura dans celle de Rabta dont nous contournons le village. Au delà s’étend une plaine argileuse et salée bornée au nord par la chaîne abaissée du Nefzaoua et au sud par la rive plate du grand Chott, sur laquelle se détachent quelques relèvements couverts de Dattiers, dont le plus voisin est Tombar. Devant nous grandissent peu à peu les palmiers d’El-Goléa et nous arrivons d’assez bonne heure au village bâti entre l’oasis et le pied des collines. Nous campons au bord d’une tranchée qui va chercher l’eau près d’un col voisin de Menchia, village considérable dont les maisons et les Dattiers s’élèvent sur le versant nord de la chaîne. La source est alimentée par une nappe qui semble presque horizontale, et dans le bassin exigu nagent quelques petits poissons qui, à notre aspect, se réfugient dans des anfractuosités souterraines. Le col est traversé par d’autres tranchées profondes qui vont puiser, sans doute à la même nappe, les eaux qu’elles conduisent à Menchia. Cette promiscuité de prise d’eau soulève entre les habitants des deux villages d’interminables querelles.
A gauche du col se dresse un mamelon pierreux et aride que surmonte un signal trigonométrique, d’où la vue s’étend au nord jusqu’au delà du Chott El-Fedjedj et n’est arrêtée que par la longue muraille du Djebel Cherb. La tranche calcaire qui forme le sommet et qui s’abaisse comme un toit du nord-est au sud-ouest ne présente comme végétation que des tiges rabougries et mutilées de _Peganum Harmala_, de _Zygophyllum cornutum_ et de _Reaumuria vermiculata_. Ce n’est qu’aux abords de notre campement et sur la lisière de l’oasis que se rencontrent quelques plantes annuelles : _Ammosperma cinereum_, _Malcolmia Africana_, _Koniga Libyca_, _Trigonella stellata_, _Neurada procumbens_, _Ifloga Fontanesii_, _Arnebia decumbens_ var. _macrocalyx_, _Lippia nodiflora_, _Plantago ciliata_, _Dactyloctenium Ægyptiacum_.
1er juin. Nous partons tard, et après avoir longé au sud le pied des collines, nous franchissons un col coupé comme celui d’El-Goléa par de profondes tranchées, en partie souterraines, qui servent à l’alimentation de Bou-Abdallah, village du versant nord que nous traversons pour revenir au sud par un autre col. Nous poussons ensuite droit à l’ouest en laissant à notre droite une oasis, moins considérable que ses voisines. Les collines rocheuses qui formaient l’arête et comme l’ossature du Nefzaoua s’abaissent graduellement et finissent par disparaître en faisant place à un simple relief aplati, de quelques mètres de hauteur. Une nappe souterraine doit couler à une faible profondeur, car, outre les petits bassins marécageux qui se présentent le long de la route et dont l’un nourrit des poissons et des mollusques, on rencontre de nombreuses touffes de Dattiers non irrigués qui nous rappellent les _Djali_ de l’Oued Mïa, près d’Ouargla ; à leur ombre nous cueillons l’_Asphodelus viscidulus_, l’_Heliotropium undulatum_ et le _Lotus pusillus_. Nous allons camper près de la pointe du Nefzaoua, entre les petits villages de Fetnasa et de Debabcha. Là nous ne trouvons plus de vrais jardins, mais des bouquets de Dattiers disséminés et entourés de leurs rejetons.
A deux pas de nos tentes, je découvre dans un fourré une mare pleine de _Chara_ où vivent plusieurs espèces de Mollusques.
Le reste de la journée est consacré au repos, car nous devons partir dans la nuit pour affronter la traversée de la Sebkha.
=VI=
=Le grand Chott et le Djerid.=
La grande Sebkha ou Chott El-Djerid, qui porte aussi le nom de Sebkha Faraoun et que les Berbères appelaient _Tekamert_, a exercé la verve des poètes et l’imagination inventive des voyageurs arabes. Suivant El-Aïachi, on ne peut la traverser que par un sentier étroit comme un cheveu et coupant comme le tranchant d’une épée. D’après un autre, la nuit n’a point d’étoiles en cet endroit ; elles se cachent derrière les montagnes ; le vent y souffle à la fois de droite et de gauche avec une violence capable de vous rendre sourd. Tous sont d’accord pour déclarer qu’un seul pas en dehors de la route vous précipite dans un abîme de boue qui peut dévorer des caravanes et des armées entières sans qu’il en reste de traces.
Nos cavaliers et nos guides, désignés par le cheikh de Debabcha, ne croyaient heureusement ni au vent impétueux ni à l’étroitesse capillaire du chemin, mais l’existence de bourbiers insondables et de véritables _lises_ en dehors des bandes de terrain solide que suivent les caravanes de temps immémorial ne saurait être mise en doute. Quant aux étoiles, elles brillaient au-dessus de la Sebkha, lorsque, à deux heures et demie du matin, à la lueur des falots, nous procédâmes aux préparatifs du départ.
Les bouquets de Palmiers ne tardent pas à devenir rares et à disparaître ; puis c’est le tour des buissons et des grandes Salsolacées elles-mêmes ; encore un instant et l’on n’aperçoit plus au bord de la route que quelques morceaux de bois et des ossements fichés dans le sol pour jalonner la piste. Nous avons passé insensiblement de la terre ferme au vrai Chott. Au moment où pointe à l’orient la lueur grise qui précède l’aurore, s’élèvent sans bruit devant nous, comme des spectres, des ombres dégingandées et confuses : nos fantômes sont des Flamants surpris par notre marche silencieuse et dont le vol se perd rapidement dans l’ombre encore opaque du couchant.
Le soleil se lève et éclaire devant nous l’immense et plate étendue de la Sebkha ; le terrain est d’un gris blanchâtre, solide et mat : à peine si nous remarquons çà et là quelques blanches mouchetures de sel. Nous avançons lentement entre les deux lignes de pierres et d’ossements blanchis sur la voie étroite et battue. A sept heures nous faisons halte à Mençof ou Bir-en-Nouçf (le puits du milieu) ; une borne, plantée à la place où, d’après la tradition, existait jadis un puits, indique la moitié du chemin. Tout autour le sol est couvert des déjections noirâtres des bêtes de somme, mêlées de noyaux de dattes. La terre est humide, et au fond des larges empreintes laissées par la patte spongieuse des chameaux, le sel commence à former des efflorescences.
Après avoir attendu pendant près d’une heure l’apparition de la petite caravane attardée qui porte nos bagages, nous reprenons notre route monotone. A mesure que nous avançons, la cristallisation est plus apparente et les dépôts salins gagnent en étendue et en intensité : au loin, vers le sud-ouest, ils forment une nappe d’un éclat éblouissant. C’est bien là cette croûte resplendissante qu’El-Tedjani, dans sa _Rahla_, compare tantôt à une feuille d’argent laminé et tantôt à un tapis de camphre ou à une terrasse d’albâtre. Nous ne tardons pas à voir surgir à l’horizon un rang de collines, au pied desquelles s’étendent par intervalles les lignes sombres des oasis amplifiées par le mirage. Il semble qu’en moins de deux heures nous allons les atteindre, mais à mesure que nous marchons, la dimension de ces taches diminue et l’image semble fuir devant nous. Cependant la nature du sol change : le terrain perd sa teinte d’un gris blanchâtre, prend une nuance brune et se dépouille de toute incrustation saline. Sur l’argile glaiseuse nos bêtes glissent et patinent ; la marche devient excessivement difficile, et notre fatigue s’accroît de notre impatience. Enfin nous pouvons discerner au loin les cimes des plus hauts Palmiers et, plus près de nous, la ligne des Salsolacées et du _Limoniastrum monopetalum_ dessine le véritable bord de la Sebkha. Nous l’atteignons enfin vers onze heures du matin, entre les oasis de Sedada à droite et de Kriz à gauche. Nous nous engageons dans un terrain sablonneux couvert de petites buttes buissonneuses, qui monte du Chott aux collines calcaires, dernières vertèbres du Djebel Cherb, lorsqu’un mokhazni du qaïd se présente à nous et, après nous avoir fait contourner les derniers vergers et les dernières maisons du village de Kriz, nous conduit au bord du joli bassin de Sebã Biar (les sept puits), qui se creuse au pied d’un rocher calcaire pétri d’Oursins fossiles. Étendus à l’ombre des Palmiers qui l’ombragent, nous attendons pendant plusieurs heures nos bagages et leurs conducteurs, auxquels nous avons eu la fâcheuse imprudence de confier notre déjeuner.
Heureusement le temps des ânes et des chameaux est passé : un détachement du train de la compagnie mixte de Tozer, qui nous attendait à Kriz, vient nous rejoindre avec ses mulets, et une cruche de _lagmi_ nous aide à supporter avec plus de patience le retard de notre convoi.
Vers cinq heures, je vais explorer les ravins des collines calcaires aux flancs pierreux et roux qui s’élèvent derrière notre tente, et j’y retrouve avec joie quelques plantes des Ziban mêlées à des espèces tunisiennes :
Farsetia Ægyptiaca Turra.
Cleome Arabica L.
Reseda Alphonsi Müll.
Fagonia Sinaica Boiss.
F. virens Coss.
Neurada procumbens L.
Sclerocephalus Arabicus Boiss.
Pteranthus echinatus Desf.
Pyrethrum fuscatum Willd.
Chlamydophora pubescens Coss. et DR.
Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
Aristida Adscensionis L. _var._ pumila.
Arthratherum ciliatum Nees.
Chloris villosa Pers.
J’allais atteindre le fond du ravin lorsque je fus rappelé à grands cris pour recevoir le qaïd du canton, grand et bel homme, fort élégant, accompagné de son khodja, aussi distingué que lui, qui venaient me faire leurs compliments et m’inviter à recevoir chez eux l’hospitalité. J’aurais voulu les congédier immédiatement pour reprendre mon herborisation, mais les exigences de l’étiquette me retinrent jusqu’à l’heure où le coucher du soleil rendit toute recherche impossible.
3 juin. A 6 heures nous sommes en marche entre la chaîne des collines et une série d’oasis qui s’étendent jusqu’au bord de la grande Sebkha. Bientôt les carapaces rocheuses qui revêtent les mamelons en s’inclinant vers le sud-est disparaissent et la chaîne du Cherb fait place à un relèvement aplati que l’on nomme le Draâ du Djerid et qui constitue un isthme élargi entre le Chott El-Djerid, dont la surface est à environ 20 mètres au-dessus du niveau de la mer, et le Chott El-Gharsa, dont le bassin se creuse à 20 ou 28 mètres au-dessous.
Au bout de deux heures de marche, nous apercevons entre le Draâ et le Chott une longue forêt de Palmiers, au-dessus de laquelle apparaissent des murailles grises surmontées de quelques coupoles blanches, une tour et un édifice couronné d’une calotte de briques vertes vernissées et imbriquées comme des écailles. C’est la mosquée des Oulad Sidi-Abid. Au-dessus de la ville, le dos de la colline est presque nu et parsemé de blocs de sable agglutiné, restes de l’ancien terrain qui a été largement exploité comme carrière. Nous pénétrons dans la capitale du Djerid en poussant nos montures dans des rues sablonneuses bordées de nombreuses maisons : les plus belles sont bâties en briques cuites avec des ajours disposés au-dessus des portes et qui forment des encadrements et des dessins assez élégants ; les autres, plus modestes, admettent dans leurs murailles la pierre, les blocs de sable et même le _tob_ (briques crues séchées au soleil).
La place du marché est irrégulière et manque de caractère ; un certain nombre de boutiques sont inoccupées, au centre quelques indigènes sont accroupis devant de petits tas de viande ou quelques pyramides de fruits. Du côté de l’oasis s’élève un édifice qui se distingue par ses fenêtres à balcons de fer en encorbellement, le Dar-el-Bey où est installé le bureau des renseignements et où l’on nous offre gracieusement l’hospitalité. La compagnie mixte, dont le commandant est M. du Couret, le fils du célèbre explorateur, campe tout près de là, sous la tente, les chevaux au piquet ; les officiers sont logés dans une maison voisine décorée du nom beaucoup trop fastueux de kasba. Une cour sert de parc à un cerf (_Cervus Corsicanus_), capturé en plein Sahara, dans les environs de Douiret, nous dit-on.
4 juin. La journée est consacrée à l’exploration de l’oasis. La promenade est délicieuse au milieu de jardins où, parmi les Dattiers, croissent de nombreux arbres fruitiers et tous les légumes de la région. Nous y remarquons même quelques pieds de Meloukhia (_Corchorus olitorius_) qui nous rappellent l’Égypte et la Syrie : les Rosiers et le Fenouil n’y sont pas rares, non plus que le _Zizyphus Spina-Christi_ : un de ces arbres, protégé par le voisinage d’une mosquée-zaouïa, atteint des dimensions vraiment gigantesques. L’eau circule partout, amenée par des rigoles qui s’embranchent sur des canaux dérivés eux-mêmes d’une artère centrale ; celle-ci, bordée presque partout de pierres taillées, est traversée par des ponts dont quelques-uns remontent à une vénérable antiquité. Le partage des eaux s’opère au moyen de barrages et de troncs de palmiers entaillés d’encoches d’une dimension déterminée qui assurent à chaque canal son débit réglementaire. Quant aux rigoles (saguias) qu’alimentent ces canaux, elles sont ouvertes ou fermées pour chaque propriété pendant un nombre d’heures mesuré à la clepsydre. Tout ce système d’irrigation remonte évidemment aux temps reculés de l’antique Tisurus, qui fut une ville considérable et prospère, car, indépendamment des blocs sculptés et des fûts de colonnes encastrés dans les murs de diverses maisons, on trouve à l’intérieur de l’oasis le village de Belidet-el-Adher, dont le minaret repose sur des assises antiques, et les débris d’un édifice qui, suivant Guérin, a dû servir successivement de temple païen, d’église et de mosquée. Les dieux changent, mais les ruines survivent aux religions.
Après avoir assisté sur les bords du Chott à un tir à la cible, nous parcourons, le long du bord méridional de l’oasis, un terrain argilo-sableux qui a dû jadis faire partie du fond de la sebkha ou d’un marais saumâtre, car nous y recueillons, outre le _Melania tuberculata_, vulgaire partout, un _Melanopsis_ subfossile à très grosses côtes (_Melanopsis Sevillensis_) et quelques valves d’une petite forme du _Cardium edule_.
Après avoir remonté les flancs du Draâ presque jusqu’à son sommet, nous voyons s’ouvrir devant nous les entonnoirs échancrés, de 15 à 20 mètres de profondeur, au fond desquels sourdent les nappes qui se réunissent pour former le ruisseau ou, comme le disent les indigènes, l’oued qui alimente la ville et irrigue l’oasis. L’eau sort d’une couche de sable fin et blanc qu’El Bekri compare à de la farine et qui paraît constituer une couche inclinée de 15 à 35 degrés au-dessous des argiles et des terrains arénacés et agglutinés formant la partie supérieure de l’isthme ou Draâ. Le fond des entonnoirs est garni de quelques touffes de Joncs et de _Typha angustifolia_ et ombragé par des Palmiers qui semblent suspendus sur ses bords.
Les vents dominant dans l’oasis, surtout en cette saison, sont ceux de l’est à l’est-nord-est : ils désagrègent les couches supérieures, balaient le sable, l’accumulent sur le flanc oriental de la ville, et le précipitent dans les entonnoirs dont le fond se trouve ainsi encombré au grand préjudice du débit des sources. Il serait urgent que des mesures rationnelles fussent prises pour remédier à un état de choses qui, en s’aggravant, compromettrait l’existence même de l’oasis[23] de Tozer.
La population est laborieuse, les jardins sont assez bien cultivés et les tissus que l’on y fabrique fort renommés ; en revanche la population féminine, vêtue de cotonnade bleue, est loin d’offrir le type élégant et distingué que nous avons admiré à Djara et à Menzel ; aussi est-ce dans cette région privilégiée de Gabès que vont prendre femme les riches négociants du Djérid[24].
Les dattes de Tozer, surtout les _Deglet Nour_, sont appréciées dans le monde entier. Les beaux Palmiers produisent en moyenne une charge de chameau (environ 150 à 200 kilogrammes) et les meilleurs sujets se vendent jusqu’à 100 francs.