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Part 7

Le désir de prendre du repos et aussi la nécessité de remettre nos équipages en état nous retiennent quelques jours à Gafsa, dont le séjour nous est rendu très agréable par l’aimable accueil de M. le colonel d’Orcet et des officiers qui l’entouraient.

Les environs de Gafsa et l’oasis ayant été explorés avec soin, d’abord par M. Doûmet-Adanson en 1874, et cette année par M. le Dr Robert, ainsi que par mes collègues de la mission botanique MM. Doûmet-Adanson et Bonnet, nous bornâmes nos explorations à la visite d’anciennes carrières souterraines situées aux portes de la ville, où mon compagnon M. Lataste captura quelques chauves-souris, seuls habitants de ces latomies sur lesquelles l’imagination arabe a brodé des légendes merveilleuses.

=VIII=

=De Gafsa à Tebessa, hauts plateaux tunisiens.=

Lundi, 20 juin. Les mulets et les hommes du train, attendus depuis deux jours, étaient arrivés la veille. L’oasis de Gafsa menaçait de devenir pour nous une Capoue. Nous partîmes enfin en prenant une route tracée par nos soldats, sous les auspices du général Hervé, et qui coupe la plaine vers le nord. Nous laissons à droite et à gauche de petits massifs isolés dont les couches, inclinées sur tous les flancs, ressemblent à de gigantesques carapaces de tortues, brisées et fossilisées. La végétation est maigre et ne présente que des espèces vulgaires, si ce n’est auprès d’une ruine romaine où commence à apparaître le _Sideritis montana_, avant-garde de la flore des hauts plateaux. Cependant, les buissons de _Zizyphus Lotus_ deviennent abondants et touffus. De grands vautours fauves nous signalent en s’envolant l’approche du puits où d’ordinaire on fait la grande halte et qu’entourent de belles touffes de _Linaria laxiflora_. Nous marchons toujours, bien que l’heure soit avancée et la chaleur pesante, espérant rencontrer quelques gros buissons ou quelque arbre qui nous prête son abri ; nous finissons par nous installer au bord de l’Oued Feriana, qu’on appelle plus souvent Oued Sidi-Aïch dans cette partie de son cours, et dont nous avions aperçu de la route les galets blancs et polis. Pendant que le feu s’allume et qu’on étend des couvertures sur les buissons de _Retem_ pour créer un peu d’ombre malgré le soleil perpendiculaire, je fouille dans les détritus déposés le long des berges par les dernières crues et j’y trouve avec joie les coquilles d’une douzaine au moins d’espèces de Mollusques divers dont près de moitié n’ont jamais été rencontrés en Tunisie.

Nous franchissons l’oued et nous nous dirigeons vers une montagne aux roches sombres ; nous ne tardons pas à apercevoir à leur pied des tombeaux antiques à étages, des ruines et les restes d’un camp que nos troupes ont récemment abandonné. A droite, dans un bas-fond, se cache un caravansérail avec un puits, près duquel nous campons. Au-dessus de nous, de la muraille brune formée par les grandes tranches calcaires de la montagne, descend en ligne tortueuse, comme un escalier, un ravin formé d’assises superposées sur lesquelles s’étagent des buissons épineux et courent des Goundis.

Nous y faisons une rapide exploration, mais notre escalade est trop tôt interrompue par la nuit, car cette localité intéressante, malgré son caractère encore saharien, nous offre quelques représentants de la flore des hauts plateaux :

Nous y notons en effet les _Paronychia nivea_, _Centaurea pubescens_, _Callipeltis Cucullaria_, _Reseda Duriæana_, à côté des _Farsetia Ægyptiaca_, _Dianthus serrulatus_ var. _grandiflorus_, _Astragalus cruciatus_, _Polycarpæa fragilis_, _Eryngium ilicifolium_ (en énormes touffes), _Leyssera capillifolia_, _Senecio Decaisnei_, _Linaria laxiflora_, _Arthratherum ciliatum_, _Chloris villosa_, _Eragrostis sporostachya_.

Le lendemain, nous reprenons la route officielle de Feriana et remontons le cours de l’oued, le long de collines rocheuses, où nous capturons des rongeurs. Vis-à-vis d’un confluent, quelques Oliviers sont les seuls arbres dignes de ce nom que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Gafsa ; sur l’autre bord, le _Retama sphærocarpa_, couvert de fleurs jaunes, nous apparaît pour la première fois. Nous coupons ensuite une plaine basse d’alluvions sans grand intérêt. Cependant la chaleur est devenue intense et, pour faire halte, à défaut d’arbres, nous nous réfugions dans l’embouchure d’un oued latéral, dont les hautes berges sont creusées en niches arrondies. En face de nous, le lit de la rivière largement développé, et qui porte le nom local d’Oued Zitouna, présente deux ou trois îlots de végétation luxuriante séparés par des lits arides de sable et de graviers.

Des touffes basses de _Tamarix Gallica_, le _Retama Rætam_ et le _R. sphærocarpa_ y représentent la végétation frutescente.

Ici le mélange des plantes sahariennes et des espèces des hauts plateaux, que nous avons signalé à Sidi-Aïch, s’accentue davantage. Nous sommes dans une zone mixte, ainsi que le démontre la liste suivante :

Diplotaxis erucoides DC.

Erysimum grandiflorum Desf.

Sisymbrium runcinatum Lag.

Biscutella auriculata L.

Muricaria prostrata Desv.

Helianthemum Fontanesii Boiss. et Reut.

Reseda Duriæana J. Gay.

R. Arabica Boiss.

Dianthus serrulatus Desf. _var._ grandiflorus.

Silene muscipula L.

Astragalus cruciatus Link.

A. Gombo Coss. et DR.

Cucumis Colocynthis L.

Polycarpon alsinefolium DC.

Daucus parviflorus Desf.

Asperula aristata L. f.

Callipeltis Cucullaria Stev.

Nolletia chrysocomoides Cass.

Micropus bombycinus Lag.

Francœuria laciniata Coss. et DR.

Anthemis pedunculata Desf.

Pyrethrum macrocephalum Coss. et DR.

Ifloga spicata Sch. Bip.

Artemisia Herba alba Asso.

A. campestris L.

Senecio Decaisnei DC.

Atractylis cæspitosa Desf.

Echinops spinosus L.

Silybum eburneum Coss. et DR.

Onopordon ambiguum Fres.

Andryala Ragusina L. _var._ virgata.

Echinospermum patulum Lehm.

E. Vahlianum Lehm.

Celsia laciniata Poir.

Phelipæa lavandulacea Schultz.

Sideritis montana L.

Blitum virgatum L.

Euphorbia glebulosa Coss. et DR.

Stipa tenacissima L.

Arthratherum pungens P. B.

A. ciliatum Nees.

Festuca Memphitica Coss.

Nous sortons du lit de l’oued pour rentrer dans la plaine d’alluvions de la rive gauche. Devant nous, s’ouvre à l’horizon un défilé dominé à l’ouest par des rochers presque verticaux ; mais avant d’y arriver, nous voyons poindre deux cavaliers sur la route poudreuse ; bientôt nous distinguons leurs képis et devinons le docteur Robert qui vient à nous, suivi de son ordonnance. La rencontre a lieu avec de cordiales poignées de mains et nous remontons ensemble la longue rampe du khanguet, le long des rochers tout barbus de buissons et habités par des Pigeons (_Columba Livia_). Parvenus au sommet, nous quittons la route pour piquer droit sur Feriana. Devant nous, s’étend une chaîne de collines assez basses, dont le pied est occupé par une oasis d’arbres fruitiers que domine le panache solitaire d’un Dattier, en face de nous, par un amas de bâtiments blancs et de baraques (c’est le camp), et sur la gauche, par un vaste champ de ruines, vestiges des splendeurs de Thelepte.

L’excellent docteur, après nous avoir présenté aux officiers du Bureau des renseignements et de la garnison, m’emmène dans une gorge crayeuse où il a découvert une plante dont nous voyons ensemble les premières fleurs ; c’est un charmant _Hypericum_ nouveau pour la Tunisie et sans doute pour la science[29].

Le 22 juin, nous employons la journée à visiter les ruines de Thelepte, les hautes roches entaillées à pic par les carriers et qui portent à leur faîte les restes d’une citadelle, un grand édifice à six niches veuves de leurs statues et qui semble avoir servi de bains, un ensemble formidable de murs, où l’œil démêle encore le réseau des rues, la basilique, bien reconnaissable aux bases de ses colonnes, et, à l’est du plateau, au milieu de débris confus, quatre hautes colonnes encore debout, que les Arabes nomment les Frères et qui ont dû supporter une coupole. Nous prenons au retour le lit d’un petit canal qui, du pied de la citadelle antique, porte les eaux fraîches d’une source jusqu’au camp et aux jardins, en suivant le pied d’une colline aux flancs rocheux. Sur les bords, où pullulent les Lauriers-Rose, le _Juncus Fontanesii_, le _Mentha rotundifolia_, l’_Adianthum Capillus-Veneris_, croissent de belles touffes de _Carex echinata_ ; les rochers offrent une variété intéressante du _Scabiosa crenata_, l’_Allium Cupani_, l’_Argyrolobium uniflorum_, le _Rhamnus lycioides_, l’_Euphorbia glebulosa_, le _Blitum virgatum_, l’_Ononis Columnæ_, le _Sideritis montana_ et le _Telephium Imperati_.

Nous faisons aussi une promenade dans le village indigène, entouré de jardins et de quelques champs de céréales. Les routes sont bordées d’_Opuntia Ficus-Indica_, les jardins renferment des Figuiers, des Abricotiers, quelques Poiriers et Pruniers et de beaux Grenadiers en fleurs. Les légumes sont surtout représentés par les Oignons et les Cucurbitacées.

23 juin. Le docteur Robert nous a conviés à une longue course. Il nous conduit d’abord à un groupe de jardins semés de nombreux vestiges d’un établissement romain, qui devait avoir une certaine importance. Après avoir mis pied à terre pour fouiller un petit bassin où vit une Amnicole et pour recueillir l’_Hypericum tomentosum_, nous longeons un aqueduc, en grande partie souterrain, et rejoignons la plaine où se déroule la route de Feriana à Kairouan. Nous la suivons jusque vers le travers du Djebel Khechem-el-Kelb. Cette montagne borne au nord un véritable fourré bas et dru de Halfa (_Stipa tenacissima_), dont les grosses touffes et les hautes tiges nous forcent à d’incessants détours. Quelques pieds de _Linaria fallax_ et de _Centaurea pubescens_ s’y dissimulent. Après trois quarts d’heure de cette marche sinueuse et pénible, nous gagnons le pied de collines couvertes de Pins d’Alep et pénétrons dans un ravin à pente raide, où la roche se montre à nu, et où les pierres roulent sous les pieds de nos montures. Bientôt même, il faut descendre et s’arrêter. A côté d’un superbe _Bupleurum_ qui commence à peine à fleurir et que j’ai cueilli en 1862 sur la frontière au Djebel Bou-Djaber (_B. Gibraltaricum_), croît abondamment le _Linum suffruticosum_. Dans les anfractuosités de la crête s’abritent les _Linaria flexuosa_, _Polycarpon Bivonæ_ et _Fumaria Numidica_.

Après un déjeuner rapide, le docteur et moi, malgré la température torride, nous abandonnons le ravin pour atteindre une longue couche de rochers coupés à pic de notre côté et formant une table inclinée sur le revers opposé. Nous en suivons le pied jusqu’à un col élevé et revenons ensuite par le chemin relativement facile des crêtes, rapportant de cette courte exploration, outre les espèces ci-dessus indiquées, les :

Helianthemum rubellum Presl.

H. lavandulæfolium DC.

Dianthus Siculus Presl.

D. serrulatus Desf. _var._ grandiflorus.

Hypericum Roberti Coss.

Haplophyllum linifolium A. Juss.

Genista capitellata Coss. et DR.

Ononis ornithopodioides L.

Melilotus gracilis DC.

Sedum dasyphyllum L. _var_ glanduliferum.

Seseli varium Trev.

Pimpinella dichotoma L.

Centranthus Calcitrapa Dufr.

Atractylis prolifera Boiss. _var._

Centaurea Parlatoris Heldr.

Antirrhinum Orontium L. _var._ microcarpum.

Linaria rubrifolia Rob. et Cast.

Asphodelus fistulosus L.

A noter aussi quelques pieds de _Pistacia Terebinthus_ nichés dans les fentes de la crête.

Il faut songer au retour. Nous regagnons la route de Kairouan, près d’une sebkha qui porte le même nom que la montagne, Khechem-el-Kelb (Museau de chien). Cette vaste mare est peu profonde et très vaseuse ; une bande de flamants roses s’y promène tranquillement, mais à une distance respectueuse, et les coups de feu qu’elle essuie ne paraissent guère l’émouvoir.

Après cette fusillade inutile, nous devons nous résigner à suivre jusqu’à Feriana la longue ligne des poteaux télégraphiques.

24 juin. J’aurais bien voulu reprendre ma course, mais l’ingénieuse bienveillance du docteur trouve mille prétextes pour nous retenir : son herbier à examiner, notre itinéraire à arrêter définitivement et enfin une dernière visite à faire aux jardins, où mon compagnon M. Lataste surprend une belle couleuvre endormie sur un mur.

25 juin. Nous suivons la route officielle, la route de la plaine, qui longe, tout près de Feriana, des rochers d’un rouge noir comme du sang coagulé. Un de ces blocs a été pris par Guérin pour un aérolithe, mais la stratification et le plongement de la roche sous le sol où elle s’enfonce profondément prouvent qu’ils font partie d’une formation régulière, dont ils ne sont que des affleurements. De gros grillons aux flancs sillonnés d’ornements d’un rouge vif (_Eugaster Guyonii_) courent sur le sol crevassé de la route.

La plaine aboutit à un massif de collines qui semblent barrer l’horizon. Ce n’est qu’en y touchant que nous apercevons la porte étroite d’un long défilé tournant bordé à droite de roches escarpées, le Foum Goubel. Pendant que nos bêtes soufflent et que nos gens grimpent à la poursuite des perdrix qui piètent sans vouloir s’envoler, je recueille quelques plantes : _Nigella Hispanica_ var. _intermedia_, _Polygala saxatilis_, _Polycarpon Bivonæ_, _Galium petræum_, _G. murale_, _Sedum dasyphyllum_ var. _glanduliferum_, _Inula montana_, _Carduus macrocephalus_, _Scabiosa crenata_, _Linaria simplex_, _Sideritis montana_.

Le défilé débouche au milieu d’un petit bosquet de _Juniperus Phœnicea_ d’un beau port et d’un effet pittoresque. Nous le traversons et quittons la route pour entrer dans une véritable mer de Halfa dont les panaches d’un blanc grisâtre, courbés par la brise, simulent des flocons d’écume sur la crête des vagues. Après avoir erré quelque temps à la recherche d’un guide et fait lever devant nous des compagnies de jeunes Poules-de-Carthage, nous finissons par entrevoir le bout de la longue nappe de Halfa et par discerner le cercle noir d’un douar, au pied d’un fort rectangulaire romain nommé aujourd’hui Bordj Tamesmida, qui, chose extraordinaire dans cette région, après avoir été ruiné par les Berbères ou les Vandales, n’a point été reconstruit par les Byzantins.

Après m’être livré, avec mon collègue M. Lataste, à la chasse d’un intéressant reptile, le _Trogonophis Wiegmanni_, gité sous les pierres massives du bordj, je profite du reste de jour pour visiter l’entrée du Foum Tamesmida qui s’ouvre au nord de la ruine. J’y retrouve le _Bupleurum Gibraltaricum_, le _Dianthus serrulatus_ et l’_Hypericum Roberti_ du Djebel Khechem-el-Kelb, associés au _Cistus Clusii_ et au _Ruta angustifolia_, tandis que sur les rochers, du côté opposé, poussent le _Ballota nigra_ et de magnifiques pieds de _Senecio ambiguus_ (nouveau pour la Tunisie), dont les capitules ne sont pas encore épanouis.

Le lendemain matin, 26 juin, je reprends avec tout le convoi le chemin du Foum Tamesmida. Le défilé tourne brusquement à l’est, le long d’un rocher où croissent le _Malope malacoides_, le _Sedum album_ var. _micranthum_, les _Linaria rubrifolia_ et _simplex_, l’_Antirrhinum Orontium_ var. _microcarpum_ et le _Cheilanthes odora_, puis reprend sa direction vers le nord. Un bois de Pins d’Alep couvre les flancs du défilé, et sur les berges du torrent, qui roule un clair filet d’eau, abonde le _Senecio ambiguus_ ; le sentier étroit passe sans cesse d’un bord à l’autre du ravin, bordé par les touffes du _Santolina squarrosa_, et je salue avec joie, dans cette gorge qui sépare la Tunisie de l’Algérie, la présence inespérée et charmante d’un Églantier en fleurs (_Rosa canina_ var. _sepium_).

Au bout de trois quarts d’heure d’une marche qui ne nous a pas paru bien longue, nous débouchons dans une plaine où, parmi des buissons bas, poussent de nombreux pieds d’une variété du _Thymelæa Tarton-Raira_, arbuscule rare sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, près de Djelfa, et non encore signalé en Tunisie. Nous croisons la route directe de Tebessa et suivons une pente douce tapissée d’un gazon ras, au sommet de laquelle s’élève une rangée de piliers reliés à leur sommet par une longue bande de pierres de taille. Sur le _pavimentum_ régulier qui entoure les piliers, se dessinent parfaitement nettes des rainures circulaires qui ne laissent aucun doute sur la destination de l’édifice. Nous sommes en face de magnifiques presses à huile près desquelles existent des restes considérables de murailles. Sur cette colline de Bou-Chebka existait au temps des Romains un de ces _Prædia rustica_, immenses domaines qui renfermaient tout un peuple d’esclaves. Les plantes que je recueille au milieu des ruines et jusque dans les fentes du _pavimentum_ annoncent, aussi bien que les grands champs de Halfa, que nous sommes en pleine région des hauts plateaux. Ce sont :

Medicago secundiflora DR.

Trigonella Monspeliaca L.

T. polycerata L.

Hippocrepis scabra DC.

Minuartia campestris L.

Centaurea incana Lag.

Carduncellus Atlanticus Coss. et DR.

Androsace maxima L.

Phelipæa lavandulacea Schultz.

Calamintha graveolens Benth.

Salvia Verbenaca L.

Sideritis montana L.

Les _Trigonella polycerata_, _Minuartia campestris_, _Carduncellus Atlanticus_ et _Calamintha graveolens_ n’avaient point encore été rencontrés en Tunisie. De tout le voyage, nous n’avions fait en aussi peu de temps, et sur un espace aussi restreint, une moisson aussi précieuse.

Cependant le convoi nous a dépassés avec ses lourds chameaux, l’heure s’avance et l’appétit vient. Nous poursuivons notre route en longeant de grands carrés de blés ; çà et là des Artichauts sauvages (_Cynara Cardunculus_), qui montrent leurs capitules aux épines féroces, attestent, de même que la beauté des épis jaunissants, la profondeur de l’humus.

Au plateau fertile succède un col ombragé de quelques arbres et coupé par des ressauts de calcaires stratifiés. Nous en descendons la pente pour tourner à droite dans une plaine plus basse où les moissons ne sont pas rares et m’offrent, avec des débris d’_Androsace maxima_, des touffes nombreuses de _Gypsophila compressa_. Le terrain, qui s’élève vers le nord-est, est couvert de bois de Pins, et devant nous une ruine, qui fut une forteresse au temps de l’occupation romaine, domine du haut d’une colline légèrement aplatie un marécage rempli de Joncs, de Cypéracées et de hautes Graminées. La source qui lui donne naissance s’appelle Aïn Bou-Driès et doit son nom au _Thapsia Garganica_ (en arabe Driès, Deriès) dont les ombelles jaunissent la colline. Bêtes et gens se précipitent vers l’eau. J’aperçois, dans le fouillis végétal d’où s’échappe le ruisseau, une touffe énorme de _Senecio giganteus_ que je n’atteins qu’à grand’peine en enfonçant jusqu’à mi-jambe dans le sol spongieux et tremblant.

La fraîcheur de la source, la beauté du paysage, la proximité des ruines nous invitaient à faire halte à Aïn Bou-Driès, mais cet arrêt n’était pas prévu dans notre itinéraire et nous avions intérêt à pousser plus loin avant la pluie qui menaçait. Nous reprenons donc notre route en suivant, à gauche du ravin qui se creuse en descendant, le bord d’un plateau où le sol gréseux s’effrite et se couvre d’une couche de sable. A mesure que nous avançons, le plateau est coupé de ravins de plus en plus profonds, aux ramifications anastomosées qui rendent notre marche de plus en plus difficile ; en outre nous étions entrés dans un bois de Pins d’Alep et de Chênes-verts rabougris où il n’était pas aisé de se frayer un passage. Nous campons dans un ancien champ au-dessus du ruisseau qui, rencontrant une assise de roche plus résistante, forme une chute d’un mètre et demi de hauteur et prend le nom d’Oued Cherchara (rivière de la cascade). Sur l’autre rive, la colline devient une vraie montagne toute verte de grands Pins où roucoulent les palombes. Près de notre tente une dépression, profonde de plus de sept mètres et large au plus de deux, entaille le grès du plateau et ne s’évase un peu qu’en débouchant dans l’oued ; là elle est obstruée par un immense Figuier qui verse une ombre dense, favorable à la sieste. Malheureusement, à peine avais-je commencé une exploration sommaire qu’une averse violente me ramène sous la tente et ce n’est qu’à la faveur de rares éclaircies que je puis faire encore quelques recherches dans le bois.

La présence du sable auquel donne naissance la désagrégation de la roche explique seule l’abondance, à une pareille altitude, loin du Sahara ou de la mer, des _Stachys arenaria_, _Nolletia chrysocomoides_, _Echiochilon fruticosum_, _Silene Nicæensis_, _Anthemis pedunculata_ var., _Senecio coronopifolius_, _Ononis longifolia_, _Rumex Tingitanus_ var., _Andryala Ragusina_ var. _ramosissima_, _Medicago littoralis_.

Sous les Pins végètent un certain nombre d’espèces qui appartiennent à la flore des hauts plateaux et de leur région montagneuse inférieure :

Cistus Clusii Dun.

Helianthemum Niloticum Pers. _var._

Silene conica L.[30]

Medicago Lupulina L.

M. sativa L. (à fleura jaunes).

Trigonella Monspeliaca L.

T. polycerata L.

Hippocrepis scabra DC.

Lœflingia Hispanica L.

Galium verum L.

Othonna cheirifolia L.

Lithospermum Apulum L.

Arnebia decumbens Coss. et Kral.

Phelipæa Schultzii Walp.

Thymus hirtus Willd. _var._ Algeriensis.

Blitum virgatum L., etc.

Entre l’oued et le pied de la berge s’étend une étroite prairie marécageuse où dominent les :

Geranium molle L.

Trifolium fragiferum L.

Tetragonolobus siliquosus Roth.

Lythrum Græfferi Ten.

Rubia lævis Poir.

Pulicaria Arabica Cass. _var._ longifolia.

Carduus macrocephalus Desf.

Cirsium lanceolatum Scop.

Phelipæa Muteli Schultz.

Juncus glaucus Ehrh.

J. Fontanesii J. Gay.

Carex echinata Desf.

Agrostis alba L. _var._ contracta.

Festuca arundinacea Schreb. _var._ interrupta.

Brachypodium pinnatum P. B.

Equisetum...

La tablette de pierre dure d’où l’eau se précipite est ornée d’une élégante bordure de _Samolus Valerandi_ et d’_Adianthum Capillus-Veneris_.

27 juin. Après une nuit pluvieuse, le ciel était resté ouaté de nuages. Il était impossible d’atteindre la plaine en longeant le cours de l’Oued Cherchara dont on ne pouvait suivre le lit étroit et la pente rapide, et sur ses bords la forêt de Pins était trop dense et déchiquetée par d’infranchissables ravins. Nous nous hâtâmes donc de gagner le plateau couvert de Halfa. Après l’avoir franchi et avoir traversé un petit filet d’eau sorti d’une grosse roche encadrée de Capillaire (_Adianthum Capillus-Veneris_) et d’_Hypericum tomentosum_, nous atteignons des pentes largement ondulées dont nous suivons longtemps la ligne de faîte au milieu du bois de Pins sous une pluie fine et pénétrante. Vers la base de la montagne, la forêt s’éclaircit et finit par disparaître ; devant nous s’étend la longue plaine de Fousana, bordée à gauche par des hauteurs qui, couronnées de puissantes assises calcaires, et séparées par d’énormes ravins boisés, représentent de gigantesques bastions. A leur pied s’étend un terrain bas parsemé de douars formant des cercles sombres et de ruines antiques ; dans le lointain vers l’est, on distingue par intervalles les berges de l’Oued El-Hateb.

Lorsque nous gagnons la plaine, au sol sablonneux des croupes boisées succède une argile grasse où les bêtes patinent ; la pluie redouble, et sans prendre garde aux cailles et aux outardes qui s’envolent des champs de blés le long de la route, sans même nous arrêter à quelques éminences surmontées de monuments mégalithiques, nous nous hâtons, sous la pluie qui fait rage, de traverser la route officielle pour sortir de la plaine. Nous nous engageons dans une vallée qui, d’abord largement ouverte, ne tarde pas à se rétrécir en gorge étroite (Foum Bouibet). En ce moment l’averse devient une tempête et nos montures qui glissent sur le sol détrempé refusent obstinément d’avancer. Il est impossible, dans ces conditions, de songer à atteindre Tala, la citadelle berbère à laquelle Jugurtha confiait ses trésors. Nous dépassons à grand’peine un ravin rempli de grands Genévriers (_Juniperus Oxycedrus_ et _J. Phœnicea_), et, traînant nos mules par la bride, nous cherchons un refuge dans la forêt de Pins qui garnit la gorge. Une bâche tendue dans les arbres nous garantit fort mal du déluge jusqu’à l’arrivée du convoi. Un peu plus tard quelques éclaircies rendent possible une herborisation, malheureusement trop rapide, dans les environs immédiats de notre campement.

Je crois cependant devoir citer un certain nombre des espèces observées pour donner un aperçu de la végétation dans les forêts de Pins de la région :

Nigella arvensis L.

N. Hispanica L. _var._ intermedia.

Rapistrum Orientale DC. _var._

Dianthus serrulatus Desf.

Silene cerastoides L.

S. nocturna L. _var._ brachypetala.

Linum corymbiferum Desf.

Genista capitellata Coss. et DR. ?

Ononis Columnæ All.

O. ornithopodioides L.

Lotus corniculatus L.

Lotus edulis L.

Astragalus geniculatus Desf.[31]

Ebenus pinnata L.

Hedysarum pallidum Desf.

H. capitatum Desf.

Onobrychis venosa Desv.

Aizoon Hispanicum L.

Seseli varium Trev.

Atractylis cæspitosa Desf.

Scolymus grandiflorus Desf., etc.

Le sous-bois est presque entièrement composé par des buissons de _Rosmarinus officinalis_ et des touffes de _Cistus Clusii_, de _Lygeum Spartum_ et de _Stipa tenacissima_. Ces deux Graminées nous servent de litière pour recouvrir le sol délayé et défoncé de notre tente.

Nous nous endormons encore une fois tristement au bruit de l’averse ruisselante et du vent qui courbe la cime des grands Pins.