Part 2
--Toute-Belle, lui manda-t-elle, un soir, en revenant du théâtre que régissait le sieur Besse, vous ne sauriez imaginer le plaisir que j’ai eu en voyant de bons comédiens jouer: _la Rosière de Salency_. Cela est doux, mignon, du plus bel air. Limoges est un petit Paris, il faut bien l’avouer. La fille qui tenait le rôle de la rosière avait un œil un peu trop assassin pour jouer la vertu même aimable, mais, enfin, tous les garçons qui assistaient à ce spectacle lui pardonnaient, les monstres, de faire pirouetter sa jupe rayée de rose et de vert, car elle montrait des jambes faites au tour et comme il n’y en a pas chez le marchand. Le comte, l’homme sérieux, a beaucoup ri et il a daigné applaudir. Il aurait dû vous enlever de cette tanière d’Argé et, de force, vous mettre en croupe sur son cheval. Tous les yeux se fussent détournés de la sémillante rosière; vous eussiez rallié tous les regards. On a joué une autre pièce où l’on voyait un mendiant magnifique, qui portait une barbe aussi large qu’une pelle de boulanger. Il a dit des choses ravissantes, mais il aimait mieux les baisers que les liards, car, à tous moments, on venait l’embrasser. Ce mendiant se nourrissait de baisers, c’est pour cela qu’il était si beau. Il avait un nez aussi noble que celui du comte. Je dis: il avait, car un mouvement un peu brusque, dans une embrassade, le fit tomber et découvrit le naturel, qui n’était guère plus gros qu’un haricot de forte taille. Il le ramassa et le rajusta avec beaucoup de grâce, en chantant d’une voix si mélodieuse que peu de spectateurs s’aperçurent de cette chute. Tel est le pouvoir de la musique! Mais moi j’ai de bons yeux; et il y a longtemps que j’ai vu qu’il n’était au monde plus belle enfant que ma Toute-Belle. Hé, là-bas! Hé, là-bas! Arrivez vite, ou je cours vous chercher, dussé-je en perdre mes pantoufles de soie!
C’était là un brimborion de billet, qu’elle avait tracé après minuit, en buvant deux doigts de vin d’Espagne. Les lettres qu’elle écrivait chaque jour montraient plus d’ampleur.
Elle revint sans crier gare au château d’Argé, dans la semaine de la Chandeleur. Elle apportait trois caisses de robes et de chapeaux, qu’elle avait achetés chez la meilleure marchande de modes. Sous les regards de Sylvie, elle déploya deux robes de satin à raies vertes et violettes, une pelisse de satin parée de queues de renard, un manchon de loup de Sibérie adouci par des rubans frivoles et un immense chapeau à l’espagnole.
--Quand vous échangerez des baisers par un temps chagrin, il ne pleuvra pas dessus. Pour vous, monsieur, dit-elle à Claude, j’apporte une paire de lunettes, afin de vous apprendre à me mieux voir et connaître. Vous avez été méchant de me priver de Sylvie. Elle a fort mauvaise mine; un mois de mon absence a suffi pour que ses roses pâlissent. Que n’entendiez-vous mon appel et ne veniez à Limoges? Un peu plus, et cette enfant se mourait!
Claude se garda bien de répondre; il était trop heureux du plaisir de Sylvie.
* * * * *
L’hiver céda et de grandes pluies couvrirent la campagne. Mme de Flamare obtint que l’abbé Broussel jouât au piquet avec elle, au moins une fois la semaine. Elle lui donnait quelques louis pour les pauvres de Bonnal, et l’abbé essuyait patiemment ses discours, qui se chevauchaient sans cesse. Ils s’asseyaient au coin du feu et le singe Ko-Ko les imitait imparfaitement, balançant la tête d’avant en arrière, comme le faisait Mme de Flamare en examinant son jeu. Sylvie déchiffrait les œuvres nouvelles des musiciens; elle accompagnait au clavecin les mélodies que Claude éveillait dans sa flûte d’ébène; mais la voix de Mme de Flamare contrariait le chant et le dominait.
Ce soir, elle était de belle humeur. Elle considérait son partenaire avec un secret dédain. Il était petit et maigre, parlait peu et bas; dans son visage desséché brillaient de grands yeux timides. D’un geste machinal, il assurait de temps à autre son rabat.
--Vous ne pouvez me vaincre au piquet, s’écria-t-elle en triant ses cartes. Je gagnerais une fortune, s’il me plaisait. Continuez de jouer cet air, mes chers anges, vous ne me dérangez pas... A vous, l’abbé. J’ai connu un homme de qualité qui ne fut jamais heureux... Ko-Ko, demeurez en paix un moment... Son livre de raison était admirable, car il avait de l’ordre. Par l’inventaire des articles, on voyait qu’il devait: deux mille pains de Gonesse au boulanger; deux cents côtelettes de mouton sur le gril à la gargote; quatre cents poulardes et six mille alouettes au rôtisseur; cent quatre-vingt mille douzaines d’huîtres à l’écailler... Laissez-moi compter les points, l’abbé... trois mille pintes de vin au marchand; deux mille six cent quatre-vingt-six carterons de fromage au boutiquier... Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Sylvie Toute-Belle, c’était bien joli ce qui sortait de la flûte...?
Elle reprit d’une voix très forte:
--Six mille seaux au porteur... autant que je me souvienne. L’écriture était d’une extraordinaire netteté. Onze mille salades au jardinier; deux millions six cent soixante mille pommes au fruitier; huit mille tasses de café au cafetier...
Elle tira de la main gauche un papier qui était plié sur son sein, pour feindre d’aider sa mémoire, tandis que de la droite elle ouvrait ses cartes en bouquet.
--Trois mille barbes au barbier... Jouez ces airs, j’aime de parler au son du clavecin... quatre mille accommodages au perruquier... L’abbé, vous avez gagné; ce n’est pas le Pérou... Treize mille blanchissages de chemises à la blanchisseuse; vingt mille neuf cents décrottages de souliers au Savoyard; quarante visites au médecin; soixante saignées au chirurgien, et dix-sept cents pilules à l’apothicaire... Je vous avais bien dit, l’abbé, que cet homme avait de l’ordre. Quand il mourut, on savait ce qu’il devait; c’était toujours cela. Pour qu’il eût un si long crédit, il fallait qu’il fût un plus grand comédien que ceux que nous voyons d’habitude aux chandelles.
--Je vous crois, madame, dit l’abbé sur un ton plaintif.
--Son appartement, mes chers anges, était singulier; les murs étaient tendus d’enveloppes de jeux de cartes. Il assurait que cette tenture lui coûtait plus d’argent que la tapisserie des Gobelins qui est chez le roi. Il dormait sur deux mille jeux de piquet très poussiéreux; à qui s’en étonnait, il répondait que c’était pour charmer les as.
On frappa à la porte et Jacques Chabane parut, hors d’haleine.
--On vient de forcer le grenier à blé de la Rebeyre!
Mme de Flamare se leva:
Une bonne nouvelle!... De quoi faire pendre par les pieds quelques brigands.
--Il faut les poursuivre dès ce soir. J’ai rassemblé de bons garçons qui sont munis de lanternes et de gourdins.
--Si nos métayers ont la goutte, tu ne l’as pas, mon enfant, dit Mme de Flamare. Sylvie, trouvez-vous pas qu’il a l’étoffe d’un joli sergent? Vous, monsieur, cria-t-elle à Claude, laissez votre flûte et prenez votre épée. L’abbé, s’il y a des morts, vous les bénirez.
La douce voix de Sylvie s’éleva:
--Ils avaient faim, sans doute... Si les mères ne mangent pas, les petits n’auront pas de lait.
--Ah, madame! Il y a tant de misère, dit le curé Broussel... Retire-toi, mon enfant.
Jacques Chabane sortit en cachant une grande déception. Il avait cru remarquer que Claude affectait de ne pas le regarder. Mme de Flamare continua quelque temps de jouer au piquet avec l’abbé Broussel mais, son indignation étant tombée, elle se taisait et cachait une secrète angoisse.
V
On ne donna pas suite au pillage du grenier à blé de la Rebeyre. Des nouvelles étranges couraient; une sorte de peur en brouillards tournants; une puissance obscure qui soufflait dans les cheminées paysannes où l’on se serrait autour du feu en mangeant de mauvais pain.
Le comte vint au château d’Argé. Il était soucieux et n’accabla pas son fils de conseils et d’objurgations. Depuis que, par un édit du roi, les États généraux avaient été convoqués, il ne cessait de s’agiter. Le 11 mars s’étaient réunis les députés de la sénéchaussée qui devaient nommer les électeurs qui désigneraient à leur tour les députés aux États de Versailles. Le cahier des doléances rédigé, l’espérance et la justice, la chicane et la révolte s’y mêlaient.
--Je crois, monsieur, dit le comte à son fils, que l’heure est grave. Peut-être avez-vous bien fait de ne pas songer aux affaires sérieuses. Vous serez plus dispos quand le roi aura besoin de vous. Je vais à Paris et ne reviendrai pas vite à Villemonteil. Je serai l’hôte de votre beau-frère, M. Félicité de Flamare. Je ne veux pas redire quels affronts j’ai dû essuyer cette année. Il faut tailler et recoudre.
Il baisa aux joues Sylvie, garda un moment les mains de Claude dans les siennes et embrassa solennellement Mme de Flamare, qui avait le souffle coupé par l’émotion. Puis, tournant les talons, il s’en alla et remonta à cheval.
VI
Mme de Flamare ne voulait plus habiter son hôtel de la place Dauphine, elle se croyait en meilleure sécurité au château d’Argé. Le printemps ne ramena pas la tranquillité dans les esprits. Les filles de cuisine et les garçons d’écurie n’obéissaient plus et agissaient à leur guise. La douceur de Sylvie ne les désarmait pas et Claude, d’un naturel si calme, enrageait. Il renvoya la plupart de ses gens; il avait changé de vie, refermé les livres des poètes. Sylvie s’asseyait moins souvent au clavecin; les airs chéris, elle les rappelait tout bas, avec crainte; quand les loups sortaient du bois, pouvait-on chanter les mélodies des bergeries et de l’amour? Elle passait ses journées à tricoter des laines pour les pauvres gens. A Bonnal, en simple appareil, elle frappait à la porte des chaumières; quand elle paraissait, on ne pouvait que l’aimer. Elle maîtrisait son effroi sous ces toits pleins de misère où l’on vivait sur la terre battue. Elle laissait sur de méchants meubles un écu, un louis d’or, et s’en revenait bien triste de ne pouvoir apaiser toutes les souffrances. Quelquefois, elle s’asseyait sur un banc de bois, à la porte de la forge où travaillait le père Chabane, aidé par son fils. Jacques venait la saluer avec respect. Il lui dit un jour:
--Ah! madame, il y a du nouveau! Après les États généraux, tout le monde connaîtra le bonheur.
Il se mit à rire aux éclats et découvrit de solides dents blanches:
--Les méchants profiteront quelque temps de ces changements. Mais on ne touchera pas à un cheveu de votre tête.
Sylvie était souvent accompagnée par son petit chien Cabri; il furetait çà et là dans les ruelles. Un soir, comme elle revenait au château à la nuit tombante, elle s’aperçut qu’il ne gambadait plus à ses côtés. On le chercha pendant plusieurs jours, mais Sylvie ne devait plus le revoir. Il avait été sans doute empoisonné ou assommé à coups de trique.
Mme de Flamare était corpulente. Aussi se rendait-elle à la messe du dimanche sur une mule ornée de pompons rouges et d’une selle en peau de Maroc. Elle aurait pu faire atteler son carrosse, mais elle aimait à cheminer ainsi en croupe au bruit des grelots et tenant les rênes d’une main ferme. Quand elle entrait dans l’église, l’office était commencé. Elle prenait place dans le banc de chêne aux armes des maisons de Flamare et d’Argé. Lorsqu’elle s’agenouillait, on entendait bruire sa robe de soie. Elle était croyante, mais il ne lui plaisait pas que la messe se prolongeât, et si le curé Broussel prêchait trop longtemps, elle toussait ou faisait résonner son chapelet pour l’avertir d’imiter les Romains dans leur concision.
Le matin de Quasimodo, comme à l’habitude, elle fit harnacher sa mule et, s’aidant d’un escabeau, elle y monta en se moquant du carrosse où s’asseyaient Claude et Sylvie. La mule allait au pas et Mme de Flamare saluait de la main les gens qu’elle rencontrait. Avant d’arriver à Bonnal, il fallait franchir un fort ruisseau. La mule entrait dans l’eau, qui lui montait à peine aux genoux, et Mme de Flamare était fière de cet exploit.
Quand elle arriva près du gué, un homme sortit du bois voisin et la salua à voix haute. Elle vit qu’il était fait comme un diable, mais elle répondit:
--Bonjour, mon ami...
Comme elle traversait le flot, l’homme ayant bondi, fit tourner un gourdin qu’il cachait derrière son dos et l’abattit sur les naseaux de la mule qui se cabra. Mme de Flamare tomba lourdement et s’évanouit. Lorsqu’elle reprit connaissance, elle tremblait de peur et de froid. Sa robe était pesante et souillée. Elle se releva, appela sa mule qui broutait sur la rive une herbe courte et cria au secours, mais en vain; la campagne était déserte. Elle eut grand’peine à remonter sur sa bête. En arrivant au château, elle s’alita. Claude et Sylvie, ne la voyant pas venir à l’église, avaient fait le chemin qu’elle suivait d’habitude, sans la rencontrer. On appela en hâte un médecin. Elle ne put jamais expliquer ce qui était arrivé, car elle ne cessa de délirer. Elle mourut après cinq jours de fièvre; Sylvie et l’abbé Broussel, qui se penchaient à son chevet, n’entendirent que des mots de pardon mystérieux, qu’elle mêlait à ses derniers soupirs.
VII
La mort de Mme de Flamare frappa cruellement Sylvie. Cette femme, qui agitait l’air de ses paroles et de ses gestes, cachait un bon cœur. Par son testament, elle laissait mille louis aux pauvres de Bonnal et deux mille livres au curé Broussel. Elle avait voulu reposer dans le petit cimetière où dormirait à son tour sa fille chérie, dans la sépulture de la maison d’Argé.
Il semblait que sa disparition marquât la naissance d’un autre temps. En vain, Claude interrogea ses gens, poursuivit de longues recherches pour découvrir comment elle était tombée de sa mule. Comme elle était de forte complexion, on pensa qu’elle avait été prise de vertige.
Sylvie se sentait trop solitaire dans le grand château. Au dehors, les chaumières aux toits bas semblaient des bêtes accroupies et menaçantes. Des rumeurs d’alarme arrivaient, plus nombreuses de jour en jour. Le comte écrivait de Paris des lettres où il ne cachait pas son inquiétude. Claude ne cessait de veiller sur sa chère Sylvie, qui montrait les promesses d’un enfant; sa taille s’alourdissait et son beau visage devenait plus sérieux. Parfois, comme aux temps paisibles, il s’asseyait au clavecin et elle jouait de la harpe. Courte trêve. Quand elle s’arrêtait d’émouvoir les cordes, attristée soudain, il prenait place à ses pieds, levait vers elle un regard d’amour.
Il souriait, bien qu’il fût plein de trouble.
Ko-Ko, depuis la mort de Mme de Flamare, boudait dans un coin et se grattait le museau en battant de l’œil. Un soir, Claude le découvrit, inerte et glacé, étendu sur la première marche de l’escalier. Ses mains étaient repliées autour de son cou velu; il faisait penser à quelque étrange enfant trop laid, que ses parents auraient abandonné. Claude le fit enterrer dans le parc sans en avertir Sylvie.
Jacques Chabane fréquentait le château d’Argé. Claude lui permettait de lire dans la bibliothèque. Il en avait une grande reconnaissance.
Les événements, qu’il voyait venir de ses yeux intelligents, lui donnaient une assurance nouvelle.
--Madame, dit-il un jour à Sylvie, n’ayez aucune crainte. Rien ne disparaîtra, si ce n’est la haine et l’injustice. Le bonheur va descendre sur la terre. Il n’y aura plus d’envie.
Parfois, il lui lisait des pages de l’_Essai sur l’inégalité des hommes_. Peu à peu, il haussait le ton et s’embrasait lui-même au style de l’homme passionné. Comprenant enfin qu’il soufflait un malaise, au milieu de ce logis paré de meubles mesurés, il se taisait, et ses regards pleins de volupté cachée se tournaient vers Sylvie.
Elle pensait que ce garçon au naturel bouillant lui était tout dévoué. En ce temps, ses épaules larges et son esprit décidé pouvaient être bien utiles. Elle avait le sentiment de sa faiblesse, près de Claude qui était de complexion délicate, d’âme généreuse, mais souvent incertaine.
VIII
Les États généraux s’étant tenus à Versailles, les journaux, la voix publique, les lettres du comte, l’annoncèrent au château d’Argé. Le cri de Mirabeau avait traversé le pays devenu sonore. La révolte et l’envie couraient ensemble. Sylvie ne sortait plus que dans le parc. Plus de réunions, plus de fêtes; elle se parait pour Claude et les beaux arbres qui la saluaient de leurs branches. Parfois, le sentiment de sa fragilité était si grand qu’elle étouffait le désir de crier et de pleurer.
Le 15 juillet, Claude apprit du maître de poste de Bonnal que la Bastille était prise et que le sang coulait à Paris. A Bonnal, un vieil homme qui battait du tambour parcourut les campagnes. Des femmes, de jeunes garçons, des enfants, des vieillards traînant le pied le suivaient. De moments en moments, ils criaient: «Vive la liberté et le roi!»
Dans la cour d’Argé, ils poussèrent cette clameur. Un valet, qui voulait fermer les portes, fut frappé à coups de poing, plongé dans une vasque pleine d’eau et renvoyé au milieu des huées.
Claude parut sur le seuil. Jacques Chabane avait pris la tête du cortège à côté de son père.
--Monsieur, prononça-t-il, nous annonçons la naissance de la Liberté; nous venons à vous le cœur plein d’amour. Brutus a rejeté son poignard, car il n’en est pas besoin; le roi nous aime et si le peuple s’est livré à quelque violence, c’est la faute d’une poignée de mauvais conseillers. Nous vous assurons, monsieur, de notre respect et de notre affection.
M. d’Argé, la main sur la garde de son épée, se sentait humilié par la force que montrait ce garçon qui, pour la première fois, le regardait aux yeux. Il répondit avec une hauteur qu’il tempéra de bonhomie et de prudence. Il eut la bonté de feindre qu’il ne voyait dans cette troupe hardie que des hommes emportés par la vertu. Le père Chabane caressait les muscles de ses bras velus et riait doucement dans sa barbe.
Ayant salué les gens de Bonnal avec d’autant plus de noblesse qu’ils étaient plus familiers, Claude appela à son aide le vin. Par ses ordres, un tonneau fut roulé dans la cour et dressé: grosse borne qui marquait la fin des discours. Un des fonds enlevé, le vin brilla sous le soleil. Claude y plongea un gobelet d’argent et but à la santé du peuple. Il fut acclamé et plus encore, lorsque des pots et des tasses d’étain apportés en hâte permirent à tous de boire et de s’échauffer.
Mais Jacques remarqua:
--Vous avez oublié le pain, monsieur.
Claude contint sa fureur et en demanda. Il s’apaisa en considérant le spectacle que formait la troupe vite enivrée. Autour du tonneau, on se donnait des bourrades; c’était à qui boirait le plus. Peu songeaient à se couper une tranche de pain.
Jacques Chabane souffrait d’assister à cette beuverie. Il s’approcha de Claude et sur un ton bien contenu, il lui dit:
--Aimant le peuple, vous le ravalez...
Claude tourna le dos à l’audacieux, et il se promettait en d’autres jours de le ramener dans le chemin qu’il n’eût pas dû quitter. Des chansons grasses naquirent; gros refrains, boutades paillardes. Jacques Chabane se tenait à l’écart, les bras croisés, près de son père qui n’avait pas voulu boire plus que de raison.
Claude s’écria:
--Qu’il ne reste plus de ce bon vin!
Il se divertissait de voir ces gens, qui étaient si résolus, osciller, maintenant et s’amollir ridiculement. Sylvie parut à la fenêtre; on la salua de bravos et un vieux homme, Thomas Jacquier, lui envoya des baisers en se balançant sur des jambes faibles. Jacques Chabane menaça de le battre:
--Elle est si mignonne qu’un petit pigeon, répétait l’homme.
Il continua de plus belle, car Sylvie riait. Il y eut soudain une bataille autour du tonneau à moitié vide. Thomas Jacquier y plongea son chapeau crasseux; du feutre percé, le vin pleuvait comme de la pomme d’un arrosoir. On frappa le vilain qui ne sentait pas les coups, tant il était ivre. Jacques Chabane dut le protéger et, plein de dégoût, il renversa du pied le tonneau dont le vin roula sur le pavé de la cour. A son tour, il fut assailli, mais son père vint à son aide. Un luron chanta à tue-tête un air de route qui poussait au départ.
Alors, Claude d’Argé dit à Jacques Chabane:
--C’est donc ce peuple que vous appelez à se gouverner?
Sans attendre une réponse, il fouilla dans sa poche et répandit une poignée de louis; à ce tintement, la troupe revint en courant. On se battit sauvagement. Un homme qui s’était couché à plat ventre sur quelques monnaies, fut frappé avec furie. Un autre, dont on agrippait les pieds et les mains, avait happé entre ses dents une pièce d’or et seule la mort eût pu la lui arracher.
IX
Jacques Chabane, depuis que la Bastille était prise, voyait les plus pauvres choses d’un regard qui les transformait. Parfois, un élan mystérieux le traversait. Alors, s’il travaillait, il laissait son marteau et devinait en lui un remuement sombre, comme en peut faire une troupe rythmée qui marche en silence dans la nuit. La terre était belle, il n’y prenait garde; l’homme aussi avait ses saisons. Il s’élèverait, le mérite devenant la seule échelle. Ce Claude d’Argé proposant un tonneau de vin au peuple de Bonnal altéré de jeune liberté devrait être châtié. Sylvie s’était moqué de cette équipée. Et lui, elle l’avait vu, mortifié, mangeant sa colère.
Ce soir, tandis qu’il empoignait de nouveau son marteau, il s’exaltait. Qui pourrait l’empêcher de monter? Sa force ne pouvait le tromper.
Des étincelles, qui ne sortaient pas du foyer de la forge, lui sautaient aux yeux. Cette grâce et ces fiertés que la noblesse détenait, il en aurait sa part. Il croyait entendre ces roulements de tambour qui précèdent les assauts dans les batailles historiques.
Il regagnait sa maison élevée sur la terre battue, et il se disait que la pauvreté éprouve les grandes âmes. Il avait fait d’un réduit qui servait autrefois de bûcher, une retraite où il lisait et rêvait à l’aise. Sur l’enduit à la chaux, se détachaient des images d’hommes fameux arrachées à un vieux _Plutarque_. Une mauvaise table lui permettait de s’accouder; elle supportait une écritoire d’étain, quelques livres que lui avait donnés le curé Broussel, un rudiment de latin, les _Mémoires d’un homme de qualité_ où se trouvait l’_Histoire de Manon Lescaut_, et les _Études de la nature_ dans le tome qui contient les _Amours de Paul et Virginie_. Quant aux ouvrages de Jean-Jacques, il les gardait dans sa table de chevet et les méditait aux heures d’insomnie.