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partie d

’or qui arrive chascun an a Hodem iceulx arabes et azanaghy en portent aulcune quantité sus les rives de la mer & la vendent aux espaignolz qui continuellement sont en ladicte isle de archin traffiquer la marchandise et changer a aultres choses En ceste terre de arabes ne se baille point aulcune monnoye ne jamais n’en usent et en cesdictz autres lieux il ne se trouve point mais tout leur faict si est de changer l’une chose pour l’autre et en ceste maniere ilz vivent & est vray que j’ay entendu que dedans la terre de ces arabes & azanaghy et en leurs lieux ilz mengeussent des petis cochons blancs & je croy que a venise il y en arrivé de semblables de levant vous desclarant qu’ilz les vendent aux poix.

¶ Comment les hommes honorent les riches des habitz des femmes et de leurs armes.

Chapitre .xii.

Ces gens icy qui habitent en cestuy desert n’ont aucun roy naturel/ bien est vray que ilz recongnoissent et portent plus reverence a ung que a l’autre et ceulx qui sont riches ont plus suyte comme est en plusieurs lieux et aulcuns de ceulx icy ont suyte d’aulcunes gens mais ilz ne sont pas seigneurs les femmes de cestuy pays sont de couleur gris & portent cottes de cotton qui viennent de la terre des mores & quelc’une d’icelles portent cappettes dessus escriptes Alchisel sans porter chemise la condition de leurs armes est telle/ et est a entendre qu’ilz n’ont armes pour vestir pour eulx deffendre et n’ont pour deffence autre chose que la targe qui est d’ung cuir qui s’apelle auta qui est tresdur & pour faire mal a leurs ennemys ilz portent une lance ou javete longue & est de boys moult delie ligier avec deux ou trois dars petis en la main de une autre forme que les nostres. Toutesfoys ilz chevauchent chevaulx a la moresque mais ilz n’en ont gueres pource que le pays est trop steril parquoy ilz ne les pevent gueres maintenir/ & aussi pour la challeur ilz ne vivent pas grant temps les parties de cestuy desert sont moult chauldes et ont peu d’eaue pour laquelle chaleur il y a defaillance d’eaue/ le pays est sec et sterille. En cesdictes parties il n’y pleut que trois moys de l’an. C’estassavoir en aoust septembre & octobre encores j’ay veu en cestuy pays que en aucuns ans il y aparoist une grant quantité de locustes/ lesquelles sont comme sauterelles/ mais plusgrandes et sont rouges/ & apparoissent en l’air en si grande quantité et espesseur que au lieu la ou elles sont par elles empeschent qu’on ne peut veoir le soleil & l’air en est couvert de si grant sorte qu’il semble que ce soit terre et est chose espouentable a veoir/ et la ou elles tombent il ne demeure riens auculne chose que la terre que tout ne soit gasté d’icelles locustes/ & s’elles venoist chascun an on ne pourroit habiter audict pays/ mais il n’y viennent que en troys ou quatre ans/ et une foys que je passoye par celuy pays les veis a la marine & y en avoit ung nombre et quantité inestimable.

¶ Du fleuve de senega qui separe la terre areneuse de la fertilité.

Chapitre .xiii.

Apres que eusmes passé ledict chief blanc en le voyant nous navigasmes par nostre journee au fleuve apellé senega/ qui est le premier fleuve de la terre des mores entrant par ceste coste/ lequel fleuve divise les mores des arrabes et azanaghy et aussi en partie la terre seiche aride qui est le desert dessusdict de la terre fertile qui est pays de mores lequel fleuve est grant et large en la bouche ung petit plus demye lieue et a fons assez et faict encores une aultre bouche ung petit plus avant et faict une isle au meillieu et si met ung chef dans la mer par .ii. bouches & sus chascune d’icelles bouches et depuis icelles jusques en la mer environ demye lieue/ si faict bancs et scabelles larges en notant que audit lieu l’eaue y croist et descroist par chascun jour six heures/ c’est a dire la mer y monte et descend/ & quant elle monte elle entre dedans ledict fleuve plus de quinze lieues et cela je le sçay par information que j’ay eue des portugallois qui ont esté dedans ledit fleuve Et qui veult entrer dans ledict fleuve il luy convient aller avec le cours de l’eaue au moyen desdictz bancs et escabelles qui sont a la bouche dudict fleuve & est a noter que du chef blanc jusques a cestuy fleuve y a quatre vingtz lieues & la coste est toute areneuse jusques a bien pres de la bouche de cestuy fleuve environ dix lieues. Et s’appelle la coste de airte rotte/ laquelle touteffoys est des azanaghy et merveilleuse chose me semble que deça ledict fleuve ilz sont tresnoirs grans et gros et bien formez de corps Et tout le pays est verd et plain d’arbres et si est fertil et deça sont hommes grisastres petiz et est le pays steril et sec/ cestui fleuve on dict estre ung rameau du nil long des quattre fleuves royaulx lequel en arrousant toute la ethiope il baigne le pays comme il faict en Egipte. Car en passant par le caire par certain temps de l’an/ il baigne tout le pays d’egipte et d’avantaige ledict fleuve du nil faict d’autres rameaulx tresgros oultre celuy de senega et y tut de grans fleuves de ceste ville de ethiope plus avant s’en dira aucune chose.

¶ Des seigneurs qui regnent a la coste du chef vert.

Chapitre .xiiii.

Au pays de ces premiers mores du royaulme de senega est au commencement du premier royaume de ethiope & est toute terre basse et plusieurs peuples habitent aux rivaiges dudict fleuve de Senega lesquelz peuples se appellent gilosi Et encores plus avant en terre par grande espace est toute terre basse derriere achiarida/ et en oultre ledit fleuve sauf le chef vert/ lequel est la plus haulte terre qu’il soit en toute ceste coste elle a .lxxx. lieues oultre ledit chef vert et deça dudit chef plus de cent .lxxx. toute la coste est pleine basse. Saichez que cestuy roy de senega en mon temps se nommoit zachalin/ mais en cestuy pays il y a plusieurs petiz seigneurs lesquelz aulcunesfoys par jalousie aulcuns d’eulx se adcordent et font ung roy a leur plaisir/ mais toutesfoys il fault qu’il soit de parens nobles. Lequel roy dure autant qu’il plaist ausdictz seigneurs et plusieurs foys se faict le roy puissant et se deffet d’eulx souffise vous que cest estat n’est pas ferme ainsi comme celuy de babiloine et demoure tousjours en souspeçon d’estre mis hors et devez sçavoir que cestuy roy et les seigneurs sont gens bien povres et en leur pays n’y a aucune cité/ ains des villaiges avec maisons de paille et non point de chaulx pour faire des murs et ont grande deffaillance de pierre & si est ung trespetit pays/ par ce que la coste de la marine n’a que cinquante lieues et dans la terre il y en peut avoir environ autant par l’information que j’ay eue est de semblable largeur Le vivre de cestuy roy si est tel il n’a point de revenu certain fors celuy que luy donnent chascun an les seigneurs de ce pays la pour estre bien avec luy et le present que luy font lesdictz seigneurs est de aulcuns chevaulx lesquelz sont la beaucop prisez pource qu’il en y a deffaillante et luy donnent aussi quelques bestes comme vaches et chevres et aussi des legumes et miel et semblables choses maintiennent cestuy roy avecques aultres pilleries que il faict. C’estassavoir il faict desrober plusieurs esclaves aussi bien en son pays comme au pays de ses voisins lesquelz il faict labourer la terre en aucunes possessions a luy deputees Encores plusieurs d’iceulx Esclaves il les vent aux marchans de azanaghi qui arrivent la avec chevaulx ne aultres choses Et aussi en vent aux crestiens depuis qu’ilz ont commencé a traicter de la marchandise avec lesditz mores a cestuy roy est licite d’avoir autant de femmes qu’il en veult et aussi a tous les seigneurs & hommes de celuy pays mais qu’ilz soyent puissans pour faire les despens/ & cestuy roy en a tousjours trente & faict reverence a l’une plus que a l’autre selon la personne dont elle est descendue aussi cestuy roy tient ceste maniere de vivre avecques sesdictes femmes il a certains villages et lieux et en aucun d’iceulx il en tient huit ou dix. Et chascune demeure en sa maison a par soy & chascune a certaines chamberieres jeunes qui les servent et ont des esclaves lesquelz labourent certaines possessions et terres a elles consignees par leur seigneur et ont certaine quantité de bestial comme vaches chievres pour leur usaige avec ceste maniere de femmes de cestuy roi vivent/ elles font semer/ et gouverner par lesditz esclaves le bestial et vivent de cela et quant le roy va a aucuns desdictz villages il va a la maison de aucune de ses femmes lesquelles sont obligees du revenu qu’elles ont de faire les despens au roy et a tous ceulx qu’il mene avecques luy & chacun au matin au lever du soleil chascune de ses femmes font apprester trois ou quatre sortes de diverses viandes et chair et poisson et d’aultres viandes moresques selon leurs coustumes/ et les envoyent par leurs esclaves presenter a la maison de la despence dudit seigneur en maniere que en une heure il se trouve en point .xl. ou cinquante mes de viandes quant vient l’heure que le seigneur veut manger il prent pour luy ce qu’il luy plaist. Et la reste il la faict donner aux siens qui sont venuz avec luy. Mais jamais il ne donne a menger a ses gens en habondance & tousjours ont faim En ceste maniere il va de lieu en lieu & vit sans avoir pensement de aulcune chose pour son manger et coucher. Aucuneffois il couche avec l’une/ et aulcuneffois avec l’autre de sesdictes femmes/ et croist en moult gran nombre d’enfans par ce que des ce que l’une de ces femmes est grosse il la laisse & par ceste mesme maniere vivent les aultres seigneurs de ce pays la.

¶ De l’habit des mores et de leur loy.

Chapitre .xv.

La foy de ces premiers mores est de macommet/ mais pourtant ilz ne sont pas si fermes en ladicte loy comme sont les mores blancz/ & mesmement le menu peuple/ mais neantmoins les seigneurs tiennent la loy dudit Macommet/ pource tiennent avecques eulx aulcuns prebstres de Azanaghi ou voirement des Arrabes/ Lesquelz donnent aulcuns enseignemens a iceulx seigneurs des mores touchant ladicte loy machometaine. En leur disant que ce seroit grant honte estre seigneur et vivre sans aucune foy de dieu & faire comme faict son menu peuple lequel vit sans loy Et pour ceste raison pour non avoir eu jamais conversation aultre que avec ceulx desditz Azanaghi ou voirement d’aucuns Arrabes ilz sont convertis a ladicte loy de Macommet/ mais depuis qu’ilz ont eu conversation avec les crestiens ilz y croyent moins pource que noz coustumes leur plaisent/ et d’avantaige en voyant noz richesses/ nostre engin qui est plus proffitable que le leur ilz dient que celui dieu qui nous a donné tant de bonnes choses monstre ung signe de grant amour avec nous parquoy ne peut estre que il ne nous ait donné une bonne loy Mais que neantmoins leur loy est de dieu/ et que en icelle on se peult sauver sicomme nous povons faire en la nostre Le vestement de ceste gent il ne s’en fault gueres que continuellement ilz ne aillent tous nudz sauf qu’ilz portent ung cuir de chievre faict en maniere d’une braye/ avec lequel ilz couvrent leurs choses honteuses/ mais les seigneurs qui sont plus puissans vestent chemises de coston pource que en iceluy pays y croist du coston assez & leurs femmes en fillent et en font des draps larges de deux paulmes & ne les sçavent faire plus larges pource que ilz n’ont point les pignes desquelz les tisserans usent quant ilz battent les toilles en les faisant & ainsi ilz cousent ensemble quatre ou cinq de telz draps et en font leur chemises larges et courtes jusques a la moityé de la cuisse et les manches sont larges et courtes jusques a la moytié du bras. Encores ilz usent d’aucunes brayes faictes de coston et s’en habillent par le travers et sont longues jusques au col du pied et sont moult larges & si est la laine si subtille que ung homme en mettroit en sa bouche trente ou trente cinq aulnes/ et jusques au .xl. Et quant ilz s’en sont ceincts par le travers cela fait beaucoup de plis a cause de la grande largeur et longueur. Et vient a faire ung sac devant et l’autre derriere et vient pendre jusques a terre/ et faict une queue et a veoir cela c’est la chose la plus contrefaicte du monde pource qu’ilz vont au moyen de ladicte queue avec les jambes larges. Et ilz demandoient a nous aultres si jamais nous avions veu ung plus beau habit que ceulx la/ et tiennent de certain que en leur pays soit la plus belle forme d’abillemens du monde et leurs femmes vont toutes descouvertes au dessus de la sceinture soyent elles mariees comme non mariees. Et au dessoubz de la ceinture portent ung linceul faict de coston tainct au travers qui leur joinct jusques a la moytié de la jambe & tousjours vont deschaulx aussi bien masles comme femelles ilz ne portent riens en leur teste et de leurs cheveulx ilz font aucunes tresses polies & liez en diverses manieres aussi bien les hommes comme les femmes & sachez que les hommes de ce pays la font beaucoup d’ouvrages feminins comme de filler et laver draps et aultres choses/ en cestuy pays y a tousjours grande chaleur le plus grant froit qu’il y face est en febvrier et est moindre que celuy qui se faict en nostre pays D’ytalie au mois d’apvril.

¶ Comment les hommes sont netz de leurs personnes et ortz en leur vivre.

Chapitre .xvi.

Alors les hommes et les femmes de ce pays la sont netz de leurs personnes pource qu’ilz se lavent tout le corps chascun jour quatre ou cinq fois/ mais en leur vivre ilz sont tres ortz et mal netz es choses lesquelles ilz n’ont pratiquees ny acoustumees ilz y sont mal a droit/ mais en leurs choses lesquelles ilz ont acoustumees et pratiquees ilz y sont expers comme chascun de nous aultres. Ce sont hommes de beaucoup de parolles et jamais leur parler n’eust achevé et communement ilz sont tresgrans mensongiers et trompeurs/ aultrement ilz sont charitables ilz voyent voulentiers les estrangers & pour ung past ou deux ilz le donnent voulentiers sans en vouloir avoir aulcune chose.

¶ Comment les seigneurs des mores du royaulme de Gamba combatent.

Chapitre .xvii.

Ces seigneurs mores souventesfois font guerre l’ung contre l’autre Et aussi souventesfois avec leurs voisins et leurs guerres se font a pied pource que ilz ont bien peu de chevaulx car ilz n’y pevent vivre pour la grant chaleur qui y est. Armes pour leur veoir ilz n’en portent point pource qu’ilz n’en ont aulcunes mais seullement ilz ont des targes rondes et larges/ et pour combatre ilz portent de Azanaghez qui sont aucuns dardz & les gettent vistement pource qu’ilz sont grans maistres de les tirer et ont cesdictz dardz ung palme de fer labouré avec barbettes mises en diverses manieres & quant ce vient que ceulx qui les ont dedans leurs corps il leur escorche toute la chair Encore ilz portent aucuns bastons moresques a maniere d’une demye simeterre & est estroicte & sont faictes de fer sans acier pource que ces mores du royaulme de gamba ont plus de fer que les autres mores mais d’avoir de l’acier ilz n’en ont point la maniere & posé que par aventure il en acroist la ou ilz font le fer touteffois ilz n’ont point l’industrie de le habiller. Item en batailles ilz portent en esté pour armes une javeline autres armes n’ont ilz point leurs guerres sont mortelles pource qu’ilz sont desarmés & s’en tue assez & sont moult hardis & bestiaulx car ilz ayment mieulx mourir que de fuyr ilz ne s’esbahissent point de veoir leur compaignon mort ainsi comme gens acoustumez qui ne leur en chault de veoir telles choses et ne craignent riens la mort.

¶ Des grans nageurs et du royaulme de senega.

Chapitre .xviii.

Ces gens icy n’ont point de navires & depuis que le monde est monde qu’on sache n’en avoyent jamais veu/ Sinon depuis qu’ilz ont eu congnoissance des portugallois Il est bien vray que ceulx qui habitent sur cestuy fleuve de Senega et qui demouront a la marine ont aulcuns petis basteaulx qui portent trois ou quatre hommes au plus et avec ceulx la vont aucuneffois pescher et passent ledict fleuve avec iceulx et vont de lieu en lieu par iceluy fleuve et telz mores sont les plusgrans nageurs que je sache au monde pour l’experience que ay veu faire a aucuns d’eulx Selon que j’ay peu entendre et sçavoir cestuy royaulme de Senega pays de mores Premierement confine a la terre de la part du Levant avec le pays appellé Tuchuror & de la part du midy avec le royaulme de gamba pays des mores/ et du Ponent avec la mer occeane et la transmontane avec ledict fleuve de senega lequel divise les Azanaghes de ces premiers Mores Sachés qu’il y avoit environ cinq ans avant que je fasse en cestuy voyaige que cestui fleuve fut trouvé de .iiii. caravelles du seigneur infant duquel ay dessus faict mention lesquelles entrerent dedens & firent paix avec ces mores par maniere qu’ilz commençoyent a traicter marchandise avec eulx et ainsi par chascun an y avoit esté des navires jusques a la mienne allee.

¶ La marchandise que loys cadamosto contracta avec le seigneur Budomel.

Chapitre .xix.

Je passay ledict fleuve de Senega avec ma caravelle et en nageant pervins au pays de Budomel distant dudict fleuve par la coste environ .xii. lieues et demye & est ladicte coste toute basse sans aucune montaigne cestuy nom budomel est tiltre de seigneur et s’appelle la terre de budomel qui est a dire tel pays de seigneur ou voirement conté en cestuy lyeu je demouray avec ma Caravelle pour avoir notice dudit seigneur pource que j’avoye esté informé des portugalois lesquelz avec luy avoient eu affaire qu’il estoit homme de bien duquel on se povoit fier et payoit reallement ce qu’il prenoit et pource que j’avoye avec moy des chevaulx D’espaigne et aultres choses qui sont de bonne requeste au pays des mores/ nonobstant que j’eusse avec moy beaucoup de choses comme draps de laine & ouvrages de soye moresque et aultres merceries je me deliberay de faire mon faict avec cestuy seigneur & feis mettre a l’autre a ung lieu de la coste de son pays lequel s’appelle les palmes de budomel qui est demourance et non pas port. Et depuis que je fus la arrivé feis assavoir audict seigneur budomel par ung mien truchement more comme j’estoye venu avec chevaulx & autres marchandises pour l’en servir s’il en vouloit Et des ce que ledit seigneur budomel eut entendu ma venue se mist a cheval et vint a la marine avec .xv. chevaulx ou environ et cent cinquante hommes de pied et m’envoya dire qu’il me pleust descendre en terre et le aller veoir & qu’il me feroit honneur et service & pource que je sçavoye sa bonne renommee je m’en allay vers luy & si me fist grant feste et apres plusieurs parolles je luy presentay mes chevaulx et tout ce qu’il voulut de moy en me fiant de luy & me pria que je voulsisse aller par terre en sa maison qui estoit bien loingtaine environ douze lieues et que la il me payeroit & que il m’y conviendroit demourer par aucuns jours a cause des choses que luy avoie baillees en lieu desquelz il me devoit bailler cent esclaves. Je luy baillay mesdictz chevaulx avec leurs harnois et autres choses qui ne me revenoient point a plus de trois cens ducatz Parquoy me deliberay d’aller avecques luy mais avant que partisse il me donna des ce qu’il me vit une jeune garse more de l’aage de douze ans et estoit bien belle et me dist qu’il me la donnoit pour me servir en ma chambre laquelle je acceptay et l’envoyay a ma caravelle. Il est vray que mon aller par terre n’estoit pas tant seullement pour avoir mon payement/ mais aussi pour veoir et entendre aulcunes choses nouvelles de celuy pays.

¶ Comment loys de cadamosto alla par terre avec le seigneur budomel.

Chapitre .xx.

Adoncques je m’en allay par terre avec budomel & me donna chevaulx et tout ce qui m’estoit de besoing et quant nous fusmes pres de sa demourance environ deux lieues plus en ça/ il me bailla a ung sien nepveu qui s’appelloit Bisboror lequel estoit seigneur d’une petite ville en laquelle nous estions arrivez lequel nepveu me receupt en sa maison & si me fist tousjours honneur et bonne compaignie et demouray la environ vingt et huit jours et estoit au temps du moys de novembre dedans lesquelz jours allay plusieurs foys trouver ledict seigneur budomel et son nepveu estoit tousjours avec moy. Et en cestuy temps la je veis une maniere de vivre de ce pays la desquelles cy dessoubz en sera faicte aulcune mention et d’autant que j’avoye intention de veoir autant il me fut necessaire tourner en derriere par terre jusques audict fleuve de Senega pource que en ladicte coste il se mist ung maulvais temps et me fut force que se je me vouloye mettre dedans madicte caravelle que je la fisse venir jusques audit fleuve de senega/ et de m’en aller par terre. Vous advisant que entre aultres choses que je veis en ce lieu la fut que moy voulant envoyer une lettre a ceulx de ma caravelle affin de les adviser qu’ilz me vinssent prendre audict fleuve de senega & que je m’en alloye par terre je demanday aux mores dudit lieu s’il y avoit aucun d’eulx qui sceust nager et eust le courage de porter une lettre dedans madicte caravelle laquelle estoit dedans la mer environ une lieue et incontinent il y eut plusieurs qui me dirent que ouy et pource que la mer estoit grosse & aussi qu’il tiroit gros vent leur dis qu’il me sembloit quasi impossible que aulcun homme y peust nager et aller jusques a madicte caravelle/ et pource que empres terre environ ung traict d’arc il y a des bancs c’estassavoir bancs de sablon et aussi plus avant en mer a deux traictz d’arbalestre et dedans ses bancs y a si grande course d’eaue que a ceste heure elle va en sus et a ceste en bas qui estoit tresdifficille chose a aucun homme en nageant qu’il peust soustenir ladicte course d’eaue et que elle ne le menast a perdicion et aussi sus sesdictz bancs souffloit tant la mer qu’il sembloit qu’il estoit impossible de la passer et non pour cela deux desdictz mores se offrirent a moy d’y vouloir aller ausquelz demanday qu’ilz vouloient avoir pour y aller et ilz me demanderent deux maiulez d’estaing pour chascun qui est une chose qui vault chascune cinq petis blancs et apres que leur eu baillé ma lettre se mirent dedans l’eaue La difficulté qu’ilz eurent a passer ses bancs avec tant de mer je ne la pourroye compter et aucuneffois par bonne espace d’heure ilz estoient que je ne les veoye point en maniere que je jugeoye par plusieurs fois qu’ilz estoient noyez & au dernier l’ung d’eulx ne peut soustenir tous les coups que luy bailloit la mer & s’en tourna en derriere/ mais l’autre demoura fort et combatit sur lesdictz bancs environ une grosse heure/ et a la fin il passa et porta ma lettre a ceulx qui estoient dedans ma caravelle et retourna avec la responce qui me sembla chose merveilleuse/ et je conclus pour certain que ces mores la sont les meilleurs nageurs du monde Cela que j’ay peu veoir dudit seigneur budomel de ses coustumes & de sa maison fut cecy. ¶ Premierement je veis clerement combien que ceulx icy ayent nom de seigneur touteffois ilz n’ont aulcuns chasteaulx ne villes comme dessus ay dit. Le roy de cestuy royaulme n’a autre chose que villaiges et maisons de paille. Et cestuy budomel estoit seigneur d’une partie dudict royaume qui est petit & ne sont proprement seigneurs pource qu’ilz ne sont riches d’or ny d’argent par ce qu’ilz n’en ont point/ et la il ne se despend aulcune monnoye mais des cerimonies et de suyte de gens se peuvent appeller vrayement seigneurs pource que ilz ont plus grande obedience que noz seigneurs de deça et c’est sans comparaison.

¶ Des maisons et villages de budomel avec plusieurs siennes femmes.

Chapitre .xxi.

Affin que vous entendez tout Telz roys jamais ne sont fermes ilz ont aulcuns villaiges dans lesquelz ilz tiennent leurs femmes et serviteurs et au villaige la ou je fus qui se appelle sa maison y peult avoir .xl. ou .l. maisons de paille toutes pres l’une de l’autre et tout a l’entour. Et sont avironnees a l’entour de certaines hayes d’arbres gros en laissant seullement une bouche ou deux par lesquelles on y entre/ et chascune de sesdictes maisons ont une courtine serree pres desdictes hayes et aussi l’on va de courtine en courtine et de maison en maison Et ce lieu la budomel avoit neuf femmes Et aussi il en a par les aultres lieux plus ou moins selon que bon luy semble et luy est advis et chascune des femmes a cinq ou six chambrieres mores qui les servent & est licite au seigneur de dormir avec lesdictes chambrieres aussi bien qu’avecques ses femmes ausquelles ne semble estre fait injure pource que la coustume y est telle/ par cela change souvent le seigneur de past. ¶ Et iceulx mores tant masles que femelles sont moult luxurieux et le sçay par ledict seigneur budomel avec grande priere pource qu’il avoit entendu que nous autres crestiens sçavons faire plusieurs choses pour esmouvoir l’homme a luxure me fist demander se je le povoye aulcune chose enseigner par laquelle il peut contenter beaucoup de femmes qu’il me donneroit grant chose et sont iceulx seigneurs moult jaloux et ne consentent que aucun aille aux maisons ou demeurent leurs femmes que luy mesmes & de ses propres filz ne se fie & cecy je vous fais assavoir.

¶ De la compaignie de budomel et qui tousjours demeure en sa maison.

Chapitre .xxii.

Cestuy budomel a tousjours pour le moins en sa maison deux cens mores qui le suivent continuellement Bien est vray que l’ung vient et l’autre va et oultre iceulx jamais n’a deffaillance de gens qui le viennent veoir de divers lieux & a l’entree de la demourance dudit budomel/ premierement s’i trouve avant qu’il vienne au lieu ou il dort et cela se praticque jour et nuyt sept grans pavillons et de pavillon en pavillon en passe et au meillieu de chascun y a ung arbre grant affin que ceulx qui attendent en cesditz pavillons soient a l’ombre et esdictz pavillons sont partis les serviteurs dudict seigneur selon leurs personnes. c’est assavoir au premier a l’entree y a serviteurs menuz et ainsi comme plusieurs ont aproché la demourance dudict budomel croist la dignité de ceulx la qui habitent dans lesdictz pavillons jusques a la porte dudict budomel et peu d’hommes osent aprocher la porte fors les crestiens lesquelz on y laisse aller liberallement quant ilz y sont & aussi ses prestres de azanaghi lesquelz leur monstrent leur loy et a ses deux nations.

¶ Coustumes de budomel et ceulx qui les honnorent et saluent.

Chapitre .xxiii.

D’avantaige cestuy budomel leur monstroit une haultesse en ceste maniere il ne se laissoit veoir le jour fors une heure au matin et aussi vers le soir/ touteffois en cestuy temps qu’il se laissoit veoir il ne sailloit point hors de son pavillon sinon jusques a la porte de sa premiere habitation en laquelle comme j’ay dit n’y entre que lesdictes deux nations et quelque homme d’estime encore le seigneur icy quant il veult donner audience a quelc’un ceulx a qui la donne il use de grandes cerimonies quelque homme que ce soit et fusse son parent/ a l’entree de la porte du pavillon dudit budomel ilz se mettent a genoulx avec les deux jambes en inclinant la teste basse jusques a terre avec ces deux mains & mettent derriere leurs espaulles du sablon et dessus la teste & sont tous nudz & en ceste maniere ilz saluent leur seigneur car il n’y a aucuns d’eulx qui osast venir devant qu’il ne fust despouillé tout nud fors les membres honteux lesquelz ilz couvrent de cuir qu’ilz portent avec eulx pour eulx couvrir & sont en ceste maniere une grande espace de temps en se metant cestuy sablon au doz et jamais ne se levent mais s’en vont tousjours trainan par terre jusques a ce qu’ilz approchent leur seigneur et quant ilz en sont pres a .ii. pas ilz demeurent la et dient leur faict tousjours en mettant sur leur dos du sablon avec teste basse en signe de humilité et le seigneur montre semblant de ne veoir sinon escarchement et ne cesse de parler avec autres personnes & apres quant son vassal a bien dit avec une grande arrogance des sourcilz/ il luy fait une responce de deux parolles Et quant dieu seroit en terre/ a peine luy pourroit on faire plus d’honneur qu’on fait a cestuy budomel Et tout cecy me semble qu’il procede pour la grant paour que ont les hommes subgectz de cestuy budomel par ce qu’ilz ne sçauroyent si peu faillir que incontinent il ne face prendre leurs femmes & enfans & les fait vendre par ainsi sa seigneurie il se maintient en obedience & crainte de peuple pour ce qu’il fait vendre leurs femmes et enfans.

¶ De la mosquee/ c’est a dire l’eglise de budomel de leur maniere de sacrifier et de vivre.

Chapitre .xxiiii.

Pour la grande familiarité qu’avoye avec ledict budomel il me laissa entrer en la mosquee ou ilz font leurs oraisons quant ce venoit vers le soir il apelloit ses azanaghy ou arabes lesquelz il tenoit continuellement avec soy comme nous tenons noz prestres lesquelz sont ceulx qui luy aprenent la loy de macomet & avec eulx il entroit en ung certain lieu avec aucuns de ses principaulx barons & lui estant sur les piedz & aucuneffois regardant vers le ciel souventeffois se inclinoit et baisoit la terre et tout ce que faisoyent ses prestres aussi fasoit ledit seigneur budomel et les aultres qui estoyent avec luy par l’espace de demye heure Et quant ilz eurent achevé il me demanda qu’il m’en sembloit et pource qu’il avoit grant plaisir d’ouir reciter aucune chose de nostre foy il me dist que je luy en vousisse dire aulcune chose/ et je luy dis que la sienne estoit faulce et qui ceulx qui la luy monstroyent estoyent trompeurs et la avec plusieurs raisons luy monstray que sa foy estoit faulce. Et la nostre estre vraye et saincte en tant que je faisoye courroucer les meilleurs de sa foy ledict seigneur s’en rioit Et disoit nostre foy estre bonne pource qu’il ne pourroit estre autrement veu que dieu nous eust donné tant de bonnes et riches choses et si grant engin/ mais que encores ilz avoient bonne loy laquelle ilz tenoient de bonne raison & qu’ilz se povoient mieux sauver que nous autres crestiens ce que dieu estoit juste seigneur & que a nous en cestuy monde il nous donne tant de biens et richesses/ & a eulx mores comme riens au regard des nostres et que par ainsi dieu nous avoit donné en ce monde le paradis & en l’autre ilz le devoient avoir et en cela il monstroit aucunes bonnes raisons il avoit bon entendement d’homme & moult luy plaisoit le faict des crestiens & je suis certain que facillement on l’eust peu convertir a nostre foy si n’eust esté la paour de perdre son estat et son nepveu avec lequel j’estoye logé me le dist et luy mesme avoit tresgrant plaisir que je luy contasse aucunes choses de nostre loy et me disoit que c’estoit bonne chose d’ouyr la parolle de dieu la maniere de vivre qu’il tient est celle que j’ay dessusdicte du seigneur ou roy senega que chascune de toutes ses femmes luy envoyent divers metz de viandes et tel stille tiennent tous les seigneurs mores & hommes d’estimation que leurs femmes les nourrissent & mengent en terre bestiallement sans aucune coustume et avec sesditz seigneurs mores aucun n’en mengue fors leurs prestres ou ung ou deux de ses plus principaulx barons tous les aultres menus peuples mengent dix ou douze ensemble et mettent une de leurs viandes au meillieu et mengent moult peu par fois/ mais ilz mangent souvent. C’estassavoir quatre ou cinq foys le jour.

¶ Des legumes et vin qui viennent au royaulme de Senega.

Chapitre .xxv.

En ce royaulme de Senega qui est comme dessus est dict pays des mores et aussi plus avant en aulcune terre ne naist forment ne seigle ny orge ny avoine/ ny vin. Et la raison si est que le pays est trop chault et en neuf moys de l’an il n’y pleut point C’estassavoir depuis le moys d’octobre jusques au moys de juillet. Et combien qu’ilz ayent esprouvé de semer lesdictz blez pourtant ilz ne croissent point/ a cause de la grant chaleur/ et semble qu’elle produit du millet de diverses sortes gros et menu & aussi feves faizeulx & sont les plus gros & plus beaulx qui soyent au monde le faizeul est gros comme l’ung de noz noisettes domesticques tout doree/ et painct de diverses couleurs/ et sont tresbeaulx a veoir la feve est fort large plate grande et rouge de une vive couleur et aussi en y a de blanches & sont moult belles et ceulx icy sement au moys de Juillet et recueillent au mois de Septembre. En ce temps qu’il pleut ilz labourent la terre et sement et cueillent les biens ou temps de trois moys ilz sont tresmauvais laboureurs et hommes qui ne veulent prendre peine de semer/ fors pour autant qu’il leur suffise a mengier pour tout l’an/ et encores secarcement/ et ne leur chault guieres d’avoir bledz pour vendre. Leur maniere de labourer si est que quatre ou cinq des leur se mettent au camp avec certaines besches: et vont boutant la terre avant au contraire de ce que font les nostres quant ilz beschent la terre ilz tirent la terre a eulx et ne la parfondent que de quatre dois ou environ et cecy est leur labouraige et pource que la terre est vertueuse elle produit comme j’ay dessus dit Leur boire si est eaue laict ou vin de paulme Cestuy vin est une liqueur que gette ung arbre qui est de la forme d’ung dactile: mais non pourtant ce n’est pas cestuy la: & de telz arbres ilz n’en ont gueres et quasi tout l’an telz arbres rendent une liqueur que les mores appellent mignol & en ceste maniere ilz le font ilz frapent d’une congnee l’arbre en deux ou trois lieux en luy faisant des taillades: et il gette une liqueur a maniere d’eaue grise & mettent dessoubz une escuelle ou autre chose qui reçoit ceste liqueur puis apres la prennent: mais il n’en rend pas grande quantité & en ung jour et une nuyt il rend deux pintes moyennes et est tresbonne liqueur pour boire et enyvre comme le vin avec l’eau. Le premier qui se recueille est aussi doulx comme le plus doulx vin du monde: et de jour en jour il va perdant sa doulceur et devient vert: et est meilleur le .iii. et .iiii. jour que le premier. je le sçay pource que j’en ay beu plusieurs jours au temps que j’estoye en ce pays la: et me sembloit meilleur que nostre vin: de ce mignol ilz n’en ont pas si grande quantité que chascun en puisse avoir a habondance mais toutesfois ilz en ont raisonnablement et mesmement les principaulx et est commun a tous hommes pource qu’ilz n’ont point de vignes ne possessions de telz arbres: mais ilz sont dans la forest en lieu commun et est permis a ung chascun de faire telle liqueur.

¶ Fruitz de diverses sortes et huille merveilleux.

Chapitre .xxvi.

En ce pays la ilz ont des fruitz de diverses sortes aux nostres et sont bons et tous sont fruictz de forest C’estassavoir sauvaiges je cuide qui tiennent lesdictz fruictz en leurs mains comme on fait en nostre pays quant ilz sont bons Leur pays est tout champaigne convenable a produire en laquelle de bons pastourages avec multitude d’arbres grans et beaulx mais ilz ne sont point cogneuz de nous & y a aussi plusieurs lacz d’eaue doulce: lesquelz ne sont pas grans mais ilz sont tresparfons d’eau dans lesquelz y a des poissons differens aux nostres: & y a beaucoup de serpens d’eaue qui s’apellent calcatrice et en cestuy pays ilz usent d’une sorte d’huille en leurs viandes lequel a trois vertus C’estassavoir odeur de violettes de mars saveur quasi comme le nostre de olives & la couleur est comme d’ung brou et quant on y met du saffran et est ladicte couleur plus pollie que n’est celle que taint ledit saffran En cestuy pays se trouve aussi une espece d’arbres qui font fuizeulx rouges une espece de legumes avec l’oeil noir et en sont grande quantité mais ilz sont petis.

¶ Des couleuvres grandes qui engloutissent une chevre et des enchanteurs d’icelles.

Chapitre .xxvii.

Il se trouve en cestuy pays diverses generations de bestes/ et mesmement de couleuvres grandes et petites de plusieurs sortes et les aucunes sont venimeuses et les aultres non: il y a des couleuvres grandes de deux pas: Mais ilz n’ont pas aelles ny piedz comme les serpens mais elles sont moult grosses: & se trouve une couleuvre avoir englouty une chievre entiere sans la mettre en pieces et disant que cesdictes grandes couleuvres se reduisent en aucune partie dudict pays par flotes en lieu ou regnent tresgrande quantité de formis blancz lesquelz de leur nature font aucunes maisons ausdictes couleuvres & portent la terre avec leur bouche et quant elles sont faictes elles semblent a ung four et font cesdictes maisons comme on faict es beaulx villages .c. & .cl. par lieu et ces mores sont grans enchanteurs de toutes choses & speciallement de ces couleuvres/ et ay ouy dire a ung genevoys homme digne de foy que luy se trouvant au pays dudict budomel l’an devant que je y fusse & dormans une nuyt dans la maison du nepveu dudit budomel qui s’appelloit bisboror avec lequel je fus logé qu’environ la minuyt a l’entour de la maison il ouyt plusieurs sifletz qui le firent reveiller et aussi ledit bisboror/ Lequel se leva incontinent et apella deux de ses mores et monta a cheval sur ung chameau et s’en alla et demanda ledict genevoys la ou il vouloit aller a telle heure et il me respondit qu’il alloit a ung sien affaire: et qu’il seroit incontinent de retour et apres que il fut de retour en la maison ledict genevois luy demanda de rechef dont il venoit & il luy respondit n’avez vous pas ouy siffler il y a une piece aucuns siffletz environ la maison & ledict genevoys respondit que ouy & lui demanda que c’estoit & ledict bisboror lui dist que c’estoyent couleuvres: lesquelles si je ne fusse allé faire ung certain enchantement duquel deça nous usons avec lequel j’ay fait tourner en derriere toutes lesdictes couleuvres celles m’eussent ceste nuit fait mourir plusieurs de mes bestes & le genevoys respondit que moult il s’esmerveilloit de telle chose pource que aulcun crestien ne le croiroit pas et ledict Bisboror luy dist qu’il ne s’en esmerveillast point pource que son oncle Budomel faisoit de plus grans choses que ceste icy/ car quant il vouloit faire du poizon pour envenimer ses herbes/ il faisoit ung grant circuit et avec enchantement il faisoit venir en ung cercle tous les serpens voisins de ce pays la et celuy qui luy sembloit le plus venimeux il le tuoit avec ses mains & les aultres laissoit aller et prenoit le sang de celluy qu’il avoit tué et le destrempoit avec certaines semences d’ung arbre duquel j’ay veu: et en faict une mixtion de laquelle il envenimé ses armes & la ou il en frape & qu’il y ayt sang/ et combien que la playe soit petite en ung quart d’heure la personne meurt qui ainsi en sera frapee Et me dist ledit Genevois que ledict Bisboror luy en voulut faire veoir l’espreuve: mais il ne luy challut d’en sçavoir plus avant Par ainsi je conclus tous ces Mores estre grans enchanteurs Aussi en nostre quartier y a aucunes personnes qui sçavent enchanter les couleuvres.

¶ Des bestes saulvaiges qui y sont en grande quantité/ mesmement des Elephans et Giraffes.

Chapitre .xxviii.

¶ En ce royaulme de Senega pays des Mores ne se trouve aultres bestes domesticques fors beufz/ vaches/ et chievres: de moutons il n’y en vient point: pource que ilz n’y sçauroient vivre pour la grant challeur qui y est Les vaches et beufz de celluy pays sont beaucoup plus petis que les nostres & est advanture d’y trouver une vasche rouge elles sont ou toutes noires ou toutes blanches ou voirement tachees de noir et blanc bestes sauvaiges de rapines sont Lyons & leopardz en grande quantité aussi y a il loups chevreaulx & lievres Encores y a des Elephans saulvaiges: pource qu’ilz ne usent point a les faire privés comme on fait es aultres parties du monde et telz Elephans vont en route comme a nous vont les pourceaulx es boys Et de nature ces elephans ont deux grans dens des deux costés de la gueulle comme ont nos pourceaulx/ fors que les dens desditz pourceaulx regardent contremont et celles des Elephans regardent en bas vers la terre et jamais ne bout sesdictes deux dens que il ne soyt a la mort Et est une beste qui ne fait point de desplaisir a L’homme si l’homme ne luy en faict/ et le desplaisir que il faict a l’homme est que quant il se joinct a luy il luy donne de sadicte trombe longue qui est en maniere d’ung nez & la retire comme il veult ung si grant coup par dessoubz en sus qu’il jecté aulcuneffois l’homme en l’air ung traict d’arbalestre et n’y a homme si viste que le Elephant ne joingne a la champaigne en allant tant seullement son pas a cause de sa grandeur il faict ung pas tresgrant quant ilz ont des faons ilz ne sont plus perilleux que en autre temps ilz n’en font point plus de trois ou quatre a la fois & mengeussent les fueilles des arbres et les fruitz lesquelz elephans pour avoir le fruit rompent les rameaulx des arbres quant ilz sont gros avec leur groin Sa trombe est en la machouere de dessoubz & la fait longue & courte comme il veult & avec icelle prent toute la viande & l’eaue qu’il boit et la met dedans la bouche laquelle bouche est en sa poictrine leur demourance est dedans les bois espés ou y a de la fange et la se gectent comme pourceaulx: & d’avantaige j’ay entendu qu’en cedict pays y a des giraffes & autres bestes savaiges de plusieurs sortes.

¶ Des papegays et oyseaulx de diverses sortes.

Chapitre .xxix.

En cedict pays y a des oyseaulx de diverses sortes et mesmement des papegays en grande habondance lesquelz vollent parmy ce pays la et les mores leur veullent grant mal: pource qu’ilz font dommaige a leurs champs car ilz mengeussent leur millet & autres legumes il en est de diverses manieres j’en euz de deux sortes de petitz et de grans et sont de couleur verte grise & jaulne et en euz de ceulx qui estoient en leurs nidz mais ilz moururent j’en portay en espaigne .cl. et au dessus et les vendiz ung ducat la piece cesdictz Papegays sont oyseaulx moult industrieulx en faisant leurs nidz et les font de joncz et sont tous rondz comme une boulle ilz s’en vont sur ung arbre qu’on appelle palme ou aultre arbre qui ait rameaulx et choisist les plus subtilz et debilles: et au bout du rameau ilz lient ung jonc & au bout de cestuy jonc ilz font leur nid tissu d’une merveilleuse sorte en maniere que quant il est achevé il demoure au bout dudit jonc qui est attaché au rameau une boulle a laquelle il laisse ung trou par lequel il entre et ilz font cela a cause des couleuvres qui leur mangent leurs enfans lesquelles ne pevent aller sur celuy rameau pource qu’il est ainsi foyble et ne sçauroit porter le fez desdictes couleuvres: & en ceste maniere ilz asseurent leur nidz Il y a aussi en cedit pays aulcuns oyseaulx grans lesquelz nous appellons gelines d’inde qu’on a acoustumé d’apporter du levant de cestes gelines en y a grande habondance y a aussi des oyes lesquelles ne sont pas comme les nostres/ mais ont les plumes diverses. Et y a aussi semblablement plusieurs autres oyseaulx petis grans et beaulx et d’aultre sorte que ne sont pas les nostres de deça.

¶ Des marchés et des gens qui y viennent.

Chapitre trentiesme.

Alors qu’il me convint demourer plusieurs jours en cestuy royaulme de Senega me deliberay de aller veoir ung marché: ou voirement foyre Non pas trop loing du lieu ou j’estoye lequel se faisoit soubz une prayerie le lundy et le vendredy & si allay deux ou trois fois: A cestuy marché il y vient d’environ deux ou troys lieues assez hommes et femmes de celuy pays Et ceulx qui en estoyent loingtains ilz alloyent aux aultres marchez En cestuy marché y aperceus moult bien que ceste gent estoit trespovre eu esgard aux choses qu’ilz portoyent vendre sur ledict marché et ce qu’ilz portoyent s’estoit coton mais non pas en quantité & fillasses: mais touteffois de coton & aussi draps de coton legumes huille miel et escuelles de boys faictes de la palme et toutes autres choses qu’ilz usent pour leur vivre et les hommes vendent de leurs armes Et d’avantaige ilz vendent quelque peu d’or et vendent le tout a charge chose pour chose et non par argent pource qu’ilz n’en ont point et n’ont aucune monnoye de quelque sorte qu’elle soit fors que a changer une chose pour une autre et deux choses pour une trois choses pour deux Et ces mores aussi bien masles que femelles me venoyent veoir par une grande merveille: et leur sembloit chose nouvelle de veoir des crestiens: car jamais au paravant n’en avoyent veu et s’esmerveilloyent de mon habit et de ma blancheur lequel habit estoit a l’espaignolle avec ung pourpoint de damas noir & une manteline grise. Ilz regardoyent le drap de laine/ duquel ilz n’en ont point et aussi regardoyent ledict pourpoint et moult estoyent esbahis et aucuns me touchoyent la main et les bras: et avec le crachat ilz me frotoyent pour veoir si ma blancheur estoit taincte: et en voyant que la chair estoit blanche ilz estoyent tous esbahis. A cesdictz marchez je y alloye pour veoir plusieurs choses nouvelles. mais de tout s’en trouvoit bien peu comme j’ay dit.

¶ Des chevaulx qui se vendent et ce qu’ilz mengeussent et des enchanteurs desditz chevaulx.

Chapitre .xxxi.

Les chevaulx en ce pays la sont moult prisez pource qu’ilz en ont avec grant difficulté car les arrabes & azanaghi desquelz j’ay dessus parlé les y meinent par terre de ceste barbarie nostre de deça et aussi pource qu’ilz ne pevent vivre grandement pour la grant chaleur: et se font si gros qu’ilz meurent par force d’une maladie qu’ilz ne pevent pisser & crevent: le menger qu’ilz donnent a leursdictz chevaulx est d’aucunes fueilles de faizeulx qui demourent dedans les champs depuis qu’ilz ont esté recueillis et ilz les taillent bien menu & les sechent comme fenoul: et en donnent a menger en lieu d’avoyne ilz leur donnent du millet avec lequel ilz s’engressent moult. Ung cheval fourny se vent de .xii. a .xiiii. mores esclaves selon la bonté et beaulté du cheval: et font venir aulcuns de leurs enchanteurs de chevaulx lesquelz font faire ung grant feu de certains rameaulx de herbes a leur maniere faisant grant fumee: et sur icelle ilz tiennent le cheval par la bride et dient aucunes paroles et puis apres font oingdre tout le cheval de oingt subtil et puis apres le tiennent .xv. ou .xx. jours dedans lesquelz ilz ne veulent que aucun le voye et luy attachent au col aulcuns brefz lyez en carrure couvers de cuir rouge et croyent par foy qu’ilz vont plus seurement en bataille.

¶ Des femmes qui dancent de nuyt.

Chapitre .xxxii.

Les femmes de celuy pays sont moult joyeuses & allegres Elles chantent et dancent voulentiers: speciallement les jeunes/ mais ilz ne dancent que de nuyt a la clarté de la lune leur dancer est beaucop differant du nostre de moult de choses Ces mores sont esbahis de veoir de noz choses comme arbalestres et beaucoup plus de bombardes pource que aucuns desdictz mores vindrent a ma caravelle et je les fis venir tirer une bombarde de laquelle ilz eurent grant paour: et leur disoye que une bombarde pourroit tuer plus de cent hommes d’ung coup et estoyent tous esmerveillez et disoyent que s’estoit chose de dyables. Encores s’esmerveilloyent du sonner d’une nostre cornemuse que je fis sonner dedans le villaige a ung mien marinier laquelle estoit couverte de plusieurs couleurs avec aucunes frasques sur la teste ilz cuidoyent que ce fust quelque beste vive qui chantast ainsi de diverses voix d’elle ilz eurent grant plaisir et grant merveille Parquoy moy voyant leur croire estre faulx leur dis que cela estoit ung instrument & la donnay en leurs mains toute dessemblee & apres qu’ilz eurent veu certainement que c’estoit artifice faict de la main disoient que c’estoit chose celestielle et que dieu l’avoit faicte avec ses mains pource qu’elle sonnoit ainsi doulcement de diverses voix et disoient jamais n’avoir veu la plus belle chose et qu’ilz avoient grandes merveilles de l’artifice de nostre caravelle & de ses appareilz comme de l’arbre voylles & ancres et encores ilz cuidoient que les yeulx qui sont a la proue de ladicte caravelle fussent voirement ses yeulx par lesquelz elle veoyt ou elle alloit par mer et disoient que nous estions grans enchanteurs et quasi comparables aux dyables disant que les hommes qui alloient par terre avoient peine a sçavoir d’aller de lieu en lieu & que nous qui allions par la mer & qu’ilz avoient entendu que nous y demourions dessus tant & tant de jours sans veoir terre parquoy il estoit impossible de sçavoir ou nous allions sinon par le povoyr du dyable et ilz disoient cela pource qu’ilz n’entendoyent pas l’art de naviguer. Et plus s’esmerveilloient de veoir de nuyt ardre une chandelle sur ung chandelier/ pource que en leur pays ilz ne font aultre lumiere fors celle qui vient du feu: et non ayans jamais plus veu chandelles ardre leur sembla une belle chose & merveilleuse. Et pource que en celluy pays on y trouve du miel lequel ilz sucent & gectent hors la cire Parquoy apres que je euz achapté une petite gauffre de miel avec sa cire leur monstray comme se tiroit le miel d’avec la cire/ & puis apres leur demanday se ilz sçavoient quelle chose c’estoit & ilz me respondirent que c’estoit une chose de neant: & en leur presence leur fis faire des chandelles et les feis allumer ce que voyant ilz demourerent moult esbahis en disant que nous sçavons toutes les choses du monde.

¶ Comment Anthoine & Loys de cadamosto se acompaignerent aupres le chef verd.

Chapitre .xxxiii.

En cedict pays ilz ne usent d’aulcun instrument pour sonner: fors que deux l’ung est de Tabourins grans l’autre est a maniere d’ung Rebec: mais il n’a que deux cordes et le sonnent avec les dois et si y a une corde grosse et l’autre menue: & cela n’est d’en faire estime: Comme j’ay dict eu occasion de demourer en cestuy pays du seigneur de budomel aulcuns certains jours pour vendre et achapter et entendre plusieurs choses: dequoy estant depesché: et en ayant eu certaine quantité d’esclaves: je me deliberay passer plus oultre: et passer le chef verd/ & aller pour descovrir pays nouveaux & pour prouver mon advanture pource avant que je partisse de portugal j’avoye entendu le seigneur Infant comme d’aulcunes personnes qui conduisoient les caravelles: il estoit advisé de temps en temps des choses de cestuy pays de mores & entre autres choses il avoit esté adverty que non pas trop loing de cestuy premier royaulme de senega de mores plus avant se trouve ung autre royaulme appellé Gambra & que les mores qu’on amenoit en portugal ou en espaigne luy avoient dit que en iceluy royaulme se trouvoit grande quantité d’or & que les crestiens qui yroyent seroient riches parquoy moy esmeu de trouver cestuy or & aussi pour veoir diverses choses apres que je fuz despesché de budomel me tournay a ma caravelle: & en me appareillant pour la voille pour devoir partir de ceste coste vecy une matinee apparoistre deux voilles en mer: lesquelles avoient veue de moy et moy d’eulx & sachant qu’il ne povoit estre fors que crestiens qui venissent a parlamenter et apres que je euz entendu que l’ung des deux navires estoit anthoine acoustumé de la mer gennes & l’autre navire a certains escuyers dudict seigneur infant & que lesdictes deux navires avoient faict leurs provisions pour passer ledict chef verd pour prouver leur avanture & descouvrir choses nouvelles & en me trouvant d’ung mesme propos me mis avec eulx d’ung vouloir dreçasmes noz caravelles vers nostre chemin de chef verd touteffois a la voye de ostro tousjours par la coste a la veue de terre dequoy le jour ensuyvant avec bon vent eusmes veue dudict chef verd lequel est distant du lieu ou je me partis vingt lieues.

¶ Du chef verd sa domination et gens avec ses coustumes.

Chapitre .xxxiiii.

Cestuy chief verd s’appelle ainsi pour les premiers qui le trouverent lesquelz furent Portugalloys environ ung an devant que je arrivasse en celuy lieu trouverent tout verd d’arbres grandes qui continuellement sont vertes en tout temps de l’an & pour ceste raison luy fut mis nom chef verd ainsi comme au chef blanc celuy de qui nous avons parlé cy dessus pource qu’il fut trouvé tout areneux & blanc on l’appelle chef blanc & cestuy chef verd est moult beau chef & hault de terre & est sur la poincte de nobolete C’estassavoir deux petites montaignes & se met moult avant en la mer et dessus ledit chef & a l’entour de luy a plusieurs habitans de villains mores et leurs maisons sont de paille toutes au pres la marine et la a veue de ceulx qui y passent & sont ces mores aussi dudit royaulme de senega & dessus ledit chef y a trois isles petites non pas trop loing de terre toutes desabitees/ toutes plaines de grans arbres toutes vertes & moy ayant besoing d’eau mis l’ancre a une desdictes isles laquelle me sembloit la plus grande & plus fructifere pour veoir s’il trouveroit la quelque fontaine Et apres que fusmes desmontez nous n’en trouvasmes point fors en ung lieu qui sembloit rendre ung peu d’eaue. Laquelle ne nous povoit donner aucun ayde: en ceste isle trouvasmes plusieurs nidz & oeufz de divers oiseaulx par nous incogneuz et cestedicte isle fusmes tout ung jour peschant avec tonnes & hametz gros & prismes infiniz poissons & entre les autres dorades vielles du poix de douze a .xv. livres l’une & fut au moys de juing et apres le jour ensuyvant partismes en tousjours navigant a veue de terre & est a noter que oultre ledict chef verd y a ung goulfe & la coste est toute terre basse habondante de tresbeaulx & grans arbres vers et jamais ne deboutent fueille tout l’an: C’estassavoir qu’ilz n’ayent une fueille premierement devant qu’elle gecte l’autre & croissent cesdictz arbres jusques sus la plaige a ung traict d’arbalestre que semble qu’ilz beuvent sur la mer c’est une tresbelle coste a veoir et selon moy qui ay navigué en plusieurs lieux en levant & ponent jamais je ne veis la plus belle chose de cela qui me aparut en cestedicte coste laquelle est arrousee de plusieurs rivieres & fleuves petiz: mais non pas d’estime et en iceulx n’y sçauroit entrer navires grosses & apres qu’on a passé ce goulfe toute la coste est habitee de deux generations l’une est appellee barbarins & l’autre sereri: touteffoys ilz sont mores/ mais ilz ne sont pas subjectz au roy de senega ceulx icy n’ont point de roy ny aucun propre seigneur mais bien honnorent l’ung plus que l’autre selon la qualité et condition des hommes entre ceulx ilz ne veullent consentir a avoir aucun seigneur affin qu’on ne leur oste leur femmes & enfans qu’ilz ne les vendent pour esclaves comme les roys & tous autres seigneurs en tous autres lieux de mores & ceulx icy sont grans ydolatres & n’ont aucune loy & sont trescruelz hommes & usent de l’arc avec les fleches envenimees & la ou elles touchent dans la chair nue et il en yssit sang subitement la creature se meurt ilz sont hommes tresnoirs & de belle corporance et leur pays plain de bois & y a habondance d’eaue & pour cela ilz se tiennent bien asseurez pource qu’on y peut entrer fors que par passaiges estroitz & ne craignent aucuns seigneurs leurs voisins & advenu plusieurs fois que aucuns roys senega pays de mores comme dessus est dict par le temps passé leur ont faict la guerre & les ont voulu subjuguer mais touteffois de ces deux nacions ont esté mal menez & encourant adoncques par vent large par ladicte coste avec le vent dit ostro nous descouvrismes la bouche du fleuve large environ d’ung traict d’arc & s’appelle par nous le fleuve des barbarins: & ainsi est noté en la quarte de naviguer faicte par moy de cestuy pays: & depuis le chef verd jusques a ce fleuve y a .xv. lieues et nostre navigaige par ceste coste & au paravant a esté de jour en mettant chascun soir au soleil couché l’ancre dedans dix ou douze pas d’eaue & loing de terre deux ou trois lieues & au soleil levé faisans voille en tenant tousjours ung homme en hault & deux hommes a la proue de la caravelle pour veoir si la mer se rompoit point et aussi ledict homme estoit en hault pour descouvrir aucun roc et en navigant nous arrivasmes a la bouche d’ung autre fleuve grant lequel monstroit n’estre moindre du fleuve de senega dequoy voyant cestuy beau fleuve & aussi le pays tresbeau habondant d’arbres jusques sus la marine nous mismes hors & deliberasmes de vouloir envoyer en terre ung des nostres truchemens car chacun de nous avoit dans nosdictes caravelles ung truchement more qu’avions admené de portugal lesquelz sont esclaves mores venduz par le seigneur senega aux premiers portugalloys qui vindrent a descouvrir ledict pays de mores lesquelz esclaves avoient esté faictz crestiens en Portugalloys & sçavoient bien parler la langue espaignolle & leur maistre leur avoit promis de leur donner a chascun d’eulx ung more pour les servir en leur lieu & qu’ilz ne serviroient que de truchement & en donnant a leur maistre quatre mores ilz seroient francz et meismes le sort a qui adviendroit mettre son truchement en terre & advint aux genevois parquoy apres que sa barque fut armee envoya son truchement dehors avec mandement qu’il ne l’approchast point de terre sinon tant qu’il pourroit mettre pied en terre & audict truchement fut donné charge qu’il informast de la condition de cestuy pays & soubz quel seigneur il estoit & qu’il se enquist si on y trouvoit de l’or & autres choses a nous duisables & apres qu’il fut desmonté en terre & la barque tiree ung peu au large incontinent vint audict truchement plusieurs mores du pays lesquelz avoient veu noz navires & s’estoient retirez a la marine avec ars & flesches & armes & estoient embuschez pour joindre aulcuns des nostres quant ilz seroient en terre & venuz a lui parlerent un petit & cela qu’ilz luy dirent ne sçavons fors avecques grant fureur commencerent a fraper nostre truchement avec aucunes espees moresques courtes & en bref ilz tuerent et ceulx de la barque ne le peurent secourir ce que veu par nous en trouvasmes bien esbahis et comprinsmes que ces gens icy trescruelz ayant fait tel acte en la personne de ce more qui estoit de leur generation et que par raison beaucoup plus ilz nous en feroyent parquoy fismes voille suivant nostre chemin par ostro en navigant a veue de la coste laquelle continuellement trouvasmes belle et habondante d’arbres verdes toutesfois terre basse Et finablement nous trouvasmes a la bouche du fleuve de gambra: laquelle voyant par nous estre tresgrande: non moins d’une lieue au plus estroit ou nous povyons entrer avec noz navires seurement nous deliberasmes de nous reposer la pour vouloir attendre le jour ensuivant si estoit le pays de gambra que tant desirions trouver.

¶ Fleuves grans naviguez par almadies.

Chapitre .xxxv.

Nous estans reduitz a la bouche de cestuy fleuve lequel en la premiere entree ne monstre moindre estre large de deux a trois [lieues] nous jugeasmes cestuy beau fleuve estre du pays de gambra qui par nous estoit tant desiré et que dessus luy ce seroit merveilles de trouver quelque bonne terre ou legierement nous pourrions [pervenir] a quelque bonne adventure de quelque somme d’or ou espiceries ou vrayement quelque precieuse chose: et apres que le jour ensuivant fut faict avecques le vent estant bon: a ce envoyasmes la petite caravelle avant bien garnie avecques hommes dans l’une de noz barques & pource que ladicte caravelle estoit petite et qu’elle demandoit peu d’eaue nous donnasmes en charge a ceulx qui la menoyent qu’ilz allassent le plus avant qu’ilz pourroyent et quant ladicte barque fut sur la bouche dudit fleuve en tastant le fons et en trouvant bonne eaue grosse pour povoir y entrer noz caravelles ilz tournerent en derriere et nous dirent qu’ilz avoyent trouvé l’eaue estre bien creuse et parfonde plus que quatre pas sur ladicte bouche et apres fusmes d’avis oultre ladicte petite caravelle d’y envoyer ma barque bien armee et aussi celle de mon compaignon ce qui fut faict: or commandasmes a ceulx qui les menoyent qu’ilz allassent oultre ladicte bouche et se paraventure les mores de celui pays venoyent avec leurs almadies ou autres vaisseaulx les assaillir que incontinent ilz se retirassent a ma caravelle sans vouloir avec eulx combatre & cecy estoit pource que estions la reduitz pour vouloir avec ledict pays traicter bonne paix et acquerir leur benivolence lesquelles convenoit acquerir par engin et non par force. Adonc eulx estans passez avec lesdictes caravelles et barques plus avant tasterent le fons en plusieurs lieux: et trouverent par tout non moins de seize pas d’eaue et passerent oultre d’une lieue et voyant les rivages dudit fleuve belles et habondantes de tresbeaulx arbres vers: et voyant ledit fleuve plus hault faire plusieurs tours ne leur sembla de tirer plus oultre & en leur retournant saillirent de la bouche d’ung petit fleuve qui mettoit ung chef dans cestuy grant fleuve trois almadies lesquelles a nostre maniere s’appellent boutequins et sont faictes de une piece d’une arbre grande cavee dedans et noz gens voyant lesdictes almadies doubtant quelles vinssent pour les dommager et nous estans advisez par autres mores que en cestuy pays de gambra ilz estoient tous archers qui tiroyent avec flesches envenimees et combien qu’ilz fussent suffisans pour eulx deffendre neaumoins pour obeyr a cela qui leur avoit esté commandé ilz se misdrent a tirer avec leurs avirons et le plus tost qu’ilz peurent ilz vindrent a nostre caravelle mais non pourtant ilz ne sceurent venir si tost que lesdictes almadies ne fussent a leurs espaulles environ d’ung traict d’arc & pource qu’elles vont moult vistement & noz gens entrez a noz caravelles feismes signe a ceulx dedans lesdictes almadies qu’ilz s’approchassent & iceulx en demourant fermes ne voulurent venir et povoyent estre de .xxv. a .xxx. mores lesquelz estant longue espace a regarder chose que jamais eulx ne leurs predecesseurs n’avoyent veu en ces parties la C’estassavoir navires et hommes blancz: et demouroyent sans jamais vouloir parler pour chose qui leur fust faicte et dicte et s’en allerent pour faire leur besongne/ et ainsi passa cestuy jour sans faire autre chose.

¶ Comment les mores assaillirent les navires dans le fleuve.

Chapitre .xxxvi.

Le matin ensuivant noz aultres deux caravelles environ .viii. heures avec ung vent bonace et avec le cours de l’eaue fismes voille pour entrer audit fleuve avec le nom de dieu esperant plus avant dans terre trouver des gens plus humains que ceulx que avions veu dans lesdictes almadies & ainsi estans joinctz ensemble faisans voilles commençasmes a entrer dans ledict fleuve & alloit la petite caravelle devant et puis apres nous l’ung apres l’autre et apres que eusmes passez les bancz dudit fleuve et y estant dedans environ une lieue: voyez cy venir derriere nous ne sçay de quel lieu aucunes almades lesquelles venoyent a nous autant qu’elles povoyent: et elles estre par nous veues fismes volte dessus eulx et doubtant leurs fleches envenimees joignirent noz navires l’ung pres de l’autre le plus qu’il nous fust possible et nous arrivasmes en ordonnant noz gens qui estoient armez & vindrent par la prouue et amys ung des nostres estoit a la premiere navire et icelles almades se diviserent en deux parties nous meismes au meillieu d’elles et trouvasmes qu’elles estoient .xvii. bien grandes comme seroit une bonne barque et en haulçant les avirons en hault il nous regardoient comme chose merveilleuse & neufve a eulx et nous sembla qu’il povoient estre environ .cl. hommes au plus lesquelz nous semblerent estre beaulx hommes de corps et moult noirs tous vestus de chemise blanche de coton et en leurs testes avoient de petiz chappeaulx blancz quasi en la façon d’allemaigne fors que chascun costé ilz avoient une forme de clé blanche avecques une plume au meilleu du chappeau quasi en voulant signifier qu’ilz estoient hommes de guerre & en chacune de leur proue de leursditz almades y avoit un more sur ses piedz avec une targe ronde au bras qu’il sembloit estre de cuir: et ainsi eulx ny nous n’allasmes contre l’ung l’autre et apres qu’ilz eurent veu les deux caravelles qui me venoient en derriere dressans leur chemin vers eulx et apres qu’ilz les eurent joinctz sans autre salut en boutant jus leurs avirons avec leurs arcs commencerent tous a tirer avec leurs arcs ce qui veu par nous fismes tirer d’ung coup quatre pieres d’artilerie lesquelles ouyes par iceulx mores bien estonnez et esbahis du son qui estoit grant ilz mirent jus leurs arcz regardant puis ça puis la et estoyent tous esmerveillez et apres qu’ilz eurent les pierres de nostredicte artillerie frapper dedans l’eaue aupres d’eulx Et apres qu’ilz eurent regardé une bonne espace de temps et en ne voyant aultre chose ilz perdirent leur paour & prindrent leurs arcs de nouveau et commencerent avec une grande hardiesse de nous vouloir nuyre en eulx aprochant de noz navires a ung ject de pierre & noz mariniers commencerent avec leurs arbalestres a tirer et le premier qui desserra fut ung filz bastard du genevois & frappa ung more en la poictrine qui incontinent tomba mort dedans L’almadie lequel estant veu mort par iceulx mores ilz prindrent le vireton et moult le regardoient & sembloit qu’ilz se esmerveillassent de veoir telle armeure ne pour cela ne laisserent a tirer vigoreusement a noz navires et ceulx de noz navires a eulx en telle sorte que en peu d’espace de temps il fut gasté beaucoup desdictz mores & par la grace de dieu aucuns des crestiens ne fut feru: parquoy voyant ces mores estre ainsi affollez et perir toutes les almadies d’ung accord se meirent par couppe la caravelle petite en luy donnant grande bataille pource qu’ilz estoient dedans peu de gens et mal en point d’armeures et moy voyant cecy feis charger voylle sur ladicte caravelle et en joignant a icelle nous tirasmes au meillieu de nous aultres deux navires en deschargeant l’artillerie & arbalestres: quoy voyant lesdictz mores ilz se eslargirent de nous et nous enchesnasmes noz trois caravelles ensemble en levant ung ancre et avec vent bonace toutes trois si tindrent sus ladicte petite caravelle: et apres tentasmes avoir parolles avec lesdictz mores.

¶ La deliberation qui fut faicte sur la riviere de Gambra.

Chapitre .xxxvii.

Apres nous fismes tant que noz truchemens firent approcher de nous une de ces almadies a un traict d’arc et dismes a ceulx qui estoient dedans Pourquoy ilz nous couroyent sus attendu que nous estions hommes de paix et faisans faict de marchandise avec les autres mores du royaulme de Senega et que avec eulx avions bonne paix & amitié & ainsi voulons faire avec eulx si leur plaisoit: et que estions venus de loingtain pays pour faire aucuns beaulx presens a leur roy et seigneur de la part de nostre roy de Portugal pource que avec luy il desiroit avoir amytié & bonne paix en les priant qu’ilz nous voulsissent dire en quel pays nous estions et qui estoit le seigneur qui les gouvernoit et si s’estoit fleuve sur lequel nous estions et comme il s’appelloit et qu’ilz voulsissent venir paisiblement a nous: & prendre amoureusement de noz choses & que des leur ilz nous en donnassent ce qu’il leur plairoit ou peu ou riens et que de tout serions contens leur responce fut que le temps passé ilz avoient [eu] quelque notice de nostre pratique que nous faisions avec les mores de Senega. lesquelz ne povoient estre sinon mauvaises gens & vouloir avoir nostre amytié pource qu’ilz tenoient pour certain que nous autres crestiens mengeons/ chair humaine et que nous ne achaptions les mores sinon pour les menger & que pour ceste cause ilz ne vouloient nostre amytié en aucune maniere mais qu’ilz nous vouloient tous tuer et apres qu’ilz feroient de noz choses present a leur seigneur lequel estoit loing de trois journees Et que c’estoyt le pays de Gambra & que le fleuve estoit gros Et dirent le nom dudict seigneur mais il ne m’en souvient point & en ce disant le vent se leva ce que voyant et leur mal vouloir fismes voille sur eulx & ilz s’en fouyrent par le chemin de la terre et ainsi achevasmes avec eulx nostre guerre. Et apres nous eusmes conseil d’y aller plus avant sur ledict fleuve pour le moins de .xxv. lieues si tant nous povions en esperant de trouver meilleures gens mais noz mariniers avoyent desir de retourner a leurs maisons sans vouloir plus prouver d’eulx mettre en peril et tous d’ung accord commencerent a crier que d’aler plus avant ilz n’en feroyent riens et qu’il souffisoit de ce qu’ilz avoyent faict en cestuy voyage Parquoy nous voyans leur vouloir estre tout ung nous convint estre de leur advis affin d’eviter scandal: pource que ce sont gens obstinez Et ainsi le jour ensuivant de ce lieu la nous partismes en tenant la voye du chef verd pour retourner avec le nom de dieu en espaigne.

¶ La elevation de nostre transmontane: et les six estoilles oppositees.

Chapitre .xxxviii.

Nous en ces jours que nous feusmes sur la bouche de cestuy fleuve n’avions veu que une fois la transmontane et apparoissoit moult bas sur la mer & pource il la nous convenoit veoir avec ung temps bien cler et aparoissoit sur la mer la tierce